‹ Stella et VanessaChapitre 11 sur 50 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Dès que l'évêque de Meath fut seul, il dépécha un exprès à Laracor, avec ordre de ramener le docteur Swift. Tisdal l'avait vivement ému, et à Tindignation qui lui causaient les désordres du ministre se joignait le ressentiment d'en voir son protégé victime. Il était donc fort irrité, lorsque Swift vint se rendre à ses ordres, et sans entrer dans aucune explication :

c Monsieur, lui dit-il d'un ton impérieux, vous allez me signer votre démission. >

Swift n'était pas très-patient de sa nature ; mais rien ne calme comme la vue de l'emportement d'autrui. 11 regarda quelque temps ie prélat d'un œil fixe et sans répondre ; puis, d'une voix où se peignait l'ironie autant que la surprise :

c Ma démission! demanda- t-il, et pour quelle cause?

— Votre conduite est connue, monsieur : que cela vous suffise I

Ne me forcez pas à me salir la bouche de détails que vous savez mieux que moi.

— Il faudra pourtant bien que vous vous la salissiez , monseigneur, pour que je sache ce que vous voulez dire.

— Ah ! vous ne le savez pas ! vous ne savez pas ce qui scandalise tout le pays!., vous ne savez pas qu'il existe dans le diocèse un ministre assez ébonté pour entretenir une maîtresse publiquement, au su et vu de tout le monde, sous les yeux même de son évéquet Vous ne savez pas que cette femme habite Trim, et que ce minisire c'est vous!

— Et c'est là le motif pour lequel je dois donner ma démission ?

— Oui, monsieur, et faites vite; car c'est le moins qui vous puisse arriver.

— Permettez, monseigneur : c'est un parti grave et qui demande réflexion.

— Vous n'en ave^pas d'autre à prendre, monsieur : donnez votre démission !... ou justifiez-vous.

— Ni l'un ni l'autre, monseigneur.

— Prenez garde, monsieur ! ces grands airs ne m'imposent point : on se tait faute d'excuse.

— Si votre bienveillance pour moi ne vous suggère pas d'interprétation plus favorable de mon silence, je le regretterai, monseigneur, mais ce regret ne m'y fera pas renoncer.

— En vérité, votre audace m'étonne! après vous être affiché comme vous avez fait, espérer me donner le change 1 c'est par trop fort!... vous devriez opter entre le cynisme et l'hypocrisie. »

De tous les vices ^ Thypocrisie était celui que Swift haïssait le plus ; son sang-froid lui échappa.

c Est-ce tout, monseigneur? demanda-t-il en faisant mine de sortir.

— Non, monsieur ; ce n'est pas tout. Restez, j'ai des questions à vous faire... Vous avez été ministre à Kilroot? -

— Oui, monseigneur.

— Combien de temps?

— Trois ou quatre mois.

— Pourquoi avez- vous quitté ce bénéfice?

— Pour une raison que j'aimerais mieux ne pas dire.

— Pour quelle raison? s'écria l'évêque qui s'échauffait. Mais pas de subterfuge, monsieur, je sais la vérité.

— Si vous la savez, monseigneur, il est inutile que je parle.

— Monsieur, vous oubliez le respect que vous devez à votre supérieur.

60 $T£LLA ET VANESSA.

— Non , monseigneur : je me contente de ne pas oublier celui que je me dois à moi-même.

— Ainsi, monsieur, vous refusez de répondre?

— Je refuse.

— C'est votre dernier mot?

— C'est mon dernier mot.

— Vous pouvez vous retirer. »

Après une telle collision , Tévéque de Meath n'avait plus rien à ménager, et il résolut de provoquer une enquête judiciaire. En conséquence , il écrivit confidentiellement à son collègue d'O'Connor, diocèse dont Kilroot disait partie, et le pria- de lui transomettre dans le plus bref délai des renseignements précis sur la conduite de Swift dans cette paroisse et sur les motifs de sa retraite subite ; en un mot , sur tous les faita de nature à appuyer Taccusation qui allait être intentée à ce ministre.

Au reçu de cette lettre , l'évêque d'O'Connor répondit quHl n'était pas en état par lui-même de donner les informations qu'on lui demandait, attendu qu'à l'époque dont il était question il n'avait pas encore été promu au siège de ce diocèse ; mais qu'il allait faire recueillir sur les lieux mêmes et aux sources les plus dignes de f<H , tous les détails propres à jeter du jour sur une affaire qui intéressait à un si haut point la morale publique et la considération du clergé.

Pendant que cet orage s'amassait sur sa tête, Swift n'avait rien changé à ses habitudes, et H continuait de donner à ses amies tous les loisirs que lui laissaient ses travaux littéraires et ses devoirs de ministre. Il n'avait pas jugé à propos, plus que Tisdal , de leur faire part de son entrevue avec l'évêque de Meath ; il n'en avait rien laissé transpirer dans ses manières, et les deux dames vivaient dans la même sécurité que par le passé.

La seule chose qui eût pu leur donnera penser, c'était l'absence du bon docteur, qui n'avait pins remis les pieds chez elles ; mais ayant déjà épuisé toutes les excuses et craignant leurs visites à défaut des siennes,' il avait pris le parti d'aller à Dublin, sous prétexte d'une mission de l'évêque , attendre le dénoûment de cette malheureuse aventure, et leurs soucis n'allaient point au delà du regret de ne plus jouer au whist faute d'un partner.

Mais l'évêque de Meath était trop convaincu de la eulpebilité de Swift et trop offensé de sa résistance pour garder les mêmes ménagements. Il avait parlé sous le secret à quelques confidents intimes; ceux-ci avaient les leurs, et, de proche en proche, l'anecdote courut avec la rapidité et toutes les modifications que

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Ton peut supposer en matière de médisance. Swift avait sii ramener à lui bien des esprits prévenus; cependant, malgré toutes ses victoires, il restait dans-ia paroisse, en dehors de mistress Jibb et desofn club de dévotes , une masse flottante que la crainte tenait en re^)ect , m»is cpii ne demandait qu'à le savoir le plus faible pour relever la tête. La vie retirée que menaient les deux dames , leur qualité d'étrangères, la beauté de miss Johnson, avaient attiré sur elles l'attention et leur avaient fait personnellement beaucoup d'ennemies. On les trouvait fières et prudes : on triompha de les savoir tout autre chose ; et , pour que le triomphe fût complet , on eut soin de faire parvenir à leurs oreilles les bruits injurieux qui couraient sur leur compte.

Quand ces propos leur furent rapportés , ai mm Johnson contrefaisait l'innocence , il faut convenir qu'eMe jouait bien son rôle ; car elle eut l'air de ne rien coimprendre à ce qne Ton disait. Elle ouvrit de grands yeux et ne parut point afiPectée d'une nouvelle qui , fondée ou non , était fâcheuse en tout cas.

Pour raistreas Drngley, ce fut différent : elle jeta les hauts cris, acceptant pour elle-même, avec un dévouement exemplaire, les imputations qui pesaient sur son amie. Traiter de la sorte de jeunes femmes 1 Quel abominable pays que l'Irlande 1 Ce n'était pas en Angleterre qtf'on verrait jamais pareille chose I... Enfin, elle en dit et fit tant, qu'Esttier fondit en larmes et dit qu'elle voulait s'en aller.

C'était tout ce que désirait mi^tross Dingley. Elle était lasse de Trim , lasse de Lar«cor; elle ne demandait qu'un prétexte de se transporter ailleurs avec son jeu de cartes et son almanaoh : elle s'écria qu'Esiher avait raison, qu'elles ne pouvaient rester sur ce pied équivoque , rester pour être un sujet de discorde entre Swift et son évèque!... Il fallait partir, et au plus vite, et secrètement, sans quoi Swift ne voudrait point accepter leur sacrifice. Elle convint donc avec Ëstber de nerien lui laisser soupçonner et de faire en cachette leurs apprêts de départ.

Mistress Dingley était loin d'être active, on Ta vu; mais elle avait des accès d'activité. Elle était plutôt désœuvrée qu'indolente, et , lorsque le ciel lui faisait la grâce de lui envoyer une idée , une fantaisie, elle savait fort bien alors quitter sa bergère. L'aventuré lui plaisait par plus d'un côté : une fuite mysHérieuse dont la cause là rajeunissait, tout un changement de vie.... Elle prit son inconstance pour de la dignité de caractère , et se mit à aire ses pacpiets avec une ardeur sans égale.

Maisfisther.... pauvre Estherl comme son eoenr se serrait à

ridée de quitter sa jolie maison où elle avait été si heureuse!... Et son cher petit peuple , que deviendrai t>-il en son absence? qui en prendrait soin?... Et le bon docteur? comment! elle ne le verrait plus?... Et Presto lui-même, son cher Presto, il faudrait s'en séparer?... Oh ! à cette pensée, tout son courage l'abandonnait , et elle courait s'enfermer dans sa chambre pour y pleurer sans contrainte.

Mais Dingley savait mieux qu'elle ce qu'il convenait de faire , et Dingley disait que l'intérêt même de Presto exigeait qu'on partît. Il n'y avait donc qu'à se résigner, à essuyer ses larmes et à retourner près d'elle l'aider à faire les paquets.... Et pourtant, l'instant d'après, ses regrets reprenaient le dessus; et, une heure avant leur départ, Dingley l'aperçut arrosant ses fleurs^ que depuis longtemps elle avait si complètement négligées.

C'était un soin tardif et bien désintéressé ; Dingley en fit la remarque. Ce ne pouvait pas être un reste d'habitude : elle n'y vit qu'une distraction.

On était au dimanche, et Dingley avait exprès choisi ce jour, où Swift, retenu à Laracor, leur laisserait le champ libre. Dès que la brune fut venue, Dingley envoya chercher la carriole qui devait conduire les deux fugitives à Dublin, d'où elles pourraient, le lendemain matin, s'embarquer pour l'Angleterre.

Mais depuis quelques jours Eslher ne mangeait pas et avait les yeux rouges ; mais Dingley avait un air de dignité héroïque fait pour donner à penser , et il n'y avait pas jusqu'à la cuisinière qui n'eût dans la physionomie et dans les manières quelque chose de mystérieux et d'important qui sentait son complot d'une lieue. Heureusement Swift n'avait rien remarqué... et cependant, lorsque le bagage fut placé dans la carriole et que les deux voyageuses n'eurent plus qu'à y monter, il se trouva là tout à point pour leur offrir la main.

Il n'y avait pas moyen de nier leur projet : mistress Dingley entreprit de le justifier. Ayant su qu'elles étaient une pierre d'achoppement, une cause de mésintelligence entre lui et son évêque, elles avaient cru devoir se sacrifier à son repos ; et c'était pour ne pas mettre sa délicatesse en jeu qu'elles lui avaient fait mystère de leur départ. A la vérité , jamais elles n'auraient eu la force de quitter leur cher Presto , si elles ne s'étaient dit que cette séparation ne serait que momentanée, et que, ce nuage dissipé, elles pourraient vivre avec lui comme par le passé.

Si Swift la laissa entrer dans tant d explications , ce n'est pas qu'il fût disposé à les écouter, c'est que la colère lui ôtait la pa-

rôle. Elle le vit bien dè^ qu'il la recouvra. Jamais il n'avait donné d'exemple d'un tel emportement , et Stella elle môme n'en fut pas à Fabri. H les traita d'ingrates, leur déclara qu'elles étaient libres d'aller où bon leur semblerait; mais que, si elles passaient une fois le seuil de cette maison, il ne les reverrait de sa vie.... Il leur dit qu'il les trouvait bien osées de vouloir le servir malgré lui, qu'il n'était pas un enfant pour être mis de la sorte en tutelle , et que , si elles avaient eu Tomlîre du sens commun , elles auraient compris que faire cette concession , c'était donner gain de cause à la calomnie....

Ennn il éleva si haut la voix , il les maltraita si fort, Dingley surtout, comme {{lus âgée sans doute et plus responsabl^de cette absurde démarche, il répandit autour de lui un tel effroi, que la carriole, comme par enchantement, s'en retourna chez le loueur , et que les bagages rentrèrent d'eux-mêmes dans les armoires.

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