‹ Stella et VanessaChapitre 9 sur 50 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Gffàce à sa présence d'esprit , Swift se trouva en fort bonne position dans le pays. Une longue suite de services obscurs n'aurait pas autant avancé ses affaires. Partout le peuple est inconstant , enthou« siaste, poussant les choses à l'extrême , ne sachant point faire de parts, donnant ou refusant tout ; ma^is c'est surtout en Irlande qu'il est ainsi, et nul, sous ce rapport, n'était plus du peuple, n'était plus Irlandais que maître Roger Coxe.

n est des caractères qui , comme certains animaux , ne procèdent qne par bonds. Coxe était de cette espèce. Il n'avait aucun soud des transitions. Du reste , fort conséquent dans ses inconséquences; car, s'il cédait tour à tour aux sentiments les plus opposés, affection. ou haine , le vent de ses passions soufflait avec la même violence : il n'y avait de changé que la direction. 11 devint donc preneur aussi chaad du ministre qu'il en avait été détracteur. acharné ; et, à l'exception de mistress Jibb et de sa coterie , vieilles girouettes rouillées, immobiles sur leur pivot en dépit de tous les vents du -monde, il entraîna tous les esprits dans sou tourbillon.

Tisdad se réjouissait loyalement de ce résultat. L'envie n'avait point accès dans son cœur, et le désappointement de n'avoir pas obtenu le bénéfice de Laracor était plus que compensé à ses yeux par le charme qu'il trouvait dans la société de Swift et de ses amies.

En effet, les rapports entre les deux maisons devenaient de T>f**''

en plus intimes et agréables. Il ne se passait guère de jour sans que Swift allât à Trim , et il était rare que Tisdal ne raccompagnât point. Bientôt même Swift , lorsqu'il était retenu par les devoirs de son état ou enfoncé dans quelque travail littéraire, prit l'habitude d'envoyer Tisdal en avant pour faire patienter Stella, en sorte que ce fut plutôt à Trim qu'à Laracor que le jeune ciiré servit de substitut à son ministre.

Modeste et discret comme Tétait Tisdal , jamais , sans cet encouragement, il n'aurait multiplié à ce point ses visites. Mais l'eût-il été dix fois plus, on lui faisait de tels reproches pour peu qu'il tardât, de telles instances lorsqu'il parlait de se retirer, qu'il lui était impossible de se méprendre sur le plaisir que causait sa venue ; et il finit par profiter sans scrupule de tous les nombreux loisirs que lui laissait l'activité de son confrère.

Aussitôt qu'il paraissait, c'était à qui s'emparerait de lui, Esther pour lui proposer quelque jeu, Dingley pour l'associer à ses travaux de jardinage ; car Dingley aimait fort l'horticulture en théorie, mais dans la pratique elle manquait de goût réel et de patience. Aussi il fallait voir avec quelle adresse elle accaparait le bon docteur, comme elle en tirait parti dans l'intérêt du jardin. Sous sa direction , il valait un homme à gages. Les deux mains dans ses poches, elle le faisait planter, déplanter, arracher ici les mauvaises herbes, émonder là le feuillage, écheniller les arbres, ôter les pucerons des rosiers, ratisser les allées, traîner la brouette^ arroser les fleurs : tels étaient les délassements habituels de Tisdal , dès qu'il arrivait à pied de Laracor.

Quelque obligeant que fût le bon docteur, il est difficile de croire que, fatigue pour fatigue, il n'eût pas mieux aimé se promener dans les champs avec miss Johnson , ou faire une de ces parties de volant pour lesquelles il avait pris un goût si décidé. Mais c'était pour l'amie d'Esther qu'il travaillait ; c'étaient les fleurs d'Esther qu'il arrosait ; mais elle venait elle-même rendre sa tâche plus facile en y assistant. Tant que la besogne durait , elle était là fidèle , sautillant autour de lui; ou, comme un jeune ibis, immobile et toute droite sur un pied, attendant que l'impitoyable Dingley, despote au nom de la raison et de l'intérêt commun , voulût bien relâcher son prisonnier et permettre de commencer les jeux accoutumés.

Cependant, lorsque Dingley avait trop de peine à lâcher prise, et qu'Esther voyait qu'un motif frivole n'obtiendrait pas Tinterruption de travaux si utiles, alors, elle aussi, elle mettait en avant de graves considérations; c'était l'heure du dîner des poules, et il fallait que le docteur vint l'aider à nourrir son petit peuple.

STELLA ET YANESSA. 41

Tisdal ne se le faisait pas dire deux fois et, quittant la bêche ou la serpette, il allait avec Ëslher à la basse-cour. Il se plaisait tant à la voir entourée de ses sujets, leur distribuant la graine et le painl Comme ils accouraient à sa vue! comme ils connaissaient sa voix I comme ils avaient l'air de Taimer !

Us auraient été bien ingrats de ne pas s'attacher à elle, qui les soignait si bien, qui, la première fois qu'il s'était agi d'en sacrifier pour la table, avait jeté les hauts cris et n'avait jamais voulu autoriser l'arrêt de mort. £n vain la cuisinière, en vain mistress Dingley lui avaient fait toutes les représentations imaginables, que jamais basse-cour n'avait eu d'autre destination, que c'était une dépense très-forte et bien déraisonnable si on n'en retirait rien ; que c'était pour Presto qui venait dtner.... Elle ne s'était rendue à aucune raison : Presto, ce jour-là, avait dû vivre de légumes. On s'était plaint à* lui ; mais il la gâtait tant, qu'il n'avait fait que rire et l'embrasser au front. Il avait donc fallu se soumettre et n'épancher qu'entre soi le regret de voir tant de jeune et tendre volaille durcir à si grands frais.

Excepté pour mistress Dingley et la cuisinière, qui prenaient la chose au sérieux, c'était vraiment un tableau comique que celui de cette basse-cour. Tous les animaux, gorgés de nourriture, étaient d'un embonpoint ridicule. Ils avaient une démarche pénible et majestueuse. A force de sécurité, ils étaient devenus d'une familiarité, d'un sans-gêne, d'une effronterie inconcevables. La cuisine leur appartenait : il y en avait sur les tables, il y en avait sur les planches, il y en avait dans les armoires. Ils volaient le beurre, ils volaient la viande ; tout ce qu'il était possible de prendre, ils le prenaient. Puis, quand ils étaient bien repus, ils faisaient la sieste au coin du feu.

La cuisinière ne savait plus où donner de la tète. Elle avait beau les menacer de son couteau : un couteau pour eux, innocents ani-, maux, n'était qu'un instrument qui sert à couper du pain, et ils ouvraient le bec. Essayait-elle de les chasser à coups de torchon, ils criaient comme si on les écorchait, les hypocrites.... et aussitôt miss Johnson d'accourir en émoi.

c Mais, mademoiselle, je ne puis pas me laisser dévorer par ces brigands-là.

— Fermez la porte.

— Ils entrent par la fenêtre.

— Fermez la fenêtre.

— C'est cela ! asphyxiez-vous 1 grommelait la cuisinière. Pour laisser les oiseaux en liberté, c'est moi qu'on va mettre en cage I...

4â STELLA ET YANESSA.

Gonamoitl... il faudra que je passe mes journées à nefttayer leurs ordures ! Des animaux qu'on ne mange pas et qui ont des noms comme des 'clurétiens!... Ah çà! je suis done leur do- Qiesttqae? s

Elle était humiliée, indignée; elle ne les traitait que de fainéants. Mais qu'e&t-ce que des injures pour qui ne craint pas des menaces? Us avaient un air goguenard qui la démontait, et eUe fut sur le point de demander son compte. Mais les places étaient rares ; mais mistress Dingley la plaignait et avait sa part de ces ennuis : cette idée l'aida à prendre son parti, et, comme il fallait acheter de la volaille au dehors et qu'on me doit jamais perdre une occasion de faire de la morale, elle eut soin de montrer par ses mémoires Tineonvénient de céder aux enfantillages de miss Johnson.

Mistress Dingley, de son c6té, consolait son amour-propre de maltresse de maison, en fournissant, grâce à Tisdal et à quelques gros traités de jardinage, des légumes Irais et tendres, des asperges sifftout d'une beauté incomparable; c'était là son triomphe. Swift, étant à Moor-Park, chez sir William Temple, avait appris du roi Guillaume à les tailler à la hollandaise, et il avait communiqué à inistress Dmgley cette royale recette. Tisdal n'avait pas de préjugés en matière d'horticulture : il tailla les asperges à la hollandaise.

Swift , en outre , avait raconté à mistress Dingley que le roi mangeait le blanc des asperges , et depuis lors elle n'en voyait plus servir sans répéter cette anecdote et sans exciter les conviTes à imiter cet aogusie exemple. Tisdal avait d'excellentes dents : il mangea le blanc des asperges.

Mais Swift , dans sa partialité pour Stella , ne voulait pas convenir que le département des légumes fût mieux administré que celui de la volaille ; c'était un bonheur pour lui de tourmenter Dinglibus. Il profita de la confiance dont elle avait payé ce précieux ranseignement pour lui nier tous ses succès. Les asperges étaient filandreuses, les pois n'étaient point assez fins, les haricots verts sentaient la luzerne, les artichauts étaient de vrais chardons ; rien n'échappait à ses critiques.

Mistress Dingley était habituée aux sarcasmes de Swift , et quelques plaisanteries de plus ou de moins ne l'auraient pas découra* gée , si elle avait aimé réellement le jardinage; mais le fait est qu'elle s'ennuyait de tout et partout. Elle ne s'était réjouie d'habiter la campagne que par lassitude do la ville. Elle saisit avidement le premier prétexte de dégoût , et, comme les esprits même les moins ingénieux ne sont jamais embarrassés de pallier leurs défauts,

on beaa jour elle découyrit les murs de son jarQin : était>ce là une campagne?

A dater de cet instant , le bon docteur ce&sa d'être mis en réquifiition. Le jardin fut confié deux jours par mois à des mains merce- BaireSf et ks vingt-huit autres à la Providence ; et, quand Teau ne manqua point aux fleurs , c'est que le ciel se chargea d'y .pourvoir. Mais quel changement surtout dans le royaume deDingley! Les fraisiers couraient comme des fous à travers les allées; l'humble persil , grandi de deux pieds , affectait des airs d'arbuste ; les asperges elles-mêmes, les royales asperges, saisies d^une émulation condamnable, menaçaient le ciel de leurs aigrettes de corail. A la fayeur du désordre , les ronces , les orties , toute une nuée de parasites fondirent sur les plates-bandes ; la rouille s'empara des bêches et des râteaux. L'anarchie fut complète. Le mauvais exemple de la basse-cour avait gagné le potager; les légumes avaient durci en grandissant : il fallut , comme la volaille , les laisser mourir de leur beHe mcHrt. Heureusement, Trim était une ville; il s'y tenait un marché deux fois par semaine; et, quant à la cuisinière, elle savait ce qu'elle avait à faire pour se consoler.

Mais, hélas! plus de réveil matinal aux premiers chants des oiseaux , plus de promenades embaumées aux premières senteurs des buissons , plus de patiente récolte de violettes ou de fraises nouvelles , plus de couronnes de bluets au retour des champs : on n'était plus à la campagne ! La nonchalance d'Esther avait besoin d'être stimulée, et Dingley avait repris ses bâillements , sa torpeur, ses jambes brisées, ses sommeils dans sa bergère, enfin toutes ses occupations de la ville.

A la ville comme à la campagne , c'est une grande ressource que la lecture ; c'est le moindre de tous les travaux et le plus facile de tous les plaisirs, celui qu'on a toujours sous la main. Mais, avec fort peu de gaieté- dans l'esprit, mistress Dingley y avait encore moins de sérieux. La lecture la fatiguait, et il n'y avait pas d'ouvrage si intéressant, si amusant, si frivole, qui ne l'endormît au bout d'un quart d'heure.

Un seul livre faisait exception : ce livre , (fêtait VAlmanack du fiauneux John Partridge, le prophète en vogue de l'époque. Ajoutez-y an jeu de cartes et vous connaîtrez toutes ses armes contre Tennui. A quelque heure qu'on eût fouillé dans ses poches , on y eût trouvé un jeu de cartes et un almanach. L'almanach était l'occupation sérieuse , les cartes étaient le délassement favori ; elle y jouait, elle les tirait; et, quand elle était seule, elle faisait des patiences.

Est^l besoin d'ajouter qu'usant de l'influence de son âge et de

son exemple , elle s*était fait un devoir de compléter Téducation de sa jeune amie, et qu'entre des mains si habiles, et grâce à ses dispositions naturelles , l'élève , qui avait déjà fait ses preuves dans Tétude de Thombre et du whist, n*avait pas tardé à devenir maître dans la science d'interroger le valet de cœur et la dame de carreau ?

Par profession ni par goût , Swift ne • pouvait approuver cette sorte de distraction ; et, si mistress Dingley s'y fût livrée seule , il aurait bien su l'en dégoûter. Mais Stella était si jeune I on ne peut pas toujours jouer au volant. Quand il avait pris les cartes pour les jeter au feu , elle avait tant pleuré qu'il n'avait pas résisté au désir de les lui rendre. Puis , eût-ce été les lui rendre que de lui ôter les moyens de s'en servir? Pour la consoler du chagrin qu'il lui avait fait, il s'était lui-même laissé dite la bonne aventure.

Quant àXisdal, manifester un autre sentiment, c'eût été faire la critique de son supérieur : à l'exemple de Swift , il se soumit à toutes les exigences de miss Johnson. C'était une si gracieuse sorcière 1 Elle était si ravissante avec son sérieux comique , avec ses airs solennels et inspirés ! II coupa les cartes de la main gauche, fit autant de souhaits qu'elle voulut, choisit une dame de ses pensées, et en revanche on lui déroula les mystères de l'avenir. Il lui viendrait prochainemeut une lettre qui l'intriguerait fort ; il recevrait des nouvelles qui lui causeraient joie et chagrin , mais surprise à coup sûr; il ferait un voyage.... enfin la kyrielle obligée des prédictions infaillibles de la sorcellerie de salon.

Mistress Dingley ajouta ce qu'Esther oubliait de dire, c'est qu'il aimerait une brune.

Tisdal était très-brun, et, si ce qu'on dit est vrai, il devait préférer les blondes. Pourtant il ne réclama point et demanda même si «on amour serait bien accueilli ; mais un fatal neuf de trèfle couvrait d'un voile impénétrable cette partie de sa destinée, et toute la science réunie des deux devineresses ne put résoudre la question.

Tisdal avait vingt-six ans, un cœur aimant, et il avait vécu isolé à la campagne. Le sang est généralement beau en Irlande ; mais la beauté se cantonne comme les lièvres et les perdrix, et Laracor n'était pas très-favorisé de ce côté. Le jeune curé était sincèrement attaché à ses devoirs, et l'amour entraînait dans son esprit l'idée du mariage. Or, il n'y avait pas dans le pays de jeune fille qui lui convint sous ce double et inséparable rapport. Les résultats d'une intimité de tous les jours entre un cœur sevré et une délicieuse créature de dix-sept ans s'expliquent d'eux-mêmes. Il ne

tarda donc pas à donner raison aux cartes, et il ne lui restait plus qu'à soulever le voile jeté par le neuf de trèfle sur les chances de sa passion.

Lorsqu'il arrivait à Trim, et qu'Esther accourait en sautillant à sa rencontre , s'approchant si près de lui qu'elle semblait céder à une attraction irrésistible, de vagues espérances se glissaient dans son âme ; mais l'instant d'après, que Swift entrât, elle l'accueillait avec la même apparence d'entraînement ; et, retombant du ciel à terre, Tisdal restait confus et chagrin. Il s'en voulait d'avoir pris pour une distinction particulière une habitude bizarre, un salut insignifiant et banal ; et, se faisant un reproche que nul autre n'eût été tenté deluT faire, il s'accusait de présomption, de fatuité. Puis tout aussitôt, s'il surprenait Esther à soupirer, il ne pouvait s'empêcher de la regarder fixement dans les yeux pour y lire le secret de ce soupir. Si c'était Taveu involontaire d'un cœur qui s'ignore I Dans ces moments , la prédiction de mistress Dingley lui revenait en tète, et il ne lui semblait pas impossible que ce fût un encouragement discret.

Tisdal était bien fait, il avait des traits fins et réguliers ; mais il était maigre, ses épaules étaient étroites, et il y avait, dans l'ensemble de sa personne, quelque chose d'humble et de chétif. Il en était de même au moral. A de rares et belles qualités il joignait une défiance de lui-même qui Tempêchait de les faire valoir.

Mais il n'y a parfois personne de plus audacieux que les gens timides, du moins de plus audacieux en pensée. Ils se dédommagent à part eux de tout ce qu'ils n'osent pas faire, et se livrent à tous les écarts de leur cerveau avec d'autant plus de liberté, qu'ils savent bien au fond de l'âme qu'ils n^en réaliseront jamais rien.

Échauffée par cette séduisante perspective, son imagination franchit tous les obstacles. Il était aimé!... mille circonstances inaperçues, mille petits riens se représentaient à sa mémoire et le lui attestaient!... Esther, avec ses grâces ingénues, ses allures d^oiseau, son ravissant petit jargon , ses grands yeux humides et étonnés, sa lèvre expressive et mutine , Esther , comme une vision céleste posant à peine sur la terre , Esther était à lui 1... Il était aimél... il était aimé 1

Bientôt la valeur même de cette conquête ne lui .en laissait plus supposer la possibilité. Quoi ! tant de perfections perdues dans un village ! Toute prodigue qu'était la nature , avait-elle pu vouloir qu'une fleur aussi précieuse s'effeuillât au désert?

Mais, sans condamner celle qu'il aimait à cette destinée obscure, pourquoi lui-même n'essayait-il pas de s'élever jusqu'au rang

qu'elle était appelée à occuper? Ah ! Dieu lui était témoin que jusqu'ici une position médiocre avait suffi à ses goûts , que jamais l'ambition ne la lui aurait fait dédaigner! Mais pour £sther il se sentait capable de devenir ambUieuK. C'était une carrière épineuse, semée d'obstacles et d'erreurs ; meit), si chaque pas qu'ii y toait devait le rapprocher du but, si chaque perle qu'il irait chercher au fond de ce gouffre, il en pouvait parer ses cheveux d'ébène, oh I comme il serait fort et courageux !

Et déjà , dans sa pensée exaltée, ces suppositions se réalisaient. Il travaillait, il luttait, il réussissait! Il arrivait à la fortune, aux honneurs! 11 obtenait cette main adorée.... Mais à peine s'était-il lui-môme décerné le prix de sa persévérance, que par «un de ces reviremen4«s subits si fréquents dans tous les rêves du jour et de la nuit, ses goûts simples et modérés reprenaient à son insu leur empire ; et lorsqu'il se figurait heureux avec elle, n'ayant plus qu'à goûter paisiblement le fruit de ses efforts , ce n'était plus à la ville, au sein du luxe et des honneurs, c'était à la campagne , dans un frais vallon, au bord d'une eau calme et limpide, par un beau soir d'automne, qu'il transportait sa scène idéale de bonheur.

Les jours s'écoulaient rapides au milieu de ces alternatives ; car si Tisdal , comme tous les amoureux , donnant une signification exagérée aux moindres mots , aux moindres gestes d'Ësèher , passait à chaque instant de la confiance au découragement, d'une indulgence extrême à une extrême susceptibilité, ravi d'un regard , désespéré d'un silence, il aimait jusqu'à ses chagrins méoMY et les préférait mille fois à Tindiférence où il avait vécu jusqu'à*lors. Quand il pensait qu'il avilit regretté de ne point obtenir le bénéfice de Laracor l Combien les hommes étaient aveugles dans leurs souhaits 1 Comme il serait à plaindre aujourd'hui , si les siens eussent été exaucés 1

U y avait déjà quelque temps que la principale prédictioii des cartes s'était réalisée et que Tisdal était amoureux d'iM» très-jotie brune, lorsqu'une des autres prédictions s'accomplit aussi : il reçai une lettre de l'évoque de llaath qui l'invitait à venir lui parler sans délai.

Ce message l'inquiéta. Ordinairement le style de l'évéque était amical ; cette fois il était bref et sec. Tisdal n'avait aucune raison de croire son protecteuir irtité ; mais il est des positions où on ne reçoit point de lettre sans ua certain effiroi , et Tisdal était dams une de ces positions.

Il goûtait les premières délices de l'amour encore silencieux, de

rammir bnivein de toute !« puiagance de riœâgitiatian, ces délices que Ite amants inseasés ont tGuj<Hirs hâte d'échanger contre le déssppovBà^jgeeni ou la satiété, fruiUi précoces et amers de la réalité. Tous lescâenirs amoureux se ressemblent, et le ai^i n'eût pas été plus Sage que iefi autres ; Baais sa modestie contenait son impatience. Db peur d« perdre , il n'osait rien désirer.

Que poavaitHHi aToir à lui dire de si pressé?... Pourra qœ ce ne fût point un changement de résidence ! Oh 1 grand Dieu ! tout pbitétqa^an dioignemc^nil

Tourmenté de cette idée, et plus «ncore par inquiétude q«e par obéisBSBce, il s'empressa de partir pour Trim; et, saos se donner le temps d'entrer chez miss Johnson , il alla droit à Pévédié.

CHAPfTRE H.

L'évéq«e dte Meath était un grand vieillard à la physionomie imposante et sévère. H n'invita pas Tiedal à s'asseoir, «t d'une voix courroucée :

« Ah ! vous voilà , monsieur! s'écria- t-il. Venez, que je vous fasse mem compliment ! Le clergé se conduit bien à Laracor ! le nnii^re a tme maîtresse, ^ le curé prête complaisemment la raam à ce ficafidaië ! v

Le coup était trop imprévu : Tisdal en fut tout étourdi.

t Le docteur Swifl, une maîtresse 1 . . .

*~ Tous ne la connaissez pas, n'est-il pas vrai? voua n'aUez januds chez «fie?

— IfoiYseigneur, voudriez^vous parler de miss Johnaon?

— Hb veux parler, monsieur, de l'aventiirière que votre ministre 41 eu l'impudence d'établir à Trim, sous mes yeux, et^ez qui vous passez toutes vos journées, y

L'évèque avait l'air si «ûr de son fttvt, qu'une sueur froide couvrit le corps de Tisdal. L'œil fixe et les bras paidants, il ne répondait point, et révêqae l'observait attentivement, M avait devant lai un amant jaloux : il crut avoir un prêtre honteux de sa faute ; et ce silence, qu'il prenait po«r un aveu, eakna un penson ressentiment.

c Au moins, dit-il d^un ton radouci, je s«is bien aise de voir que TOUS ne savez pas mentir, y

A cet éloge injurieux, Tisdal se réveUlï^

« IfOBBeigneur, on v^s a trompé! to«rt; cda est une abominable calomnie 1 miss Johnson est la plusbonnète personne du monde.

— Allons donc ! s*écria Tévêque avec un geste dMmpatience.

— Oui, monseigneur, ta plus honnête I poursuivit Tisdal avec feu. Elle, grand Dieu!... quelle infamie !... mais c'est une enfant 1

— Une enfant?... dit l'évéque étonné. De quel âge ?

— De quel âge?... mais.... dix-sept ans tout au plus.

— Dix-sept ans !... Et vous appelez cela une enfant?

— Enfant de caractère, se hâta de répondre Tisdal, rouge d'embarras. C'est la candeur, l'innocence même!

— Oui, oui, on connaît ces innocences-là, et le jeu que cachent toutes ces manières enfantines.

— Mais, monseigneur, elle n'est pas seule ! elle demeure av9c une dame qui ne la quitte jamais....

— Quand vous y êtes, je veux bien le croire.

— Une dame qui lui sert de mère ; une dame d'un âge respectable.

— Toutes les entremetteuses sont d'un âge respectable.

— Ah ! monseigneur ! le docteur Swift a d^s ennemis dans le pays : on vous a prévenu contre lui ; mais je vous proleste....

— Parlez pour vous : en cherchant à vous justifier, j'espère que vous n'entreprendrez point l'impossible; vous pouvez avoir été dupe de l'hypocrisie de cet homme.

— Lui ! hypocrite I monseigneur, vous ne le connaissez pas. Il prête le flanc à la calomnie par le soin qu'il met à cacher ses bonnes qualités ! 11 ne feint que le mal ! accusez-le de cynisme, si vous voulez; mais d'hypocrisie!...

— Eh I précisément! le cynisme est l'hypocrisie de nos jours. A. force de porter le masque de la vertu, le vice l'a usé : maintenant il ne trompe plus qu'en disant la vérité. Il n'y a que vous pour ignorer ces choses. ... Mais, somme toute, je vous aime mieux ainsi, et je vois bien que c'est fort innocemment que vous vous trouvez compromis dans cette sale affaire. >

Il aurait fallu être dix fois coupable pour accepter sans mot dire une absolution donnée dans ces termes :

c Monseigneur, répliqua Tisdal avec émotion, à mon âge et avec mon genre de vie, je n'ai pas la prétention de bien connaître les hommes ; mais je crois connaître le docteur Swift ; voilà plusieurs mois que je vis avec lui, et je vous déclare que, si c'est un hypocrite, c'est qu'alors il est des hypocrisies telles, qu'à moins d'avoir votre longue expérience, il faut, pour les deviner, en trouver le secret dans son propre cœur.

— Ou dans des preuves irrécusables, dans des antécédents qui servent de commentaire au présent.

<— Écoutez , mon cher : je n*ai pas Yavr d'un étourdi , que je sache; faiiea-rmoi rhonneur de croire que je ne parle pas à la légale. Si je vous ai fait venir, ce n'était nuUementpour m'éclairer' sur les déportements du docteur Swift. Je sais parfoit^ooent à quoi m'en tenir sur son compte. Mais, vous connaissant, je ne m'expliquais pas que vous eussiez sciemment pris part à ce désordre. Je me réjouis de voir que les apparences seules vous accusaient , et que si votre conduite a été imprudente, vos intentions , du moins, sont restées pures.

— Monseigneur, les apparences peuvent tromper sur le docteur Swift comme sur moi , et , au nom de la vérité , je vous supplie....

«- C'est bon I c'est bon l... je sais coomientme comporter. Vous êtes hors de cause ; remerciez-en Dieu et tenez- vous tranquille. Quant à votre vertueux ministre , c'est une autre affaire , et qui se traitera de lui à moi.... Ou plutôt, puisque vous êtes si fort son ami, je veux bien vous mettre à même de lui rendre service. Si je n'écoutais que mon indignation, je le traduirais devant la cour ecclésiasiique ; mais le public rend toujours les corps responsables des fautes de leurs membres ; mais les catholiques qui nous entoiK rent et tous les ennemis de l'Église triompheraient de ce scandale. Ces considérations me déterminent à user d'indulgence, et je vous autorise à prévenir le docteur Swift que je sais tout ....

— Moi , monseigneur?

— Vous même, dans son intérêt; vous lui expliquerez les motifs pour lesquels je consens à fermer les yeux. Je vais partir pour Londres, où je resterai quelques semaines : qu'il profite de mon absence pour réparer ses torts, pour éçonduire sans bruit ces deux femmes ; qu'à noon retour tout soit rentré dans l'ordre, et qu'il ne reste plus de traces d'une faute que je ne demande pas mieux que d'oublier , si sa conduite me le permet.... Quant à vous, il va sans dire que vous ne remettrez pas le pied chez ces.créatures..!. Adieu. »

Toute facile à prévoir que fût cette défense , le pauvre amoureux en fat consterné. Mais l'évéque se disposait à passer dans une autre pièce , et Tisdal tenta un dernier effort pour se dispenser de la commission délicate dont on le chargeait.

Ses objections ne servirent qu'à impatienter l'évêque.

c £b l n'ayez donc pas peur! Cen'est pas en votre nom que vous parlerez, c'est au mien.

^- Il est vrai, monseigneur ; mais, de grâce, mettez^vous à ma place. Est^il convenable que j'aille de but en blanc , sans pouvoir donner d'explication?. . .

— Quand je vous dis que c'est un service que vous lui rendrez. . . . Il le saura bien au fond de Tâme.... Et d'ailleurs, attendez; s'il vous demande une explication , dites-lui qu'on sait ce qui lui est arrivé à Kilroot.

— A Kilroot?

— Oui, Kilroot, dans le diocèse d'O'Connor, où il a été ministre avant de venir ici. Il comprendra ce que cela veut dire , et je vous réponds qu'il n'en demandera pas davantage. »

L'évêque, tout en parlant, avait ouvert la porte; il la referma sur lui sans donner plus d'éclaircissements.

Laissé seul, Tisdal resta immobile, l'œil cloué sur la porte et incapable de rallier ses idées. Enfin un bruit de sonnette le tira de cet eugourdissement, et il sortit de Tévèché, la mdrt dans le cœur.

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