CHAPITRE X
Pour rentrer chez lui , Tisdal devait passer devant la maison de miss Johnson : comme son cœur se gonfla , lorsqu'il en aperçut le mur! Il n'eut pas la force d'aller plus loin , et s'arrêta , comme Adam exilé , aux portes du paradis.
Elle était là!... à deux pas!... et il ne la verrait point aujourd'hui !... ni demain 1 ni les jours suivants ! Jamais 1 plus jamais ! Elle était perdue pour lui.
Découragé, il se laissa tomber sur une pierre, et, les deux mains sur son visage , il s'absorba dans sa douleur.
Ainsi donc on l'avait abusé 1 cet ange de pureté n'était qu'une femme comme tant d'autres, une femme pleine de faiblesse et d'hypocrisie!... A qui se fier?... Dix-sept ans, cette candeur dans le regard , cette frivolité enfantine dans les goûts, et une âme cor^ rompue! Quoi! tant de limpidité à la surface et tant de vase au fond!
Ces réflexions amères , Tisdal les avait repoussées en présence de révéque; mais, laissé à lui-même, tous les arguments quMl avait combattus revinrent Tassaillir victorieusement. Les affirmations du prélat, l'autorité que leur prêtaient son rang, son âge , son expérience , la gravité de son caractère, et, plus encore que sesafBrmations, ses réticences, cette mystérieuse allusion à Kilroot, renversèrent tous les doutes, toutes les espérances du pauvre amoureux , et il se prit à maudire sa crédulité, à détester Swift , Esther et le genre humain tout entier.
STELLA ET VANESSA. 5i
La nuit tombait , et les fenêtres de la maison venaient de s'éclairer. Derrière un rideau se mouvaient deux ombi es qu'il crut reconnaître : toutes les pointes de la jalousie s'enfoncèrent dans son sein; il fondit en larmes et, faisant un effort , il s'arracha précipitamment à ce douloureux spectacle.
Il lui tardait d'être chez lui, pour cacher à tous les yeux un chagrin qu'il ne pouvait avouer ; mais à peine eut-il mis le pied au presbytère, qu'il fut accablé de questions par sa gouvernante.
f Déjà ! ... et seul ! . . . par quel hasard ?
— Je suis malade, i Il ne mentait pas.
c Je le crois bien, dit mistresâ Jibb avec humeur, au métier que vous faites ! toujours en route, par tous les temps ! Gela a>t-il du bon sens?... On a chaud, on a froid,. et on attrape une pleurésie!... Et comme c'est aimable à votre M. Swift de vous avoir laissé partir seul, dans l'état où vous êtes ! If aurait bien pu vous accompagner.
— Non, mistress Jibb, je ne l'ai pas vu. C'est en sortant de Tévèché que je me suis senti mal à l'aise, et je suis revenu directement. 9
Le lit à bassiner et Dieu sait quel remède de bonne femme à préparer délivrèrent Tisdal et des questions et des reproches ; et, pour prix de sa docilité à boire la potion qui lui était présentée, il obtint d'être seul .
Seul mais, hélas! avec ses pensées!... Comme ils s'étaient
joués de lui , les traîtres ! Son amour, ils Tavaient remarqué , ils l'avaient excité , pour donner le change sur leur liaison coupable. Soyez donc de bonne foi ! tous vos sentiments honnêtes, on les exploite 1 l'affection, la confiance, n'obtiennent que trahison, raillerie! voilà le monde! Voilà les femmes! Quel enseignement amer et desséchant ! Ah! mieux vaut encore ^tre dupe!
Moitié confusion , moitié ressentiment , le rouge lui monta au visage ; mais bientôt une voix plus connue se fit entendre à son âme.
Les malheureux ! Ils s'applaudissaient de leur ruse , ils s'endormaient dans la sécurité, et ils étaient sur un volcan, et eux aussi ils auraient leur réveil !... Ah ! du moins, il lui restait sa conscience, tandis qu'eux... Us lui faisaient pitié!... Pauvre jeune fille 1 A son âge, sans parents pour la diriger, comment se présenror de toute chute? comment résister à certaines influences? C'était par excès d'innocence qu'elle avait failli... Oui, Swift seul était coupable! il avait abusé de son ascendant. Cette expérience, cette force de caractère dont il se targuait^ voilà donc l'usage qu'il en avait fait !
Séduire une enfant confiée à son hanireur! se faire ut>e arme des sentiments les plus respectables! abuser de la piété filiale! Ah I il ne méritait aucune indulgence !... mais le perdre , c'était la perdre aussi 1... Il n'y avait pas à balancer ; il fellait prévenir un conflit entre l'évéque et lui I
Toute détermination soulage , à plus forte raison une détermination généreuse €ette bonne intention avait un peu rafraîchi son sang brûlé par la fièvre, et ses yeux se fermèrent de fat-igue. Mais, dans la veille, le cerveau reste, jusqu'à un certaîn point, maître de ses idées; le sommeil le leur livre sans défense. A peine Tisdal fut-il tombé dans une sorte d'engourdissement, que tous les spectres de la mémoire v»nre«t se jeter sur leur proie , et il passa la nuit dans un état qni tenait à la fois de l'insomnie et du cauchemar. Il discutait avec l'évoque ; il plaidait chaudement la cause d'Esther et de Swift... et il était éloquevit , et il avait convaincu... quand tout à coup il entendait derrière lui un grand éclat de rire.. . C'était Swift, c'était Ëslher qui le montraient au dnigt ) .. . et Tévéque hii-mème se mettait de la pafrtie.
Ce rêve qui , jusqu'au jour, assiégea son e?prit avec ténacité, y laissa une impression profonde ; et, au réveil, Tisdal se sentit peu disposé à la confidence scabreuse dont l'évéque de Meafh l'avait chargé. C'étaient des ingrats : pourquoi, de gaieté de cœor, persister dans ce rôle de dupe?
Cependant, une telle considération ne pouvait pas régner sans combats sur cette Ame désintéressée , et il résokrt de leur rendre service, à ses risques et périls. Mais, quand il se trouva en face de Sv^rift, le courage lui nmnqua. Si Swift était coupable, du caractère dont il était, il prendrait fort mal le compliment. Innocent, ce serait bien pis encore. L'avertissement aurait beau être donné dans une bonne intention, il n'en était pas moins injurieux pour Thonneur de Fa pupille et pour fae sien ; et puis, quel air gauche aurait Tisdal! Comment avoir cru à une pareille calomnie? Comment n'avoir pas su la réfuter? Décidément, il lui sembla qu'il avait iiesoin de peser pKis mûrement une résolution de cette gravité, qu'en tous cas il ne fallait pas parler avant d'avoir trouvé lemoyen de donner à sa confidence un tour qui en tempérât l'amertume, et Il s'accorda jusqu'au soir pour y réfléchir.
Swift allait, comme d'habitude, à Trirn.
€ Eât-^ce que vous foornes y venir? i demanda-4-il à Tisdal.
Celui-ci s'excusa sur 9on indisposition, et Swift 1-appvouva fort de demeurer au logis, l'engagea à se tenir bien chaudement. Tout en remerciant du conseil, Tisdal ne put s'eaipècher de remarqiier
ST£LLÂ* EX VANES8À. :i'^
qu'oB se hâtaii tàen de le prenchro au moU Evidemineiit, Us étaient
diarmés d'être délivrés de lui , et il les avait gênés plus d'une fois.
Swi ne fut pas plotéit parti que Tisdal entra dans une agita-
tjoo imposfiit>Je à décrire. L'alasence, (|ui exagère tout, faisait siffler autour de sa tèie tous les serpaotAde la jalousie. Il ne lui fut pas possible de rester au lit. D'ailleurs , il n'était pas fâché que Swift le retrouvai debout ; c'était lui donnera entendre que, pour peu qu'on en eût témoigné le désir, Tisdal aupait fort bien pu aller À TranL
Tout ce qui passa par son cerveau d'idées contradictoires, d'es^ pérances folles, de projets impossibles, dans cette longue journée^ est incalculable ; mais son irritation n'avait fait que croître , et, quand .Swift revint, Tisdal se dit que ce n'était pas au bout de vingt-quatre heures qu'il était encore temps de s'ouvrir à iui , que ce retard et les hésitations qu'il trahirait seraient un outrage de plus, qu'il venait mieux garder le silence afin de découvrir la vérité et de régler sa conduite sur ses observations.
Mais la commission de son évéque?... Il ne l'avait point acceptée. On ne lui avait pas laissé le temps de la oefuser. Ce qu'il n'a-^ vait pu dire alors, ii n'était pas trop tard pour récrire maintenant; et, averti de ne pas compter sur son entremise, Tévéque n'aurait pas le droit de se plaindre.
Ce point réglé, Tisdal apprit de Swift que l'évéqae avait quitté Trim dans la soirée. Cette nouvelle lui fit plaisir, car elle lé di&^ pensait d'agir, et il était de ceux qui, à force de temporiser, ajoutent à tous leurs embarras. A la rigueur, il aurait pu écrire à Londres ; mais à quoi bon? Assurément , l'évéque, étant si loin et absent pour peu de temps , ne s'occuperait pas des affaires de son diocèse, et il suffirait de l'avertir à son retour. En attendant, la seuiechose qu'on pût exiger de Tisdal , c'était qu'il s'abstint de toutes relations avec Les demesde Trim, et ce devoir, il le remplie rait scrupuleusement.
Fidèle à ce plan , qui déjà lui coûtait assez , il resta enfermé chez lui, triste, tourmenté, en proie à de <^uelles incertitudes, tenté vingt fois par jour d'aller se jeter aux pieds d'Ësther, de lui tout avouer, de lui demander pardon de ses abominables soupçonsi et, l'instant d'après, retenu par la méfiance, la jalousie, l'indignation, bien plus que p«r la défense de Tévéque.
Dana la preimère semaine, uii' travail pressé lui servit d'excuse ; et, en effet, par voie de capitulation avec sa conscience et pour échapper à la 1x)rtuiie de ses pensées, il travaillait autant que peut travailler un homme si douloureusement préoccupé. Mais bientôt
ces luttes contre l'attention rebelle, cent fois plus pénibles que le libre envahissement des idées qu'on s'efforce de repousser, le jetèrent, aidées de la solitude et des privations cruelles del'absenc'e, dans une mélancolie telle, qu'il put remplacer l'excuse usée du travail par celle plus valable et plus vraie de la maladie.
Tant qu'elles Pavaient su occupé, les dames de Trim avaient respecté sa retraite : elles lui témoignaient d'aimables regrets, mais point sérieux. Ils le devinrent davantage quand on apprit son indisposition , et il n'y avait pas de soirs que Swift ne rapportât , outre leurs vœux, quelque remède recommandé par mistress Dingley, et qui devait opérer des merveilles. Enfin, la maladie se prolongeant, elles n'y résistèrent plus; et, un beau matin, quelles furent la surprise et Témotion de Tisdal lorsqu'il vit entrer miss Jofarnson et son amie !
cf Puisque vous ne pouvez pas venir, nous voici, lui dirent-elles, et il en sera de même tous les jours , jusqu'à ce que vous soyez en état de nous rendre nos visites. »
Tisdal n'était pas préparé à revoir miss Johnson. Dès qu'il l'eut revue, tous ses projets, tous ses soupçons l'abandonnèrent. Il était impossible qu'elle fût coupable. Il n'y avait qu'à la regarder pour être sûr de son innocence. Il était fou d'avoir pu prêter l'oreille à de telles calomnies. Que l'évéque les eût écoutées, cela était concevable : il ne la connaissait pas. Mais lui, quelle faiblesse impardonnable! Ce fut, en ce moment, son unique remords.
Mistress Dingley* assise auprès du malade , lui tâtait le pouls ; il s'empressa de dire qu'il allait beaucoup mieux; et, en effet, après un mûr examen, elle annonça qu'il était sans fièvre.
Aussi, dès le surlendemain, voyant les deux dames persister à lui tenir compagnie, il déclara qu^il se sentait en état de sortir, et que dorénavant ce serait lui qui irait les voir : promesse qui fut acceptée sans scrupule, le docteur Dingley ayant affirmé que l'exercice ferait du bien au convalescent.
Le lendemain donc Tisdal , lié par sa parole , entraîné par son cœur, accompagna Swift à Trim. L'amour, sevré par l'absence, devint plus exigeant que jamais; et Tisdal, à dater de ce jour, reprit «on ancien genre de vie.
Heureusement, l'évéque de Meath était à Londres et ne savait passa défense méconnue. Mais quand il reviendrait!... Ahl quand il reviendrait, Tisdal Tirait trouver et lui ferait une entière confession. 11 avouerait le silence gardé vis-à-vis de Swift , la continuation de ses visites à Trim, et justifierait sa désobéissance en justifiant l'honneur d'Ësther. Ce plaidoyer maintenant lui semblait si
facile ! Sa surprise , son trouble lui avaient coupé la parole , ôté toute présence d'esprit; mais à présent qu'il avait eu le temps de la réflexion , qu'il avait été prévenu , qu'il avait pu observer, observer avec des yeux jaloux, comme il lui serait aisé d'éclairer l'évéque, de lui faire partager sa conviction I Comme il se félicitait de s'être abstenu de toute démarche , d'avoir évité à Swift cette humiliation , de s'être épargné à lui-même ce rôle inconvenant, ridicule! Comme sa délicatesse se réjouissait de cette intervention discrète , de cette protection invisible qu'il étendait sur l'objet de son affection ! Qu'il était doux d'écarter d'elle, à son insu^ toutes les causes de chagrin , de lui rendre des services qu'elle ignorerait toujours 1
Cette courageuse résolution tranquillisa sa conscience; et, si les soupçons qui avaient traversé son cœur n'y eussent point laissé de traces , s'il eût pu le fermer à tous les petits accès de jalousie que les caresses de Swift éveillaient maintenant en lui, il aurait, malgré sa désobéissance, retrouvé son bonheur calme et sans nuages d'autrefois , lorsqu'un matin qu'il se rendait à Trim il fut rejoint par un carrosse.
C'était l'évêque de Meath qui revenait de son voyage. L'apercevant sur la route, il s'imagina que Tisdal allait à l'évêché, et lui fit signe, en passant, qu'il l'y recevrait avec plaisir.
Tisdal sentit son cœur battre avec violence. 11 avait eu beau s'habituer à l'idée de cette entrevue , il se trouva beaucoup moins fort qu'il ne se Tétait figuré. Qu'allait dire Tévêque, quand il saurait que son ordre avait été méconnu?... Les craintes actuelles de Tisdal lui firent juger absurdes ses craintes passées ; il se repentit amèrement de n'avoir rien dit à Swift et d'avoir songé à le disculper sans le consulter sur ses moyens de défense*
Mais il n'y avait plus à reculer. L'évêque attendait , et Swift n'était pas même à Trim. Tisdal rappela à sa mémoire, tout en marchant, les preuves irrécusables qu'il avait précédemment amassées, et il arriva assez content de lui à l'évêché. Mais, à mesure qu'il en monta les degrés, ses idées se perdaient; et, quand il entra dans ce même cabinet qui lui rappelait une scène si douloureuse , à la vue de cette figure grave dont il allait affronter le mécontentement, la voix lui manqua et il reconnut, avec un effroi qui redoubla son trouble, qu'il serait hors d'état de plaider sa cause.
Heureusement l'évoque, à son approche, avait pris la parole.
« Vous saviez donc que je devais revenir aujourd'hui? Je suis charmé de votre exactitude, elle est de bon augure. Vous venez.
56 STELLA £T YANËSSA.
n'est-ce pas , me donner des nouvelles de cette déplorable a£teire? Je n'ai pas besoin de vous demander si tout est 6ni. >
Le ton de Tévéque élait amical ; mais cette bienveillance , qui n'était due qu'à une illusion, n'avait rien de rassurant. Tisdal rassembla tout ce qu'il put rappeler de voix ettie courage.
« Monseigneur, vous allez me trouver bien coupable ; mais ne me condamnez pas sans m'entendre. Je n'ai point parlé au docteur Swift.
— Comment! s'écria l'évêque en frappant sur la table. Ainsi ces femmes sont encore à Trim! ainsi ce scandale dure toujoursl »
Tisdal s'était décidé à confesser la continuation de ses visites ; mais révéque était si courroucé qu'il jugea prudent de remettre cet aveu à un autre moment , à celui où il aurait réussi à disculper Ëstfaer des calomnies dont on l'avait noircie. C'est ce qu'il entreprit avec tout ce que l'amour pouvait lui prêter d'énergie et d'éloquence ; mais Tévéque ne fut pas longtemps sans l'interrompre.
« Eh! je sais tout cela! vous me l'avez déjà répété vingt fois avant mon départ. A quoi bon tant de paroles? Ce que vous dites n'a pas le sens commun. Vous jugez tout le monde d'après vous. Sans doute ce n'est pas un crime ; mais ce que je vous reproche , c'est d'avoir accepté ma commission quand vous ne veus sentiez pas le courage de la faire.... »
Tisdal baissait la tète et ne répondait point. Son silence désarma révéque.
c C'est ma faute aussi : j'aurais dû le prévoir.... D'ailleurs» toute réflexion faite, il vaut peut-être mieux que vous n'ayez rien dît. Mon indulgence était par trop grande. Le docteur Swift est d'&ge à ne plus méconnaître ses devoirs , et on peut bien pardonner une faute ; mais , lorsqu'il y a récidive , toute pitié est immorale et déplacée. »
Tisdal , par sa faiblesse , avait accru le danger de son ministre ; il se la reprocha et voulut en réparer les effets.
a Monseigneur, permettez : il ne m'appartient pas de vous donner d'avis , et je ne comprends pas toute la portée de vos paroles; mais, depuis que j'ai été averti par vous, j'ai cru de mon devoir de surveiller le docteur Swift , et je répondrais sur ma tète....
— Qu'il n'est pas coupable ?
— Oui, monseigneur.
— Et répondez-vous aussi sur votre tête, monsieur l'observateur, qu'à Kilroot il n'a pas séduit la fille d'un curé?
— La fille d'un eurél...
-^ Et qu'il n'a pas dû , pour cette raison , céder an père son bénéfice à peine obtenu? £n répond rez-voas sur YOtre tète? »
La révélation était accablante ; Tisdal resta confondu. Ses jambes se dérobaient sous lui , et ii fut obligé de s'appuyer sur le dossier d'un iauteuiL
L'éi^ua, le voyant dans cet état, loi laissa le temps de se remettre.
c Bfoneeigneury s'écria Tisdal dès qu'il eut recouvré la parole , prene2 pitié de moi ! procurez-moi les moyens de quitter Laracor !
— Quitter Laracor! vous!... c'est à votre ministre de le quitter. De gré ou de force, il faudra bien qu'il en sorte !... Mais je présume qu'après l'entretien que nous allons avoir, il ne se fera pas prier pour partir. Il a l'habitude de réégner ses bénéfices , et ii aimera mieux donner sa démission que d'en venir à un éclat.
— Monseigneur, de grâce, changeas-moi de résidence 1
— Vous ne m'écoutez donc pas I Le bénéfice de Laracor va devoir vacant, et j'ai lieu de croire, cette fois, que je l'obtiendrai pour vous. Lord Berkeley n'a pas eu la main assez heureuse pour qu'on n'ait pas égard tnaintenant à vos titres et à ma recommandation.
-— Monseigneur, je ne doute pas de votre crédit et je ne sais comment vous remercier de vos bontés; mais excasez-moi! le séjour de Laracor m'est devenu odieux. Je n'y aurai que des souvenirs attristants, et il importe à mon repos que je m'en éloigne.
— C'est de l'enfantillage 1 Quels souvenirs attristants? Parce que vous avez été la dupe d'ua libertin et de deux coquines?... Cela vous fait honneur... et c'est à eux de rougir.... Mais qu'avezvous?... Comment!... des larmes dans les yeuxl... Que vous estril arriv«? »
Tisdel tomba aux pieds de l'évéque.
c Monseigneur, vous avez eu pour moi l'indulgence d'un père : laissez-moi vous ouvrir mon coeur, vous y faire lire toute ma faiblesse. Je suis bien insensé, bien- honteux de ce que j'ai à vous dm... mais il faut que je parle... Cette jeune femme.... reprit-il après un moment d'interruption et avec une voix gonflée de sanglots... cette pupille du docteur Swift. .« sa maîtresse.... »
Il éclata. L'évéque l'avait relevé et lui tenait les mains.
c Eh bien! mon enfant, qu'est-ce que c'est?... Calmez-vous! calmez- vous! ne parlez pas... Hélas ! sans que vous parliez, je de^ vine... cette sirène vous a séduit... Créatures maudites!., rien ne leur est sacré. Mon pauvre ami l... je comprends maintenant v
position, tout ce qu'il vous coûtait de la croire coupable, de prévenir son complice... et je comprends aussi le désir, le besoin que vous avez de vous éloigner.
— Qui, monseigneur , que je parte sur^e-champ 1 envoyez-moi n'importe où... Si vous saviez jusqu'où va ma lâcheté!... si vous saviez que, malgré vos ordres, je n'ai pu m'empêcher de la voir, de la voir tous les jours! Ah I monseigneur, pardonnez et ayez pour moi du courage; vous voyez que moi-même j'en suis incapable.
— Je le vois , mon fils ; je le vois et je vais m'occuper activement de vous retirer d'un lieu qui entretiendrait dans votre âme de dangereuses impressions.... Allons 1 ne vous laissez point abattre. Pour qui la religion aurait-elle des consolations, si elle n'en avait pas pour nous? L'amour est comme toutes les autres maladies : il faut qu*il ait son cours ; mais vous avez une trop belle âme pour que le mépris n'en triomphe pas promptement, surtout aidé de l'absence. Nous vous changerons de résidence. Je ne sais trop où je pourrai vous envoyer, ni dans quelle position ; mais je tâcherai que vos intérêts ne souffrent pas de ce déplacement. Adieu, mon ami, vous n'êtes pas ^ pour le moment, en état de parler d'affaires; revenez me voir, et nous en causerons plus au long. »
L'évêque lui avait tendu la main : Tisdal la couvrit de baisers et de larmes , et se retira.