‹ Statistique monumentale du Calvados (volume 4)Chapitre 41 sur 203 · MAISONS · texte numérisé non relu

MAISONS

La ville de Lisieux est trop riche en vieilles et curieuses maisons pour qu'il soit possible de les décrire toutes. Faire un choix, en laissant de côté les moins intéressantes, serait peut-être un grave inconvénient. L'antiquaire , l'artiste ne trouvent pas seulement des sujets d'étude dans les monuments complets et d'une valeur hors ligne, un détail isolé intéresse souvent davantage : les procédés de l'art y sont mieux saisis. Nous avons donc pris le parti de donner une liste de toutes les maisons méritant, sous quelque rapport, d'attirer l'attention, en les groupant par époque, par style et école, autant (pie possible, car la variété des détails est infinie.

Nous avons en vain essayé de nous procurer des renseignements historiques sur ces vieilles maisons : nos recherches n'ont point été couronnées de succès. Les titres mêmes des propriétaires remontent rarement plus haut que le XVIIe. siècle. Jl nous est bien tombé dans les mains quelques papiers intéressants; mais comment retrouver les maisons qu'ils concernent? Où chercher ce grand manoir de La Reue, partagé en 15GA entre noble homme maistre Robert Thirel, lieutenant du bailly de Rouen en la vicomte d'Auge ; damoiselle Ysabeau de La Reue, veuve de maistre Robert Le Percher, escuier, procureur du Roi en la vicomte d'Auge; maistre

Loys de La Reue, sieur de St. -Martin ; Jean de La Reue, curé de Farvaques; Jacques , Robert et Charles de La Reue? Le nom de la rue n'est pas même indiqué.

Laquelle des maisons de la rue de la Paix se nommait le manoir de Cormeilles? Ce manoir avait été donné par testament en 1697, par Anthoine de Semilly, écuyer, sieur du Ouesnay, à Jean Olivier de Semilly, tué le 12 mai 1707 à l'armée d' Espagne, où il servait dans le régiment de Courtebo u rue- dragons.

Où était, dans la même rue, le manoir du sieur d'Hermival ; et, dans la rue au Char, la maison de mai sire Pierre Thiron, advoeat au Conseil ? De cette dernière, nous aurions pu rétablir le devis de construction, en pierre dure , bois, essente , ferrures, peinture et pavey plombé de rouge ei vert grâce au curieux Registre du jurisconsulte, dans lequel sont escripies les principales affaires de sa maison. Toujours nos documents n'ont pu trouver leur «application , et les maisons les plus remarquables sont restées sans révéler le nom de leur auteur.

La maison que l'on peut, à bon -droit, regarder comme la plus ancienne de Lisieux est la tour de pierre ci-contre.

Les baies primitives ont disparu; mais l'ordonnance générale des lignes, la nature des matériaux, les détails permettent de lixer sa construction au commencement du XIVe. siècle. Une tourelle carrée, contenant l'escalier, flanque la face qui regarde le couchant, du côté de la cour, sise à l'angle du Friche-aux-Chanoines et de la rue de la Chaussée. C'est un ancien manoir canonial.

Nous classerons à la suite une maison de la rue aux Febvres (a°. U\), dont M. Boucla fait la façade. Au X\T. siècle, on la nommait le manoir Formeville, du nom d'une des plus notables familles de Lisieux. Moins brillante que la fameuse maison, dont la renommée est universelle, elle

CANTON DE LISIEUX , 2e. SECTION. 273

nous paraît cependant offrir un fort grand intérêt. Elle est unique par sa construction. C'est le système d'empilage, regardé par M. Viollet-le-Duc, dans son Dictionnaire, comme l'un des modes primitifs de l'emploi du bois. A en juger par les exemples que nous trouvons dans son livre, si l'habile architecte l'avait trouvée dans l'Ile-de-France, il lui aurait peut-être donné pour date le XIIIe. ou même la fin du XIIe. siècle (Voir t. VI, p. 221; t. VII, p. 39). Mais, nous ne pouvons l'oublier, Lisieux n'a jamais fait partie du domaine royal : en conséquence, nous regardons cette maison comme ne pouvant pas remonter au-delà de la fin du XIVe. siècle. D'ailleurs, à cette époque, les fossés des fortifications de la ville occupaient l'emplacement sur lequel elle est fondée. Deux baies anciennes subsistent encore. Elles étaient grandes et partagées par des croisées de bois. Aucune moulure, ni sculpture ne s'y voit; l'angle était simplement chanfreiné. On remarquera la courbure naturelle des liens qui maintiennent les colombages, (l'est évidemment un caractère d'antiquité, que nous ne retrouverons, ni au XVIe. ni au XVe. siècle.

On voit encore cependant de ces liens courbes dans la maison, n°. 50 de la Grand'Rue (Voir la page suivante). C'est une construction fort remarquable. Son vaste pignon prend la forme d'une ogive profonde, appuyée, de chaque côté, sur un blochet que soutiennent deux consoles sculptées de têtes de plein-relief. Dans l'angle du pignon , au-dessus de ce grand arc, est un quatre-feuilles entouré d'une moulure torique. Il y avait , dans la hauteur de la façade , deux rangs de petites fenêtres. Les liens destinés à maintenir le devers des poteaux d huisserie sont courbes. Toutes les moulures des cordons coupant horizontalement le pan de bois sont toriques, excepté celle de l'appui des fenêtres. Le développement longitudinal , sur la rue du Paradis, offre aussi

Y]l\ STATISTIQUE MONUMENTALE m CALVADOS.

ME DE LA MAISON, GHAND'iU'E, N° 50.

CANTON DE LISILUX , 2e SECTION. 275

un caractère tout particulier. L'étage unique est porté suides potences assez saillantes, rendues rigides à leur extrémité par des filières élégies d'une moulure concave.

La lucarne, posée de manière à plonger la vue sur la Grand'Rue, est portée sur deux sablières biseautées. La baie consiste en une double petite fenêtre, dont le contour est également biseauté. Sauf la moulure de l'appui des fenêtres, qui est bien du XVe. siècle , mais qui règne sur une pièce indépendante de la construction, tous les caractères de cette maison se rapportent au XIVe. siècle. Nous n'osons cependant pas soutenir qu'elle remonte a une date aussi reculée.

Au XVI". siècle, on a fait quelques modifications aux parties basses de la maison. La petite tourelle de bois octogone, en saillie sur la rue du Paradis, date de cette époque, comme la fenêtre voisine. Celte fenêtre est protégée par une merveilleuse grille en fer rond, annelée en différents sens, vrai chefd'œuvre de forge et problème inexplicable pour nos ouvriers actuels. Cette grille est scellée dans des montants sculptés de potelets en forme de contreforts, portant deux blasons contournés, dont le champ contient des chiffres enlacés. Sous l'appui, où court une vigne avalée par deux rageurs , règne une série de petits potelets trapus, imbriqués avec la plus grande variété.

La maison marquée des n\ 35-87-39, vis-à-vis delà précédente, est Construite d'après le même système. Potences très-saillantes, portant le premier étage. Série de fenêtres dans toute la superficie de la façade. Naturellement, ces baies primitives ont été modifiées; mais, à deux endroits différents, on retrouve leurs linteaux dont le profil serait du XIIIe. siècle dans une construction de pierre. Cependant il faut bien le dire, la belle cave voûtée à ilciw nefs qui se trouve sous une partie de cette maison ne paraît pas remonter au-delà du XVe. siècle, nonobstant i ro:nau employé comme

base à l'une des colonnes (1). Les petits potelets carrés qui ornent les colombages accusent cette même époque.

Il y a deux particularités à signaler. La première , c'est la présence d'un entre-sol dans une maison du moyen-âge. Ici, cette disposition se trouve nécessitée par la pente assez raide de la rue. Le rez-de-chaussée étant destiné à des boutiques dont on voit encore le point de départ des arcades, cet entre-sol servait probablement de magasin accessoire aux marchands.

La seconde remarque, que nous aurons occasion de faire encore ailleurs, c'est la combinaison du comble longitudinal et du pignon. Tandis qu'une partie du toit s'égoulte sur la rue, à l'extrémité surgit un gable important, impossible à confondre avec une simple lucarne. On attachait donc quelqu'importance à avoir pignon sur rue.

La maison suivante, nos. M-&3, est encore un exemple du même système. Elle a deux étages. Les fenêtres, rangées aussi par série, ont leurs appuis soulagés par des croix de saint André. Le pignon retourne sur la rue des Boucheries. Rien, du reste, n'indique une date antérieure au XVe. siècle. La lucarne primitive, sur laquelle on a accolé postérieurement divers appendices, a conservé son gable ogival surmonté, sans doute, primitivement par un trèfle à jour.

La maison qui porte le n°. 3, sur le friche aux Chanoines, a aussi certains caractères propres aux constructions du XIVe. siècle, principalement dans ses lucarnes. Son rez-de-chaussée est en pierre ; la porte cintrée, garnie de moulures toriques,

(1) On connaît deux autres caves bâties avec ce luxe architectural, ce qui les fuit passer vulgairement pour des chapelles souterraines des premiers temps du christianisme, bien qu'elles ne datent que du XVe. siècle. L'une se trouve à l'angle de la rue du Paradis, sous une maison neuve; l'autre est dans la rue des Boucheries, sous une maison de bois, au n". 21

paraît ne dater que du XVIe. siècle. L'étage supérieur , en bois, n'a conservé aucune trace des ouvertures primitives.

En suivant l'ordre des dates, nous classons, à la suite de ces maisons, uu grand nombre de constructions répandues dans toute la ville et élevées dans le cours du XVe. siècle. Le type de ce genre se trouve à l'angle de la rue de la Paix et de la Grand'Rue ( nos. 8 et 10 de la première rue. ) Les deux faces ont un aspect sévère et rustique en même temps. Deux étages sous le comble, chacun d'eux éclairé par une série de fenêtres, faisaient du mur un panneau de verre interrompu seulement par les colombages, où l'on voit des rainures, sans doute destinées à contenir les vitraux dormants. Il ne restait de plein que le tiers inférieur, à partir des planchers, où se trouvent des croix de saint André. On se plaint de l'obscurité des vieilles maisons ; c'est une accusation bien mal fondée. L'examen des maisons de Lisieux fournit à chaque pas la preuve que nos ancêtres introduisaient, au contraire, la lumière à profusion dans leurs demeures. On ne payait point alors d'impôt pour jouir de l'air et du soleil. Les colombages sont garnis, au premier étage, de petits potelets semblables, à peu près, à ceux mentionnés tout à l'heure au n°. 35 de la Grand'Rue.

Le pignon sur la Grand'Rue a une proportion vraiment imposante, et il devait être tout à-fait grandiose avec ses rangées de fenêtres superposées, aux vitraux multicolores, quand ses bois étaient peints d'un ton harmonieux, quand son grand gable saillant faisait un cadre dentelé sous le comble aigu. Une boutique, dont on voit encore l'arcade en accolade, occupait le rez-de-chaussée. La maison, rue d'Orbiquet, n°. 1, n'est pas beaucoup inférieure, à celles que nous venons de décrire.

Appartiennent au même système de construction, le n°. 3

278 STATISTIQUE MONUMtNTALE DU CALVADOS.

de la Grand'Rue, sauf la lucarne, et lesnra 57, 65 et 99 (1);

Dans la rue au Char, les nos. 2k et 28 ;

Dans la rue St. -Jacques, le n°. U;

Dans la Boucherie, les nos. 5, 49, 51 et 53 ;

Dans la rue Pont-Mortain, les nos. 1 et U.

Cette dernière a trois étages, disposition unique dans les maisons de celte époque. On la nomme la maison de la Fleur-de-Lis; c'était, je pense, une hôtellerie. On pourrait êire induit en erreur sur sa date par un cartouche, placé au milieu de la façade, sur lequel on lit: 159/* entre les chiffres D. N. et I. G. Ce cartouche est rapporté.

Dans la rue de Caen, les nos. 56 et 101.

Nous attribuons aux dernières années du XVe. siècle plusieurs maisons, partie en pierre, partie en bois, toutes d'une certaine importance, ayant dû servir de résidence à de riches bourgeois. Telles sont, dans la rue au Char, le n°. 19 ; dans la rue de la Paix, le n°. 25 ; dans la Grand'Rue, les nos. 155, 67 et 57 (dans le fond des cours). Le n°. 57, nommé le M a noir- Chopin, est traité d'une manière fort remarquable. Le rez-de-chaussée et le premier étage sont en pierre; le second étage en bois. La partie en pierre s'éclaire par des fenêtres cruciformes. Les sablières inférieures du second étage sont sculptées de rageurs.

L'intérieur contient, au 1er. étage, une magnifique pièce dont le plafond, que l'on prétend être en châtaignier, possède une décoration usitée seulement dans les plus riches manoirs.

(1) Cette dernière se nomme le Manoir-de-l'Image. Il appartenait depuis 1552 aux prêtres de St. -Germain, par suite de la donation à eux faite par le généreux Nicolas Le Valois. On remarquera, sans doute, la ressemblance de ces constructions avec l'hôtel de Quatrans, à Caen, que l'on attribue à la fin du XIVe. siècle. Cette date nous parait trop reculée.

Les sommiers sont garnis, sur leurs angles, d'un gros câble. Les poutrelles alternent, de quatre en quatre, imbriquées ou ornées de torsades. La vaste cheminée, du temps, est trèsbien conservée. On y voit un blason, malheureusement sans trace de pièces héraldiques.

Le n°. 67 n'a , en pierre, que son rez-de-chaussée. Deux grandes fenêtres carrées à moulures prismatiques, munies de belles grilles annelées en fer rond, l'éclairent. Le premier étage est en bois. Dans l'angle sud se trouve une tourelle semi-hexagonale, renfermant l'escalier. Elle pourrait bien être postérieure au corps principal. Une de ces ouvertures supérieures est fermée par un volet sculpté, de la Renaissance, où l'on voit, dans un médaillon entouré d'un cadre saillant, une tête en bas-relief. Les fleurons qui garnissent les angles du carré rappellent le règne de François 1er. Les appartements sont vastes, éclairés et aérés convenablement. Les sommiers sont sans ornements. Il n'existe plus de cheminées primitives. Sur le poteau d'huisserie d'une des portes du premier étage est un blason dont le champ, chargé d'un bourdon et d'un bâton écoté mis en sautoir et cantonnés de quatre vannets, nous paraît un simple emblème de pèlerinage.

La maison, n°. 155, a les plus grands rapports avec la précédente. Celle de la rue au Char (n°. 19) offre maintenant peu d'intérêt, par suite des mutilations qu'elles a subies au XVIIe. siècle.

Les maisons bâties sous l'influence du style de la Renaissance offrent une variété infinie. Leur nombre est fort considérable, et plusieurs jouissent (l'un renom universel. Il faut mettre en première ligne ces deux célèbres maisons de la rue aux Fcbvres (n°\ 17 et 19) dessinées par une foule d'amateurs, notamment par M. Challamelet M. Verdier. Elles appartiennent au règne de François 1er. ; mais le gothique y domine

encore. Des singes ou Sauvages en ronde- bosse sont sculptés sur les poteaux des deux étages, prouvant combien les récits des premiers explorateurs de l'Amérique avaient frappé nos ancêtres. Les dessins bien connus cités tout à l'heure dispensent d'entrer dans de plus longs développements. Qu'il y aurait de choses à dire, dans une monographie, sur ces mille accessoires, ferrures, grilles, volets* panneaux, qui jusqu'à présent, heureusement n'ont pas quitté leur place!

Une maison, rue de la Paix, n°. 9, fort simple à son étage supérieur, offre aussi deux Sauvages armés de massues, sur les pieds-droits d'une grande arcade en accolade dont la destination ne paraît pas facile à déterminer ; mais elle est un peu antérieure aux précédentes, car on y voit l'écusson de l'évêque Blosset de Carrouges, qui occupa le siège épiscopal, de 1482 à 1505.

CANTON DE LISIEUX , 2e SECTION. 281

GALKUIE DE LA Kl E u'oiSBlQUET, N° 10.

La charmante galerie de la rue d'Orbiquel ( n°. 1 0, dans la cour) appartient encore, par son style, à ce beau dernier gothique. Nous aurions bien voulu connaître quel fut l'homme de goût, ordonnateur et possesseur de ce délicieux appendice. Tout ce que nous avons pu savoir, c'est qu'en 1727, cette maison appartenait à dame Cécile Brunon,dame et patronne d'Esquainville, veuve de messire François Le Doyen, chevalier, seigneur et patron d'Ablon, la Chapelle-Sr.-Clur, Ableville, Aubeuf, etc., laquelle la tenait d'un sieur Duval, son oncle, bourgeois de Lisieux. Il paraîtrait qu'à la fin du XVIII-. siècle c'était une hôtellerie, ayant pour enseigne: Le Sauvage, où MM. les officiers de la garnison prenaient leurs logements.

Cinq autres maisons, de même style , ont conservé plus ou moins de vestiges de leur ancienne splendeur. Dans la rue de la Paix, les ncs. 18 et 1h offrent, l'un et l'autre, de jolies portes en accolades, avec feuilles frisées, panaches, clochetons imbriqués, etc.

Dans la Grand'Rue, n°. 135, on trouve encore la moitié d'une porte semblable , assez bien conservée. L'encorbellement qui la surmonte est très-saillant, et occupe par trois sablières superposées, ornées de moulures et de rageurs; mais ces sablières ne sont que des planches appliquées après coup enire deux fortes potences, et Ton peut supposer que la grosse construction est plus ancienne.

Dans la rue au Char, la maison n°. 3, à deux étages sur une longue façade, montre des sablières à rageurs couvertes de ceps de vigne. Potelets imbriqués , blasons ornent les colombages ; des briques inclinées remplissent les intervalles ; mais nulle trace n'apparaît de fenêtres primitives. Le rezde-chaussée a été refait au XVIIIe. siècle.

La maison qui porte les n0s. 59-61, dans la Grand'Rue , est l'ancien hôtel Le Vallois , résidence du. riche et généreux

CANTON DE LJSIEUX, 2e SECTION. 283

bienfaiteur de St. -Jacques et de St. -Germain. Elle a sur la rue une façade étroite, mais fort jolie. Les colombages, très-rapproohés, sont couverts par des potelels à imbrications variées, d'une grande délicatesse. On ne retrouve aucun indice des fenêtres anciennes.

Le second corps-de-logis, en face, dans la première cour, a aussi des potelels. On y voit, en outre, une belle fenêtre bouchée , dont les pieds-droits et la croix portent trois petits médaillons encadrant des têtes, de la Renaissance. C'est une modification postérieure à l'ensemble de la construction.

L'autre façade de ce même corps-de-logis, dans la cour du fond, montre des statuettes taillées dans les poteaux corniers; ce sont, sans doute, les patrons des maîtres du logis, car on y reconnaît la Vierge, et des blasons ornent les culs-de-lampe. Il y a des rageurs aux sablières. Des girouettes en terre émaillée sont encore sur les combles. Un mur sépare cette maison du Manoir-Chopin , dont nous avons parlé plus haut.

Une autre maison du règne de François Ier. , à en juger par la Salamandre de sa lucarne (rue du Marché-aux-Chevaux, n°. 21 ), avait aussi des statuettes religieuses, comme principal motif de décoration. Elles ont été bûchées, il y a environ quarante ans, ainsi que toutes les sculptures en saillie sur les sablières et les colombages. La lucarne a seule conservé son ornementation.

En même temps qu'on employait ces délicates et fines ciselures, on donnait à d'autres maisons une décoration plus nerveuse , mais non moins remarquable. Un exemple de ce genre est le grand hôtel de Grieu, au n°. 2 de la rue d'Ouville. Il se compose de trois corps de bâtiments, disposés de manière à laisser entre eux une cour carrée. Assis à l'angle de deux rues, il présente un pignon sur chaque rue : celle disposition

donne du mouvement et rompt la monotonie des lignes des combles. Toute la sculpture se trouve concentrée sur les sablières, et elle est traitée de main de maître. Chaque travée offre une nouvelle variété de motifs, de la combinaison la plus heureuse : entrelacs, chevrons brisés, godrons, oves, fleurons, enfin tout ce que l'imagination des artistes du règne de François Ier. a pu inventer de mieux entendu. Comme cette maison était le manoir d'un gentilhomme, elle était peu ajourée à l'extérieur ; il n'existait pas une seule ouverture au rez-de-chaussée, sauf la porte. Ce rez-de-chaussée est en moellon. A l'étage supérieur, les fenêtres étaient petites et sans cadre orné. Quant à l'intérieur , dans les parties que nous connaissons, nous n'avons remarqué aucune fenêtre ancienne.

Nous trouvons des maisons dont les sablières rappellent celles de cet hôtel dans la même rue, au n°. 13 (et leur travail n'est pas inférieur), aux ri08. 28, U5 et 90 des Boucheries; dans la Grand'Rue, n°. 22; enfin au faubourg St. -Désir, dans la rue de Caen , n°. 87.

Le n°. 45 des Boucheries mérite encore à d'autres titres d'attirer l'attention ; il est malheureusement à moitié recouvert d'une cuirasse d'ardoise. Cependant on voit encore, sur un de ses poteaux corniers, une jolie accolade garnie de feuillages, d'un ciseau habile. La porte de l'allée est garnie de quatre panneaux à traceries flamboyantes, également fort délicats. Cette maison se nomme le manoir des Douze- Livres. Les Douze-Livres étaient des officiers du chœur de la cathédrale, ainsi nommés du revenu de leur prébende, dont la fondation remontait à une haute antiquilé.

L'une des maisons de la rue des Boucheries (n°. 26) présente une anomalie assez curieuse à étudier. Envisagée dans son ensemble, elle devrait être classée avec les maisons nos. 8 et 10 de la rue de la Paix et les autres semblables. Son

CANTON DE EISIEUX , 2e SECTION. 285

pignon est dessiné par un gable ogival ; son étage supérieur est de tout point conforme aux caractères gothiques ; au rezde-chaussée, il reste une porte en accolade. Mais entre ces deux parties, au premier étage, on trouve une décoration de ia Renaissance très-accentuée. C'est évidemment une reprise en sous-œuvre, et rien n'est si facile à exécuter dans les constructions de bois. Le fait nous a paru néanmoins devoir être signalé. Cette ornementation, de style nouveau, est fort bien entendue : elle se compose de pentes de fruits sur les poteaux corniers, de consoles feuillagées, de pilastres à chapiteaux de fantaisie. Malheureusement il ne reste aucune trace des fenêtres primitives.

Les nos. 64 et 68 de la même ligne sont de ce style, peutêtre de la main du même ouvrier. Les façades sont plates et sans encorbellements. On a évité toute saillie, sans doute pour se conformer à l'ordonnance d'Orléans de 1560. Les sablières sont déguisées en entablement. Toutefois à leurs extrémités apparaissent encore les rageurs, transformés en rinceaux. Les colombages sont taillés en forme de pilastres ioniques. Au centre du comble s'élève une grande lucarne dentelée. Le n°. 64 n'a plus rien d'ancien au rez-de-chaussée; le n°. 68 a conservé une porte affectant encore la forme en accolade avec feuillages presque gothiques ; mais les pieds-droits sont deux pilastres ioniques.

Bientôt tout vestige de l'ancien système ne tarda pas à disparaître, et pour le bois, comme pour la pierre, on adopta franchement l'architecture classique. Deux superbes manoirs, dont l'un fait suite presque immédiatement à la dernière des maisons dont nous venons de parler, méritent, dans ce genre , une attention spéciale. Le vaste développement de la façade, la hauteur sous sommiers des deux étages indiquent un propriétaire opulent.^ Des têtes grimaçantes sont découpées au bout des six sommiers du rez-de-chaussée. Sur ces sommiers

montent des poteaux verticaux, sculptés de consoles à feuillages. Les colombages représentent des pilastres, et la gradation des ordres est observée suivant les prescriptions des maîtres. L'ordre ionique garnit le premier étage ; au deuxième règne l'ordre corinthien. Des briques vernissées remplissent rentre-colombage. Deux beaux épis émaillés surmontent les lucarnes.

Les deux manoirs auxquels cette description est commune sont situés, l'un rue des Boucheries (n°. 52), l'autre place du Marché-aux -Bœufs (n°. 12). On dirait deux exemplaires d'une même matrice. L'un et l'autre même, chose surprenante! possèdent encore leurs épis. Des boutiques sont actuellement pratiquées dans le bas, cependant on retrouve encore au dernier la disposition d'une fenêtre du rez-de-chaussée, ce qui est fort rare. L'autre a sa porte surmontée de deux oculus saillants, richement moulurés, séparés par une console sculptée de pentes de fruits.

Un troisième manoir, presque identique, existait dans la rue de la Chaussée, n°. 1, On l'a plâtré en 1858, croyant lui donner meilleur air, pour y installer un pensionnat de jeunes demoiselles.

Moins importante, la maison n°. 2 de la rue au Char reproduisait l'ordonnance de cette classe de maisons. Nous en donnons un dessin à la page suivante, elle n'existe plus; et c'est, hélas! l'administration municipale qui l'a fait jeter bas pour construire un magasin à pompes.

Dans la rue du Bouteiller (n°. 32) on trouvera encore un exemple du même genre de construction. Les lucarnes surtout ( Voir la page 288 ) , avec les têtes découpées qui composent leur dentelure , rappellent bien le caprice des artistes de ce temps. Celte maison a été construite pour W Pierre Lambert, conseiller au présidial d'Evreux , qui se distingua par son humeur ligueuse dans les guerres de la fin du XVI'*. siècle.

CANTON DE EIS1EUX, 2e SECTION.

MAISON, Rt

Page 1