LA PRINCESSE
de la Science nouvelle de Vico; le Constitutionnel et la Démocratie 'pacifique l’ont comptée au nombre de leurs plus assidus rédacteurs. N’y a-t-il pas là de quoi épouvanter toutes ces vaporeuses marquises qui se font saigner pour avoir la peau plus blanche? Et Napoléon, qui appelait les femmes des âmes de dentelle, ne retirerait-il pas aujourd’hui son mot dédaigneux devant la princesse Christine Trivulce de Helgiojoso?
Elle a tour à tour publié à Paris la GazzettaitaMana , qui date de 1845, etl’Ausonio, revue mensuelle, parue au mois de mars 1846; rédacteur en chef de ces deux journaux, elle y a abordé sans pâlir les plus hautes questions de politique, avec un style serré, fin, brusque, où la sobriété n’excluait pas la grâce, où l’indignation ne brisait pas la logique.
Riche et généreuse, elle a jeté sa richesse et la jette chaque jour dans des créations philanthropiques, en France, en Italie, partout. Il y a deux années, le Moniteur et le Journal de l’instruction publique ont dressé une longue et indiscrète liste des établissements de bienfaisance et d’éducation fondés par elle. Les paysans milanais, surtout ceux du village de Locate, se découvrent quand elle passe, et invoquent religieusement son nom dans leurs prières de chaque soir.
Au milieu de ces graves préoccupations, madame Trivulce de Belgiojoso a trouvé néanmoins le temps et le secret d’être constamment une des femmes du monde les plus aimables et les plus rayonnantes. Son salon est célèbre dans Paris. Parmi les illustrations de toute osrte qui s’y donnent rendez-vous, il faut citer Ary Schelfer, cet homme à stature de grenadier qui fait du
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mysticisme peint; Liszt et son disciple Salvator; Victor de Laprade, un poêle, un professeur et un marinier du Rhône, — trinité capable d’opérer le désarmement des fureurs de M. Proudhon ; — et puis aussi des universitaires à ne savoir où les fourrer : M. Amédée Thierry, M. Ravaisson; sans compter les abbés, les représentants, les militaires, les financiers, les grandes coquettes ; tout le Paris intelligent et brillant, enfin.
Il y a quatre ans, alors que la princesse de Belgiojoso demeurait dans l’avenue d’Antin, aux Champs-Elysées, on rencontrait souvent chez elle Bou-Maza, ce lion du désert, conduit en laisse par le capitaine Richard ; Bou- Maza venait tous les jours poser mélancoliquement pendant deux heures devant Théodore Chasseriau. Le soir, il était des réceptions intimes de la princesse, et fumait avec elle le narguilé de paix. Alors, la conversation resserrée entre quelques intimes,-— la marquise de Bedmar (4), — la Guiceioli, aujourd’hui marquise de Boissy, — l’abbé Lanoi et deux ou trois autres, prenait un tour plus gai, et se prolongeait souvent jusqu’à mi»
(I) C'était une princesse grecque, ce n’est plus qu’une marquise aujourd'hui, une marquise du siècle. La jeune fliie moldave eit devenue une Parisienne à tous cheveux, femme d'un grand d’Espagne et l’une des cent déesses du faubourg Saint-Germain.
La marquise de Bedmar, dont la tournure a cette nonchalance embarrassée des femmes turques, est un des typas les plus achevés de la grande dame, dans l’acception extrême de ce mot. Ses gencives sont d’un pourpre sombre, particularité commune aux races moldaves et valaques. Brune, avec des yeux immenses et des cils tellement soyeux et démesurés qu’ils en deviennent presque un phénomène, elle éblouit plus qu’elle ne charme, elle fascine plus qu’elle n’altire.
Elle a l’àge d’un roman de Balzac, et l’aura longtemps j elle a l’esprit d’un livre de Bussy-Rabutin, et elle l'aura toujours.