BANLIEUE
Les Pavements. —La banlieue de Lisieux renferme quelques constructions qui méritent d'être signalées. Il faut mettre en première ligne les Pavements, situés à un petit quart de lieue de la ville, sur la route d'Orbec. Voici la description qu'en donnait M. Raymond Bordeaux, dans son Excursion archéologique dans La vallée d'Orbec , en 1851. Depuis lors, il y a peu de changements à constater :
« A peine avions-nous quitté Lisieux, que déjà nous descendions de voilure pour visiter Les Pavements , pittoresque construction du XVIe siècle, qui borde la route à gauche. Je ne sais quel titre donner à cet édifice : ce n'est point un château, ce n'est guère un manoir, c'est plus qu'une maison de ferme. L'habitation principale présente, en dehors de l'enclos, un premier étage en bois, jeté en encorbellement sur un rez-de chaussée de pierres blanches; des poutres énormes, décorées de têtes fantastiques, qui semblent vouloir engloutir dans leur énorme gueule l'extrémité des corniches à moulures de la Renaissance, forment l'encorbellement. Puis, au-dessus, un toit en forme d'auvent s'avance entre le premier étage et le rez-de-chaussée, pour abriter ces sculptures. De vastes lucarnes dépassent les toitures, déjà très-saillantes. Des tuiles rouges, clouées comme de l'essente, revêtent en certains endroits la façade. Ces poutres travaillées, ces têtes fantastiques qui saisissent entre leurs dents crochues l'extrémité des faisceaux de moulures, les lucarnes immenses, les ravalements en tuile : tout cela forme le caractère commun de la plupart des maisons anciennes de Lisieux et des châteaux du Pays-
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d'Auge; mais, aux Pavements, la physionomie des constructions locales nous a paru plus fortement accentuée qu'ailleurs. Cette habitation, semi-féodale et semi-rustique, doit à l'ampleur de ses toitures beaucoup de l'apparence d'un chalet suisse.
« Pendant qu'une partie de notre compagnie examinait l'extérieur de cette vieille demeure, le reste de l'escouade envahissait la cour. La façade intérieure est moins sévère ; le rez-de-chaussée, de ce côté, est en bois comme le premier étage, et on y a percé plus hardiment des ouvertures. Toutefois, les fenêtres portent encore les traces des grilles à barreaux croisés qui les garnissaient primitivement. Les deux portes qui donnent accès dans la rfiaison ont de beaux chambranles à sculptures gothiques. Leur arc surbaissé est garni de feuilles de chardon et d'un de ces bouquets, ou crosses végétales, que les archéologues anglais nomment finiats. Tandis que M. Bouet dessinait ces sculptures, un peu grossières, mais hardiment taillées dans le bois, je prenais, pour ma part, un croquis de deux écussons sculptés dans le couronnement de ces portes.
« L'un porte une roue comme pièce principale, avec peutêtre la date de 1561 en chef. L'autre paraît avoir été armorié d'un chevron et d'un chef chargé d'un T accosté de deux roues (1). »
Le premier va nous donner le nom de celui à qui l'on doit cette construction. La roue d'or à huit raies sur champ d'azur appartient à la famille de La Reue, laquelle comme on l'a vu plus haut, concourut avec les Le Valois à l'édification de l'église St-Jacques. Celte famille, d'origine lexovienne , s'illustra par des charges de magistrature: on trouve sa généalogie dans le Dictionnaire de Lachesnaye
(1) Excursion archéologique dans la vallée d'Orbec, comptes-rondin par M. Raymond Bordeaux. Caen, Delos, 1851, in-8°, p. k et 5,
Des Bois (t. XTI, p. 71 ). En rapprochant des dates le style du monument, on peut, sans témérité, en attribuer la construction à Thomas de La Rcue, conseiller en court taie et lieutenant-général du bailli d'Évreux.
Les Pavements méritent bien être dessinés : aussi i'ont-ils été plusieurs fois, entr'autres par M. F. Thorigny, dans son Calvados pittoresque.
Celte maison appartient à M. Paul Target, membre de l'Association normande : on peut donc la regarder comme étant à l'abri des mutilations.
Malicorvc. — Sur le chemin de St-Julien-le-Faucon, presque à l'extrémité du territoire de St. -Désir, est un manoir décoré par le vulgaire du titre pompeux de château de Malicorne. Il remonte au XVe siècle. Bâti sur une motte, à la jonction de deux ruisseaux dont les eaux remplissaient ses fossés, il a pu avoir une certaine force de résistance.
Il consiste actuellement en une maison de bois avec encorbellements moulurés. Aucune porte, aucune fenêtre ancienne. Il a subi des transformations radicales vers le règne de Louis XIV. L'escalier est placé dans une tourelle hexagonale, en saillie au centre de la face orientale. Cette tourelle, en bois comme le reste, a été tronquée à sa partie supérieure. Elle devait se terminer par un toit pyramidal, détaché du grand comble.
A l'intérieur , on voit encore deux cheminées au large manteau de pierre : elles n'ont aucune moulure caractéristique ; mais au centre de l'une se trouve une petite niche ogivale subtrilobée, destinée , sans doute, à une statue de saint ; sur l'autre figure un blason meublé de deux ailes d'oiseau, réunies par le bas.
Comme aux Pavements, nous pourrons avec cet indice retrouver le nom du constructeur. La famille d'Osmont porte pour armoiries de gueules au vol a" hermine. En 1/i63, Louis
d'Osmont fournit ses preuves à Montfaut sur la paroisse St-Désir. Six ans plus tard, il se rendait avec son frère, Jehan, seigneur de Beuvillers, aux montres de la noblesse du bailliage d'Évreux. Louis d'Osmont épousa Marguerite du Mcsnil, veuve, en premières noces de Jehan de Trihan. Il en eut un fils nommé François, qualifié seigneur de Malicorne, Millouet et Beuvillers, marié en 1^97 à Uobine Fortin. C'est à l'un ou à l'autre de ces deux personnages que parait devoir être attribuée la construction du manoir dont nous nous occupons.
Pendant les guerres de religion, le seigneur de Malicorne fut capitaine de la compagnie bourgeoise chargée de la défense du faubourg St-Désir. Il rendit des services à la ville.
Un autre membre de la famille d'Osmont était également à la tête de la compagnie de St-Désir, l'une des quatre de la ville, en 167(5, lors de la prise de possession de M. de Matignon II.
L'illustralion de la famille d'Osmont est connue. Elle a formé deux branches principales : celle des marquis d'Osmont à laquelle appartenaient les seigneurs de Malicorne, et celle des comtes de Boitron. Les Bouquetot, les llautemer, les Médavy ont recherché son alliance.
Le Castellier. — Le Castellier, charmante habitation dont le parc longe la route de Caen, était aussi un fief; mais le pavillon confortable que l'on voit actuellement, caché à demi au milieu de belles plantations, ne remonte qu'à la fin du siècle dernier. Le vieux manoir dont il usurpe le nom était situé loin de là, dans l'enclos môme du camp romain d'où il tire sa dénomination. Détaché du corps du fief et devenu simple ferme dès 1/428, il nous a été impossible de le retrouver.
Au XIVe siècle, le Castellier appartenait à la famille d'Osmont. Au XVI% il est en possession delà famille de La Porte.
Des documents authentiques, que j'ai eus dans les mains, m'ont fourni les noms de:
Noble homme t>le Pierre de La Porte, licencié ès-droicts, bailly vicomtal de Lisieux, seigneur du fief, terre et sieurie du Castellier, 1570;
Maistre Adrian de La Porte, licencié ès-droicts , lieutenant général au bailliage vicomtal de Lisieux et sr du Castellier, 1598-1613;
Noble homme M* Jehan de La Porte, conseiller du roi en sa Cour des Aides de Normandie. Il laissa une fille unique, damoiselle Marie de La Porte, se disant en 1641 , veuve du sieur d'Armonville;
Adrien-Georges de La Porte, sieur du Castellier, bourgeois de Lisieux, 1761.
La construction du pavillon est due à M. Lefebvre du Hazeray. Depuis, M. le marquis de Rely et M. de Vigan l'ont successivement possédé. M. Halphen, de Paris, qui l'habite actuellement , l'a acquis il y a quelques années, de j\lme de Vigan.
te Lieu-Binei. — Dès le XVIe siècle, les bourgeois se bâtirent des maisons de campagne où ils allaient se délasser des préoccupations du négoce et parfois des luttes municipales. Les environs des grandes villes en sont remplis. On les appelait Folies, nom que l'on retrouve notamment aux environs de Paris et d'Évreux. C'était ce que l'on a travesti de nos jours en villa, mot plus guindé , mais moins français. Ces retraites, autour de Lisieux, portaient le nom générique de Lieu, auquel on ajoutait celui du bourgeois à qui elles appartenaient. Tel est le Lieu-Binet.
Situé à la porte de la ville, sur la roule de Livarot, un chemin étroit le sépare de l'ancienne enceinte du château des Loges, splendide maison de campagne des évêques, dont il ne reste que le souvenir.
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C'est un long bâtiment à mi-côte. Le rez-de-chaussée est construit en briques avec chaînes de pierre. L'étage supérieur est en bois sans sculptures. Il n'y a point d'encorbellements. Ces caractères suffiraient pour faire fixer sa construction au XVIIe siècle, quand même on ne trouverait pas la date 1666 gravée sur une de ses façades.
Au centre de la façade extérieure, à peu près, s'ouvre une porte protégée par un auvent couvert de tuiles; elle conduit dans une grande salle munie d'une vaste cheminée en pierre, au manteau soutenu par deux consoles, dont la partie supérieure imite le chapiteau ionique. Un vieux bahut de chêne, de la Renaissance, était oublié dans un coin de celte salle, lorsque je la visitai.
Deux autres salles occupent le rez-de-chaussée. A celle qui est voisine du coteau, outre les communications intérieures, on accède par un escalier extérieur en pierre protégé d'un toit. Cet escalier mouvementé heureusement la façade, unie et un peu froide.
Dans l'angle de la troisième pièce, vers la route, est une tourelle contenant un escalier de service. Les chambres de l'étage supérieur ne présentent aucune particularité à signaler.
Je n'ai pu me procurer aucun détail sur la famille, sans doute Lexovienne, qui a laissé son nom à ce lieu.