LA PRINCESSE DE BELGI0J0S
nuit. Apres chaque bouffée de tabac, madame de Belgiojoso puisait avec une petite pince d’argent dans une coupe de vermeil, où gisait une orange déchiquetée en imperceptibles morceaux.
Son dernier voyage en Italie et les guerres où elle s’est trouvée, ont été pour les journaux le thème de mille et un récits excentriques, renouvelés en partie des poèmes de l’Arioste. Bradamante nouvelle, un drapeau à la main, dans l’autre une épée nue, ils l’ont représentée à cheval, guidant au combat une légion de volontaires. Demandez plutôt à M. Angelo- Pier Fiorentino, qui affirme lui avoir tenu l’étrier sur la grande place de Milan.
Mais pourquoi madame Christine n’écrirait-elle pas elle-même ses campagnes? Qui mieux qu’elle pourrait teindre de flamme et de sang ce fier chapitre de l’insurrection italienne? La plume qui a écrit les violences du moine Savonarole saurait encore cracher la colère et l’amour de la liberté au front du despotisme. L’histoire écrite entre deux coups de fusil est surtout de l’histoire étemelle.
Nous arrêterons là ce simple profil d’une femme illustre par sa beauté, par son courage et par son talent, — et qui est à la fois, comme on l’a dit quelque part, une femme politique, une grande dame et un homme de lettres.
M. DE JOUY
M. DE JOUY
Ci-gît M. de Jouy.
J’ai toujours eu un grand respect pour les grognards littéraires; — et, si l’on veut bien m’entendre, je dirai aussi que la poésie de l’Empire a été souvent calomniée dans ces derniers temps, et que ce n’est pas tout à fait cette pauvre femme en douillette cendrée qu’on a essayé de nous faire voir. J’en suis fâché pour ceux qui ne connaissent que les poésies ossianiques de Baour- Lormian et les romans de Pigault-Lebrun, — cet homme de lettres de l'Empire qui écrivait surlme schabraque. Mais je sais d’autres noms et d’autres livres, glorieux et respectables, ceux de Châteaubriand, par
M. DE JOUY
exemple, de Nodier et de madame de Staël, qui m’ont toujours fait* penser qu’une semblable époque, — une époque de vingt ans, — ne méritait pas la raillerie et le dédain avec lesquels la plupart de nos critiques out*. l’habitude de la saluer.
Il en est bien peu de ceux-là qui n’aient à se reprocher un bon mot sur M. Jouy, — une épigramme sur M. Jay, — une plaisanterie sur M. Amault. On ferait un volume d’un tel recueil , et ce recueil pourrait être intitulé sans inconvénient la Cravate blanche littéraire.
Laissons dire. Celui de qui je veux parler aujourd’hui valait bien les trois quarts de nos écrivains d’àprésent, je vous l’atteste. Ses vaudevilles étaient tout aussi spirituels que les nôtres, ses tragédies tout aussi froides, ses livrets tout aussi ridicules. Seulement c’était un autre ridicule, une autre froideur et un autre esprit. La pensée et le style ont leurs modes, comme on sait, et ces modes ont leur Longchamps. La phrasé se tailje comme un habit, tantôt courte et tantôt longue, hier en veste et demain en rediDgote. La littérature d’alors portait un carrick, celle d’aujourd’hui porte un paletot.
Ne nous moquons pas du carrick de M. de Jouy. Le carrick est un bon et, honnête vêtement, très-ample et très-chaud. Et personne mieux que M. de Jouy ne savait porter le carrick. C’était un homme charmant en société, un oracle de goût, un modèle de galanterie, l’homme de son style en un mot. Sa plume avait des précautions inimaginablé's. Je dis précautions et non délicatesses,. parce que la délicatesse même était dangereuse dans ce temps de censure irritée; ce qui rendait le métier d’écrivain fort difficile. Au régime des
M. DE jour.
suspects politiques avait succédé le régime des suspects littéraires. On arrêtait, pour un hémistiche, les tragédies de Lemercier et les comédies d’Etienne. M. de Jouy fut à peu près le seul homme à succès de l’Empire. Il est vrai que l’empereur ne l’a jamais regardé comme un idéologue.
Je compare M. de Jouy à Marmontel, — le Zémire et Azor de la littérature.
Donnez un habit pailleté à M. de Jouy et vous aurez Marmontel. Jetez un carrick sur les épaules de Marmontel et vous verrez M. de Jouy. C’est absolument la même façon de dire, de voir, de sentir. C’est le même bonheur dans le même talent. Je vais plus loin, ce sont les mêmes ouvrages. — Comme Marmontel, M. de Jouy a fait des tragédies, des opéras et des romans. C’est la même plume qui a écrit le Zirphile de l’un et la Guirlande de l’autre ; c’est la même pensée qui a dicté Fernand, Cortez et les Incas. Marmontel a fait les Contes moraux, M. de Jouy a fait l 'Ermite de la Chausséed’Antin. Tous les deux enfin ont mis au monde un Bélisaire. — Trouvez-moi l’exemple d’une plus frappante analogie. «
Il y a comme cela un homme qui se perpétue à travers tous les siècles, — un beau masque, je te connais qui revient tous les cinquante ans avec un habit neuf, — un même académicien qui occupe sans cesse le même fauteuil, — un auteur qui n’est éternellement occupé qu’à se dédoubler et à se tirer à plusieurs exemplaires. Au dix-septième siècle, ce personnage s’appelait Quinault, au dix-huitième Marmontel, au dix-neuvième M. de Jouy. Chacun d’eux n’a jamais été que l’édition
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revue et corrigée de son prédécesseur. Ouvrez le volume : il n’y a de changé que la reliure; hier en veau, aujourd’hui en maroquin. Barbin et Panckouke remplacés par Didot. Quant au texte, c’est toujours le même,, avec cette différence seulement que l’anneau royal d ’Asdrate est devenu l’aspic de Cléopâtre , — qui luimême est devenu la perruque de SyUa.
Ce fut une perruque qui fit la réputation de M. de Jouy. — Mais qui n’a pas eu sa perruque, au temps où nous sommes? La perruque de Liszt, n’est-ce pas un peu son sabre d’honneur? La perruque de George Sand, n’est-ce pas un peu son pantalon? — Cherchez bien au fond de toutes nos célébrités. Vous y trouverez une perruque.
Seulement, la perruque de M. de Jouy était une perruque véritable. C’était la perruque de Talma; — à peine deux ou trois mèches qui, tombant plates et noires sur le front du comédien, lui donnaient une vague ressemblance avec l’empereur. Rien qu’avec cette perruque, M. de Jouy et Talma ont épouvanté tout Paris.
Il est vrai que c’était la première fois qu’on osait rappeler cette grande figure. A cette époque, l’empereur était encore chose neuve et soudaine. M. de Jouy eut la gloire d’être le premier à déshabiller cette ombre auguste, et son exemple ne tarda pas à être suivi de toutes parts. Ses cheveux avaient fait une réputation à un académicien, — un théâtre fit une fortune avec sa capote, — un prétendant fit une révolution avec son petit chapeau.
M. de Jouy a surtout été un homme — et un talent
M. DE JOUÏ
— de circonstance. Il fut tour à tour le seul et le premier, deux grands mérites. Le seul prudent sous l’empire, le premier hardi sous la restauration. Il a cultivé tour à tour l’à-propos innocent dans le tableau des Salines et Tippo-Saëb, et l’ à-propos séditieux dans Bélisaire et SyUa. Et quand il n’y eut plus hommes ni choses à exploiter, il en vint à se mettre lui-même en exploitation, lui et son succès. De même qu’avec une bouteille d’eau de Cologne il y a des gens qui ont l’art de faire quinze bouteilles d’eau de Cologne, de même M. de Jouy trouva le secret de faire quinze Ermites avec son premier Ermite : « Ermite, bon ermite, » comme dit la chanson. — Cette littérature en cagoule dura assez longtemps, puis on finit par s’en lasser et par la trouver fade. On s’attendait vainement à voir frétiller la queue du diable sous la robe du capucin ; la robe ne laissait rien passer. Saint Antoine n’eut pas de tentation.
Je me suis toujours étonné que la vie de M. de Jouy n’ait pas réagi davantage sur ses écrits. — C’était bien la peine d’avoir quitté la France à treize ans, d’avoir traversé les mers, d’avoir vu les Indes, Chandernagor; d’avoir été lieutenant, capitaine; puis d’être revenu, d’avoir eu sa tête à prix, de s’être mis en voyage une seconde fois, de s’être promené au bord du lac de Genève, en Belgique, en Hollande, en Italie, — et cela, pour en rapporter Y Ermite de la Chaussée d’ Antin, tout simplement. Il est vrai que tant d’autres écrivent sur l’Inde, la Suisse, la Belgique, la Hollande et l’Italie, qui n’ont jamais mis le pied hors du Palais national.
M. DE JOIIT.
Il fut le premier feuilletonniste de genre de ce tempslà. Il retroussa ses manchettes, comme faisait le comte de Buffon, et se prit à nous raconter en petits tableaux anodins les mœurs et la société auxquelles il avait l’honneur d’appartenir. Pour cela, il s’y prit le plus galamment et le plus discrètement possible, frappant toujours à la porte avant d’entrer, et criant à la jolie femme par le trou de la serrure: — «Madame, ayez l’obligeance de vous vêtir, je viens vous peindre en déshabillé. »
Ce fut ainsi qu’il pénétra dans l’étude du notaire et dans le boudoir de l’actrice, dans le cabinet du magistrat et dans l’atelier de la grisetle, partout, en un mot, où il y a une patte de lièvre à gratter ou un bouton à tourner longuement. Puis, une fois entré, il plaça son chevalet dans le jour le plus favorable, choisit ses couleurs les plus flatteuses, pria son modèle de prendre la pose qui lui séyait le mieux, — et fit alors ce musée officiel que nous savons, et dont les premiers portraits eurent un si grand retentissement.
Mais partout où il n’y eut pas moyen de se faire annoncer, ou même de frapper, — c’est-à-dire là où la porte demeure toujours ouverte, — M. de Jouyreculadédaigneusement, en se disant que son ton et son bel esprit n’avaient rien à faire en tel lieu. Il préféra laisser sa galerie incomplète, plutôt que de la compléter avec de grossières peintures de guinguettes et de cabarets. En descendant les marches qui vont à ces caveaux, peutêtre se fût-il exposé à rencontrer quelqu’un de ces ivrognes, comme Hoffmann l’allemand, par exemple, — et qu’eussent dit, je vous le demande, ses élégantes
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en turban à plumes et ses muscadins en chapeau de paille de riz?
Je répète pourtant que cela n’empêche pas M. de Jouy d’être un homme de beaucoup d’esprit. Il a eu l’esprit du succès. Il venait après Rétif de la Bretonne, ce charbonnier de mœurs, et il a suffisamment expié les Contemporaines et les Nuits de Paris. Il a eu de l’élégance, de la finesse, de l’observation, du tact, alors que c’était, , , , chose presque nouvelle. Brossez et faites retoucher un„\\Y' peu ses toiles, et il vous restera d’agréables cadres . v - ' d’antichambre, dont il ne faut pas trop faire fi.
M. de Jouy était né académicien. — Il fallait avoir fait bien peu de chose pour ne pas mériter un fauteui là cette époque. Le pas même académicien de Piron n’était plus possible, et les immortels n’étaient point encore tourmentés par cet essaim de moustiques éclos dans les ruches nouvelles du journalisme. Ils marchaient fièrement dans leur force et dans leur liberté, comme Y Othello de leur camarade Ducis. Ils étaient eux-mêmes leurs critiques et leurs courtisans. Jamais l’Académie ne fut environnée de tant de majesté sereine. Jamais cette bonne personne, comme l’appelait Voltaire, ne parla tant d’elle-même que lorsqu’il n’y eut plus personne pour en parler.
On lui donna le fauteuil de Parny, — celui-là qui se roulait sur un Ut de roses, et rimait chaque matin les baisers de la veille. Un poète trop impie cependant pour être bien amoureux, et un drôle d’académicien à vrai dire : un marquis en habit de berger, qui avait crayonné douze chants de blasphèmes en se jouant, — la Guerre des Dieux , — que vous vous rappelez peut-
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être pour l’avoir lue avec un souriant effroi. C’était le seul fauteuil vacant, et M. de Jouy n’eut garde de le refuser.
Je m’aperçois que je laisse de côté les dates. Pour peu que vous y teniez cependant, je vous apprendrai que M. de Jouy a vécu soixante-dix-sept ans, et qu'il est né dans la vallée de Bièvre.
r Douce vallée de Bièvre! — 11 n’a jamais perdu de
, ! . vue ses frais ombrages, ses gazons verts et ses trou-
. v .jjeaux blancs. Même dans l’Inde, en France, au plus fort ' ’ * ' de la terreur, en Suisse, en Belgique, en Italie, M. de Jouy est toujours resté l’homme de la vallée de Bièvre. Le beau du consulat et de l’empire, Y ermite, le causeur, le franc-parleur n’a jamais pu dépouiller entièrement le villageois de Seine-et-Oise, — bon et naïf villageois, avec du bon sens et de l’esprit itou, le coq de son village et aussi des grandes villes !
Il se perdit pourtant par la politique. C’est là le mal. — Il avait fait des vaudevilles pleins de sel et de calembours, des opéras tout brillants de feux de Bengale, des romans palpitants d’actualité, des tragédies jouées parTalma. Il se dit que la politique n’était qu’une autre espèce d’opéra et de tragédie, et que le premier-Paris se . traitait absolument comme le couplet de facture. Parce qu’il avait coiffé un comédien d’une perruque de sa façon et que le public s’était mis à trembler devant cette perruque, M. de Jouy voulut confectionner des toupets en grand et en coiffer non plus les comédiens du Théâtre-Français, mais les comédiens des Tuileries, cette fois.
11 entra donc dans le Courrier français comme il se-
M. DE JOUY
rait entré dans le vestibule de l’Académie royale de Musique. L’ermite jeta le froc aux orties, ou plutôt il
se fit ermite politique pour sa dernière métamorphose. Il regarda l'affiche de ce jour-là, et, comme on donnait le spectacle de l’opposition libérale (première représentation), il se dirigea, non plus vers la salle, mais dans les coulisses, où il demanda un casque et une épée de comparse, en chantant de toute la force de ses poumons ce que Duprez devait chanter plus tard : Amis, secondez ma vaillance !
lin jour, il rencontra Benjamin Constant qui lui rit au nez. — M. de Jouy faillit se fâcher , et lui demandasérieusement si ce nouveau costume ne lui allait pas aussi bien qu’à tout autre. Et, à ce sujet, il le pria d’écouter un instant ce petit morceau d’éloquence sur les affaires intérieures, et puis cet autre aussi sur nos relations avec le cabinet de Londres. Et quand M. de Jouy eut fini, il n’attendit pas que Benjamin Constant lui eut répondu pour lui dire sou avis, il s’eu alla tout droit faire imprimer ses deux articles. — Ces poètes sont tous ainsi. Il leur faut absolument la politique pour baisser de rideau.
M. de Jouy fut un des derniers voltairicns, — un voltairien paisible et inoffensif toutefois, le Voltaire du Temple du Goût et celui de la tragédie de Tancrède, un Voltaire fort présentable, comme vous voyez, et qui n’a jamais eu maille à partir avec les lettres d,e cachet, — ce qui ne l’empèclia pas d’être un enragé de modéré, lui aussi, en ce sens que nul n’est resté plus tenace dans son principe, plus ardent dans sa conviction, plus ferme dans son chemin. Je parle du Jouy littéraire. —
M. DE JOUT.
Le Jouy politique, c’est autre chose. Une croix de Saint- Louis qu’on lui refusa le détourna brusquement de sa route. Le Jouy littéraire avait eu toutes les croix de Saint-Louis qu’il avait désirées.
Avec lui s’en sont allées les dernières traces de cette école de l’esprit sans poésie, et de la poésie sans enthousiasme. — Le beau hussard de l’Empire, qui avait été l’élégant marquis du dix-huitième siècle, tombe sur le champ de bataille, la poitrine froide sous son échelle de galons. Et l’on s’aperçoit en ce moment qu’il n’est point mort d’un boulet ou d’un coup de sabre, ainsi qu’on le pensait, mais tout vulgairement d’un anévrisme et comme le premier poitrinaire venu. Il n’a pas été tué, il s’est éteint. Seulement il s’est éteint au champ d’honneur, et sa mort a eu tout le prestige d’une mort militaire.
Telle est l’histoire du grand duel de 1830. — L’école de Voltaire tomba dans la fosse avant d’y être poussée. Jusqu’au dernier moment, elle eut encore l’art de dissimuler son agonie, de mettre du fard sous ses rides et de faire de son râle une tirade solennelle. Le jour de sa mort, elle mit sa cravate la plus blanche, son bas de soie le plus fin, son habit le plus académique, et elle se rendit sur le terrain, appuyé simplement au bras d’un vieux valet de chambre. Là elle regarda l’heure qu’il était à sa montre, et, sentant qu’il lui restait encore quelques minutes de bravade, elle les employa à tirer lentement ses gants et à se boutonner jusqu’au menton d’un air héroïque. Puis, elle se mit en garde, et, après avoir croisé le fer, elle s’affaissa tout à coup en portant lamainà son cœur et s’écriant : — Touché...
M. DE JOUY
Mensonge ! — L’école de Voltaire est morte de sa belle mort, et sans avoir eu besoin de personne pour l’y aider. Elle est morte de vieillesse, et pas autrement ; parce qu’elle avait vécu sa vie pleine et entière, et qu’il était temps de mourir. — Une belle vie, rapide, bruyante, féconde, et qui fait qu’il lui sera beaucoup pardonné, parce que son exemple aura beaucoup profité.
Ses derniers disciples, — en tête M. de Jouy, — l’assistèrent pieusement jusqu’à la fin. Ils reculèrent autant que possible l’instant fatal, et escarmouchèrent autour d’elle avec une présence d’esprit et un semblant de sécurité vraiment remarquables. A peine si l’on compte une défection dans cet autre Waterloo, — celle de M. Soumet, un Bourmont littéraire. On eut dit qu’ils avaient encore cent ans à vivre, tant leur riposte était allègre et leur coup de feu décisif. L’opinion publique en fut ébranlée plus d'une fois et n’en assista que plus curieusement à ce dernier acte de tragi-comédie.
M. de Jouy s'est beaucoup moqué de nous dans ces derniers temps-là. — Il a eu quelquefois raison. Il préférait toujours son carriek à nos surcots moyen âge, à nos manteaux espagnols, à nos robes dantesques, à nos ailes mystiques de séraphin, — voire même à la feuille de vigne de la Morgue, où il nous a si souvent reproché d’aller quérir nos héros. M. de Jouy nous a longuement poursuivis de ce mot terrible. Il a vaillamment combattu l’essor du romantisme, il s’est opposé de toutes ses forces à l’invasion des barbares; — puis, enfin, quand le torrent révolutionnaire s’est épandu par toutes les digues débordées, il s’est sauvé de Paris,
M. DK JOUY.
comme le soldat des Thermopyles, et il ne s’est arrêté qu’à Saint-Germain, où il est mort dans ses œuvres complètes, — vingt-quatre volumes in-octavo.
Ci-gît M. de Jouy.
M. Clément Caraguel, dans la Revue nouvelle, et M. Auguste Vitu, dans le Messager de f Assemblée, ont tracé de vives esquisses de M. de Jouy. Il faut les consulter.
Mais le seul auteur qui puisse écrire avec certitude la vie de M. de Jouy, — et qui, par cela même, ne l’a pas encore écrite, — c’est le malicieux M. Philarète Chasles. Il a été longtemps le secrétaire de l’auteur de la Vestale, et il sait les plus ravissantes anecdotes sur cet avant-dernier Voltairien.
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FRÉDÉRIC SOULIÉ
FRÉDÉRIC SOULIÉ
«Paris est le tonneau des Danaïdes : on lui jette les illusions de sa jeunesse, les projets de son âge mûr, les regrets de ses cheveux blancs; il enfouit tout et ne rend rien. O jeunes gens que le hasard n’a pas encore amenés dans sa dévorante atmosphère, ne venez pas à Paris si l’ambition d’une sainte gloire vous dévore 1 Quand vous aurez demandé au peuple une oreille attentive pour celui qui parle bien et honnêtement, vous le verrez suspendu aux récits grossiers d’un trivial écrivain, aux récits effrayants d’une gazette criminelle; vous verrez le public crier à votre muse : Va-t’en, ou amuse-moi ; il me faut des astringents et des moxas
FRÉDÉRIC SOULIÉ
pour ranimer mes sensations éteintes ; as-tu des incestes furibonds ou des adultères monstrueux, d’effrayantes bacchanales de crimes ou des passions impossibles à me raconter? Alors parle, je t’écouterai une heure, le temps durant lequel je sentirai ta plume âcre et envenimée courir sur ma sensibilité calleuse ou gangrenée; sinon tais-toi, va mourir dans la misère et l’obscurité. — La misère et l’obscurité, entendez-vous? jeunes gens. La misère, ce vice puni par le mépris ; l’obscurité, ce supplice si bien nommé. La misère et l’obscurité, vous n’en voudrez pas ! Et alors que ferez-vous, jeunes gens? Vous prendrez une plume, une feuille de papier et vous écrirez en tête : Mémoires du Diable, et vous direz au siècle : Ah ! vous voulez de cruelles choses pour vous réjouir; soit, monseigneur, voici un coin de votre histoire. »
La vie de Frédéric Soulié est toute dans ces lignes, — préface amère d’un livre de rage et de larmes.
En a-t-il fait passer assez de douleurs inouïes, d’aventures étranges, de drames éplorés, sous cette arche triomphale élevée à Satan dans un jour de désespoir! Ce n’était plus avec une plume, c’était avec un charbon rouge qu’il écrivait. Son diable n’avait aucune des traditions de Lewis ou de Maturin ; il était vêtu de noir et de blanc comme un valseur, mais il était réel comme un procureur de la République. Cela le rendait encore plus effrayant à voir et à lire. — Frédéric Soulié qui l’avait appelé à lui pour fuir la misère et l’obscurité, une nuit que ses larmes tombaient silencieusement sur ses vers inconnus et sur ses histoires d’amour incomprises, dut hésiter avant de se cramponner à la queue
FRÉDÉRIC SOULIÉ
du manteau qui allait l’enlever de terre. Il renonçait pour longtemps, pour toujours peut-être, aux douces
causeries avec la muse de sa jeunesse et de son cœur ; il partait pour un voyage lointain et hardi , à travers les routes tortueuses du monde, les alcôves, les boudoirs, les comptoirs, les estaminets et la cour d’assises. Il pouvait ne pas revenir de ce voyage.
Il n’en est pas revenu, en effet.
A dater de cette heure, sa littérature est devenue une littérature à coups de pistolet, un couteau incessamment plongé et remué dans la gorge de l’humanité, une perpétuelle cause célèbre. A peine si de temps en temps il lui a été donné de se ressouvenir, comme dans le Lion amoureux, qu’il y avait çà et là des amours chastes dispersés sur la terre, des bouquets séchés à des corsages de seize ans, des rendez-vous sous les tilleuls enivrants des avenues. Le diable l’emportait dans une course sans frein, haletante, pleine de ricanements. Et tous les deux s’en allaient terribles, implacables, tuer des hommes, déshonorer des femmes, déchirer des voileset des parures, pour le seul plaisir de philosopher tranquillement, un instant après, au fond d’un ravin, ou sur un sofa taché de sang. — Pauvre Frédéric Soulié 1 né poète, mort poète, sans avoir eu son heure suprême de poésie !
C’était une plume vaillante, un esprit énergique, un talent incontestable. Son nom reste attaché à plus de cent volumes: roman, drame, histoire, opéra, critique même, il a tout abordé, il a touché à tous les rivages de la littérature. Sans avoir la loupe microscopique de Balzac, la touche passionnée de George Sand, la
FRÉDÉRIC SOULIÉ
verve gasconne d’Alexandre Dumas, il a glorieusement conquis une place à leur côté. Ceux-ci avaient l’esprit, la grâce, la fantaisie, l’amour, la passion ; lui a eu la force, qui lui a souvent tenu lieu de tout. Aussi, quels muscles dans ses drames ! C’est l’homme des colères par excellence, des haines vigoureuses, des violences farouches ! — Et jusqu’à : Je vous aime f tout s’y dit brutalement. Cette brutalité a fait deux ou trois chefs-d’œuvre, Clotilde, les Mémoires du Diable et la Closerie des Genêts.
Il débuta vers 1830, comme tout le monde, avec des drames à la Shakespeare et deux ou trois romans dans le goût de sir Walter Scott. On lui siffla ses drames, comme on sifflait tous les drames en ce temps-là. « C’est, en vérité, un pitoyable métier que celui d’auteur dramatique, s’écrie-t-il dans une préface... vous avez égorgé mon drame sans le connaître !.. » Pourtant, il ne se rebuta pas, parce qu’il avait la force. Le Théâtre-Français lui fut plus heureux que l’Odéon. Il fit des comédies avec M. Bossange, avec M. Amauld, avec feu M. Badon, avec tout le monde ; il fit un opéracomique avec Monpou, le pittoresque musicien qui l’a précédé au tombeau ; — et d’opéra en comédie, de comédie en drame, de drame en roman, il commença peu à peu à s’appeler Frédéric Soulié.
Alors, il se remit à travailler tout seul. Clotilde avait donné la mesure de ce talent fougueux et volontaire, Diane de Chivry en révéla les aspects attendris. Il entra en maître dans le roman-feuilleton, botté, éperonné, cravaché, et il lança à fond de train dans les journaux ses histoires altières et sauvages. Pendant dix ans il s’est
FRÉDÉRIC SOULIÉ
attaché à peindre la société sous les couleurs les plus sombres; pendant dix ans il a disputé pied à pied le premier rang où il s’est placé du second coup ; pendant dix ans il a tenu en échec les succès d’Eugène Sue; il a balancé la fécondité de l’auteur des Mousquetaires ; il a fait tête aux nouveaux venus poussés de toutes parts et dressés en une nuit autour des réputations anciennes. Rien n’a réussi à l’abattre, nul ne l’a fait pâlir. Seulement, quand la critique a été lasse de le mordre par les côtés attaquables de ses livres et de ses pièces, il s’est retourné et il s’est fait critique à son tour ; critique de théâtre et de roman ; rien que pour quelques semaines, — histoire de rire, — et mal en a pris à ses ennemis et à ses détracteurs. C’était la griffe du léopard jouant à la main chaude.
Nous ne rappellerons pas tous les romans de Frédéric Soulié, dont il est réservé à l’avenir de faire le triage. Plusieurs ne sont que de chaleureuses improvisations. Nous nous contenterons d’en citer trois ou quatre qui se trouvent dans toutes les mémoires, tels que le Maître d’école, brûlante esquisse révolutionnaire ; les Brames inconnus, qui contiennent une idée immense, et la Comtesse de Monrion, — bonne chose.
C’est plutôt par l’idée que par la forme, et c’est surtout par l’action, par le sentiment, par la véhémence en un mot, que la plupart des œuvres de Frédéric Soulié resteront vivantes dans l’histoire littéraire du dixneuvième siècle. Nous le répétons, parce que là est le côté distinctif de son talent. Chez lui, la forme, à proprement parler, ne tient le plus souvent qu’une place secondaire. Il marche, non point pour faire admirer
FRÉDÉRIC SOULIÉ
la grâce de sa tournure ou la richesse de son habit, mais pour arriver tout bonnement au but qu’il se propose. Ce n’est point un auteur petit-maître, chaussé d’escarpins à talons rouges, qui procède par entrechats et par cabrioles, faisant la roue et secouant la poudre de ses cheveux ; c’est uu voyageur en souliers ferrés, avec un bâton ferré, emporté sur un chemin ferré. S’il rencontre en route une bonne fortune de style, il la saisit par la fenêtre du wagon, mais il ne la guettera point ; ou si, dans l’intervalle d’une station, il s'arrête à piper des mots en l’air, ce sera alors quelque grosse excentricité, comme « une voix éperonnée de sourires moqueurs ; » mais ces curiosités sont heureusement rares chez lui, et il faut vraiment qu’il n’ait rien de mieux à faire pour s’amuser à guillocher des phrases de la même façon qu’un pâtre guilloche un aubier.
Au théâtre, son succès est peut-être moins net, moins franc, moins décidé. Longtemps il a cherché sa route à travers la tragédie, la comédie et le drame ; souvent on dirait qu’il se sent à l’étroit sur les planches du théâtre : il est saccadé, contraint : il ose trop et n’ose pas assez. Le Proscrit et GaHan , quoique renfermant des scènes d’une beauté réelle, sont peut-être indignes de l’homme qui a écrit ClotiUle. Dans ces derniers temps il avait installé son drame en plein boulevart. — Son drame s’appela dès lors Y Ouvrier, les Étudiants, la Closerie et devint le drame du peuple. Il dit adieu aux grandes dames de la comédie, comme il avait déjà dit adieu aux grandes dames du roman ; il prit ses héros et ses héroïnes dans la rue, dans la mansarde, un peu partout ; il ne s’inquiéta pas s’ils étaient
FRÉDÉRIC SOULIÉ
bien ou mal vêtus, bien ou mal nourris. Il copia ses ouvriers comme Murillo copiait ses mendiants, avec la même fierté dans le même réalisme. — Sa dernière œuvre indiquait un acheminement à la véritable poésie, simple et forte, à la poésie de cœur.
Frédéric Soulié est mort à quarante-sept ans.
FERDINAND FLOCON
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FERDINAND FLOCON
• ... Je songeais combien l'homme est incertain de lui-même et des aulrcs; comme il est trompeur et variable; comme les meilleurs commencements dégénèrent en Uns détestable».
Je me rappelais que souvent, dans les temps de fermentation, un inconnu sort de la foule et rentre dans l’obscurité, sans que rien dans sa conduite suivante dénote en lui des qualités supérieures. Combien, après avoir jeté un
éclair passager, ont péri misérablement
Fragiles jouets du hasard ! création incomplète et manquée ! s
Ferdinand Flocon. Distraction, 1. 1, p. 309.
Il faut se hâter de fixer au mur, par une épingle, ces papillons rouges de la République.
Pour peu que cela continue en effet, l’avenir court
FERDINAND FLOCON
grand risque de ne connaître M. Flocon que par son portrait lithographié et par ses discours au Moniteur. Évidemment ce n’est pas assez, surtout quand il s’agit de quelqu’un qui a gouverné la France, — provisoirement, bien entendu.
On se tromperait toutefois en pensant que notre intention est de renouveler les facéties des petits journaux sur la politique de M. Flocon, envisagée au point de vue du carambolage parles bandes de la vie privée. La scène de notre récit se passerait plutôt à l’hôtel Rambouillet qu'à l’estaminet Sainte-Agnès, — car c’est surtout M. Flocon littérateur que nous nous proposons de faire connaître à ceux qui ont l’air de croire que la République couleur lie-de-vin manque totalement de grammaire et de style.
Avant d’être un homme d’État, M. Ferdinand Flocon a été un poète et un romancier.
Comme M. Alph. de Lamartine, — absolument.
Avant de tonner à la tribune, il a modulé des stances ; avant de dater des décrets du palais de Saint-Cloud, il a composé des romans sous les ombrages de Bellevue. Il a été un cygne aux heures frémissantes de la jeunesse Ce sont ses ailes blanches que nous avons retrouvées par hasard, et que nous voulons lui rajuster au dos.
Il est toujours temps à la critique de revenir sur ses oublis, sur ses dédains ou sur ses paresses. C’est sa propriété imprescriptible que la pensée imprimée d’un homme; et qu’un jour ou l’autre la fantaisie lui prenne de visiter ses domaines, alors il n’est pas rare de la voir s’arrêter devant quelque œuvre oubliée, en disant, comme un propriétaire à ceux qui le suivent : — Faites
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apprêter cette masure, j’y viendrai coucher après-demain.
Qu’on ne s’étonne donc pas de nous voir venir si tardivement examiner l’œuvre poétique et littéraire de M. Flocon. A notre grande honte, nous devons avouer que les Ballades et Distraction nous étaient à peu près inconnues jusqu’à ce jour. C’est le ministre qui a mis en relief le romancier ; c’est l’agriculteur qui nous a dénoncé le poète. Les portefeuilles sont encore bons à quelque chose.
Mais aussi, qui l’eût pensé ? Tous ces républicains de la veille qui ont de si bouillantes colères et qui fument dans de si grandes pipes, ces marquis du pavé, ces politiques faits d’un seul morceau, — comment croire qu’ils cachent dans un coin de leur vie, celui-là un roman, celui-ci un volume de bouquets à Chloris? Telle est pourtant la vérité. La jeunesse de Sobrier n’est qu’une longue idylle, pleine de strophes murmurantes et de blondes amours, dont les gardes nationaux ont trouvé les feuillets épars sous une collection de la Commune de Paris. Barbés raconte qu’il ne lisait ses prières que dans le paroissien de lord Byron. Demain, peut-être, le hasard nous fera-t-il tomber sur un vaudeville signé Scribe et Blanqui.
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M. Ferdinand Flocon est venu en plein mouvement romantique; son premier livre date de 1827 (I), et il s’en exhale je ne sais quelles odeurs pénétrantes mêlées à d’inquiets murmures, sons du cor, parfums de bruyères, vacillements de lampes, brouillards sur l’eau de l’étang, galop de cheval dans la nuit, glas des funérailles, et tout le cortège ondoyant des ombres delà littérature allemande. C’est un recueil de ballades empruntées pour la plupart à Hürger et à Kœsegarten, ees deux poètes de rondes infernales, de chevaliers noirs et de pâles fiancées. Dès la première page, hurrah ! liurrah ! nous entrons dans l'épaisse forêt sans issue, pleine de ricanements fantastiques et d’invisibles bruis sements d’ailes; voici accourir, passer et disparaître les mille langues rouges d’une meute silencieuse ; une cloche lugubre tinte au fond d’un ravin, des formevagues et allongées se cramponnent après les nuées lis vides engouffrées dans les branches : ce sont les sorcières du manoir de Sluern-Sturn ! — M. Flocon excelle dans cette littérature de manche à balai. La lecture de ses ballades nous a procuré les mêmes sensations qu’au sortir d’un bain de clair de lune, comme dit Vacquerie.
Mais, Seigneur! pourquoi tant de crimes, de sou-
ci) Ballades alltmandes, I vol iu- 32 .
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pirs funèbres, de squelettes et de souterrains ! Je ne puis relire sans trembler et sans pousser des gémissements sinistres , cette terrible histoire du Rahtnke qu’il nous raconte avec une cruauté si froide. Le Ra- Itmke est un pirate célèbre qui habite la forteresse de Ralow, à l’ouest de Rugen, au lieu où Paulitz elève sa têtesuperbeau-dessusdes flots. « Son cœurest insatiable » comme le torrent de Glolcha ; son regard est som- » bre comme le Rugand entouré d’une brume téné- » breuse ; ses cheveux raides et hérissés ressemblent » aux épines de la crête buissonneuse de Dolble- » wortii . Ruricii aux cheveux roux , et Rawen aux » noirs sourcils, sont ses compagnons féroces. » Ainsi parle M. Flocon, passé maître en fait d’épouvante et de terreurs injectées de sang. Jamais Anne Radclitfe n’a mieux réussi le frisson ; jamais plus beau succès de chair de poule ne fut obtenu par Félix Davin et son Crapaud. — Brrrr !*.....
On concevra du reste, que nous hésitions à poursuivre l’histoire du Ralunke , quand nous aurons donné une idée des barricades d’orthographe qu’il faut franchir pour arriver au dénouement. Voici seulement quelques mots, sentinelles avancées, qui gardent l’entrée de ce poème : Boldewish, Prora, Stralsund, Rcdewisch, Jaromar, Zyrzypanes, ltostok, Ilérégunde, Obotriles, Stubenkemmer, etc., etc. Ah ! vous voulez de la couleur; parbleu ! nous allons montrer que nous n’en sommes pas chiches, et que Macpherson lui-même n’est qu’un ingriste à côté de M. Flocon! — Mais on aurait tort de croire que tout le volume est conçu dans un esprit semblable. 11 est , il est dans ce recueil de douces
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chosês : des jeunes filles, dont la taille élancée a la grâce du bouleau flexible ; il est des paroles d’amour murmurées à des oreilles de vingt ans. Ce ne sont que des traductions, mais avec quel charme le traducteur rend la pensée du poëte ! « 11 m’a donné des souliers avec des boucles d’argent, mais je n’y ai trouvé ni le repos ni la tranquillité. » C’est Kœsegarten qui s’exprime de la sorte par la bouche mélodieuse de M. Flocon. Je n’en suis pas surpris.
Malgréde succès (probable) des Ballades allemandes , son auteur laissa s’écouler un intervalle de six ans entre son premier et son deuxième ouvrage. Ce qu’il fit pendant ce temps-là, on n’en sait trop rien ; il fit de la conspiration et de la sténographie. Un matin des journées de Juillet, il fut rencontré coiffé d’un chapeau de paille à la Robinson, vêtu d’une blouse blanche avec une gourde et une poire à poudre à la ceinture. Il s’était battu comme un lion. Passa’nt près de l’Opéra- Comique, l’œil encore étincelant, il monta dans les bureaux du National pour causer politique. Mais la rédaction venait de sortir.
Quelque temps après on le retrouve à la Conciergerie ; penché sur une méchante table, il écrit un roman en deux volumes qu’il intitule Distraction , et avec lequel il charme les loisirs de son carcere duro. C’est son second accès de littérature ; et sans de telles circonstances, probablement en eu&sions-nous été privés. A présent, on sait la manière de s’y prendre pour le prendre. Enfermez-le huit jours, il fera une ode; quinze jours, il fera un roman. — Si j’étais l’Académie, j’y songerais peut-être !
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Distraction (1) ne parut qu’en 1833, à l’époque bouillonnante où Dumas, Eugène Sue et Frédéric Soulié commençaient à conter quelques-uns de ces contes qu’ils contaient si bien. Distraction — un titre bien innocent — est dédié aux patriotes détenus de Pélagie et du Mont-Michel (M. Flocon supprime les saints, c’est de tradition, et tout à l'heure nous le verrons supprimer le bon Dieu). Distraction est un assemblage de nouvelles, petites et grandes, joviales et cruelles, dont l’analyse amusera peut-être un instant le lecteur. Prenons la première, intitulée : Aventures de Félix Durai.
Les Aventures de Félix Durai commencent de la même façon qu’un chapitre de Faublas ou qu’un conté en paniers de Crébillon le fils. C’est delà paillette et du fard.
On est à table avec des marquises, des financiers, des poètes et des militaires; le petit abbé de Vereourt, qui (I rasseye en parlant et lance des œillades à toutes les clames, discute avec feu sur les jambes et les hanches d’une danseuse de l’Opéra, qu’il compare à la déesse de la volupté. Le tour galant de cette conversation embarrasse beaucoup un séminariste de dix-liuit ans, Félix Duval, que le hasard a placé à côté de madame de Solanges, petite brune au nez retroussé, qui ne cesse d’appuyer sa jambe contre la sienne, et Chaque fois que la conversation prenait certaine tournure, et que l’abbé mettait plus de chaleur dans la description d’une jolie femme, le genou de ma voisine se pressait contre le mien : ses yeux étincelants se fixaient sur mes yeux, sa main serrait la mienne à la dérobée. » On voit, du pre-
(1) Distraction, 2 vol. iu-8.
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roier coup, que nous avons affaire à une plume a bar— lies soyeuses , trempée dans 1 eau de rose de la coui , taillée avec le canif de Voisenon ou de Laclos.
Le dîner terminé, la société passe au salon où des cercles se forment; on joue, on cause, on fait de la musique. Dans l’embrasure d'une fenêtre, l’abbé de Vcrcourt coquète avec une ingénue qui travaille a la broderie, il sourit, il pirouette, il sc baisse comme pour mieux examiner le travail, et ses lèvres effleurent une blanche épaule.
— « Mon Dieu, mademoiselle, est-ce vous qui avez brodé cette dentelle?
» En parlant ainsi, il passait scs doigts sous la dentelle qui bordait sa robe et découvrait à demi son sein, qu’il parcourait de regards avides et enflammés.., » Holà! n’est-ce pas aller un peu loin dans la littérature d’éventail, et M. Ferdinand Flocon, comme autrefois Duclos, ne prend-il pas par hasard ses lectrices pour de trop honnêtes fem mes ?
Mais, c’est si amusant de faire du style poudré, ambré, chaussé de soie, galonné de fin! 11 y a tant do charme à coudre à son poignet une manchette en pure Malines, à prendre du tabac d'Espagne dans une boîte à double fond, à jurer la sembleu ou la peste m’étouffe ! que, vraisemblablement, M. Flocon n aura point su résister à la tentation de s'en passer le caprice une fois dans sa vie. Gomme le Pasquin de 1 Homme à bonne fortunes, il s’est affublé de l’habit de Moncade : « Çà, prenons ce divin justaucorps; non, commençons par la rhingrave... la peste! qu’elle est étroite, et faut-il tant de façons ! un coup de ciseaux, trois ou quatre points
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d’aiguilles ne sont pas une alTaïre. Allons donc, mes hanches, abaissez-vous... Elles n’en font rien... Qu’importe ! je dirai qu’on les porte comme cela ; vous verrez que j’amènerai la mode des hanches hautes. Voici un justaucorps qui ne me paraît pas trop facile à mettre; ces maudits tailleurs font les boutonnières si éloignées des boutons... j’y crèverai! Que ne fait-on point pour aller en bonne fortune?... Morbleu, je veux faire oublier que Moncade est au monde. Tête-bleu, j’oubliais le meilleur, de l’eau de fleur d’orange; peut-on aller en bonne fortune sans eau de fleur d’orange!... Voilà qui est bien; j’ai, ce me semble, tout l’attirail de boifne fortune; Dieu nous garde de malencontre ! »
Ainsi dit Pasquin; ainsi fait M. Ferdinand Flocon, et le roman s’en va de la sorte, sautillant sur le bout du pied, lorgnant les duchesses et empestant l’eau de fleur d’orange. Le petit Duval s’éprend de la belle Eugénie, qui est la jeune fille à collerette chiffonnée; il se promène avec elle dans des sites romantiques, au fond des allées sombres d'un parc solitaire. Ses intentions sont pures; il veut fermement l’épouser; et il l’épouse en effet, — mais un peu à la manière de l’Ingénuépousant mademoiselle de Kerkaradec. « Un soir que nos paroles étaient plus enflammées que de coutume.... » Ainsi débute cet épisode badin, qui se termine par ces mots: « Un banc de gazon se trouvait là. »
Passons vite.
Heureusement que nous en avons fini avec l’épicuréisme, et que le lecteur n’aura plus à nous suivre désormais, la joue allumée, dans ces petits sentiers semés de boutons de roses. Le romancier jette sa couronne de
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myrtes, et, passant à un autre ordre d’idées, il se met en devoir de triturer la matière dramatique, en homme qui possède à fond son Ducray-Duminil et ses Mystères d’Uclolphe. Il ne se refuse rien, ni les duels au clair de lune, ni les voyages en berline, ni l’enlèvement par quatre inconnus, ni le souterrain de rigueur au fond duquel va s’éloignant une petite lumière pâle et vacillante. Il y a même un chapitre intitulé le Couvent de Nonnes, et dans ce chapitre le passage suivant où le héros de M. Flocon fait le candide aveu de son athéisme : « Cette messe m’offrit un intérêt prodigieuxet nouveau. Mais je ne croyais plus. J’aurais souhaité vainement de croire; j’enviais le sort de ceux qui trouvaient un appui hors d’eux-mêmes, qui pouvaient mettre leur confiance dans un être supérieur et secourable, qui, lorsqu’il ne leur restait plus d’espoir dans cette vie, pouvaient encore avoir une espérance au delà. Pour moi, je me sentais réduit à mes seules forces. » Comme on voit, nous faisons du chemin; tout à l’heure nous étions en plein Louvet : maintenant nous sommes en plein Laharpe, — Laharpe coiffant le bonnet rouge sur le maître autel de Notre- Dame et niant la divinité !
M. Flocon nous fait également assister à la prise de la Bastille. Cela venait de source. Là il est joyeux; là il est brillant, là il bondit comme la salamandre en jupon d’or dans un feu de Saint-Jean. Sus aux aristocrates ! vive la liberté ! C’est le beau moment de son livre, et , cependant, on s’aperçoit qu’il y apporte une sorte de discrétion. Il ne fait mettre à la lanterne que deux ou trois exempts, vils émissaires de la tyrannie. Une douzaine de pages suffisent à son délire. Il est évident qu’il
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ménage' ses moyens, comme une basse-taille d’opéra qui n’en est qu’à son premier acte.
Eh bien! voilà justement ce qui vous trompe. Les Aventures de Félix Durai n’ont pas de dénouement; elles s’arrêtent court. Après avoir longtemps parcouru le monde le héros retrouve au bord du Rhin dans une auberge qui est le rendez-vous de chasse des feldyœgers, une dame inconnue, qui n’est autre que l’innocente du premier chapitre ! — Depuis ce temps, il y a eu bien des accrocs à sa collerette, et pas mal de bancs de gazon sur son chemin ! — Mais qu’est-ce que cela prouve ? Eplorée et joyeuse, Eugénie se jette dans ses bras en s’écriant :
— Ah ! monsieur Félix ! m’abandonnerez-vous dans cette affreuse position 1 ?...
«Ici finissent les mémoires de Félix lluval, dit M. Flocon, et toutes les recherches que nous avons faites pour suppléer au défaut du manuscrit original sont restées inutiles. » Pour le coup, nous voilà bien tombés, et c’était bien la peine de commencer ce roman folâtre et funèbre, mi-partie Paul de Kock et mi-partie Dinocourt, pour arriver à la fin sans trouver une porte de sortie ! Çà, je veux qu’on m’ouvre, ou je crie à l'abus de coufiance. Holà! ne m’entendez-vous point? Mais, après avoir frappé pendant une demi-heure, voici tout ce que je peux tirer de M. Ferdinand Flocon, qui se décide enfin à passer la tète par l’œil-de-bœuf d’un épilogue dérisoire : « Si Félix Duval n’a pas voulu vous faire connaître la suite de ses aventures, sans doute quelque motif personnel l’a décidé à s’arrêter. Peut-être aussi quelque sentiment de honte a-t-il arrêté sa plume. Qui sait si la présence d’Eugénie n’a pas réveillé en lui un senti-
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meut qu’il croyait éteint pour toujours? Qui sait si la compassion pour un malheur présent ne lui a pas fait oublier des fautes passées! Aux hommes de cetle trempe il arrive souvent de ces sortes de surprises; mais il n’est pas étonnant qu’ils aient peine à en convenir et qu’ils répugnent à faire l’aveu de semblables faiblesses. »
Et pourquoi donc cela, monsieur Flocon? C’est tout simple et tout naturel. Il n’est pas un seul esprit supérieur qui ne soit logé là. Le sourire d’une femme est l’arme qui sait le mieux se glisser au joint des armures; la chose est devenue si commune aujourd’hui que cela ne vaut plus la peine de s’en défendre et d’en rougir. — Des faiblesses! mais jetez donc les yeux autour de vous, regardez dans le présent et dans le passé, et jusqu’au fond des boudoirs de 93 :
Ces tribuns précurseurs, dont le nom vout est cher»
Dans leur forle poiirinc avaient un cœur de chair ;
Danton, l’ours montagnard, souffrant qu'on le muscle.
Grognait d’amour, charmé par des yeux de gazelle; l.ouvet, dans les déserts où la loi le traqua,
Comme la liberté pleurait I.odoïska;
Un ange blond veillait au chevet de Camille
Ces beaux vers sont de Moreau, — un républicain de la veille, celui-là, et un poète du lendemain — qui n’a pas assez vécu pour voir M. Pagnerre au pouvoir.
« C’était, dans toute la force du terme, un homme de bonne compagnie, aimant la société et y figurant
Digitiz'ed bÿ'GüOgte
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avec avantage. Il ne fumait pas, ne s’enivrait jamais, ne savait pas jouer et ne se servait que de termes élégants, d’expressions choisies. On eût pu parcourir tous les cafés de la ville sans l’y rencontrer. »
Un semblable éloge paraîtra peut-être singulier au bout de la plume de M. Flocon. Mais il faut faire la part des contradictions forcées du roman. D’ailleurs, cet homme qui ne fume jamais et qui ne va jamais au café, est un gredin dans Distraction. Cela change bien les choses.
C’est un séducteur, c’est un ambitieux, c’est un meurtrier. Il noie de ses deux mains une jeune fille, au fond d’une pièce d’eau, sous les nénuphars aux feuilles larges et livides. Ah ! le scélérat ! On ne s’étonne plus maintenant qu'il ne fume jamais et qu’il nliille jamais au café. Il est, bien digne de porter des gants blancs !
L’histoire de cette canaille superbement vêtue a pour titre: La Veille des Noces. On y parle beaucoup de magnétisme et même de socialisme.* Un vieillard dit à ce sujet des choses excellentes, que M. Flocon reproduit avec la meilleure volonté du monde: « Oui, c’est avec ces détestables promesses de progrès, de découvertes, de perfectibilité, qu’on a séduit, corrompu, empoisonné une partie de notre jeunesse: car la jeunesse est brave et aventureuse et elle ne s’inquiète guère de risquer tout pour gagner peu; en sorte que l’édifice social, déjà lézardé par le temps, est aujourd’hui battu en brèche de tous côtés par des fous et des enragés qui veulent détruire la maison de leur père, où chacun trouvait dans un coin un aide et un abri,
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pour élever à la place je ne sais quel monument dont les bases et le plau ne sont pas même arrêtés. »
Au fond, il y a vraiment du bon dans la Veille des Noces.
Je n’y trouve à redire que le dénouement, plein de stupeur comme un dénouement d’IIorace Saint- Aubin. Le conseiller Baumgarten donne un bal dans sa maison de campagne, à l’occasion du mariage de sa fille avec l’homme de bonne compagnie, qui n’est plus décidément qu’une « poupée parée, cirée, frottée ; espèce d'automate à ressort, qui salue à merveille, qui sourit pour montrer des dents blanches, qui fait voir adroitement une main délicate, » et tous les lieux communs des gens qui n’ont ni mains, ni dents à faire voir. On rit, on danse, la lumière met des carreaux de feu à chaque fenêtre; baleines et bouquets mêlent leurs parfums dans les harmonies du piano, les pieds glissent avecle son expirant du rabotsurlebuisjtoutest bonheur et plaisir....
Silence 1 on frappe à la porte.
C’est Pierre qui vient de repêcher sa fiancée dans l’étang et qui arrive portant sous le bras son cadavre en robe mouillée et blanche. « D’un coup de pied, il ouvrit avec fracas la salle où les danseurs étaient réunis, et s’avançant au milieu de l’assemblée frappée d’épouvante, il posa le cadavre sur le parquet ! »
Inutile de dire que l’assassin en bottes vernies est condamné à la peine de mort par le tribunal de Weimar. C’estune histoire allemande, voyez-vous, telle qu’il s’en conte encore dans les veillées des chaumières, alors que la girouette grince sur les toits et que les loups rem-
Digitiz
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plissent la forêt de leurs lugubres hurlements. — Cette dernière phrase est de moi, et non point deM. Flocon.
Mais, par exemple, si vous voulez entendre quelque chose de terrible et d’inusité, une nouvelle, là, écrite avec un couteau dans de la chair humaine, de la barbarie à la dernière puissance, du convulsif, du frissonnement, du moite ; métaphores blêmes, tropes aux dents serrées, hyperboles d’agonie, toute la rhétorique enfin qui se traîne à terre dans une mare de sang, les yeux hors de l’orbite, l’écume blanche aux lèvres, et qui rugit, et qui halète, et qui sautèle, et qui n’en peut plus, — si vous voulez ne vous coucher ce soir qu’avec les cheveux hérissés et le cauchemar en perspective, — alors fermez la porte et écoutez l’histoire du Bourreau du roi de Sardaigne. Elle est dans le second volume de Distraction, à la page 59. — Distraction, ah ! ah ! ah ! quelle ironie !...
Le bourreau du roi de Sardaigne se met en route par une nuit claire. Il a deux pistolets cachés sous son habit et un poignard à large lame, car on lui a dit de se méfier des bandits de la Lumelina. Le bourreau marche avec précaution. Pendant qu’il prête l’oreille aux sons mourants d’une cloche, il aperçoit quelque chose de sombre étendu à terre au pied d’un mûrier. Le bourreau se penche, mais tout à coup il sent tomber sur ses épaules un homme qui lui passe rapidement une main sous le cou et qui de l’autre lui enfonce la pointe d’un poignard dans le dos.
— Silence ! ou tu es mort :
Le bourreau du roi de Sardaigne reste courbé sur le
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sol, et, demandant grâce, il s’immobilise sous le stylet demeuré dans la plaie.
— Lève-toi, et marche ! lui dit le brigand en lui présentant la bouche d’un pistolet ; tu vas me précéder dans le chemin que je t’indiquerai.
Le bourreau obéit, pâle comme l’acier de sa hache, et s’engage à travers les escarpements des rochers de Mortara; chaque hésitation est immédiatement suivie d’un coup de stylet qui lui déchire, les reins.
A la fin le bourreau du roi de Sardaigne, au lieu d’avancer, se couche sur une roche nue.
— Tu peux me tuer, je n’irai pas plus loin.
— Alors repose-toi, dit le bandit.
Puis, s’asseyant à ses côtés, il se met à fumer tranquillement. Quand sa pipe est finie, il se contente d’approcher le fourneau brûlant du nez de sa victime, qui, succombant à la fatigue, s’était assoupie dans ses tortures, et qui se réveille en sursaut, à demi-suffoquée.
— Allons, en route, j’ai hâte d’arriver.
La vue du stylet donne de nouvelles forces au bourreau du roi de Sardaigne, qui recommence à escalader les montagnes, jusqu’à ce que tous les deux arrivent enfin sur un plateau où croissent à peine quelques pins rabougris. Au bruit d’un coup de pistolet, tiré par le bandit et répété par mille échos, une grande figure couverte d’un manteau rouge apparaît au sommet d’une roche.
— Fabio! Fabio ! s’écrie cette grande figure.
— Bibiana! répond le brigand en s’élançant à sa rencontre.
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Cette Bibiana est une jeune fille de dix-huit ans au plus, d’une beauté éblouissante, avec des dents blanches et des cheveux superbes. Elle a voulu se payer un bourreau, idée comme une autre 1 Un bourreau pour le massacrer petit à petit, morceau à morceau, pour lui couper le cou lentement et comme avec un canif. Mon amour pour un bourreau ! a-t-elle ditàFabio le bandit, et Fabioest parti un matin eu quête d’un bourreau, et le soir il est revenu avec un bourreau. — Voilàle bourreau, Bibiana. — C’est aussi simple que je le raconte. Maintenant que va-t-on faire du bourreau? Ici seulement l’intérêt commence à saigner. Tout ce qui précède est fade comme du massepain.
La jeune fille brandit son poignard. Elle arrive sur le bourreau du roi de Sardaigne, elle se précipite sur lui, elle le renverse, elle le foule aux pieds, elle le frappe et le refrappe de son poignard. Meurtri, couvert de sang, il essaie de se relever.
— Reste-là, dit-elle, en lui posant le pied sur la paitrine et en lui crachant au visage, reste-là, crapaud ! rampe, serpent! couche, chien!
Et soudain le prenant à la gorge, elle approche sa houche de son visage et le mord à la joue.
— Tiens! si tu le tuais tout de suite, dit Fabio.
— Non, par la sainte Vierge, mon Fabio ! U est à moi, tu me l’as promis, tu me l’as donné, tu n’y toucheras plus; c’est moi qui aurai soin de lui, ce cher amour, ce petit ange, ce Jésus de mon cœur (textuel) !
Et avec le manche de son poignard, elle lui porte un coup qui lui casse les deuts et le renverse sur un rocher....
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t md
Charmante littérature!
Pourtant le bandit s’impatiente, il veut sa récompense ; ses regards, — fagots de bois noir auxquels l’amour vient de mettre le feu, — embrasent la jeune fille et portent un trouble voluptueux dans son cœur. Ici se déroule une scène toute palpitante d’un tendre émoi ; les beaux bras de Bibiana se sont arrondis autour du cou de Fabio ; elle cache sa tête dans son sein ; et le dialogue suivant , doux comme un battement d’aile de colombe, s’engage après un trémolo de baisers:
— Oui, dit Fabio, je tiendrai la route et je t’apporterai la dépouille des voyageurs, hommes ou femmes, n’importe; mais, Bibiana, sois-moi fidèle, ou, je le jure, ce stylet te percera le cœur !
— Fou 1 dit-elle en riant, le mien ferait d’abord connaissance avec tes côtes.
Et, tout en jouant avec l’arme meurtrière elle en frappe légèrement son amant à la poitrine, et essuie le sang avec ses lèvres.
Très-coquet ! Mais assez d’idylles amoureuses comme cela. Il s’agit de retuer le bourreau maintenant. Le bourreau n’a que trente blessures ; le bourreau peut en supporter davantage. On retourne donc au bourreau. Bibiana lui allonge un coup de pied dans les reins: il tombe sur le ventre. Alors Bibiana se baisse sur lui; le bourreau pousse un cri terrible et se roule en se débattant sur la roche rougie. Avec son poignard, Bibiana vient de lui couper les muscles du jarret : l’arme a pénétré jusqu’à l’os. Désormais le bourreau ne marchera plus. On l’enchaîne au tronc d’un arbre et on lui donne à manger. Mange, bourreau !
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Au bout de quelques heures ce divertissement paraît monotone aux deux amoureux. La satiété amène le dégoût. Le bourreau du roi de Sardaigne ne leur offre plus rien de neuf; il est plat et insignifiant;. il ne sait pas souffrir. Décidément, ce n’est qu’un intrigant, ce bourreau.
— Bibiana, qu’est-ce que nous pourrions nous procurer de mieux ?
— Parbleu! s’écrie Bibiana comme frappée d’une idée lumineuse, il nous faut un juge! Oui, le juge après le bourreau! C’est logique. Amène-moi un juge et je t’enivrerai de telles caresses que tu ne sauras plus si tu es encore de ce monde, ou si tu n’es pas d’avance transporté dans le paradis (toujours textuel).
— Je pars ! s’écrie Fabio, exalté.
Et il fait à la hâte ses préparatifs de voyage: quelques provisions dans sa gibecière, des figues, du tabac et le stylet d’usage dans la poitrine. Après quoi, il embrasse Bibiana.
— Un juge, mon ami, mon cher Fabio, unjuge !
Va pour le juge. Mais cette fois le juge ne se laissera
pas prendre aussi facilement que le bourreau. Un juge ne se promène pas tout seul sur les grandes routes, après le coucher du soleil, comme un simple bourreau du bon Dieu. Nos brigands sont des ambitieux et des insensés. Au lieu de se contenter de leur bourreau, et de vivre sagement là-dessus, ils rêvent des plaisirs audessus de leur état. C’est mal. Aussi les doigts en cuiront à mons Fabio, et voyez : — au lieu de ramener son juge au logis, c’est la gendarmerie qu’il ramène à ses trousses.
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C’en est fait, hélas ! le jeune couple des montagnes touche à son heure dernière. Fabio et Bibiana vont être moissonnés dans leur fleur. Adieu, adieu, la vie ! s’écrient-ils en se tenant enlacés. Mais du moins ils ne mourront pas sans vengeance ; tous deux pénètrent dans une caverne au moment où les soldats arrivent au pas de course; vingt-quatre d’entre eux s’arrêtent à l’entrée, deux coups de carabine partis du fond les décident à s’y engager.
— Maintenant, feu! s’écrie Bibiana d’une voix vibrante.
Une clarté subite inonde le souterrain, qui éclate avec un bruit terrible et s’abîme sur les cadavres des vingtquatre carabiniers et du bourreau du roi de Sardaigne. Bibiana et Fabio viennent de faire sauter leur magasin à poudre.
Prendre un juge, — la bonne folie!
A présent, la main sur la conscience, qu’est-ce que M. Flocon a voulu prouver par cette histoire? Est-ce une charge littéraire ou est-ce une chose sérieusement écrite? Veut-il faire rire ou veut-il effrayer? A quoi bon ce cheval infernal enfourché à froid et à cru? Le Moine, Melmoth, les Mémoires du Diable et tous les ouvrages en colère ont un but et une intention: celui-ci n’en a pas. On me dira peut-être que je m’inquiète beaucoup trop de ce livre, et que ce livre n’en vaut vraiment pas la peine, et que ce livre n’est qu’une fantaisie littéraire, une babiole; quelque chose d’écrit au hasard de la plume. Mais non, non; je n’entends pas cela. Tout importe dans la vie d’un homme politique. S’il s’agissait simplement d’un volume composé à dix-huit ans, cet
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article n’aurait que la valeur d’une malice ; on rirait et l’on passerait. Mais Distraction est l’œuvre d’un homme ; M. Flocon avait trente-trois ans quand il l’a écrit ; trente-trois ans, l’àgc de raison et de politique ! trentetrois ans quand il a publié l 'Histoire du bourreau du roi de Sardaigne. — Diable! cela est plus grave.'
M. Ferdinand Flocon passe en tous lieux pour un parfait honnête homme. Sa ligne politique est inflexiblement droite. Pourquoi donc de si désagréables sinuosités dans sa ligne littéraire? Je crois qu’il veut le bien, et qu’il le cherche résolument, à son point de vue. Mais alors que signifient ces pages étourdiment sanguinaires, ces frivolités criminelles qu’il jette dans la société au sortir d’un emprisonnement?
J’aimais bien mieux M. Ferdinand Flocon lorsqu’il émaillait les Aventures de Félix Durai de frivolités et de madrigaux conçus dans la première manière de M. de Robespierre. D’abord c’était tout aussi littéraire, et ensuite c’était bien plus amusant.
Il ne reste qu’une nouvelle pour en finir avec Distraction, mais nous ne nous appesantirons point sur cellelà, bien qu’elle soit conçue dans un esprit guilleret et plus rapproché du genre de M. Paul de Kock. Ce sont en partie les amours sentimentales d’une servante d’auberge et d’un acteur de la Comédie-Française. Nous avons relevé les repas qu’on y fait ; ils s’élèvent à quinze. Pour ce qui est des bouteilles bues, la somme en est incalculable et dépasse les suppositions les plus altérées. J’ai noté surtout un personnage qui s’appelle Vexe et qui, par son nom et par ses habitudes, rentre évidemment dans le cadre du Bon Enfant et de la Pucelle
FERDINAND FLOCON
de BelleviUe, — heureuse atmosphère où l’on se grise, avec du flan, sur des ânes, au sortir d’une gibelotte.
Eh bien ! tant pis, voilà comme j’aime M. Flocon, moi, en manches de chemise, écrivant de joyeux récits où l’on s’embrasse, si bruyamment que les oiseaux s’en envolent des buissons ! Vivent la joie et le vin bleu, le vin d’azur, le vin céleste! A bas la politique 1 Soyons tout au Beaune première et à la gambade ! Cassons nos bretelles, mais ne nous mêlons point des choses du gouvernement ! Le roman farceur, il n’y a plus que cela de bon au monde ! Pinçons la taille à Joséphine, qui nous apporte deux verres et deux pipes ; posons nos coudes sur la table, et surtout — surtout — surtout — si le garçon s’avise de nous présenter la Reforme, renvoyonsle avec un grand coup de pied quelque part — et rions beaucoup !
Demeurons dans notre nature, pourvu qu’elle soit bonne, pourvu qu’elle soit gaie ; nous y trouverons assez de petits bonheurs; écrivons des volumes si l’envie d’écrire nous prend trop fortement à la tète et aux doigts; mais surtout pas de noyades, pas de bourreau, pas de gens étranglés; non, des volumes à figure avenante, des volumes bon garçons, qui n’éclatent point en blasphèmes sous nos pas comme des pois fulminants, mais qui arrivent à l’émotion naïve, cela suffit; — et tenez, sans qu’il s’en doute, à la dernière page de son livre, M. Ferdinand Flocon a rencontré un trait délicieux, une chose simple et touchante, qui rappelle le Mouchoir bleu d’Etienne Becquet. C’est l’aventure d’un pauvre Cosaque, au temps des Alliés, qui vole un perdreau dans une boutique, pour secourir un
FERDINAND FLOCON
jeune homme, son voisin de chambre, qui se meurt de pauvreté. Le Cosaque est pris en flagrant délit et amené devant son officier, un jeune homme de vingtdeux ans.
— « Qu’avais-tu besoin de ce perdreau ? lui demanda-t-il.
Le vieux Cosaque leva machinalement les yeux vers la mansarde d’Auguste, puis il les rabaissa en soupirant et croisa les bras sur sa poitrine.
Le lieutenant descendit de sa voiture, et, s’adressant encore au Cosaque.
— Tu connais l’ordre du jour?
— Oui, répondit-il d’une voix ferme.
— Donne-moi ce pistolet, dit l’officier en indiquant celui qui se trouvait pendu à la gauche du Cosaque.
— La pierre n’en est pas bonne , et celui-ci vaut mieux, répondit le Cosaque en détachant l’autre.
— Es-tu prêt?
— Prêt! répondit le vieillard, en se redressant de toute sa hauteur, et en laissant tomber les bras le long du corps, à la position du soldat sans armes.
Alors l’officier leva lentement le bras, visa à la poitrine et lâcha la détente. »
Toute cette histoire est racontée avec une simplicité brève qui attendrit; c’est le seul bon morceau de son auteur, et c’est malheureusement celui qui clôt la série de ses œuvres poétiques et littéraires.
Cette — statuette — était achevée depuis longtemps, lorsque ces jours derniers le hasard m’a fait ouvrir les soi-disant Mémoires de Sanson (exécuteur des hautes-œuvres sous la ltépublique), publiés, je crois, vers 1833 ou 1834. Quel a été mon étonnement d’y retrouver,
FERDINAND FLOCON
mol pour mot, violence pour violence, Vhùloire du bourreau du roi de Sardaigne ! — De cela, j’ai ledroit de conclure que M. Ferdinand Flocon est l’auteur, ou tout au moins le rédacteur des Mémoires du bourreau, ce qui n’est pas le moindre fleuron de sa couronne poétique. Sanson l’aura fait son exécuteur... testamentaire. — Mais, encore une fois, quelle singulière et obstinée prédilection (tour ce sauvage récit du voyage et du trépas du bourreau de Sardaigne !
Il existe un fort bon portrait de M. Flocon, par Marcel Verdier.
MADAME liEGAMIER
WÊÈ •
MADAME RÉCAMIER
Rue de Sèvres, à l’ancien couvent de l’Abbaye-aux- Bois, il y a deuil et grand désert. Les arbres ont beau pousser des feuilles, les feuilles ont beau pousser des oiseaux, rien ne répond plus à cette gaîté du printemps. Un souffle funeste a passé sur le monastère. Demeurez closes, fenêtres ombragées ; rideaux bleuâtres, ne vous écartez plus sous une belle main; porte, reste fermée impitoyablement ! Il faut désapprendre le chemin de cette maison. Déjà la rampe de l’escalier se couvre de poussière, et tout se taira bientôt dans cette solitude célèbre autrefois, ignorée demain. Madame Récamier est morte.
MADAME RÉCAMIER
Elle est morte, on s’eu souvient peut-être, pendant le dernier choléra. C’était alors une débâcle générale. Chacun émigrait vers le cimetière du Père Lachaise, ce Coblentzde tous les partis. Chaque jour les églises se tendaient de noir et pleuraient des larmes d’argent. Sur les boulevarts fleuris, sur les quais on ne rencontrait plus que des croque-morts, des tambours aux baguettes entortillées d’un crêpe, des compagnies de gardes nationaux qui portaient mélancoliquement le canon de leur fusil incliné vers la terre. Les cordes du frisson s’ébranlaient dans notre corps comme un instrument sous les doigts glacés d’un exécutant invisible et sinistre. Nous saluions machinalement le mort qui passait. — Ah! mais le vilain spectacle! Cela nous rappelait certain passage du livre Hafllitie Microchromicon Berolinense, dont parle Hoffmann : « Dans cette année le diable se promena publiquement dans les rues de Berlin, suivit les enterrements et se montra fort triste.»
Tout le monde nous abandonne au moment de notre révolution. Les personnes les plus illustres par leurs talents ou par leurs grâces, s’empressent de nous dire brusquement adieu, lorsque nous avons le plus besoin de grâce et de talents; et parce que nous nous sommes un instant absentés des salons, les salons se barricadent sans pitié derrière nous.
C’était un autre champ d’asile, celteAbbaye-aux-Bois, un nid de poètes et de belles femmes, où dans ces derniers temps, après avoir vécu de Ja vie ambitieuse, bruyante, romanesque, les uns et les autres finissaient tous par revenir s’abriter, traînant de l’aile , comme dans la fable des Deux pigeons. C’est au fond d’un des
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plus modestes appartements de rAbbaye-aux-BoiSj que la duchesse d’Abrantès, ruinée par la chute de l’Empire, commença à écrire ses fougueux et spirituels mémoires, — noble femme, tuée par le travail et la misère.
Celle qui nous a quitté- il y a deux ans, ce n’est pas la misère qui l’a tuée; c’est luge, cest le souvenir, c’est le spectacle des événements, peut-être. Toutefois est-il que madame Récamier restera comme une des figures les plus resplendissantes, comme un des esprits les plus singulièrement attractifs de notre époque. Elle a rallié à elle les sympathies de tout un siècle. Elle a été le centre do tout ce qui était beau, bon, généreux, facile. Principalement trois hommes, Chateaubriand, Benjamin Constant et Ballanche, — trinité grave et grande ! — se sont groupés autour de cette femme adorée. Plus heureuse que la Béatrix de Florence, la Béatrix de Paris a pu voir trois Dante à ses genoux.
Sa vie est un beau livre. Commencée dans une révolution, dans une révolution elle s’est achevée, sans y avoir perdu un seul rayon de son auréole. Indulgent cette fois, pour une de ses plus ravissantes créatures, le ciel ne lui a pas refusé l’élément pour lequel il l'avait créée. Elle a vu s’écouler dans une fête éternelle son éternelle jeunesse ; l’hommage lui faisait escorte, et le malheur ne s’est approché d’elle qu'à respectueuse distance.
Elles étaient trois sous le Directoire, trois femmes admirablement belles, les trois Grâces, selon les madrigaux du temps, — madame Tallien, Joséphine de Beauharnais et madame Récamier. — A elles trois, ces femmes ont affolé Paris et vu tomber les personnages
MADAME RÉCAMIER
les plus illustres à leurs pieds, ces beaux pieds qu’elles portaient nus et seulement chaussés de cothurnes, avec des émeraudes aux doigts. On les rencontrait en tous lieux, aux concerts où chantait Carat, aux bals où dansait Trénitz; — ce pauvre Trénitz, mort fou à Charenton ! — Elles étaient l’àme du plaisir, et on les avait vues apparaître le lendemain de thermidor, comme trois fleurs poussées tout à coup au bord d’un volcan éteint. Toutes les trois avaient leur mission politique";
elles régnaient et elles gouvernaient, de par la grâce
d’elles-mêmes. Voici comment celle qui devait bientôt régner autrement et sous le nom d’impératrice écrivait à madame Tallien, en lui donnant rendez-vous ù une fête éblouissante de l’hôtel Thélusson : — « Venez avec votre dessous de robe fleur-de-pôclier, il faut que nos toilettes soient les mêmes : j’aurai un mouchoir rouge noué à la créole, avec trois crochets aux tempes. Ce qui est naturel pour vous est 'bien hardi pour moi, vous plus jeune, peut-être pas plus jolie, mais incomparablement plus fraîche. Il s'agit d’éclipser et de désespérer des rivales, c’est un coup de parti. » Seule des trois, madame Récamier a conservé jusque dans ses derniers jours le mouchoir noué à la créole.
C’étaient alors des luttes d’élégance et de frivolité, dont notre époque semble avoir perdu la tradition. Tant pis pour notre époque. Après la révolution des mœurs, venait la révolution des costumes. Thérésia Cabarrus avait ramené les modes grecques, la coiffure à l’Athénienne, la tunique transparente et collante. Joséphine, la première, rechercha les camées les plus purs, les onyx et les agates les plus splendides, pour
MADAME RÉCAMIER
les faire étinceler à son épaule ou ruisseler dans ses cheveux. A son tour, madame Récamier introduisit le voile. Le voile! chaste invention, nuage tissé, estompe idéale, qui irrite justement assez pour fixer le désir, raillerie pudique, réalité enveloppée de rêve, qui tend à faire de la femme une création mieux qu’humaine et presque mystérieuse. Toute l’histoire de madame Récamier n’est-elle pas dans ce voile î Le voile ne nous dit-il pas sa vie reposée, sa beauté blanche, ce sourire attendri, et cette pensée toujours en fleur, comme un arbre de mai ?
En 1800, madame Récamier, qui avait alors dix-huit ans, habitait le grand château de Clichy-la-Garenne, qui fut détruit par la bande noire. « A cette époque, dit l’auteur des Salons de Paris, il est impossible, à moins de l’avoir vue, de se faire une idée de sa fraîcheur d’Hébé. C'était une création à part que madame Récamier, à cet âge de dix-huit ans, et jamais je n’ai retrouvé, ni en Italie, ni en Espagne, ce pays si riche en beauté ; ni en Allemagne, ni en Suisse, la terre classique des joues aux feuilles de rose, jamais je n’ai retrouvé le portrait de madame Récamier, la plus jolie femme de l’Europe ! » Rien ne manquait d’ailleurs à son éducation ; elle touchait admirablement du piano et dansait à merveille en s’accompagnant du tambour de basque, ce qui était la grande fureur du jour.
C’est dans ce château de Clichv, et quelque temps après dans ces magnifiques salons de la rue du Montblanc, que madame Récamier a reçu presque toute l’Europe princière. Son mari était riche alors, richissime ; il pouvait réaliser des miracles, et tenir tête aux
MADAME DEÇA Ml Kit.
Sardanapales en carrick de ce temps-là. L’architecte Berthaut avait transformé cet bétel en féerie ; c’était un conte de Galland solidifié. Demandez à madame Lebon, qui en est devenue plus tard propriétaire.
Les bals de madame Récamier ne tardèrent pîis à conquérir une vogue immense. De là s’élancèrent les gavottes nouvelles, les morceaux de clavecin destinés à devenir populaires, les toilettes égyptiennes, Spartiates, romaines, turques et françaises. Ce fut un délire, un triomphe dont rien n’approcha. Madame Hamelin, qui est morte il y a trois mois, — une héroïne de ces fêtes, — madame Hamelin, au pied de Cendrillon , aurait pu seule raconter un de ces soirs magiques auxquels il n'a manqué qu'un peintre comme Wattcau, qu’un poète comme Latlaignant ou Voisenou, l’abbé Fusée !
Quant aux habitués de tous les jours, les intimes des causeries du matin, c'étaient Lucien Bonaparte, M. Fox, madame Viseontj,le général Moreau, Mathieu de Montmorency, — cette maigre, blonde et pâle madame de Krüdner, — et ce joyeux vivant qui se nommait Ouvrard, Ouvrard de rien, personnage plein de verve et de gaie science, qui avait le faste d'un homme de cour, l’esprit d’un homme de lettres et l’argent d’un homme d’affaires.
• La troisième résidence de madame Récamier, la plus affectionnée peut-être, c’est Saint-Brice, avec son paysage lumineux, ses eaux courantes, sesépaisses charmilles; Saint-Brice, où elle eut le bonheur et l’audace de donner asile à madame de Staël poursuivie par l’empereur. On dit que celte conduite honorable valut à
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MADAME RECAMIER
madame Kécamier une parole haineuse de Napoléon.
— Haïr madame Récamier ! cela est-il possible ? cela peut-il seulement se comprendre?
Elle visita madame de Staël dans son exil, qu’elle partagea volontairement ; mais lorsqu’elle revint «à Paris, la fortune de son mari s’était écroulée sous le despotisme impérial. Plus de somptueux hôtels, plus de châteaux féodaux, rien, — rien que la médiocrité latine dorée encore d’un rayon de sa beauté !
Elle se trouvait aux bains de Dieppe, en noble compagnie de l’auteur d ’Atala, lorsque la révolution de Juilet vint la surprendre. Ses efforts furent impuissants à retenir M. de Chateaubriand, qui partit pour Paris, où, reconnu bientôt à la porte du Journal des Débats par des élèves de l’Ecole polytechnique, il se vit enlevé dans leurs bras et promené en triomphe par-dessus les barricades.
Depuis cette date, madame Récamier n’a pas cessé d’habiter l’Ahbaye-aux-Dois. Ça été son Versailles, son Trianon; elle y tenait cour plénière au coin de son feu; elle avait hérité directement — c’est-à-dire en ligne spirituelle — de madame Geolfrin, cette bonne dame d’autrefois, chez qui toute la littérature et toute la philosophie d’un siècle étaient avec soin passées au filtre. Elle faisait la pluie et le beau temps du monde de l'intelligence — plutôt le beau temps que la pluie,
— car les orages passaient rarement sur ces augustes ombrages de l’Abbaye-aux-Rois. Pas un homme supérieur qui n’ait brigué l’entrée de ce cénacle, lequel tiendra dans l’histoire artistique de la France une place aussi importante que Port-Roval dans l’histoire reli-
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gieuse ; pas une renommée, haute ou petite, qui n’ait franchi ce seuil, depuis Luce de Lancival, professeur d'éloquence au Prytanée français, jusqu’à Victor Hugo, sacré chez elle enfant sublime; depuis le baron Gérard, peintre ordinaire de l’Abbaye — ce qui était un titre — jusqu’à M. Ingres, l’artiste inquiet et misanthrope ; depuis l’auteur de laVestale, couvert de cheveux blancs et bardé de décorations, jusqu’à l’auteur du Prophète, noir et simple, mais étrange comme un enfant de Germanie. Là-bas, Stendhal qui venait d’écrire son livre De l’amour , a bien souvent rêvé devant ce buste de Canova, placé sur la cheminée ; Mérimée, bien jeune, a coudoyé Ballanche, bien vieux ; M. de Bonald, bien grave, a salué Rossini, bien rieur. Ce salon bleu et blanc a vu tout à la fois la simarre de M. Pasquier, le cordon deM. le duc de Doudeauville, la tonsure de M. de Lamennais, les palmes de M. de Barante et l’épée de M. de Vigny, — tout un pan de la galerie des portraits de Versailles dans cinquante ans !
Il y avait aussi à l’Abbaye un accueil doux, presque maternel, pour ces jeunes muses qui commençaient à s’épanouir, vives et attrayantes, mais faibles et délicates comme ces roses sauvages perdues dans les buissons et qui naissent à demi effeuillées. — Vous les connaissez tous, ces muses faciles. — L’une aux yeux noirs, aux cheveux noirs, à la mante noire, se cache derrière la jalousie sévillanne, épiant le majo qui passe, et laissant tomber un poignard dans un bouquet. L’autre, triste et belle, assise sur quelque débris de temple écroulé, les pieds au fil de l’eau, la tête au soleil, berce un enfant souffreteux devant la treille d’une maison
Digitteed b? Güügle
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du Pausilippe. Celle-ci se pare des vieilles dentelles et des vieux falbalas de la vieille cour de France ; elle danse à l’Opéra, elle soupe à Bagatelle et à Vaucresson. Celle-là, toute récente et tout éplorée, erre au bord des lacs, se couronne de nénuphars et soupire ses peines d’amour, — sur un air allemand, — aux aulnes de la rive. D’autres' rient aux éclats, et ce sont les plus rares ; elles courent toutes décoiffées, sautant à travers haies, et champs, poursuivies par les gardes champêtres, et chantant à grand bruit la chanson à madame de Chérubin !
Si bien qu’avec sou chœur de muses modernes, l’Abbaye-aux-Bois apparaissait dans le bleu du lointain comme un autre Parnasse, un sacré vallon, disaient les derniers preux de la Mythologie.
Ne nous y trompons pas, l’Abbaye-aux-Bois formait une coterie littéraire aussi puissante et plus droite que la coterie de l’Université et que celle de la Revue des Deux-Mondes. Elle distribuait des brevets de gloire et nommait des académiciens, entre autres M. Ampère et l’auteur du théâtre de Clara Gazul. Une lecture à l’Abbaye-aux-Bois équivalait à un ordre de représentation à la Comédie-Française. Madame Casa-Major n’est pas arrivée autrement.
Mais n’oub!ions-nous pas un peu trop madame Récamier pour l’Abbaye ? Ne délaissons-nous pas un peu trop la maîtresse de maison pour la maison elle-même? Causons encore, causons de cette femme sans rivale, l’orgueil de notre nation, — qui n’a pas tous les jours une si bonne occasion de se montrer orgueilleuse !
Elle aimait à se vêtir de blanc, gazes, mousselines,
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étoffes tendres. Cela lui allait on ne peut mieux. Son portrait, qui est au Louvre, a été gravé maintes fois. C’est bien là ce visage candide, sans rigueur, qui arrivait parfois à des effets de naïveté incomparable, souvent songeur, profondément distingué toujours. Je retrouve ce regard pénétrant dont bien peu de ceux qui l’entourèrent ont pu guérir. Madame de Tessé disait d’une femme littéraire : « Si j’étais roi, j’ordonnerais à madame... de me parler toujours. » Moi, je ferai une variante à ce mot : Si j’avais été roi, j’aurais ordonné à madame Récamier de me regarder sans cesse.
Elle avait surtout cette coquette amabilité qui est à la beauté ce qu’est le relief au monument. Car je suis un peu de l’avis de ce vieil auteur de la comédie de la Thèse des dames, qui disait : « S’il n’entrait dans la composition d’une femme quelque pincée du sel de la coquetterie, elle deviendrait le ragoût du monde le plus insipide ; c'est ce qui la rend piquante et qui jette dans ses yeux tous ces traits de flamme dont le moindre cartilage du cœur ne saurait échapper; et les femmes qui sont autrement sont de vraies femmes au bain-marie. »
Mademoiselle Mars était peut-être celle qui approchait le plus de madame Récamier pour l’exquise souveraineté des manières. Elle savait le regard, comme la châtelaine de l’Abbaye-aux-Bois; comme le sien, son langage était empreint de suavités particulières et d’harmonie nonchalante, — voix d’or, lumière parlée, — suivant l’expression hardie d’un grand écrivain.
C’est qu’il faut le dire aussi, madame Récamier faisait des e’ièves à son insu. Une soirée passée à l’Abbaye-aux- Bois valait mieux pour une comédienne que dix années
rbÿC angle
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de Conservatoire. Mademoiselle Mante y avait appris à faire craquer l’éventail de Célimène, à marcher, à sourire, à s’asseoir dans le goût suprême. La juive Rachel y a passé, elle aussi, et peut-être au fond du rôle d ’ Advienne Lecouvrear retrouverait-on quelques réminiscences brillantes du salon de la rue de Sèvres.
Madame Récamier ne détestait pas raconter quelques anecdotes du temps révolutionnaire. Sa mémoire était commeun livre curieux, qu’elle ouvrait devant quelques intimes, et où elle lisait les yeux fermés, — car depuis quelques années sa vue s’était beaucoup affaiblie. Nous voudrions avoir souvenir de tous les traits charmants qu’on tient de sa bouche. — La foule se pressait un matin, rue du Mont-Blanc, devant l’hôtel de l’ambassadeur d’Espagne. Sur le seuil, le roi d’Etrurie, qui allait monter en voiture, causait avec madame Récamier et M. BelFroy de Reigny, cet écrivain qui s’est fait une excentrique réputation sous le nom du Cousin Jacques. — «Le prince baisait galamment ma main, nous disait Madame Récamier, lorsque j’entendis tout à coup une voix bruyante à mon oreille. Je me retournai. C’étaitun militaire de planton' qui s’écriait de toutes ses forces : Citoyen, votre voiture est prête; quand Votre Majesté voudra y monter... »
Peut-être connaît-on mieux cette aventure d’un homme qui se trouvant placé entre madame de Staël et madame Récamier, eut la maladresse de dire : — Me voilà entre l’esprit et la beauté ! — Sans posséder ni l’une ni l’autre, répondit madame de Staël.
Une Anglaisé, madame Trollope, qui pouvait avoir beaucoup d’esprit en anglais, mais, qui, en français,
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se contentait simplement de déraisonner, a consacré dans son livre de Paris et les Parisiens quelques pages à madame Récamier, qu’elle avait déjà vue à Londres (1). Mais où il faut chercher des détails, plutôt que dans les écrits anecdotiques, c'est, ainsi que nous l’avons fait, dans la mémoire religieuse de plusieurs contemporains.
On dit que madame Récamier laisse des Mémoires. Nous voudrions le croire, nous n'osons l’espérer. — Ce qu’elle laisse plus sûrement, c’est le célèbre tableau de Corinne, qui ornait son salon ; son buste, par Canova: le dessin original de VAtala de Girodet, et quelques toiles remarquables dont il ne nous reste plus souvenir bien précis.
Voici ces notes de Kotzcbue sur madame Récamier. Elles compléteront et accentueront mou ébauche. L’assassiné de Karl Sand fait montre, en de certains endroits, d’une indiscrétion qui frôle la fatuité. Après cela, peut-être est-ce la faute du traducteur, — qui aura voulu mettre sur les i des points plus gros que les i eux-mêmes.
Sur M me Récamier.
« J’avais des préjugés contre madame Récamier lorsque j’arrivai à Paris; je m'imaginais voir une coquelte enivrée des hommages qu’on lui rendait; j’ajoutais foi à toutes les calomnies que tes journalistes allemands avaient débitées sur son compte. Je désirais la voir, mais non
(1) Kotzcbue, dans ses Souvenirs de Paris, édités en 1805 par te libraire Barba (avec des annotations stupides, par parenthèse), a également parlé d’elle, — en des termes assez cavaliers, toutefois.
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pas la connaître. Ce fui à l’Opéra que je satisfis nia curiosité pour la première fois. * Voilà madame Récamier, me dit un de mes voisins, » et naturellement je m’avançai pour regarder dans la loge qu’il me désignait. Ses cheveux étaient sans ornements; vêtue d’une simple robe blanche, elle paraissait rougir d'être si belle.
Cette première vue produisit sur moi une impression agréable, et j’acceptai avec plaisir la proposition qu’on me fit de me présenter chez elle. Quoiqu’elle fût au milieu d’une société brillante, elle avait la mise la plus simple. Presque toujours madame Récamier se met en blanc, et très-décemment. Elle n’a sur la tête d’autre ornement que scs cheveux châtains, quelquefois tressés, ou tombant en boucles ; d’autres fois relevés négligemment, et retenus par un peigne. Je l’ai vue presque tous les jours pendant plusieurs semaines, sans qu'elle ait jamais eu de parure de diamants.
Au milieu du tourbillon de Paris, elle remplit tous les devoirs d'une épouse sage, quoique son mari soit d’àge à être son père. La calomnie même ne l’a jamais attaquée de ce côté. Elle n’a point d’enfants, mais elle soigne avec une tendresse vraiment maternelle ceux d'une de ses parentes, auxquels elle tient lieu de mère.
Je n’oublierai jamais ce beau jour où je la trouvai seule avec une jeune fille sourde et muette qu’elle avait recueillie en allant se promener dans je ne sais quel village. Cette enfant avait été élevée à ses frais pendant quelque temps ; elle lui avait ensuite procuré une place à l’excellent institut des Sourds-Muets; dans ce moment elle venait de la faire habiller à neuf, et se l’était fait amener pour la conduire ellemême à l’abbé Sicard. Elle faisait déjeuner celte enfant dans son salon de compagnie, sur une table de marbre, et près d’un miroir dans lequel cette petite tille pouvait se voir des pieds à la tête, probablement pour la première fois. L’émotion de la charmante bienfaitrice en voyant la joie et l'étonnement de cette petite tille, les larmes de la pitié qui coulaient de ses yeux en la baisant au front, la bonté maternelle avec laquelle elle l’engageait à manger, et lui mettait dans les poches ce qui restait dans le sucrier; les remerciements inarticulés de l’enfant, qu’il exprimait par une sorte de cri qui me remplissait d’émotion, seront longtemps présents à ma mémoire...
Quand les envieux ne peuvent faire croire à leurs accusations contre la vertu et la moralité d’une femme aimable, ils finissent par dire qu’elle n’a point d’esprit. Si la connaissance des vérités naturelles et des produits des beaux-arts peuvent donner à une dame des prétentions à l’esprit, madame Récamier doit en avoirplus que bien d'autres.
On me demandera peut-être comment on peut juger de l’esprit d’une
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femme. On peut se lier d’autant plus au jugement que je porte, que non-seulement je vis madame Récamier presque tous les jours, mais qu’cn outre une circonstance particulière me mit à portée déjuger de son esprit; circonstance dans laquelle ni homme ni femme n'aurait pu dissimuler son insuffisance. Je fus promener eu voiture avec madame Récamier pendant quatre ou cinq heures, sans autre compagnie que celle des enfants dont elle prend soin, cl qui, certainement, ne se mêlèrent point de la conversation. Il n’y a pas do moyen plus sur pour connaître le degré d’esprit d’un homme qu’une conversation suivie en voiture (à moins que le sommeil ne s’en môle), c’est là qu’il doit se développer ; et si les personnes qui sont renfermées dans une voiture étroite ont l’une pour l’autre un sentiment d'amitié, c'est là que laconliance est plus grande; et celte femme, que l’on dit sans esprit, m’a fait voir, pendant quaire heures, qu’elle en avait.
Le dernier reproche que l'on fait à madame Récamier, et qui est insignifiant, c’est sou amour pour la magnificence. Les escaliers de sa maison ressemblent à un jardin, c’est affaire de goût; les tentures de ses appartements sont en soie, les cheminées sont de marbre blanc, les pendules et autres meubles ont des ornements eu bronze doré, les glaces sont très-grandes ; mais tout cela convient parfaitement à un riche particulier. Je n’ai point trouvé de luxe chez elle, dans tel sens qu’on veuillo l’entendre ; j’y ai vu du goût partout, et de l’élégance seulement dansun ou deux appartements. Une antichambre, deux salons de compagnie, une chambre à coucher, un cabinet, et une salle à manger, voilà tout son logement; et certainement une petite-maîtresse allemande, qui serait aussi riche, ne se contenterait pas ainsi. Encore un trait, pour prouver combien peu madame Récamier cherche à éblouir par son luxe. Lorsque nous allâmes nous promener ensemble, comme je l’ai dit plus haut, nous montâmes dans une voiture très-propre, mais simple, et attelée de deux chevaux; nous trouvâmes à la barrière un joli phaéton avec un très-bel attelage, qui nous attendait. Je lui témoignai ma surprise ; elle me dit : o Je n’aime pas à me montrer on ville dans cette voiture, on y attire trop l’attention. » Si c’est là de la vanité, au moins elle est cachée.
Les journaux allemands assurent que pendant que madame Récamier a été en Angleterre, son mari, qui était resté à Paris, disant un jour qu’il n’avait point de nouvelles de sa femme, une espèce de bel esprit lui demanda avec ironie s’il ne lisait pas la gazelle? Quand cela serait vrui, que peut-on en conclure ? Madame Récamier peut-elle empêcher que les journalistes anglais ne saisissent les plus petites circonstances pour remplir leurs feuilles? Est-ce donc à elle sculequc pareille
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MADAME RÉCAMIEU.
chose est arrivée ? Lisez le Morning-Chronicle , vous y trouverez souvent des descriptions de la sensation qu'aura faite à un gala la parure de telle ou telle dame.
Les journalistes allemands ont encore reçu d’autres informations. Madame Récamier avait donné un jour un bal; mais elle s’était couchée sur le minuit, et avait reçu dans sa chambre à coucher tous ceux qu’elle avait conviés à ce bal. Il y a quelque chose de vrai dans cette anecdote. La belle madame Récamier fut saisie à ce bal d’un mal subit et violent; mais elle eut la bonté de ne pas vouloir troubler la joie commune ; elle se retira donc dans son appariement, et se coucha. Quelques amis particuliers vinrent savoir des nouvelles de son état ; et cette circonstance si simple, si naturelle, occasionna ce conte ridicule.
Voici encore uneanecdote que rapportent les journalistes allemands. Un auteur dramatique, disent-ils, avait fait une pièce dans laquelle cette dame était tournée en ridicule ; mais le mari a acheté la pièce pour une somme assez forte. Je suis autorisé par cet auteur lui-même à démentir celte calomnie ; il ne lui est jamais venu dans l’idée d’écrire quelque chose contre madame Récamier: la vérité du fait est qu’on s’est permis, à la représentation de l’une de ses pièces, quelques applications ridicules qui paraissaient dirigées contre madame Récamicr; et M***, pour faire cesser les mauvais propos, et sans aucune spéculation basse, sans même aucune sollicitation, a eu la délicatesse de retirer sa pièce.
On avait fait à Paris une caricature sur celte dame ; elle entra un jour dans un magasin de gravures, et on la lui offrit sans la connaître ; elle m’a elle-même raconté le fait. Elle fut surprise d'abord ; mais elle regarda celte gravure de sang-froid. « Sans doute, dit-elle au marchand, celle personne a mauvaise réputation. — Point du tout, répondit-il sur-le-champ; c’est une dame dont la réputation est sans tache. » Et il continua de lui prodiguer des éloges qui, n’étant pas suspects, la consolèrent de l’intention qu’on avait pu avoir en traçant * la caricature qu’elle avait entre les mains.
Je pourrais parler encore sur ce sujet, et rapporter des traits qui ne sont remarquables que pour l’observateur exercé, parce qu’ils font voir le fond du cœur; mais il ne convient pas d’en dire davantage: un ami n’a aucun droit de publier ce qui se passe dans l’intérieur de la maison d’une femme bienfaisante. Je crois en avoir dit assez pour détruire les préjugés qu’on pourrait avoir sur madame Récamier. »
Digiti;