CHAPITRE XIlï
Au sortir de Tévêché, Tisdal, est-il besoin de le dire, reiourna chez miss Johnson, plus amoureux que jamais, et ravi de n'avoir à entrer dans aucune explication. H éprouvait un bien-être indéfinissable, une confiance inaccoutumée. Il avait tant souffert que la fortune lui devait un dédommagement ! La déclaration de Swift, la libéralité de l'évéque emplissaient son cœur d'espoir : il résohit de demander la main d'Eslher sans plus attendre.
C'était aller un peu vite en besogne, et il eût été plus politique de sonder auparavant le terrain ; mais il se sentait en veine de courage, et se connaissait assez pour prévoir qu'il n'en serait pas toujours ainsi.
D'ailleurs, fort peu versé dans les us et coutumes de la galanterie, il s'en exagérait les difficultés et l'importance; et il supposait à l'Amour, ce roi des hommes et des dieux, toute la rigueur d'étiquette d'un petit souverain d'Allemagne. Faire la cour à Estber, il s'effrayait de cette idée. S'il allait, par quelque gaucherie, déplaire, compromettre son bonheur 1 Mieux valait traiter l'affaire avec un tiers.
Ce tiers, serait-ce Swift? Son caractère et les impressions du passé, quoique réconnues injustes, ne disposaient pas Tisdal à lui faire cette confidence. Tout oien considéré, il arrêta son choir sur fflistress Dingley.
Bile devait connaître la pensée d'Esther; et puis, n'était-ce pas e!1equi lui avait prédit qu'il aimerait une brune?
Il s'ouvrit donc à elle, et il s'y prit'plus finement qu'on ne Tau*rait attendu de sa candeur, plus finement, à coup sûr, qu'il ne le soupçonnait tout le premier. Mais l'envie de réussir donne de la ruse à l'innocence elle-même.
Il trouva, du reste, mistress Oingléy dans d'excellentes dispositions.n avait repris, dans l'absence, un air de nouveauté ; depuis son retour, et sans que ce fût un calcul, il avait redoublé pour elle de complaisance. Elle fiit flattée d'une démarche qui rendait ht>mmage à son influence sur miss Johnson. 11 n'avait point admis la possibilité qu'elles se séparassent ; il était, ainsi qu'Esther, trèsfacile à vivre: ils lui convenaient.... ils se convenaient parfaitement. Sans doute le parti n'était pas des plus brillants; mais qu'est-ce que la richesse à côté des trésors du cœur?
Elle n'hésita donc pas à donner des espérances à Tisdal. Ce
STELLA ET YANESSA. 7i
D'était point une assurance formelle; mais chaque parole était dite d'un ton de réserve qui en doublait la valeur. Toutefois, elle le prévint que jamais Esther. n'agirait contrôla volonté de son tuteur. L'essentiel était donc de s'assurer du consentement de Swift ; et comme il était fort jaloux de ses droits, on devait bien se garder de lui avouer qu'on s'était adressé d'abord à un autre.
Ce conseil , comme tout le reste de l'entretien , annonçait une bonne volonté réelle : Tisdal remercia beaucoup mistress Dingley, et s'empressa de le mettre à profit. Cetfe première épreuve lui avait si bien réussi, il y avait puisé tant de nouveaux motifs de confiance, qu'il aborda. Swift en homme qui ne croit remplir qu'une simple formalité.
Swift travaillait ; mais, aussitôt qu'il vit entrer son jeune confrère, il posa la plume et l'accueillit d'une apostrophe qui, dans sa bouche, était un signe de bonne humeur :
« Bonjour, maître Tisdal.
^ Je ne vous dérange pas , docteur?
^ Nullement : je me battais les flancs pour écrire et je ne faisais rien qui eût le sens commun ; je suis enchanté d'avoir un prétexte de cesser. Qu'est-ce qui me procure l'honneur de votre visite ?
—Je viens vous présenter une requête , docteur, et je donnerais tout au monde pour qu'elle ne vous parût pas indiscrète.
— Vous, une demande indiscrète ! ce serait du nouveau , et pouf le voir, ma foi 1 moi aussi je donnerais tout au monde.
— Môme votre consentement ?
— Même mon consentement.
— Si j'osais vous prendre au mot 1
— Faites ; je ne suis pas homme à me dédire.
— Oh 1 non, c'est trop sérieux I dit Tisdal avec un soupir.
— Ëh bien 1 plus c'est sérieux, mon ami , reprit Swift en lui serrant affectueusement la main , plus vous deyez compter sur moi.
— Voyez si j'y compte, » dit Tisdal.
Cette démonstration d'amitié était encourageante : il alla droit au fait.
c Hein ? i cria Swift en fronçant le sourcil et d'une voix à faire trembler les vitres.
Tisdal perdit beaucoup de son aplomb; mais il s'était peut-être mal expliqué , et il répéta sa demande dans les termes les plus modestes. Il sentait tout, ce qui lui manquait pour autoriser une telle prétention. Cependant, si les sentiments les plus tendres, si le dévouement le plus absolu pouvaient suffire....
c Suffire l interrompit Swift avec véhémence. Certainement non ,
cela ne suffit pas ! On ne vit pas de sentiments. Pour se marier, it faut de l^argent , beaucoup d'argent ! C'est bien prosaïque , mais c'est comme cela !
— Je n'ai pas le droit d'ignorer ces chos'^s.
— Alors, vous ne savez donc pas que miss Johnson n'a rien, presque rien ?
— Je le sais, et c'est précisément ce qui m'a donné l'espoir....
— Voilà un beau raisonnement, il faut en convenir!... Mais, moins la femme a d'argent, plus il en faut au mari.
— Moins une femme est riche, moins on doit lui supposer d'exigences ; et j'ai pensé que miss Esther, dont les habitudes et les goûts sont si simples, pourrait ne pas avoir de répugnance à partager ma médiocre fortune.
— Esther des goûts simples ! des habitudes simples ! Où avez* vous pris cela?... Une 611e élevée dans le château d'un grand seigneur, et qui a toujours eu toutes ses aises! Ajoutez qu'elle est d'une santé fort délicate , qu'elle a besoin de changer d'air, d'aller aux eaux , de monter à cheval 1... Et vous croyez que ce ne sont pas là des dépenses?... Ah ! si vous voulez lui assurer tout cela , à la bonne heure ! »
Tisdal aurait pu demander comment il fallait tout d'un coup à Esther tant de choses dont elle s'était fort bien passée jusqu'ici ;^ mais il n'y songea même pas : c'était pour elle!... Il s'empressa de répondre qu'û se ferait une étude d'aller au-devant des moindres vœux de miss Johnson.
c Fort bien ! s'écria Swift avec un rire moqueur. Dès que vous pouvez subvenir à tout avec votre traitement de curé....
— J'ai d'autres ressources, dit Tisdal d'une voix douce.
— Ah ! c'est différent ! Si vous avez un trésor caché....
— C'est, en effeX, un trésor pour moi que l'intérêt de monseigneur l'évêque de Meath. Il a eu la bonté de me promettre un bénéfice pour dot.
— Est-ce, derechef, celui de Laracor?... 11 n'est pas avare de promesses, votre évoque! Libre à vous d'y croire ; mais vous trouverez bon que je ne partage pas votre confiance , et que je n'aventure pas la destinée de ma {Pupille sur une chance aussi périlleuse.
— Monseigneur, reprit Tisdal d'une voix plus douce encore, doit, le jour du contrat, me reconnaître, sur son évéché, deux cents livres sterling de rente, payables tant qu'il ne m'aura pas procuré l'équivalent en un ou plusieurs bénéfices.
— Deux cents livres !... peste ! je vous fais mon compliment bien sincère.
— Vous consentez donc? car ce n'est qu'en dot qu'elles me doivent être données.
— Je consens 1... je consens 1... mon Dieu ! moi, je veux tout ce qu'on veut.... Et, pourvu que ma pupille soit heureuse, dit-il en mâchonnant la feuille de papier sur laquelle il avait commencé à écrire, pourvu que vous consentiez à vous marier non communs en biens.... Esther a un patrimoine, mille livres sterling, et vous, voas n'avez rien que de viager.
«-> C'est trop juste , et, s'il ne faut qu'une condition aussi simple pour obten ir votre agrément. ...
—Sans doule.... et pourvu qu'elle dispose de ses rentes à son gré et sans contrôle.... pourvu que vous lui allouiez, pour les dépenses de la maison, une somme fixe dont elle aura le maniement exclusif.... pourvu qu'elle ait tout pouvoir sur les domestiques.... pourvu qu'elle puisse garder Dingley.... pourvu qu'en cas d'enfants, elle ait la faculté de les élever à sa fantaisie jusqu'à l'âge de sept ans , et quel que soit leur sexe.... >
Parmi toutes ces clauses, il y en avait de fort exorbitantes ; mais Tisdal ne vou'ut point soulever de discussion , et il répondit :
c Quelle marque de confiance pourrai-je refuser à celle qui m'aura confié le soin de son bonheur ?
— Ainsi , vous souscrivez à ces conditions? » demanda Swift. Il avait l'air étonné.
c J'y souscris. Maintenant, pnis-*je espérer?... »
Il croyait par sa docilité avoir conquis l'adhésion de Swift ; mail» celui-ci n'avait pas fini.
«Que diable! un peu de patience! s'écria-t-il. J'entends, en outre, que vous vous engagiez à me prendre pour arbitre de toutes les difficultés qui s'élèveraient entre votre femme et vous. »
Les conditions devenaient si nombreuses, si étranges, elles étaient signifiées d'un ton si impérieux, qu'en dépit de sa ferme résolution , Tisdal ne put s'empêcher de réclamer.
f Un tel droit d'intervention î... voilà qui est bien délicat, docteur!... Songez-y donc. Le mariage émancipe les mineurs, et le mien , à vingt^sept ans, me mettrait en tutelle.
— Vous refusez ? dit vivement Swift en se levant.
— Non, j'accepte, s'écria Tisdal; le choix de l'arbitre me rassure.... Est-ce tout?
— Est-ce tout ?. . . est-ce tout ?. . . Vous êtes là à me mettre l'épée dans les reins 1 laissez-moi donc respirer 1 Comment voulez-vous que je vous improvise, au pied levé, tout un code de félicité conjugale?... Il semblerait que le mariage est un jeu d'enfant.... que
cda peut s'organiser comme une partie de plaisir 1... C'est une chose grave, monsieur, et qu'on ne peut pas discuter ainsi.... Si' j'avais su d'avance votre dessein.... si miss Johnson m'avait fait l'honneur de me consulter....
— Ce sera sa première pensée, j'en suis sûr, dès qu'elle connaîtra le vœu que j'ose former.
— Comment 1...^ elle ne le connaît donc pas? s'écria-t-il en repoussant sa perruque en arrière.
— Elle ne sait même pas que je l'aime I
— Alors, qu'est-ce que vous venez faire ici.^ » Et il le regardait entre les deux yeux.
c J'ai cru qu'il était plus convenable de m'adresser d'abord à vous....
— Avant de savoir ses intentions ?. .. avant de savoir si elle partage vos sentiments?... Ah çà ! est-ce que vous méprenez pour un tuteur de comédie? Espérez-vous, par hasard, que je vais violenter à votre profit les inclinations de ma pupille ?
— A Dieu ne plaise!... et je comptais bien, dès que j'aurais obtenu votre agréaient....
— Ëh! monsieur, on commence par le commencement!... Que diantre ! je suis accablé de travail , et voilà deux heures que vous me faites perdre à écouter je ne sais quel projet en l'air 1... Allez I allez ! au revoir, monsieur, au revoir ! Mon temps est précieux : laissez-moi vaquer à mes affaires ! »
Tisdal voulait répliquer ; mais , sans trop savoir comment , il se trouva mis à la porte , avant d'avoir ;pu prononcer deux paroles.