XV. — Gangrènes spontanées
5 cas
( 1 homme : 0 guéri, 1 mort.
( 4 femmes : 3 — 1 —
Je n'ai en vue, dans ce chapitre, que les malades dont la gangrène était spontanée ou constituait d'emblée le phénomène pathologique prédominant. Ces gangrènes ont été rares. Elles ont eu pour cause : 1 fois Tathérome artériel (obs. 256); 2 fois le diabète (obs. 257); 2 fois l'asphyxie locale (obs. 258).
Les autres gangrènes que j'ai observées aux doigts et à la main, gangrènes traumatiques (17 cas), gangrènes par excès d'inflammation (25 cas), ont été mentionnées comme complications des lésions traumatiques, comme complications du panaris et des phlegmons de la main. Les sujets, dont la constitution était altérée par une dlathèse, y étaient particulièrement prédisposés; mais, chez eux, la mortification des tissus n'était qu'un phénomène secondaire.
Obs. 256. — Gangrène spontanée de la main 'par athérome artériel; gue'rison. — Marguerite N..., âgée de 84 ans. entre à la Pitié le 23 janvier 1882. Tous les doigts de sa main droite sont frappés de gangrène. La mortification s'est produite spontanément, sans traumatisme. Les doigts sont insensibles et d'une couleur noirâtre. Ils conservent à peu prés leur forme et leur volume normal.
En recherchant la cause de cette gangrène, je trouve que les battements de l'artère radiale n'existent pas. Au pli du coude et au bras, les pulsations de l'artère humérale manquent aussi. Toutes ces artères sont dures, sclérosées, athéromateuses. Il n'est pas douteux que la dégénérescence athéromateusede l'artère humérale a fini par oblitérer sa cavité, et que la gangrène des doigts a pour cause l'arrêt de la circulation.
La malade n'est affectée ni d'albuminurie, ni de glycosurie.
La main gauche ne présente aucun phénomène de cyanose ni
de doigt mort. Les pulsations artérielles existent dans le membre supérieur gauche.
Les douleurs du membre droit ne sont pas très vives.
Peu à peu, nous voyons les doigts se dessécher et devenir semblables aux doigts d'une momie.
La gangrène se limite au milieu du métacarpe. Il se forme là un sillon qui se transforme en plaie bourgeonnante. Je n'ai qu'à sectionner avec les ciseaux les parties mortifiées pour eu débarrasser la malade.
Marguerite N... resta six mois et demi dans le service. Sa plaie étant presque guérie, elle fut transférée dans un asile de vieillards.
Obs. 257. — Deux cas de gangrène diabétique des doigts; mort. — l'>hQo septembre 1884, Anatole P..., jardinier, âgé de 28 ans, m'est adressé par mon collègue, le D^ Clombault. Ce malade est diabétique. Il urine trois litres par viugt-quatre heures, et chaque litre contient dix grammes et demi de sucre. Il n'a pas d'albumine. Ses deux poumons sont attaqués par la tubei^culose. Au sommet gauche, il y a une grosse caverne. Le poumon, dans toute sa hauteur, est le siège de bronchite et de congestion; râles muqueux et sibilants assez fins. Le poumon droit présente également des signes de ramollissement tuberculeux au sommet, mais moins avancés. Enfin, le malade crache abondamment. Il a de la fièvre le soir et la toux l'empèche de dormir.
Le l"' septembre, Anatole P... croit s'être piqué avec un clou au pouce de la main gauche. II s'est formé une phlyctène qui occupait tout le dos des deux premièi^es phalanges. L'inflammation s'étendit rapidement au pourtour de l'ongle et des plaques de gangrène se formèrent.
Le pouce gauche est dans la flexion. Le malade peut le mouvoir en totalité, mais il ne peut étendre complètement la phalangette. La face dorsale des phalanges est envahie par une plaque gangreneuse, noire et dure, qui a l'air de faire corps avec les os. La largeur de cette plaque gangreneuse est de un centimètre environ. Elle commence au niveau de l'articulation phalango-métacarpienne et se termine à l'ongle, qui
est noir et dont tout le pourtour est décollé. Les bords de la plaque gangreneuse sont en voie de suppuration. L'extrémité de la phalangette est à nu et en partie recouverte par les bourgeons charnus qui décollent l'ongle. Pansements phéniqués.
Pendant tout le mois de septembre, l'état local a peu varié. La plaque gangreneuse du pouce tendait à s'éliminer.
Le malade souflre de son pouce, mais c'est surtout de ses poumons qu'il se plaint. Sa faiblesse augmente de jour en jour. Le 5 octobre, il succombe.
L'autopsie, faite le lendemain, permet de constater une caverne, grosse comme une orange, dans le poumon gauche et plusieurs petites cavernes dans le poumon droit. Les reins présentent également des granulations tuberculeuses et la dégénérescence amyloïde. Le foie est sain, ainsi que le pancréas. Le cerveau ne présente rien de particulier. Il est évident que le malade a succombé à la phtisie diabétique, et que la gangrène du doigt n'a rien ajouté à son état, déjà si grave, quand le malade est entré dans le service de M. Polaillon.
2" Marie C..., couturière, âgée de 55 aus, entre à la Pitié le 26 juillet 1889. Il y a quinze jours, son aiguille l'a piquée au petit doigt de la main, droite. Très rapidement tout le doigt s'est sphacélé et la gangrène a envahi l'éminence hypothénar. On s'explique cette gangi^ène presque foudroyante, en examinant les urines qui contiennent une très grande quantité de sucre.
Des bains antiseptiques locaux, des pulvérisations phéniquées, des pansements antiseptiques, arrêtent l'envahissement de la mortification. L'eschare de l'éminence hypothénar était en voie d'élimination, lorsque des accidents comateux causèrent la mort le 7 août.
Obs. 258. — Leux cas de gangrène symétrique des doigts par asph y o:ie locale \ guérison. — 1° La nommée Marie B..., âgée de 60 ans, marchande de fruits, entre dans le service de M. Polaillon le 22 août 1882.
Comme antécédents héréditaires, il n'y a rien à signaler.
Elle n'a jamais eu de maladie grave antérieurement. Depuis
plusieurs années, dyspnée après la marche ou un travail un peu pénible. Quelquefois œdème de la région des malléoles survenant le soir, œdème peu considérable, ne persistant jamais plus de deux ou trois jours.
Souffle systolique à la pointe, doux et voilé, propagé vers l'aisselle. Pouls très faible, difficile à compter.
Il y a douze jours, Marie B. . . est tombée de sa hauteur, et, pour éviter une voiture, elle s'est cramponnée avec force à une grille de jardin qui bordait la rue. Immédiatement après cette chute, les phalangettes de l'index, du médius, de l'annulaire et du petit doigt des deux mains prirent une teinte violacée et livide.
Les parties envahies sont exactement symétriques. Elles sont le siège d'une douleur vive, s'exagérant par le moindre contact. L'extrémité des doigts et même les deuxièmes phalanges sont œdémateuses et dures. Les pouces sont restés sains .
Le tracé sphygmographique pris sur les deux radiales donne une ligne sinueuse anormale.
L'urine contient 1 gr. 12 d'albumine.
Le 23 août. Les phalangettes du petit doigt et de l'annulaire prennent une teinle rouge bleuâtre, plus foncée qu'au moment de rentrée. Cette coloration va en s'afïaiblissant graduellement de l'extrémité de la troisième phalange vers sa base et n'empiète pas sur la deuxième phalange. A l'index et au médius, la teinte livide du début a beaucoup pâli. Les modifications de teinte se font syméiriqupment.
La malade accuse toujours la même douleur.
Le 25. La coloration du petit doigt et de l'annulaire de chaque main est maintenant tout à fait noire et, à la base de la partie gangrenée, il commence à se former un sillon inflammatoire correspondant à la partie moyenne de la phalangette. Le reste des doigts atteints a de la tendance à reprendre sa coloration normale.
Les index et les médius sont beaucoup moins livides. Leur coloration est d'un rouge rosé.
Le 29. Les index et les médius ont repris graduellement leur coloration normale.
Le sillon Inflammatoire des annulaires et des petits doigts s'est creusé davantage.
Le 3 septembre. La peau des parties gangrenées est plissée et dure. Les ongles n'ont pas de tendance à tomber. Ils sont recourbés transversalement, de sorte que les doigts sont effilés.
Les index et les médius sont tout à fait revenus à l'état normal.
Les douleurs persisteraient toujours au même degré d'après le dire du malade.
11 n'y a jamais eu de troubles de îasensihiliié.
Le 30. Au moment de la sortie^ l'extrémité des piialangettes du petit doigt et de l'annulaire des deux côte's est complètement momifiée. Les ongles ne sont pas tombés, mais ont pris une coloration absolument noire. Un œdème assez dur a envahi les deux doigts dans toute leur hauteur. La moindre pression est douloureuse.
2° La nommée J... Louise), journalière, âgée de 66 ans, est admise le 11 août 1885 pour une gangrène sj-métrique des extrémités. Cette femme a une insuffisance mitrale et de l'athérome artériel. Le mal a commencé par une asphyxie locale de l'extrémité des doigts et de l'exti^émité des orteils à droite et à gauche. Cette asphyxie a abouti à une gangrène sèche de l'extrémité de l'annulaire droit et du petit orteil gauche. Les auti^es doigts ont repris leur état normal.
Une simple section a favorisé l'élimination des doigts gangrenés.
Le 14 octobre, la malade guérie est allée en convalescence à l'asile du Vésinet.