LIVAROT (CHEF-LIED
Livarot, Liverotum, Livaroth.
Le bourg de Livarot a profité du mouvement qui pousse les habitants des campagnes à déserter les champs pour s'entasser dans les centres. De 1,100 habitants (213 feux), au XVIIIe siècle, sa population s'élève aujourd'hui à 1,386 habitants. Ce bourg , de l'élection de Lisieux , sergenterie d'Orbec, était le chef-lieu d'un doyenné de vingt-cinq paroisses.
(1) Notes de M. le vicomte de Neuville. (2) Notes de M. Ch. Vasseur,
L'église , dédiée à saint Ouen , datait du XVe siècle. On y a fait, il y a quelques années, de grandes modifications. Voici, d'abord, le plan de l'église telle qu'elle était en 1859.
*>lan de l'église de livahot.
M. Bouet a fait du portail un dessin qui dispense de toute description pour cette partie de l'édifice (V. la page suivante). Une nef de quatre travées , divisées par des contreforts , un chœur à chevet pentagonal, le tout éclairé par des fenêtres ogivales flamboyantes, à un meneau, disposées à peu près symétriquement : tel est l'aspect extérieur. A l'in-
«70 STATISTIQUE MONUMENTALE DU CAt.VADOS.
Bonet ciel. FAÇADE ET TOUR DE L'ÉGLISE DE LIVAROT,
CANTON f«. LIVAROT. 671
térieur , la nef est accompagnée de deux bas-côtés voûtés en pierre , avec nervures prismatiques. La nef centrale est voûtée en merrain , avec des sablières, des entraits et des poinçons richement sculptés de torsades, d'oves, d'imbrications et autres ornements caractéristiques du règne de François Ier.
De nombreux blasons complétaient cette décoration, et conservaient la mémoire des seigneurs qui avaient fait exécuter ce beau travail.
La construction primitive de l'église remonte au XVe siècle: elle se composait d'un chœur et d'une nef assez étroite et sans bas-côtés ; la tour date de la même époque, de même que la majeure partie de la façade occidentale ; mais la tour , alors extérieure , flanquait au nord la nef qui comprenait le collatéral opposé et une partie seulement de la nef actuelle. Au XVIe siècle , l'église fut considérablement agrandie ou plutôt refaite presque en entier. On conserva le mur méridional , qui devint celui du bas-côté de l'épître; les arcades ogivales portées sur des colonnes massives et le bas-côté du nord datent de cette époque , et la tour du clocher se trouva de la sorte enchâssée dans l'intérieur de la nef.
ce II y a cinq ans, par l'initiative de M. le Curé, dit M. Gh. « Vasseur , le vieux chœur , construit par les barons de Lice varot , fut jeté bas et remplacé par une construction eu * briques et en plâtre, dessinant, en plan, un chœur flanqué ce de deux bas- côtés avec trois chapelles absidales. Je ne ce saurais dire quel style on a voulu donner à cette bâtisse : ce il y en a pour tous les goûts , depuis le roman du XIIe ce siècle jusqu'aux fioritures du règne de Louis XIV. On ne ce peut louer absolument rien dans ce travail par trop « capricieux.
« Le mobilier a été renouvelé. On voyait, auparavant, « dans une des fenêtres du bas-côté nord , des restes d'un
« arbre de Jessé. Aux murs de la nef étaient appendus cinq « panneaux de chêne sculpté , provenant peut-être d'un « scamnum oblongum, seul siège permis à l'officiant par « les règlements liturgiques. Ces panneaux représentent « chacun un personnage en pied. J'ai cru y reconnaître : le a Sauveur du monde, saint Pierre, saint Mathias, saint « Barthélémy , saint Jacques-le-Majeur. »
On voyait aussi, dans la sacristie, une chaire à haut dossier, ou siège seigneurial sculpté à panneaux flamboyants, avec un blason parti d'Arces et de Ferrières. Il datait, comme les voûtes du chœur et de la nef, du commencement du XVIe siècle.
La cloche date seulement de 1803.
Le patronage de l'église de Livarot appartenait à l'abbaye du Bec. Il lui avait été donné, en 4155, par Guillaume Grespin.
Bourg et château. — Le bourg de Livarot , situé au fond de la vallée de la Vie , sur une pente doucement inclinée vers l'ouest, doit sa principale importance au commerce du beurre et des fromages qui , de la plus grande partie de l'arrondissement , affluent à son marché.
L'existence de Livarot ne nous est connue que depuis la fin du XIe siècle. Un château-fort, dont nous aurons à parler, semble avoir été la première cause de son développement. Pendant les siècles du moyen-âge, Livarot fut le centre d'une industrie considérable de forges et de clouterie : des bancs épais de mâchefer, que le sol renferme sur une grande étendue, témoignent de l'importance qu'eurent ses ateliers. Mais quand vinrent les longues et cruelles guerres des Anglais, Livarot, qui paraît avoir beaucoup souffert de leur fureur, vit décliner cette ancienne industrie, qui, après avoir langui quelque temps, a fini par être com-
plètement abandonnée. Au XVe siècle, le bourg de Livarot était réduit à un nombre d'habitants peu considérable , comme on peut en juger par les dimensions exiguës de l'église paroissiale, construite à cette époque, et dont les portions utilisées dans les reconstructions subséquentes de cet édifice religieux permettent de calculer les dimensions primitives. Le XVIe siècle, au contraire, fut pour Livarot une période de prospérité et de rapide accroissement, et, depuis cette époque , l'importance de ce bourg s'est développée à mesure que la culture des céréales, difficile et peu productive dans le pays accidenté qui l'environne , a fait place aux pâturages qui couvrent aujourd'hui toute la vallée de la Vie. La culture du pommier et la substitution de l'exploitation des vaches à lait à l'engraissement des bœufs ont contribué à augmenter cette prospérité ; et Livarot est aujourd'hui le siège d'un commerce beaucoup plus considérable que h nombre de ses habitants ne pourrait le faire soupçonner.
L'industrie des fromages , sans être la plus importante , dit M. de Neuville , est celle par laquelle Livarot est le plus connu. On ne peut douter qu'elle ne soit fort ancienne : cependant , les fromages que l'on faisait autrefois dans la vallée de la Vie étaient ceux qu'on nommait alors angelots et qu'on connaît aujourd'hui sous le nom de fromages de Pont-1'Évêque ; ce n'est que vers le commencement du XVIIe siècle que les fromages spécialement désignés sous le nom de Livarot ont été mis en vogue. Pendant un siècle et demi, ces fromages ont été fort réputés: sous le règne de Louis XV, M. de Maurepas était grand amateur du Livarot. Mais, depuis cette époque , les fabricants de fromage ayant sacrifié la qualité pour obtenir plus de beurre , cette variété , tout en devenant plus répandue , a perdu le suffrage des gourmets. Elle ne peut lutter, sous ce rapport , avec celle des fromages dits do Camembert, dont In
fabrication, depuis peu d'années, s'est répandue dans tous les environs et est, en ce moment, dans l'état de prospérité le plus brillant. On attribue à tort l'invention de cette dernière qualité de fromages à Mme Harel, qui demeurait à Camembert, il y a une soixantaine d'années ; elle a eu le mérite non moins grand d'en conserver seule la tradition , pendant un grand nombre d'années ; mais les fromages de Camembert étaient connus au XVIIe siècle : il en est fait mention dans le Dictionnaire géographique de Thomas Corneille, à l'article Vlmoutiers.
L'histoire de Livarot s'identifie avec celle du château-fort qui y a existé pendant plusieurs siècles et qui était le siège d'une baronnie. Ses plus anciens seigneurs furent lesCrespin, alors châtelains de ïiilières ; cette maison , depuis connue sous le nom du Bec-Crespin , a donné naissance à un maréchal de France. Guillaume Crespin, premier du nom, contemporain de Guillaume-le-Conquérant , donna à l'abbaye du Bec le droit de présentation à la cure de St-Ouen de Livarot. Son petit -fils, Goscelin Crespin, confirma cette donation en 1155. Le fils de ce dernier, Guillaume Crespin , troisième du nom, donna des propriétés à Livarot, à l'abbaye de St-André-en-Gouffern , qui posséda aussi en cette paroisse une chapelle, dite de St-André , détruite depuis trois siècles au moins , mais dont on distingue encore l'emplacement dans l'herbage dit de la Couture-St-André. La baronnie de Livarot sortit de la famille Crespin par le mariage d'Isabelle, fille de Guillaume Crespin, ci-dessus nommé, et d'Eve de Harcourt, avec Robert du Neufbourg, baron d'Asnebec. Celui-ci appartenait à une branche cadette de l'illustre maison des comtes de Beaumont et Meullent en France , de Leicester , de Bedford et de Warwick en Angleterre. Les Neufbourg conservèrent la baronnie de Livarot jusqu'à leur extinction qui eut lieu au commencement du XVe siècle.
Le règne du roi Jean fut , pour Livarot , une époque désastreuse. Le château, étant tombé entre les mains d'un parti d'Anglais et de Navarrais, devint pour eux une place d'armes d'où ils sortaient pour piller et dévaster le pays environnant. Pendant plusieurs années ils réussirent à s'y maintenir : cette période vit la ruine et l'incendie changer l'aspect de la contrée. On assure que Du Guesclin vint en personne assiéger le château de Livarot , et qu'il ne put réussir à le prendre. Quoi qu'il en soit, les Anglais s'y maintinrent jusqu'en 1365, et n'en sortirent que par composition et en recevant une somme très-considérable. Soit qu'on ait alors voulu prévenir le retour de pareils désastres, soit qu'un second siège y ait eu lieu postérieurement , le château de Livarot fut démantelé vers cette époque et cessa d'avoir aucune importance militaire. Il n'en est point fait mention dans les guerres de la première moitié du XVe siècle.
Jeanne du Neufbourg, fille et héritière de Robert du Neufbourg et d'Alix de Tournebu, porta la baronnie de Livarot dans la maison de Ferrières , une des plus illustres de la province, par son mariage avec Charles, baron de Ferrières, de Préaux, de Thury, de Dangu , de Vibra y e et Montforl-le-Rotrou , sous le règne de Charles VI. Les seigneurs de Ferrières possédèrent la terre de Livarot pendant environ cent ans; mais, au commencement du XIIe siècle, ils tombèrent en quenouille. Françoise de Ferrières, une des héritières de cette maison , eut en partage la baronnie de Livarot; elle épousa Antoine d'Arces, seigneur delà Baslie, gentilhomme dauphinois de la valeur la plus brillante, connu, dans son temps, sous le nom de Chevalier- Blanc. Envoyé par le roi François Ier en Ecosse , pendant la minorité de Jacques V , Antoine d'Arces fut élevé à la dignité de vice-roi d'Ecosse, mais une lin tragique vint bientôt mettre un terme à ses glorieux elforls en faveur de
ce malheureux pays que le dangereux voisinage de l'Angleterre et la turbulence de ses barons tenaient plongé dans un état de confusion perpétuelle : tombé entre les mains d'Écossais révoltés, le seigneur de la Bastie fut cruellement égorgé. Il laissait deux fils qui possédèrent l'un après l'autre, la terre de Livarot ; car, bien que Nicolas d'Arces, l'aîné, seignenr de Ferrières, Livarot et Thibouville, eût laissé une fille de son mariage avec Anne Le Veneur, des arrangements de famille firent passer la baronnie de Livarot à Jean d'Arces, son frère, baron de la Bastie et de Condrieu. Celui-ci épousa Isabeau de Sillans, fille du seigneur de Creully : il en eut un fils et une fille ; le premier, nommé Guy d'Arces, fut compté parmi les favoris de Henri III, sous le nom de Livarot; il mourut jeune encore, laissant, pour Iiéritière, Jeanne d'Arces, sa sœur, mariée à André d'Oraison, seigneur de Soleilhas, chevalier de l'ordre et mestre de camp des vieilles bandes françaises. André d'Oraison , fils d'Antoine d'Oraison , vicomte de Cadenet et de Marthe de Foix Candale, était descendu de Philibert d'Aqua , seigneur napolitain, qui, s'étant attaché à la fortune de la maison d'Anjou , fut exilé de sa patrie et se retira en Provence où la faveur du roi René, dont il était grandchambellan , lui fit épouser Louise d'Oraison , héritière d'une famille distinguée de cette province , aux noms et armes de laquelle sa postérité fut substituée. André d'Oraison fut l'auteur de deux branches de cette maison ; l'aînée , celle des marquis d'Oraison Boulbon , resta en Provence , tandis que la cadette , celle des barons de Livarot , vint se fixer en Normandie où elle s'éteignit dans les premières années du XVIIIe siècle ; ses membres ont porté les titres de marquis de Livarot et de Longchamp, barons d'Ouillie et seigneurs de Pontalery , Piencourt, Chiffreville et Héricourt ; deux d'entre eux ont été successivement gouverneurs de Lisieux sous le
CANTON DE LÏVAUOT. 677
règne de Louis XIV. L'héritière des barons de Livarot, du nom d'Oraison , fut Charlotte Elisabeth d'Oraison , mariée a Charles Nicolle , sieur de Briqueville, fils d'un receveur des tailles à Coutances : elle fut l'aïeule de Louis de Nicolle, marquis de Livarot, qui vendit cette terre en 1763 , se réservant le privilège d'en porter exclusivement le nom. Ce dernier marquis de Livarot était maréchal de camp ; il mourut à Londres , dans l'émigration , sans avoir été marié; il laissait deux sœurs : Louise Elisabeth de Nicolle, l'aînée , avait épousé François-Jean de Graindorge-d'Orgeville, baron de Mesnil-Durand et maréchal de camp; Henriette-Blandine de Nicolle, sa sœur, était mariée à Charles Guy du Bosch. La terre de Livarot, y compris les fiefs de Pontalery , Piencourt et autres qui en dépendaient , fut vendue à Mme de Lancize, pour la somme de 261,000 livres. Louis-Marc de Lauzière de Lancize était un officier distingué , originaire de l'Avranchin ; il avait épousé , en premières noces, en 1736, Julie-Geneviève de Lyée de Tonnancourt, qui mourut bientôt sans postérité. M. de Lancize suivit Charles-Edouard en Ecosse , comme capitaine d'une compagnie de cadets gentilshommes ; puis , élevé au grade de colonel d'infanterie, il reçut un commandement important à la Martinique où il se remaria avec Mmc de Ponthau, riche veuve créole. C'est au nom de cette dame, Catherine-Elisabeth Desvergers , et de Michel de Ponthau , son fils, que fut acquise la baronnie de Livarot. M. de Lancize fit construire, à peu de dislance du vieux château, un long bâtiment en équerre, destiné à servir de dépendances au nouvel édifice qu'il projetait de lui substituer; mais ses plans ne furent pas mis à exécution : dès 1767 , la terre de Livarot était de nouveau vendue, pour le prix de 310,000 livres, à Joachim- André-Louis Gossey, riche négociant et secrétaire du roi, qui , par cette acquisition , devint seigneur
de Livarot , Pontalery , les Loges , le Quesnay , Carel et Piencourt. Mais les événements de la Révolution ayant causé la ruine de la maison Gossey, la terre de Livarot fut saisie par ses créanciers et, enfin, vendue en détail en 1816. Quelques années après, le vieux château était rasé jusqu'aux fondements : sur le terrain qu'il occupait, s'élève maintenant l'école communale des filles , tenue par les religieuses de la Providence. Le château de Livarot, dont la construction primitive pouvait remonter au XIe siècle , était un des édifices féodaux les plus remarquables de la contrée : son enceinte , de forme circulaire, bâtie en pierres du grès le plus dur, soigneusement appareillées, était entouré de fossés profonds alimentés parla rivière de Vie : aussi, Livarot fut-il longtemps regardé comme une place très-forte. Mais, ce vieux château ayant été démantelé dans les guerres du XIVe siècle, il n'était resté de ses murs primitifs que des portions de hauteurs inégales sur lesquelles étaient venues s'appuyer plusieurs constructions en bois, dépourvues de tout ensemble et de toute régularité. La partie la plus remarquable et la mieux conservée de cette ancienne demeure était un pavillon , ou tourelle, donnant accès dans la cour intérieure et où se trouvait autrefois un pont-levis. Suivant M. Guilmeth , la totalité de l'enceinte avait 252 pieds de circonférence en dedans des fossés.
La Pipardière. — Le manoir de la Pipardière, dit M. Ch. Vasseur, assis au milieu de la vallée , sur le bord de la roule de Lisieux, ne doit pas remonter au-delà du XVIe siècle. Il est construit en bois, avec un étage en encorbellement. Un escalier monumental en pierre, placé en saillie sur la façade occidentale et abrité par un auvent, conduit aux chambres hautes. Sur le fronton de la petite fenêtre qui éclaire le dessous de l'escalier on trouve une date un peu fruste, que j'ai cru être 1525. (V. la page suivante.)
680 STATISTIQUE HONtJMENTâLE MJ CALVADOS.
Les sculptures des charpentes, dont voici un profil, ré-
pondent bien à cette daté.
Les entre- colombages sont garnis de briques , disposées en dessins variés, et quelques fragments d'épis en terre vernissée couronnent encore les pignons des combles.
La chapelle est fort bien bâtie. Quoiqu'elle soit vraisemblablement. du même temps que le manoir, elle offre