‹ Statues et statuettes contemporainesChapitre 10 sur 13 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

Voilà ce livre tout entier, — une des expressions les plus fidèles de l’orgie romancière. J’ai disséqué celui-là, afin d’être dispensé de disséquer les autres, — car il y en a d’autres. Il y a le Champavert de Petrus Bord; il y a les premières frénésies de Jules Lacroix. Il y en a de pires encore, auprès desquels les productions clandestines du Directoire ne sont que des berquinades. — Rappelons souvent cela, afin d ’ innocenter les nouveaux-venus de la littérature, les véritables jeunes gens du roman et du style, dont les quelques écarts ont pu être incriminés par des ermites de la critique, dont la robe de bure ne cachait pas assez la queue frétillante des diables de 1833.

Lassailly valait mieux que son livre, ce qui ne veut pas dire que son livre ne vaille absolument rien. Vous y aurez remarqué, confine moi, des formules attrayantes et nouvelles, d’heureuses témérités, un certain esprit qui, loin de courir les rues, marche sur la crête des toits. D’ailleurs, rien que cela. — A mon sens, l’auteur des Roueries de Trialph aurait dû être à la fois puni par une détention d’un an et récompensé par une pension sur les fonds du ministère de l’Intérieur.

Ce qu’on ne trouve pas dans les Roueries de Trialph , . ce sont des roueries, — et je m’explique difficilement

LASSAILLY

un pareil titre, à moins que le roman lui-même ne soit d’un bouta l’autre une mystification, ce qui pourrait bien être, mais ce que j’hésite à croire : — Lassailly n’était pas si gouailleur!

Abrégeons.

Il y a la beauté du diable, qui est simplement la jeunesse et la fraîcheur. Ne peut-on pas dire aussi qu’il y a la littérature du diable?

La littérature du diable, — c’est le délire, c’est l’emportement, c’est l’abandon, c’est l’incohérence, c’est tout ce qu’il ne faut pas.

C’est tout ce qui plaît, sans avoir raison de plaire.

Lassailly appartenait, par ses premières feuilles noircies, à cette littérature maudite et chiffonnée, qui semble avoir fait un pacte avec la Mort....

ABD-EL-KADER

Un matin de l’automne de 1848 — je me suis sauvé de Paris, comme si j’avais eu une guillotine à mes trousses. Ainsi que le voyageur de Néel «je mis dans un grand sac de nuit tout mon nécessaire : savoir, ma robe de chambre de calemande rayée, deux chemises à languettes, un bonnet de velours aurore brodé en argent, des pantoufles, une poire à poudre, ma flûte à bec, ma carte géographique, un sixain de piquet, trois jeux de comète, un jeu d’oie, mon flacon à cuvette, mon manchon de renard, mon parapluie de taffetas vert et ma grande canne vernissée (1). » 11 ne me restait plus

' (I) Petit voyage à Saint -C tour] p„r mer et retour par terre.

ABD-EL-KADER

qu’à m’enquérir des heures de départ du coche, lorsque j’appris qu’il n’y avait plus de coche, grand ni petit.

Pendant un mois, les autorités civiles et militaires invitées, aux termes de mon passeport, âme laisser passer et librement circuler, n’ont pas failli à leur devoir. Je me suis promené de côté et d’autre, en long et en large, sans être inquiété ; si ce n’est pourtant à Ruffec, où un gendarme s’est longuement pris à lire mon signalement d’un air farouche, en tenant le papier à rebours. Il ne m’est pas d’ailleurs arrivé grand’chose; etdussé-je me mettre mal avec M. Emile Augier, je dirai vertement que je regarde les aventures de diligence comme un paradoxe badin de son grand-père, Pigault-Lebrun, — l’auteur de Métusko et de M. de Roberville ou l’Homme & projets.

« Le hasard avait placé Valcœur à côté d’une jeune veuve à la taille de nymphe, à la physionomie céleste ; vingt-quatre ans à peine, et un feu! un enjouement !.. Au premier relai, pour commencer une explication, notre héros se hasarde à presser furtivement le pied de sa jolie voisine... un regard brûlant accompagné d’une vive rougeur, est la seule réponse qu’il obtient. La voiture passait en ce moment dans un chemin de traverse, ce qui occasionnait des cahots fréquents et çausait de grandes frayeurs à la jeune veuve.... Valcœur voyait venir la nuit avec, etc., etc., » C’est ordinairement de la sorte que débutent ces mensonges agaçants, auxquels l’entreprise des maîtres de poste ne serait pas fâchée de nous faire croire.

Je me suis formé. — Au moins, ce voyage m’aura-t-il etc bon à quelque chose. J'ai acquis la certitude qu’il

ABD-EL-KADER

n’y avait pas rien que la politique au monde, comme on voudrait le faire croire ici. La preuve, c’est qu’à Nantesj’ai étéàla noce d’un tailleur de mes amis, et que l’on y adansé, Dieu sait comme! — Une pirouette surun cratère ! — Malgré les éboulements sociaux, il y a toujours des geus qui se grisent, des femmes attentives à leurs papillottes, du monde au café des Aveugles, des rentiers qui dressent leur chien à faire le mort, des parties de billards, de jeunes amours, des airs nouveaux arrangés pour flûte et violon, et des hommes qui font cuire leur père dans un four, — comme j’en ai vu guillotiner un à Napoléon- Vendée. C’est le même train de vie que sous les rois.

Le ciel m’est témoin qu'alors je ne songeais pas plus à rencontrer Abd-el-Kader que le grand Turc. — Passant par Bordeaux, je me suis croisé avec lui, bien par hasard. Je sortais un vendredi matin du Champ-de-Foire, et je remontais les fossés du Chapeau-Rouge, lorsque j’aperçus beaucoup de monde arrêté devant un hôtel. Il n’y avait pas cinq minutes que l’émir venait d’arriver. Quelques têtes d’Arabes se montraient de temps en temps aux fenêtres ; — une négresse surtout, qui avait écarté un rideau du premier étage pour mieux voir, excita l’attention de la foule qui se prit à l'applaudir et à la siffler. C’était la femme en second d’ Abd-el-Kader.

Bordeaux, — la ville du midi où il se fabrique le plus d’enthousiasme, — s’est empressé sur les traces d’Abdel-Kader avec une ferveur non pareille. Les croisées des maisons qui regardent l’hôtel n’ont pas cessé d’étaler les plus gracieux visages de femmes qu’on puisse voir. L’exposition a duré trois jours. — Je ne parle pas de

Die

ABD-E1.-KADER

celles qui se pressaient dans la rue, en vqjture ou autrement. Beaucoup eussent donné gros pour obtenir la permission de baiser les pieds nus de l’émir, — qui sont, dit- on, d’une grande beauté.

J’ai vu Abd-el-Kader. A Paris, probablement je ne l’eusse pas plus regardé que M. Glais-Bizoin quand il passe. Mais ici, je n’avais rien à faire de mieux. — C’est un petit homme, au visage blanc et doux, frêle de corps, et qui semble plutôt avoir été élevé dans du coton que dans les cavernes de l’Arabie. Il penche habituellement la tête et ne sourit que par les yeux, qui sont d’un gris bleuâtre. — J’ai surtout admiré ses dents, d’une blancheur et d’une transparence à désespérer une chanoinesse de vingt-huit ans. Une seule perle fait tache dans ce cordon merveilleux : c’est la dent (le Mahomet, parfaitement jaune, mais d’un jaune d'or, et que l’on désigne ainsi avec vénération, parce qu’Ahd-el-Kader est le seul, depuis le Prophète, chez qui se soit reproduit ce phénomène significatif.

Il habite avec sa mère et ses femmes au nombre de quarante environ. Quant à son père, voilà plusieurs années qu’il est mort. On trouve quelques détails sur lui dans un écrivain assez obscur, M. Eugène Cavaignac :

« Mel-ed-Din, père d’Abd-el-Kader, était un marabout fort respecté. Depuis qu’il avait pris part à une entreprise assez récente dans la province d’Oran, il avait été trop bien surveillé pour continuer à prêcher la résistance; mais il avait élevé son fils dans la confidence de ses projets. Il vivait encore lors de notre arrivée dans la province ; et dès lors, retiré chez les Arabes, il y fut un de nos plus ardents adversaires. Empoisonné par Ben-

\BD-EL-KAl)EH.

Nouna,dit-on, qui, chef alors àTlemcen et homme ambitieux lui-même, voulut se défaire d’un dangereux rival, il léguaàAbd-el-Kader, sonsecond fds,le soin de le remplacer dans le rôle qu’il avait depuis longtemps adopté. Une révélation divine lui désigna, dit-il, ce fils comme chargé de l’avenir de son peuple, et, avant sa mort, il le fit reconnaître par ses partisans. C’est ainsi que l’émir s’est trouvé placé sur le seuil du théâtre où il a tant grandi depuis (1). »

Le lendemain, je vis encore Abd-el-Kader. C’était au Grand-Théâtre. — On jouait deux actes de la Muette de Portici et Marcobomba ou le Sergent fanfaron, ballet espagnol. Tout Bordeaux avait retenu ses places. C’était un tumulte, une flamme, un froissement de toilettes tà rappeler les plus radieuses soirées du Théâtre-Italien. — Le premier acte se chanta sans qu’on y fît attention ; tous les regards étaient tournés vers la loge municipale réservée' à l’émir et faisant face à la scène; on écoutait l’opéra par le dos. L’entr’acle se passa de la sorte, au milieu d’un désappointement unanime. — Pourtant comme la toile allait se relever, un avoué entra dans la loge restée vide jusqu’à ce moment, et s’assit au coin de droite, sur un fauteuil de velours rouge. Le public, en train de rire, l’accueillit par une salve d’ironiques bravos. L’avoué, qui est aussi un adjoiutau maire, se pinça les lèvres (2) eut une pointe de dédain et parut s’absorber dans l'audition du chef-d’œuvre d’Auber. — Peu de temps après, l’émir entra.

(1) De la régence d’Alger, par Eugène Cavaignac, chef de bataillon en non activité, 2 vol. in-8.

(2) Cet avoué a pour nom M. Sup*ol.

ABD-EL-KADER

Il salua la foule de sa petite main blanche et sourit avec mélancolie. C’était la première fois qu’il mettait le pied -dans une salle de spectacle; cependant il ne parut ni trop ébloui ni trop étonné. Tout au contraire, un Arabe qui l’accompagnait, laissait éclater, sur sa physionomie brûlée, l’expression naïve de son admiration, et riait au lustre. — Abd-el-Kader s’assit sur le devant de la loge, à côté de l’avoué qui se mit à faire le beau et à regarder les spectateurs avec triomphe. Cet avoué avait un habit de drap noir qui reluisait, et des gants noirs qui faisaient rêver d’hypothèques. J’étais navré de philosophie devant le tableau bizarre qui vivait sous mes yeux : Abd-el-Kader et un avoue', à la Comédie. Mais je ne regrettais pas les cent cinquante lieues que je venais de faire.

Abd-el-Kader s’en alla le surlendemain matin, un dimanche.

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ROSSINI

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