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loyale, qui lui parle de M.Liadières et qui se déchaîne contre l'adultère. Il marche à grands pas dans le boudoir, il est écumant, il est frénétique ; enfer et puissances du ciel! Massacre et railleries! Il casse le cordon de la sonnette, il éreinte le tapis à coups de talon de hotte, il frappe à poing fermé sur le piano. La comtesse, épouvantée, se roule dans un coin comme un serpent en spirale. Immobile et muet, Trialph la glace d’un sourire diabolique.
« Je devais être horriblement beau! ajoute-t-il.»
Vraiment, j’éprouve quelque honte à vous raconter ces désordres. Telle était pourtant une scène d’amour en ces temps-là, tels étaient les amoureux du livre et de la scène. — Trialph n'est guère plus exagéré qu’ Antony; il ne sait pas ce qu’il veut, il ne veut plus ce qu’il a demandé, il menace, il implore, il sanglotte, il a la fièvre.
Ils avaient tous la fièvre, alors.
Cette furia d’amour, répandue en littérature par Indiana, par les drames fauves, par les poésies noires, a été assez heureusement caractérisée dans un vaudeville joué par Arnal :
Quel plaisir de tordre
N09 bras amoureux,
Et puis de nous mordre
En hurlant tous deux !
Vous voyez que Trialph est tout à fait dans la {tradition, lorsque hérissé, funeste et se gorgiasant à l’aise dans son délire satanique, il foule aux pieds celte femme
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du monde, cette comtesse, — absolument comme si c’était Mme Dorval.
Silence! Voici le mari qui entre, M. de Liadières.
« M. de Liadières alla se poser debout devant la cheminée. Il contempla d’un air froid et sérieux la comtesse, qui n’osait s’approcher de lui. Elle était échevelée. Le vieillard soupira. Jamais la majestueuse sérénité de son front chauve ne m’avait inspiré autant . de respect; il me paraissait voir une ondée de lumière descendre sur le visage de cet homme comme un rayon pur de soleil sur la neige éblouissante des Alpes. Oh! il était beau , ce vieillard / Qu’il était beau! »
Reconnaissez le vieillard de Pwtia, d’Alfred de Musset, ce même vieux à tiroir, — dévasté et noble, — qui défraie toute la littérature d’après Juillet.
Trialph et le vieillard se sont compris dans un seul regard : ils se battront à la pointe du jour.
En attendant, Trialph va dîner avec des républicains qui conspirent.
Il sable le champagne.
Il fume des feuilles sèches d’opium.
Les républicains émettent divers procédés pour se défaire du roi Louis-Philippe.
— Je m’offre, s’écrie l’un deux, à le piquer avec une aiguille aiguisée d’acide prussique, en lui donnant une poignée de main, comme il en prodigue aux vils séides qui se foulent au-devant de son cheval.
— Quand agiras-tu ?
— Je voudrais bien ne plus souffrir du pied : jamais je ne parviendrais à m’échapper...
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Interrogé à son tour, Trialph convient qu’il n’est qu’un détestable farceur dont ils n’ont pas besoin.
Fi du Trialph !
Trialph laisse là cette mauvaise compagnie.
Il entre au Théâtre-Français.
Il se promène dans le foyer où sont réunis les aristarques de la presse : « colporteurs de cancans, jansénistes littéraires; puis, tout le senumpecus romantique des moutons qui bêlent, parce que le bélier marche en avant; aiglons de basse-cour, rapsodes benêts, automates extatiques qui dansent toute une soirée comme les poupées de l’immortel Séraphin ! »
Ah çà ! dira-t-on, Trialph n’est donc pas romantique?
Certainement non !
Trialph professe des opinions énergiquement classiques, — à la façon d’Eugène Delacroix ; — il adore Athalie et Phèdre; c’est un enragé de modéré.
Trialph classique, c’est bien plus drôle !
Ainsi charme-t-il ses loisirs, en attendant l’heure de son duel avec M. de Liadières.
A ce duelM. de Liaidères juge convenable d’amener, en guise de témoin, sa femme, la comtesse, — ce qui déroute entièrement Trialph.
— La religion des usages, pense-t-il, se refuse à ce que j’assassine le mari de ma maîtresse, devant elle. Je n’ai encore rien vu de cela dans aucune de nos pièces, dans aucun de nos romans. Je ne veux pas devancer le drame de la scène dans le drame de ma vie. La littérature crée des mœurs aux sociétés qui veulent sembler vivre. La bonne décence prescrit le reste aux honnêtes gens qui ont du goût. '4
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11 essaie de soumettre à M. de Liadières cette observation pleine de délicatesse; mais le beau vieillard le traite de misérable et lui croise ses deux poings sous le menton.
C’est un ancien militaire, — comme tous les vieillards de la littérature.
On arrive dans un endroit écarté, près de la barrière Saint-Jacques.
La femme pleure.
Les deux hommes sautent sur les épées.
Le cocher fume sa pipe, en caressant tranquillement ses bêtes.
Tirade sur le beau temps qu’il fait.
La femme se meurtrit les bras.
Les deux hommes fondent l’un sur l’autre.
Le cocher détourne les yeux.
Tirade sur le duel : « Le duel prouve ce qu’il veut prouver, je le soutiens. On a beau mouler des phrases, tout ce qui n’est pas le duel ment à ceux qui doivent se battre. Le meilleur raisonnement contre les ampoules , du style et les sophismes de la sensibilité, c’est que notre estomac digère la chair des animaux et notre conscience les conséquences d’un duel honorable. »
La femme s’évanouit...
Trialph vient de faire voler en éclats l’épée de M. de Liadières, il ne veut pas du sang déco vieillard !
Ce jour-là, par un hasard étrange, on guillotine un boucher sur la place de la barrière Saint-Jacques; — la scène de guillotine est indispensable dans les romans de 1833, — toutes les fenêtres sont louées : à l’une d’elles, Trialph aperçoit Nanine, cette jeune fille du
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premier chapitre à qui il a adressé uue déclaration républicaine. La société est fort belle et respire des violettes en attendant le condamné. Comme Trialph est connu pour un peu poète, on le prie de réciter des vers, du gracieux, de l’aerien.
Trialph récite une ballade intitulée le Sylphe , — la crème .de sa littérature, dit-il, la meringue de ses œuvres fugitives.
Pendant ce temps-là, Nanine a posé sur le pied de Trialph son joü soulier satiné.
— C’en est fait, Trialph aimera Nanine. Il l’aime déjà !
— Au large l s’écrie-t-il, j’aime 1 j’aime! Moi, j’aime d’amour ! C’est Nanine que j’aime, et je l’aime plus que je voudrais l’aimer, je le vois. Mais qu’importe 1 Je ne suis pas habitué à jeter mes passions au dehors, comme on fait d’un créancier qui mettrait la main sur votre habit, en disant : Vous n’avez pas le droit de porter cet habit 1
Puis tout aussitôt, — car l’àme deTrialphest comme la patte d’oie d’uue forêt où se croisent divers sentiers, — il lui vient des inquiétudes, des troubles que, par parenthèse, il exprime en très-poétique langage : « A pré voir de loin, peut-être ai-je peur avec raison que cette vierge blonde s’abandonne parfois à des instincts de coquetterie. Quand, pour me plaindre alors, je m’approcherai d’elle, au milieu de la foule des indifférents, Nanine, je le crois, voudra bien avoir la complaisance de ne pas s’éloigner. Je serai pâle, je tremblerai; D’une bouche timide qui permettra à peine aux sons de ma voix de se faire entendre, je lui dirai : Vous me trompez !
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Elle répondra vite : Non !... Et sans que rien l’ait troublée ensuite, elle s’envolera vers d’autres hommages, moins sérieux, moins exigeants. Puis, en se souvenant par hasard de mes inquiétudes : C’est un fou qui m’aime trop l se répéterait-elle pendant la danse où j’épierai les regards furtifs de ses beaux yeux noirs, presque toujours pleins de bonheur...
«Néanmoins, je consens à V aimer!» ajoute Trialph, en concluant.
Hélas ! cher Trialph, tu comptes sans ton ami Ernest!
Ernest est un jeune homme qui a la main heureusement gantée et qui s’est acquis je ne sais quelle grâce à jeter son lorgnon au-devant de toutes les loges d’Opéra.
Au moment où la belle société se porte aux fenêtres pour voir arriver la charrette, Ernest s’approche de Trialph et lui jette discrètement dans le tuyau de l’oreille la nouvelle de son prochain mariage — avec Mlle Nanine de Massy.
— Il me faut un meurtre ! murmure Trialph.
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Je trouve, moi, que ce meurtre s’est bien fait attendre.
Le premier meurtre de Trialph, — c’est tout uniment un suicide.
Trialph, qui n’y met pas de prétention, se fait un verre d’eau, sucrée avec plusieurs petits paquets de morphine j. et il l’avale, pendant que le couteau de la guillotine tranche la tète du boucher de là barrière Saint- Jacques ;
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Fait! comme disent les enfants, au jeu de cachecache.
Quand il s’est empoisonné, Trialph veut assister à un bal : — Oui, s’écrie-t-il, puisque la lutte m’a épuisé avant le terme , ma place de mort est là, aux splendeurs factices de la lumière des bougies, parmi les femmes et les fleurs artificielles, parmi les égoïstes, les repus, les contents, les orgueilleux, les ingrats, parmi les privilégiés, les accapareurs de places, les brevetés, les pensionnés, les distributeurs de médailles et de couronnes, parmi ceux qui volent au jeu de cartes et ceux qui ne se fatiguent pas de la valse adultère !
La valse adultère / voilà leur grand mot, leur grande pudeur.
O moralité des Jeune-France !
Au bal, — Trialph dansé comme un perdu, il boit du punch, il copie sa ballade du Sylphe sur l’album d’une vieille dame, il se livre à la valse adultère, il fait mille gambades, — et, en fin de compte, il reconnaît qu’il s’est mal empoisonné. Déception !
Au désespoir d’avoir manqué son coup, Trialph se rend dans le bureau d’un journal, et, moyennant quelques centimes, il fait insérer les lignes suivantes :
« Un particulier, décidé au suicide, désire exploiter avantageusement sa mort, pour payer la corbeille de noces d’une femme, qu’un de ses amis arrache à son amour, Il offre donc le sacrifice de sa vie à la merci d’un projet quelconque, moyennant une somme dont il sera convenu entre les parties intéressées. — S’adresser, pour les renseignements, à M. A. B., poste restante, à ' Paris. »
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Celte annonce a pour résultat d’amener une lettre anonyme qui enjoint à Trialph de se trouver, masqué, au bal de l’Opéra.
Là, Trialph se voit accosté par M. le comte de Liadières, qui lui offre une somme assez rondelette, s’il veut assassiner la comtesse.
Stupeur de Trialph !
Après quelques instants de réflexion, il accepte la somme et va la jouer à Frascati.
Frascati ! le jeu ! les impures en décolleté de dentelles ! Le râteau infernal ! les doigts maigres qui s'allongent en tremblant pour froisser les billets de banque ! Les visages pâles et froids sous la sueur ! Encore un thème que Trialph se garde bien de laisser échapper, et sur lequel il brode les plus voyantes métaphores.
Trialph rencontre Ernest àFrascati.
— Ernest, veux-tu que je te joue ta femme Nauine?
— Farceur!
— Huit mille francs?
— Immoral!
— Seize mille?
— Diable!
Ernest se laisse tenter : il joue et il perd.
— Maintenant, ta maîtresse? continue Trialph.
— Soit.
Ernest perd encore ; il perd toujours.
Néanmoins, comme c’est un beau joueur, il conduit lui-même mélancoliquement Trialph sous le balcon de sa maîtresse; il lui montre l’échelle de corde préparée,
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la fenêtre mystérieusement entrouverte, et, ètoullant uu soupir, il lui dit : Va 1
— Bah ! exclame Trialph ; mais c’est chez la comtesse de Liadières?
— Sans doute.
— Mme de Liadières serait ta mai tresse?
— Depuis six mois. ,
— Anathème !
Trialph bondit sur Ernest, et le jette, sanglant, sur le pavé.
Après quoi, il escalade le balcon.
« Le comte parut.
» Il était tête nue, et croisait ses deux bras sur sa poitrine.
— » Avez-vous fini?
— » Oui, répondis-je en montrant la comtesse étendue sur le parquet.
» Le vieillard prit un flambeau et se hâta d’incendier les rideaux et les toiles de la chambre adultère. »
Deux heures après, une berline roule vers l’Oeéan.
Elle emporte Trialph au suicide.
Il a tué Ernest, il a tué Mme de Liadières, il a tuéNanine *— en lui chatouillant la plaute des pieds; — il va 8e tuer à son tour.
Sur la plage, Trialph coudoie un comédien à qui il remet ses mémoires ou plutôt ce qu’il appelle ses Roueries :
« Nous nous complimentâmes longtemps sur le port en face de l’eau i
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