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LES STÈLES DISCOIDALES EN EUROPE

Une étude assez touffue, mais précieuse, car elle apporte d’abondants documents figurés bien localisés, parfois datés, a été consacrée par M. E. Frankowski aux stèles discoïdales de la péninsule ibérique. Nous avons eu déjà l’occasion de citer plusieurs fois cet ouvrage. L'auteur, qui passe en revue un nombre considérable de monuments de ce genre du nord et du centre de l'Espagne, des Pays Basques et du Portugal, cherche à leur donner une interprétation d’après les méthodes de l’ethnographie comparée. Nous reviendrons, plus loin, sur cette interprétation.

On trouve des stèles discoïdales à la Certosa de Bologne dans des tombes d’époques Vilanovienne et Etrusque, c’est-à-dire au x° siècle environ au 1ve avant notre ère (1), à Pompéï à l’époque romaine (2). On les retrouve plus tard, au ve siècle de notre ère, aux confins de la Syrie, dans le pays des Nabatéens (3). Les statues connues sous Île nom de kamienne babi, Vieilles Femmes, qui étaient plantées sur le tumulus, peuvent être rapprochées de nos stèles; leur extension était considérable, puisqu'on les rencontre depuis la Mongolie jusqu'au

(1) A. GRENIER. Bologne Villanovienne el Etrusque, 1914.

(2) CAGNAT. Archéologie romaine, 1, p. 337 et fig. 177, n° 5 (tombeau des trois affranchis de la famille Istacidia) : stèles anthropomorphes plates, avec simple indication gravée, des tresses de cheveux retombant sur les épaules. Bien que d'époque classique, ces stèles sont traitées dans un style populaire.

(3) LagranGe. ARapport sur une exploration archéologique au Néged (CG. R. Acad., I, et Bel 1904, p. 300). à

Danube, et même jusqu'en Pologne et en Prusse (1). Cette coutume était encore en pleine activité au xr1e siècle en Tartarie. Elle est encore, paraît-il, vivante dans une vallée du Vardar, en Macédoine (2)

Les tombes turques, surmontées d’un gros turban, paraissent être une altération islamisée de ce type.

En Espagne, la stèle discoïdale de diverses variétés ne se retrouve plus que dans les vieux cimetières éloignés des centres et loin des grandes voies de communications où ne passèrent jamais les grands courants de la civilisation : dans les provinces de Burgos, de Santander, en Pays Basques de l’un et de l’autre versants des Pyrénées (fig. 54), en Navarre, en Catalogne et en Aragon (haute vallée de l'Ebre), dans les hautes et basses vallées du Douro et du Tage. L’ornementation des disques basques (3), en particulier, est des plus remarquables. Certains sont datés en chiffres ou portent une inscription ou une représentation figurée. On sait ainsi que certains sont ibères ou romains, et que quelquesuns datent du Moyen-Age. Les plus récents sont agrémentés de croix et représentent des scènes tirées des livres saints.

On peut distinguer au moins trois types de stèles basques (fig. 54):

a) Un type à épaulement nettement détaché ;

b) Un type à col allongé ou évasé, en partie enfoui dans le sol, type fréquent dans les Pays Basques et en Navarre (4) :

c) Un type sans épaulement, à pied simple, entièrement enfoui dans le sol.

Le discoïde à épaulement subit, entre les mains de lapicides maladroits, les altérations que nous avons déjà notées à Salé et à Rabat : le disque s'écrase, se déforme, devient prismatique (la pointe tantôt en bas, tantôt en haut), à profil de triangle, de trapèze, de losange. Mais l’épaulement subsiste toujours.

(1) FraNKowsSkr. Loc. cit. et références.

(2) E. Denis. La guerre documentée, n° 26, p. 417.

(3) FRANKOWSKI, 0p. cil., et L. CorAs, op. cit. Ce dernier auteur signale encore l'existence du type discoïdal dans quelques comtés de l'Angleterre et dans certaines îles de PEcosse (p. 33).

(4) Comp. la stèle de Blida (fig. 33).

Pr, XXV

Fig: 48. — Tombe musulmane à gradins (Sidi ‘Abd-er-Rahman, 100 km. à l’est d'Alexandrie).

Parmi les autres monuments funéraires, M. Frankowski signale des stèles tabulaires qu’il fait dériver de la stèle discoïdale et dont certains exemplaires sont de véritables œuvres d'art. Ce sont des stèles plus ou moins oblongues, dans le champ desquelles est dessiné en léger relief l’arceau outrepassé dit «en fer à cheval ». En réalité, c’est là une figuration stylisée du discoïde qui a perdu à peu près sa signification et est devenu un simple motif décoratif.

Ce thème ornemental qui est devenu un motif typique de l’art musulman (1), loin d’être d’origine récente, se trouve à l’époque de la romanisation de l'Espagne (2). Il était, comme on le sait, employé dans les églises de l’époque visigothique, notamment dans la région d'Oviédo, en Asturies, avant l'Islam.

La stèle tabulaire à arc inscrit se localise daus la vallée du Douro, où elle est fréquente, et en quelques points de celle du Tage.

On peut rapprocher de ce dernier type de stèles les étranges sépultures creusées sur les parois rocheuses de la Cueva de los Siete Altares, dans la province de Ségovie (Villacéca, rio Duraton), attribuée d’une façon douteuse à l’homme préhistorique, mais qu’il faut sans doute (du moins dans l’état où nous les connaissons) fortement rajeunir et ramener au moins à l’époque romaine.

On peut en rapprocher également, mais au point de vue typologique seulement, les stèles d'Orgon (fig. 56), du Musée d'Avignon (3) et celles d’Asquerosa (Grenade) (4) et de Moncorve (Portugal) (fig. 55). Leur âge est assez difficile à déterminer, car ces figures n’ont jamais été trouvées en place. Mais elles peuvent être anciennes et remonter à l’âge du Bronze. Des stèles, où l'élément anthropomorphique est stylisé d’une façon extrêmement primitive, intéressent davantage notre sujet que les stèles dites statues-menhirs du Gard et de la Ligurie, qui sont des représentations humaines déjà compliquées et à prétentions réalistes (5).

(4) G. MaRÇAIS. Manuel] d'art musulman. 1. p. 364. | (2) FRANKOwSKI. Op. cil., p. 154 et suivantes. (3) A. DE MorTiLier. in. L'homme préhistorique. 1909, p. 335.

(4) FRANKOWSKI. Üp. cil., p. 131 et suivantes. (5) J. DecreLerre, Mannel d'Archéologie préhistorique. X. p. 587, fig. 226.

DALLES FÜUNÉRAIRES JUIVES

Les cimetières juifs les plus anciens que l’on rencontre dans les ports des côtes marocaines sont peuplés de dalles funéraires ETS première vue, appellent la comparaison avec les stêles musulmanes faisant l’objet de notre étude. Cela n’a rien d'étonnant, ces modes de sépulture s'étant développés dans le voisinage les uns des autres. Nous verrons plus loin si leur signification rituelle primitive n'offre pas des points de comparaison et ce qu’ils paraissent devoir les uns aux autres.

Salé et Rabat offrent d'excellents modèles d’un type que l’on retrouve jusqu’à Tanger et Tétouan d’une part, jusqu'à Agadir d’autre part.

Les dalles funéraires de Salé (pl. LV) sont incontestablement les plus ornementées ; mais celles d'Agadir (pl. LIX), plus grossières, sont peut-être plus curieuses, parce qu’elles paraissent avoir mieux gardé leur sens primitif. Toutes, du reste, présentent entre elles un air de parenté indéniable, |

Il est superflu de dire que l’on ne trouve nulle part dans les cime- tières Juifs ni la double stèle, ni même la simple stèle musulmane. Il s’agit d'une pierre taillée avec assez de régularité en forme de parallélipipède rectangle, épaisse de 30 centimètres environ, large de 40 ou de 50 centimètres et recouvrant toute la tombe dans le sens de la longueur. Elle est rarement nue ; les croquis de la planche LV donnent une idée de l’ornementation relevée sur les tombes de Salé. Cette ornementation comporte, au surplus, certains éléments ‘qui reviennent cons-

tamment: un encadrement fait d’un ou de plusieurs traits incisés, rarement orné d’une sorte de guirlande dessinée au trait ou en léger relief rappelant l'arc inscrit des stèles de Salé; des bandeaux parallèles portant des inscriptions en caractères hébraïques ; des motifs ornementaux peu variés : rosaces, étoiles, spirales, quarts de cercle concentriques, méandres... L'arc inscrit subit parfois quelque déformation; c'est rarement un cercle parfait, mais souvent une ogive ou une forme ovaloïde, ou une forme fantaisiste (pl. XXXIIT, fig. 57).

A Casablanca, le type le plus répandu que l’on observe également dans l’ancien cimetière offre comme décor: un cadre, trois bandeaux parallèles se détachent en léger relief au-dessus de l’arc ovoïde qui occupe toute la surface et que remplissent de longues inscriptions. Mais on relève aussi des exemplaires d’un même type, sans inscriptions, et décorés d’un dessin figurant sans aucun doute possible une tête et un cou plus ou moins long. = La figuration humaine reproduite par le décor que nous avons appelé are inscrit, apparaît avec netteté dans les dalles d’Azemmour (pl. LVID. Ici, le corps est représenté en entier, la tête souvent ornée de dessins dont la valeur symbolique nous échappe, les pieds figurés par une partie rétrécie et tels qu’ils apparaissent quand le cadavre est enveloppé dans son linceul.

A Mazagan (pl. LVI) comme à Safi (L VIT), le sens du décor se lit aussi très aisément, même quand l’are se réduit à un simple cercle. Nul doute qu’il ne s'agisse dans ce cas encore de la figuration linéaire d’une tête.

Le cimetière juif de Mogador (fig. 58 à 60) contient aussi de nombreux exemplaires de dalles à figuration humaine très nette (pl. LENMELTE La tête est parfois bizarrement coiffée d’une sorte de croissant aux cornes renversées (n° 3), ou d’une couronne de quatre ou douze fleurons. Les pieds sont représentés par une partie plus ou moins effilée, quelquefois enjolivée de petits décors. Le n° 2 est particulièrement intéressant. Du décor essentiel il ne subsiste qu’un cercle inscrit dans un carré de trois côtés, formant le motif de décoration fréquemment relevé sur les

plates-tombes musulmanes de Fès.

Fig. 50. — Cimetière de Chellal (Haute-Egypte, Assouan).

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