CHAPITRE XII
Cependant les renseignements qu'attendait l'évéque de Meath n'arrivaient pas, et il songeait à écrire de nouveau à son collègue d'O'Connor, qu'il soupçonnait de négligence, lorsqu'on lui annonça le docteur Winder, le ministre de Kilroot.
Le ministre de Kilroot I... II ordonna de le faire entrer, et on introduisit un homme de cinquante ans , tenant par la main une petite fille qui pouvait en avoir douze. Son maintien était digne et simple , ses traits étaient calmes et reposés : jamais extérieur n'avait pu mieux donner l'idée d'une conscience sans reproche.
c Monseigneur , excusez -moi de me présenter devant Votre Grâce dans cet équipage, dit-il en montrant. son bâton de voyage et ses souliers tachés de boue. Je suis venu à pied.
— A pied!... de Kilroot ! mais vous avez fait près de cent milles !
— On voyage comme on peut, monseigneur ,- j'ai une famille nombreuse.
— Prenez un siège, monsieur.... Vous venez pour témoigner dans l'affaire du docteur Swift?
— Oui, monseigneur.
— Je suis fâché que mon collègue d'O'Connor ait cru devoir vous envoyer ici : votre déposition écrite eût parfaitement suffi. — Ifgr l'évéque d'O'Cannor 'ne m'a point dit de venir; c'est moi
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qui ai oru oe pouvoir m'en di&penaer. Vous compreiidrez ma démarche, monseigneur, quand vous m'aurez enteBdu. »
Le miniatre parlait >d'uae voix émue. L'évéque fit signe qu'il iui prétait attention.
c Monseigneur, il y avait fort peu de tempe, quekpies mois tout au plus, que le doeteur Swilt venait d'être noimnéià Kitroot, lorsqu'un jour je le rencontrai sur la route qui menait de sa «paroisse à la mienne. Il ne m'avait jamais vu ; moi, je le connarssais pour l'avoir une fois entendu prêcher. J'étais à cheval et lui à pied. Comme je le saluais en passant, il m'arrêta pour me demander son chemin. Il allait de mon côté ; je descendis de cheval, et, teut en marchffift , nous liâmes conversation. Il me fit ^s questions sur moi, «ur ma famille, sur ma position. Je lui répondis que j'étais cui'é de la paroisse où nous allions en ce moment, que mes honoraires étaient de quarante guinées , que j'avais une femme et huit enfants, t Vous avez donc de la fortune à vous ? — Non, lui dis-je. <K — Et vous Jtrouvez le mayen de faire vivre tout ce monde, et € d'avoir un cheval par-dessus le marché 1 — J'ai quelques écoliers
< dans le pays, mais fort disséminés, et ma petite jument me rap- «: proche les distances. > Il secoua la tête et changea de sujet. Nous causâmes xborale, pivlitique, littérature.
a Sa conversation m'intéressait tu plus haut point, et il m'éooutait avec indulgence. Arriéré chez moi, j 'allais lui proposer d'entrer, lorsque lui-même il prévint mon offre et me témoigna le déeir de voir ma famille. Je ia M présentai. Il fut très-bon pour elle. Au moment de partir, il me demanda.de loi prêter ma petite jument. « Bien volontiers , luidis-je ,' le croyant fatigué. '*- Mais j'enleads,
< me .la prêter pour plusieurs jours; j'ai une longue course à faire. » Sa demande m'étonna ; mais je supposai que son obtigeance l'empêchait de mettre la mienne en doute. Personne, d'ailleurs, ne sait plus mal refuser que moi , et je pouvais bien pour quelques jours faire mes tournées à pied. Je lui sellai donc ma jument; il monta dessus et partit.
< Toute une semaine, onze jours se passèrent sans que j'entendisse parler de lui. Je commençais à être gêné vis-à-vis de ma femme, lorsque, dans la soirée du douzième, je le vois encore, il arriva monté sur ma jument. « Je l'ai gardée un peu longtemps, c dit-il ; mais c'est qu'aussi je viens de loin. Savez-vous d'où je c viens? — Vous pouvez bien venir de Dublin , dit ma femme, « choquée de lui voir cet air sans façon. Vous avez eu le temps
< d'y aller. — Eh bien ? vous avez deviné : je viens de Dublin. Vous c ne pouviez vivre dix sur un revenu de quarante guinées., et je
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c vous ai obtenu un bénéfice qui en vaut cent. » Un bénéfice de cent livres !... Je n'en croyais pas mes oreilles; mais que devins-je, lorsque j'appris que ce bénéfice c'était celui de Riiroot , le sien , dont il s était démis en ma faveur? II me dut trouver bien peu sen;»ible à sa générosité ; car je restai sans pouvoir proférer une parole, et, quand je revins de mon saisissement, tout ce que je trouvai à faire pour lui témoigner ma reconnaissance, ce fut de lui offrir ma petite jument^ qui n*en valait guère la peine; mais il l'accepta pour ne point me désobliger, et ce fut sur elle qull quitta le pays.
— Pour aller prendre possession d'un meilleur bénéfice, je présume, dit l'évèque. *
— Non, monseigneur ; ni d*un meilleur , ni d'un pire : il n'en avait d'aucune espèce.
— Et il n'avait pas quelque motif de quitter sa paroisse ?
— Aucun ; il y était très-bien vu.
— Ceci est étrange, vous avouerez.
— Oui, monseigneur , étrange, mais très-vrai. Voilà comment j'ai connu le docteur Swift, comment je lui ai succédé à Kilroot, et pourquoi je me suis cru obligé de faire aujourd'hui pour lui le même chemin qu'il a fait jadis pour moi. >
Cette narration était inconciliable avec les bruits accrédités. L'évèque fixa sur le ministre des regards soupçonneux; et, après un instant de silence :
« Écoutez-moi , monsieur , lui dit-il ; interrogez bien vos souvenirs. Le docteur Swift ne vous connaissait pas avant la rencontre que vous venez de me raconter ?
-^ Non, monseigneur.
— Et il ne connaissait personne de votre famille?
— Personne.
— Vous en êtes bien sûr ?
— J'en suis très -sûr. > Le prélat hocha la tète.
c Prenez garde, monsieur ; vous savez ce dont le docteur Swift est accusé ?
— Monseigneur l'évèque d'O'Connor me l'a appris.
— Il serait possible que, par un sentiment mal entendu de charité chrétienne, vous vous fissiez scrupule de déposer contre un homme qui vous aurait offensé.
— Monseigneur, je ne suis pas venu jusqu'ici pour faire un mensonge.
— Ce serait en effet pousser la charité bien loin.... mais peul-
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être aussi.... Nous sommes entre nous, laissez -moi tout vous dire.... peut- être le désir d'étouffer une affaire où l'honneur de votre famille se trouverait compromis.... permettez que j'achève... peut-être encore l'embarras d'avouer le dédommagement reçu....
— Monseigneur, si l'offense à laquelle vous faites allusion avait eu lieu , un tel dédommagement serait cent fois plus déshonorant qu'elle.
— Sans contredit, s'il s'agissait d'un marché;, mais une réparation.... Je ne suis pas si sévère que vous; et, dans votre position de fortune, quand on a une femme et huit enfants....
— On a neuf personnes, monseigneur, envers qui on est responsable de l'exemple qu'on leur donne.
— Très-bien, monsieur, très-bien 1 voilà d'honorables paroles, et je suis tout disposé à vous croire-l... Mais comment expliquez-vous ce qui se dit? qui a pu y donner lieu?
— La malveillance , monseigneur , et Tinvraisemblance même d'un tel désintéressement.
— Je ne dis pas non.... je ne dis'pas non, repartit l'évéque, tournant d'un air préoccupé sa tabatière dans ses doigts ; tout est possible en fait de calomnies.... Cependant, celle-ci, convenez-en, dépasse toute idée.... Mais, enfin, on apprend à tout âge.... En vérité, je suis bien aise que vous soyez venu. Une version si diamétralement opposée à la première avait besoin, pour être acceptée , de toute la confiance et de toute l'estime que votre vue inspire. »
L'évéque s'était levé, et reconduisait le ministre avecce compliment, mais d'un pas lent, comme un homme plutôt réduit au silence que Convaincu, lorsque, arrivé près de la porte, il s'arrêta, et prenant le menton de l'enfant qui tenait son père par une basque de l'habit :
c Voilà une charmante petite fille! dit-il. Est-elle à vous?
— Oui, monseigneur.
— Combien en avez- vous comme cela?
— J'en aï trois, monseigneur.
— Et celle-ci est la plus jeune?
— Non , c'est l'aînée.
— L'aînée !!... Monsieur, seriez-vous bien aise de revoir le docteur Swift?
— Ah ! monseigneur ! j'espère bien ne pas m'en retourner sans avoir rempli ce devoir, sans avoir eu ce bonheur !
— Eh bien ! monsieur, attendez moi I nous irons ensemble. Moi aussi , j'ai besoin de le vefir 1 moi aussi , j'ai un devoir à remplir I »
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L'évôqoe, aya^t •ordonné de mettre les chevaux à son carrosse, y M monter le ministre et sa fille , et il se rendit avec eux à Laracor.
c Docteur, dit-il à Swift en entrant , je vous amène quelqu'un de votre connaissance , quelqu'un que je suis bien heureux d'avoir vu , car je lui dois de pouvoir réparer une grave injustice. »
Swift était loin de s'attendre à cette double visite ; la vue de son successeurà Kilroot le mit au fait ; et, si l'évéque avait pu douter encore, Tenti^vue des deux collègues aurait dissipé tous ses soupçons.
c Maintenant , monseigneur, dit Swift après les premiers moments donnés aux effusions du coaur, je vous dois une explication.
— Â quoi bon? voici qui explique tout, dit Tévèque montrant le docteur Winder et sa fille.
— Pardon , monseigneur, l'accusation de Laracor peut être fondée malgré la fausseté de celle de KilrooA : permettez-moi d'y répondre.
— Si c'est pour me mettre à môme de mieux confondre vos calomniateurs, parlez , docteur, je vous écoute. »
Le docteur Winder voulait se retirer par discrétion : Swift le retint.
c Où allez-vous donc , docteur? Vous ne connaissez que la première partie de mon histoire , il faut que vous entendiez la seconde.... Devinez ce que j'ai fait à mon arrivée ici , dans un pays où je n'ai rencontré , à mon approche , que préventions et conspirations.... J'ai fait venir ma maîtresse.... C'est être un peu cynique et un peu maladroit; mais est-ce que la passion raisonne? Et que Toule^vous que soit une belle jeune fille de dix-sept ans qu'on installe près de soi , qu'on va voir souvent, presque tous les jours, que voulez-vous qu'elle soit, sinon une maîtresse ?... Cependant, si mon dessein était de l'épouser.... >
A ce mot Tévêque tressaillit. Jusque-là il n'avait songé qu'à faire bonne contenance devant les sarcasmes de Swift ; mais toute sa sollicitude se r^orta sur Tisdal.
c Je sais bien , poursuivit Swift du même ton , que je suis un peu vieux pour une fille de cet âge. Cependant on a vu des mariages plus disproportionnés; et, si on avait pris la peine de remarquer que je n'agissais pas clandestinement, que je respectais les convesancea , que la jeune fille en question habitait Trim et non pas Laracor, qu'elle y était avec .une amie de sa mère , toujours présente à toutes mes visités, peut-être cette interprétation eût paru assez naturelle.
^ fin tout cas, elle eût été plus charitable, dit Févégue, se gar-
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dant bien de prendre pour lui ce reproche. Mais pourquoi ne pas l'avoir donnée plus tôt? c*eût été nous épargner une erreur et à vous des ennuis.
— Je ne Tai pas donnée, monseigneur, par une bonne raison, c'est que ce n'est pas la vérité.
— Quoi! cette jeune ûUe?... dit Tévéque surpris et soulagé.
— Je Taime de toute mon âme , mais d'un amour tout paternel. C'est une orpheline élevée dans la maison de sir William Temple, qui me l'a léguée en mourant. J'ai promis de lui servir de père, et c'est pour remplir ce devoir, qui était aussi le penchant de mon cœur, c'est pour la mettre à l'abri des séductions, à l'abri des calomnies, que je Tai appelée en Irlande. Je ne me doutais guère que mes précautions tourneraient contre elle et contre moi. Peut-être ai-je manqué en tout ceci de prudence ; mais c'est qu'il n'y a rien de plus inconsidéré qu'une conscience nette ; et, malgré ses dixsept ans , ma pupille est si jeune que , sans tous ces propos , j'en serais encore à m'apercevoir qu'elle peut être calomniée.
— Ainsi vous ne songez nullement à l'épouser? dit l'évêque ravi et prenant acte de la déclaration dans l'intérêt deTisdal.
— Nullement, dit Swift. Je n'ai jamais pensé à me marier, et avec elle moins qu'avec toute autre : car, accoutumé à la voir enfant , je n'ai pas ceàsé de la considérer comme telle; et , sans ces tracasseries , je n'aurais pas fait de différence entre elle et mon autre complice, » ajoiita-t-il en désignant la fille du ministre.
Après une parole si formelle , il n'y avait rien à ajouter. Swift avait abusé de la victoire ; mais l'évêque lui pardonna en faveur de la conclusion, et, curieux de connaître le choix de son protégé, Toulant aussi réparer le tort qu'il avait pu faire à miss Johnson en prêtant une oreille trop prompte aux accusations dont elle avait été l'objet, il pria Swift de le présenter aux deux dames, et lui proposa de l'emmener à Trim.
Rien ne pouvait être plus agréable à Swift. Ils montèrent tous quatre dans le carrosse du prélat, au grand ébahissement de mistress Jibb, qui avait fondé un tout autre espoir sur cette visite.
Les deux dames étaient à la maison : ni Tune ni l'autre n'aimait l'exercice, et elles sortaient moins que jamais depuis qu'elles se savaient en butte à tant de propos. Mais mistress Dingley était seule au parloir, de nouveau fidèle à sa bergère, occupée à faire une patience, et en robe de chambre, quoiqu'il fût déjà tard. Sa stupéfaction fut grande de voir entrer si belle et si nombreuse compagnie. Elle serra précipitamment ses cartes, et, sous prétexte
d'avertir miss Johnson, elle s'enfuit et monta faire une toilette plus convenable.
Esther était au jardin : elle accourut, et par ses grâces enfantines elle confirma dans Fesprit de Tévéque l'idée de sa parfaite innocence, et aussi la bonne opinion qne sous d'autres rapports pouvaient faire concevoir les sentiments qu'elle avait inspirés à TisdaL Ces courses improvisées avaient employé beaucoup de temps, et le prélat se vit forcé d'abréger sa visite; mais il promit de la renouveler très-prochainement, et il ne fallut rien moins que cette assurance pour consoler mistress Dingley, qui posait sa dernière épingle lorsque le carrossé se remit en marche pour t'évêché.
Le docteur Winder avait été retenu à dîner avec sa fille, et Swift, tout joyeux d'une si bonne journée, fit les honneurs du repas avec une gaieté communicative, dont Dinglibus, et sa magnifique toilette, et sa visite perdue, firent une grande partie des frais.
Les deax ministres soupèrent chez Tévéque deMeath, qui donna an docteur Winder une lettre pour l'évoque d'O'Connor, et lui fournit, sous prétexte de ce message, les moyens de retourner à Kilroot d'une manière moins fatigante. Toutefois, Swift ne consentit pas à se séparer sitôt de son collègue : ii l'emmena coucher à Laracor, et ne le laissa partir que le lendemain, non sans avoir remis à sa complice, comme il continuait d'appeler la petite fille, des cadeaux pour elle et pour ses frères et sœurs.
Tous ces cœurs affligés nageaient maintenant dans la joie : il ne manquait que Tisdal à la fête. L^évêque s'empressa de le faire revenir de Dublin, et se donna le plaisir de lui annoncer de vive voix toutes ces bonnes nouvelles. Non-seulement miss Johnson avait été calomniée, mais Swift avait positivement déclaré qu'il n'était nullement dans l'intention de se marier. Tisdal pouvait donc faire sa cour sans craindre de rivalité; et lorsque, ses vœux agréés, on en serait venu aux conditions du mariage, il ne devait point s'inquiéter de son peu de fortune : l'évéque se chargeait d'y pourvoir. Il s'engageait à lui obtenir un revenu de deux cents livres en un ou plusieurs bénéfices, et, comme il en faudrait attendre la vacance, il lui en assurait la rente sur son évèché, à partir du jour de la signature du contrat. Il lui devait bien ce dédommagement du chagrin qu'il lui avait causé.