CHAPITRE XIV
Tisdal , tout étourdi de Faventure , s'empressa d'aller à Trim chercher des consolations auprès de mistress Dingley. Elle était seule et l'attendait avec impatience.
c Quelles nouvelles? ;» lui cria-t-elle du plus loin qu'elle l'aperçut.
Il leva les épaules et laissa tomber ses bras avec un soupir.
€ Est-ce qu'il aurait refusé? »
Que répondre ? Il la prit pour juge. Mistress Dingley, de sa nature, était obstinée dans ses espérances : elle l'interrompit dès le début.
c II travaillait : vous l'avez dérangé , et cela Ta mis de mauvaise humeur.
— Non , il m'a très-bien reça d'abord, et son front ne s*est rembruni que du moment où il a su l'objet de ma visite.
^^n a , sulr le mariage, des idées si bizarres I... Mais quaniivous lui avez appris la promesse de monseigneur?...
— Il a eu l'air plus surpris que satisfait, et il s^est rejeté sur mille autres difficultés, des conditions à n'en plus finir, et toutes plus eittraordinaires les unes que les autres. >
Il cita les principales.
f II faut l'excuser, dit mistress Dingley; il aime tant Stella! et il aime tant aussi à faire le méchant ! mais soyez persuadé qu'il n'insistera pas sur ces conditions.
— • Ob! peu m'iinportel elles étaient dans l'intérêt de missEsr ther, et j'y ai souscrit de grand cœur.
— Êh bien, alors?
— Eh bien I je n'y ai rien gagné, et il n'en a été que moins traitable.
— Est-ce possible?... A quoi attribuez-vous cela?
— Je ne sais trop... . Si c'était un homme à prendre des détours, on anrait pu croire qu'il cherchait un prétest» de refus.
— Quelle idée !
— Tout ce que je puis dire, c'est qu'à chaque concession, son impatience n'a fait que croître, si bien qu'il a fini par se fâcher tout rouge, en me disant que j'aurais dû commencer par m'adresser à miss Esther, et làMlessus il m'a mis à la porte.
— En vérité I >
Mistress Dingley devint pensive.
c Et, à chaque objection levée, il était plus mécontent? reprit-«ll& après quelques instants de silence.
— Mon Dieu, oui !
— Et avant de connaître vos intentions, il vous avait fait un bon accueil ?
— Plus qu'aimable, affectueux. »
Mistress Dingley retomba dans sa rêverie, et resta de nouveau quelque temps sans parler.
c Que comptez vous faire? 9 demanda-t-elle d'un air distrait.
Tisdal comprit qu'elle abandonnait la partie.
« Ce que je compte faire ? dit-il vivement. Je vais finir par où j'aurais dû commencer ! Je vais me jeter aux pieds de miàs Bstber, lui ouvrir mon cœur et tâcher d'attendrir le sien!
-^ Gardez-vous-en bien l s'écria-t-elle.
— Pourquoi?
— Vous ne la connaissez pas I II ne faut pas l'effaroucher ! » Tisdal était loin de s'attendre à ce revirement subit : il regarda
mistress Dingley d un œil étonné.
« Mais, reprit-il, si le docteur lui parle le premier, je suis perdu.
— Ne suis-je pas là, moi?
— Quoi 1 vous auriez la charité....
— Laissez-moi faire.
— Oh ! chère mistress Dingley, que je vous remercie ! Je n'ai d'espoir qujen vous. Ma vie est dans vos mains !
— C'est bieni c'est bien !... Partez. Stella peut venir d'un instant à Tautre, et il vaut mieux qu'elle me trouve seule ici.
— Je pars.... mais dites-lui, ma bonne mistress Dingley, diteslui combien je l'aime, combien je serai heureux de lui vouer mon existence.... >
Il ne 6nissait pas de lui foire des recommandations, de lui baiser les mains. Mistress Dingley le poussa dehors.
C'était pour la seconde fois de la journée que Tisdal était mis à la porte ; mais cette fois il était plus content que la première.
Et pourtant il avait encore moins sujet de l'être ; car il venait de se faire, par son récit candide^ d'un allié utile et zélé, un adversaire redoutable.
Mistress Dingley, en sa qualité de vieille fille, aimait à se inéler des affaires d'autrui ; mais elle n'avait pas l'esprit inventif, et ne se cassait pas la tète à préparer de longue main le plan de ses intrigues. Elle attendait patiemment ses idées du dehors.
Sa cohabitation avec Esther lui convenait à tous égards. Sans famille et isolée auparavant, c'était un intérieur. Elles avaient trouvé économie et augmentation de bien-être à confondre leurs deux petites fortunes, Dingley surtout, qui avait le moins apporté à la masse. Quoique de ricochet, Fintimité du docteur Swift flattait son amour-propre. Comment s'imaginer que cette communauté pût cesser un jour.? Parvenue à un âge où elle avait renoncé à se marier, il ne lui était pas venu à la pensée qu'une fille de dix-sept ans pourrait bien ne pas vouloir se vouer au célibat, ou plutôt elle la regardait, dès à présent, comme établie. Tacitement, elle avait promis protection à Esther; tacitement, elle s'était juré, au nom d'Esther, obéissance : la cérémonie était accomplie ; elles étaient mariées lune à l'autre ; et, comme c'était un mariage d'inclination à la fois et de convenance, elle n'avait pas même songé à la possibilité d'un divorce.
Quand Tisdal s'était jeté à la traverse avec sa proposition, le
premier mouvement de Dingley avait été de le contrecarrer. Mais, tout bien considéré, il n'exigeait pas la rupture de l'association ; il demandait à en faire partie ; il en accroîtrait considérablement les ressources. Elle n'avait pas vu d'inconvénients à agrandir le cercle. L'offre avait donc été accueillie sans un grand empressement, mais assez volontiers.
Les choses en étaient là lorsque, malheureusement pour lui, ' Tisdal, sans le savoir, mit encore mistress- Dingley sur la voie d'une autre idée. Est-ce que Swift lui-même n'aurait pas des vues surésther? Sans cela, pourquoi cette humeur qui augmente à chaque obstacle qu'on aplanit? Grâce à l'évéque de Meath, Tisdal est devenu un bon parti : pourquoi cette répugnance? et cette honte de refuser, pourquoi? si ce n'est l'embarras de se constituer soudainement en rivalité avec un de ses amis qui s'adresse à lui comme à un tuteur.... Quelle lumière! quelle perspective! Le docteur Swift, un homme de ce mérite, un homme qui, par ses talents, par son caractère, par ses relations, est appelé à tout, qui, un jour ou l'autre, ne peut manquer d'être évêque, archevêque ! Ce serait là un bien autre parti, ma foi, que ce petit docteur qui, avec son humilité et ses vues mesquines, ne serait jamais, après tout, qu'un prestolet de campagne !
Telles avaient été les réflexions de mistress Dingloy, tandis que Tisdal, dans la simplicité de son âme, lui racontait comment Swift l'avait cavalièrement congédié, et telle fut aussi la cause de l'empressement qu'elle mit à se charger de parler à Esther.
Ësther était dans cette disposition de cœur où sont toutes les jeunes filles à un certain moment, c'est-à-dire toute prête à s'éprendre do premier qui se présenterait amoureux ou feignant de l'être. Mistress Dingley, sans être un profond observateur, savait cela dans son expérience, et, redoutant l'effet d'une déclaration pathétique de Tisdal, elle jugea important de le devancer.
Elle ne perdit donc pas de temps. Lorsqu'elle se retrouva avec Bsther, elle amena la conversation sur le mariage, et, mettant tout amour-propre de côté, elle en fit un éloge qui devait avoir du poids dans la bouche d'une vieille fille. De là à son but, la transition était facile ; elle laissa entrevoir que Presto pourrait bien songer à prendre Stella pour femme.
L'impression d'Esther, à cette insinuation, fut celle d'un enfant à qui, pour la première fois, on donne un cheval ou un fusil de chasse, une satisfaction mêlée de surprise et d'orgueil. Je suis donc une grande personnel... Mais bientôt la honte la prit, et elle soutint que Bec voulait se moquer.
Gell&K^i, pour l'instant, n'osa pas aller plus loin. Mais, quand Tisdal reviendrait, que lui dire? Bah! Swift serait avec lui : il aurait surmonté son embarras et se chargerait de la réponse.
Mais Tisdal revint seul; Swift était resté à travailler, apparemment pour réparer le temps qu'on lui avait fait perdre.
c Tant mieux I se dit-elle. Tisdal en sera moins tourmentant. »
Et loraqu'il la prit à part :
K Votre réponse? s'écria«tr-elle. Comme vous y allez ! je n'ai pas encore eu le temps d'ouvrir la bouche. Stella est rentrée tard , vous êtes revenu de bonne heure, et ce n'est pas une affaire qui se puisse traiter en cinq minutes.... D'ailleurs, rien ne presse, vous voyez qu'on nous laisse le champ libre ; et on ne nous le laisserait pas, si on avait l'intention de vous desservir.
— Vraiment 1 vous croyez? Mais son humeur. ...
— Venait de ce que'vous l'avez dérangé, je vous Tai déjà Ait. li ne l'a pas avoué; mais croyez'-moi, mieux vaut arracher un lion à sa proie qu'un auteur à son travail 1 >
Sans être parfaitement rassuré, Tisdal comptait trop sur l'appui de mistress Dingley pour la contredire : il résista donc à la tentation de plaider lui-même sa cause, et s'en retourna comme il était venu.
Avoir près d'une journée devant soi, c'était ville gagnée. Mais dans cette journée mistress Dingley ne fit pas le chemin qu'elle avait espéré, et ce fut en vain que, le soir même et le lendemain dans la matinée, elle ramena à plusieurs reprises Stella sur l'entretien précédent. Ce silence commençait à 1 inquiéter, lorsqu'elle sur* prit la jeune incrédule occupée à faire une patience. Sa rougeur, son empressement à cacher les cartes indiquaient clairement l'objet sur lequel elle consultait le sort. Mistress Dingley fit semblant de n'avoir rien vu.
A rheure du diner, les deux rifvaux vinrent ensemble. Tant mieux, Presto allait enfin se déclarer 1 Mais Presto ne se déclara point. Tant mieux, c'est qu'il boudait. Stella regardait Swift à la dérofbée, et tous deux réciproquement mettaient plus de réserve dans leurs manières : tout allait bien. •
Il fallait alimenter la confiance de Tisdal; Dingley lui dit à l'oreilie qu'elle avait commencé à sonder Esther, mais généralement d'abord et uniquement sur son goût pour le mariage. C'était une enfant qu'il importait dene pas mener trop vite; elle l'avait reconnu dès les premiers mots.
Que ce fût fierté ou indifférence, évidemment Swift s'abstenait : Tisdal eut moins de peine à se soumettre aux temporisations de son fondé de pouvoirs.
Les deux voisins partis, que faire ? Une patience. Dingley prît un jeu de cartes. Esther, embarrassée à la vue des cartes, ouvrit un livre que Swift lui avait donné à lire ; mais elle n'en tournait pas les pages et lorgnait Dingley du coin de l'œil. Sa patience achevée :
« Voulez-vous que je vous dise votre bonne aventure? demanda Dingley.
— Non, merci.
— Eh bien ! dites-moi la mienne.
— Si vous voulez. »
C'était tout autre chose. L'opération terminée :
c A mon tour maintenant, dit. Dingley, en mêlant les cartes; coupez. >
Persister dans son refus aurait paru affecté. Ësther coupa en rougissant.
Etait-ce la voixtlu destin où supercherie de son interprète? Ou bien encore voit-on dans les cartes, comme dans les nuages , tout ce qu'on y veut voir? Elles prédirent à Esther un mariage comme on n'en voit guère.
C'était une belle occasion de reprendre son thème, et Dingley ne la laissa point échapper.
L'imagination avait été assez frappée pour que le raisonnement pût devenir un auxiliaire utile. Dingley fit feu de tous ses arguments. La partialité de Presto pour sa chère Stella , sa condescendance pour elle, pour elle seule, la jeunesse du protecteur, les charmes de la pupille, furent les preuves de l'amour ; l'idée qu'il avait eue de les attirer en Irlande, son obstination à les y retenir malgré tout, sa colère de leur fuite, furent les preuves du dessein d'épouser. S'il ne l'exécutait point encore, c'est qu'il attendait une position meilleure que celle de Laracor.
« Et il n'attendra pas longtemps : ce ne sont pas les gens comme loi qu'on enterre dans un village. Vous ne savez pas : il est question de lui confier une mission superbe. N'en dites rien, c'est encore un secret, mais le petit docteur l'a su àTévèché. Le clergé d'Irlande sollicite la remise du vingtième et des premiers fruits, et monseigneur l'évèque de Meath a proposé au primat de charger Presto de cette missioD. Comprenez-vous? il va voir la reine, les ministres, il va montrer ce dont il est capable, et le moins qu'il puisse obtenir pour sa peine, c'est un évèché. »
Esther était venue s'asseoir aux pied« de Dingley pour entendre de plus près de si séduisantes paroles. Elle était tout yeux et tout oreilles. Mais l'idée que Presto allait la quitter troubla un peu sa joie.
c Comment 1 il va partir ?
— Partir pour revenir bientôt, pour revenir évêque, pour revenir épouser sa chère petite Stella. Oh ! mon Dieu oui ! Stella sera la femme de Presto, la femme d'un évêque, d'un homme à qui on d t mylord 1... »
Ici Dingley, qui se grisait elle-même à force d'éloquence, s'interrompit pour baiser avec transport la tête bouclée sur qui reposait une destinée si belle ; puis elle reprit :
€ Voyons! quel évêché choisirons-nous? L'archevêque de Dublin se meurt : voulons-nous être archevêque de Dublin?.. Oh ! non, je platsante : il faut commencer par être évêque...
— Oui, oui, par être évêque, dit Esther avec modération.
— Est-ce que ce sera en Irlande? poursuivit Diogley. Hein?... Oh ! ma foi, non !.. pas en Irlande !.. j'en ai assez de cet ennuyeux pays !.. Nous nons contenterons d'un évêché modeste; mais il nous le faut en Angleterre. »
Nos deux causeuses n'aimaient point à veiller ; mais ce soir-là, elles entendirent sonner deux heures à Thorloge du voisinage.
Le lendemain, en jetant un coup d'oeil sur la gazette queTévéque, après l'avoir lue, envoyait à ses voisines, Dingley vit que Tauteur de son cher almanach, l'il lustre docteur John Partridge, venait dans ses tournées d'arriver à Dublin. Quoique les médecins ne soient pas, en général, de grands sorciers, il n'y a guère de sorcier qui ne soit un peu médecin. Quelle bonne fortune ! Dingley allait se guérir de tous ses maux.... Puis à celte idée en succéda une autre moins égoïste.
a Stella, si nous allions le consulter sur notre mariage?...
— Oh I non, grand Dieul jamais!
— Et lui écrire?... demanda bien bas Dingley.
— Est-ce que cela suffirait? répondit Ëslher plus bas encore.
— Oui, oui ! il est si habile qu'il n'a pas même besoin de voiries gens. Il lui sufât d'une mèche de cheveux et d'un vieux gant de la main gauche, j
Esther avait payé tribut à sa conscience en refusant d'aller à Dublin : elle livra sa tète aux ciseaux et remit un de ses gants. Dingley écrivit la lettre, et le tout, soigntrusement cacheté, partit par la poste à l'adresse du docteur John Partridge.
Dingley avait eu soin de demander une prompte réponse. Néanmoins, plusieurs jours se passèrent et la réponse ne venait point. Tisdal commençait à devenir très-difficile à amuser. Enfin, elle arriva, et telle qu'on la pouvait souhaiter. Quand on demande par écrit une consulta tien, on ne saurait trop préciser les faits, et Ding-
STELLA ET YANESSA. g|
ley était entrée dans tant de détails, que le dernier apprenti magideDy.gaidé par ce fil; ne pouvait pas se perdre dans le labyrinthe de la science, à plus forte raison le prince des astrologues, l'incomparable, l'infaillible John Partridge.
Eather n'avait pas vu la lettre de Dingley : pouvaitrelle ne pas être frappée de la céponse? Quand on devine si bien le passé , il n'est pas étonnant qu'on lise dans l'avenir ; et comment refuser sa confiance à une prédiction qui lui promettait l'union la plus heureuse avec BU homme que le respect et l'admiration l'avaient ju»- (pi'iei empêchée seuls d'adorer? Dingley s'attendait donc à la voir sauter de joie. Point du tout; elle fut très-calme et môme incrédule. Il est vrai que, le reste de la journée, elle fut d'une gaieté folle, et qu'à toute minute elle embrassait Bec.
c Allons 1 > se dit celle-ci, il me semble que je puis m'acquilter de la commission du petit docteur.
EHe s'en acquitta, et Estber fut surprise, moins pourtant que n'aurait voulu Dingley, qui s'applaudit de n'avoir pas parlé plus tôt. Il était aisé de voir qu'Esther était touchée de l'offre de Tisdal et qu'il lui coûtait de le refuser. Mais qu'y faire, puisqu'elle allait épouser Presto?
Dfngley s'empressa de hii venir en aide. Elle attiédit les sentiments de Tisdal, elle métamorphosa son amour en un goût plus raisonné, elle affaiblit le déplaisir qu'il aurait du refus. Puis, tournant court et revenant à Presto, elle insista sur son mérite supérieur, sur sa bonté, sur sa tendresse, sur la reconnaissance qui lui était due ; elle compromit Ësther vis-à«vis d'elle-même en lui parlant de son amour pour Swift conune d'un fait avéré ; et à un moment propice, lui faisant passer Tévêché devant les yeux, elle enleva l'autorisation de remercier le petit docteur.
La démarche qui lui restait à faire était désagréable; mais le résultat en était trop important pour hésiter, et c'était bien quelque chose que de n'avoir plus à tenir en bride l'impatience de Tisdal, de n'être plus toujours à craindre quelque coup de tête. D'ailleurs, elle n'avait pas un cœur de pierre; dans ces derniers temps, à mesure qu'elle approchait du dénoûment , elle avait eu soin d'amortir peu à peu les espérances du pauvre amoureux, et de lui Satire descendre chaque jour un échelon pour lui diminuer la profondeur de la chute.
La tâche de Dingley était aussi, par conséquent, moins pénible, et cependant, lorsqu'elle la remplit, il devint si pâle, si consterné, qu'elle ne trouva pas un mot de consolation à lui adresser, et qu'elle se repentit de ce qu'elle avait faite
Mais Swift, tout à coup, avait retrouvé sa belle humeur, c Bon ! dit-elle, il aura eu vent du refus : sans Favouer, le petit docteur Taura laissé deviner. *
Il n'en fallut pas davantage pour la consoler du chagrin deXisdal. 11 n'était plus là ; son protecteur l'avait emmené à la campagne pour le distraire. H ferait comme elle, il prendrait son parti. Elle s'aban> donna tout entière à l'enivrement de ses espérances.
Depuis le départ de Tisdal, Swift ne bougeait plus de Trim. Il avait repris ses manières d'autrefois, son petit jargon, ses caresses paternelles. Il étaitd'une complaisance telle, queDingley elle-même en avait sa part. Il faisait des frais de toilette!... En attendant, sa mission en restait là, et il ne rendait point réponse.
c Bon ! pensa Dingley : il n'a pas la force de quitter Stella. >
Ces remarques, elle ne manqua pas de les faire tout haut devant Esther. Celle-ci ne dissimulait plus maintenant, et n'avait plus que la défiance du désir. Dingley résolut de l'en délivrer tout à fait, et de hâter un dénoûment qu'ils souhaitaient tous trois au fond du cœur.
« A quoi bon traîner, quand on est d'accord? Croit-il qu'on ne devine pas sa pensée ? On peut avoir moins d'esprit que lui et n'être pas une bêle. S'il n'entre pas dans ses vues de se marier sur-lechamp, il est homme d'honneur, nous nous contenterons de sa promesse. »
Encouragée par ces premiers succès, elle dirigea sur ce point tout l'effort de sa tactique ; et par voie d'insinuation, par des allusions significatives, entremêlées de quelques sarcasmes contre le petit docteur, elle s'évertua à faire comprendre à Swift ce qu'on attendaitde lui. Ce fut en vain.
Swift, qui ne se doutait pas que Tisdal fût sérieusement amoureux, ne se refusait point à décocher sur lui quelques traits par compagnie et par habitude ; mais c'était tout, et, quoique de taille, les allusions passaient inaperçues.
Était-ce distraction, obstination ? Dingley ne savait plus que penser ni que faire. Comment amener une explication? te hasard s'en chargea.
Un matin, Swift, venu à Trim de meilleure heure qu'à l'ordinaire, ne trouva personne au logis. Sur la table du parloir était le livre dont il avait recommandé la lecture à Stella ; il le prit pour voir où elle en était.
c Comment ! pas plus avancée ! oh 1 la paresseuse! » ditril en souriant.
Une lettre, pliée en deux, tenait lieu de signet. Il l'ouvrit. C'était
son habitade à Trim ; malheur aux papiers qui lui tombaient sous la main ! Il était sans gène. Stella était sa fille, et Dingley aussi, sous œ rapport- Cette lettre était celle de Partridge, dont le nom frappa tout aussitôt sa vue.
c Quelle folle c(tie cette Dingley 1 s'écria-t>il impatienté. Elle est incorrigible! »
Mais que devin Uil, lorsqu'il lut la prédiction et qu'il vit le rôle qu'il y jouait ? 11 froissa le papier dans ses mains.
« Ah I voilà donc ce qu'on machine ! Ah ! on dispose de moi 1 Voilà pourquoi on a refusé Tisdal ! Ce refus, c'est une préférence qu'on m'accorde ! Maudite sorcière l aller me mettre une pareille idée dans la tète de cette enfant l Ces brutes-là ne doutent de rien 1 II semblerait que leur nullité doit les préserver de l'intrigue; pas du tout celles ont toujours assez d'esprit pour faire le mal. »
Il était dans cette disposition lorsque Dingley entra au parloir, et seule pour comble de disgrâce!
c Qu'est-ce que c'est que cette lettre ? demanda-t-il en la lui mettant sous le nez.
— Cette lettre ? répondft-elle avec un rire forcé qui cachait ma) son embarras. C'est de la sorcellerie.... Cela ne regarde pas les esprits forts.
— Je ne plaisante pas, madame, entendez-vous? dit-il du ton le plus sévère, et retirant brusquement le papier qu'elle essayait de prendre. Pourquoi vpus faites-vous écrire de pareilles sottises?
— Mon Dieu 1 comme vous vous fâchez pour un enfantillage 1
— il ne s'agit pas de cela, madame. Vos enfantillages à cinquante ans sont ridicules ; mais j'y suis habitué. Ce qui m'étonne, c'est que vous vous mêliez de mes affaires ; c'est que vous vous adressiez à un ignoble charlatan pour monter la tête à Stella I »
Dingley avait cherché des faux-fuyants; mais Swift lui coupait toute retraite : elle se rebiffa. Les animaux les plus timides ont le courage du désespoir quand ou les accule.
a Moi, je lui monte la tète 1 dit-elle en rassemblant tout ce qu'elle avait d'effronterie.
— Comment ! vous osez le nier quand j'en ai la preuve en main?
— Ceci prouverait tout au plus qu'elle avait déjà la tète montée.
— Et par qui, si ce n'est par vous ?
— Si vous disiez par vous-même.
— Par moi !
— Oui, par vous. Il semblerait que c'est moi qui l'ai fait venir en Irlande.
8i STELLA ET VANËSSA.
** Mais je tous ai fait venir avec elle, vous : faudra-t-it aussi que je vous épouse ?
— Oh 1 moil si c'était ma main que le docteur vous eût demandée, vous ne l'auriez pas si mal reçu .
— Mal reçu?... Je lui ai dit de s'adresser à Stella.
— Oui ; mais, tant qu'elle ne s'est pas prononcée, qui est-^ce qui a été maussade ?
— Maussade?
— Et, dès qu'elle a dit non, qui est-ce qui ne se possédait plus de joie?
•— Où avea^ous vu cela?
^- Eh mais!... où Stella l'a vu elle-même. Cela sautait aux yeux.
->— Eh bien l quand cela serait? est^e que je ne pourrai plus m'intéresser à Stella sans que vous en tiriez des conséquences absurdes? Si j» ne trouve pas, moi, que Tisdal lui convienne I... Il ne suffît pas d'être un honnête garçon pour faire un bon mari; il faut du caractère; il en faut surtout pour épouser Stella, qui est une enfant et qui longtemps encore aura besoin d'un mentor.
— C'est pour cela qu'il était naturel de penser que vous aviez dessein.....
— Vous êtes folle 1 Est-ce que vous ne m^avez pas entendu dire cent fois que je ne voulais pas me marier?...
— Sans que votre fortune fût faite.
— Eh bien ! estnce qu'elle l'est? est-ce que j'ai de quoi soutenir un ménage?
— Pas maintenant, mais il fout espérer....
— Taisez-vous! Je serais riche à millions que je n'épouserais pas Stella. Vous avez donc oublié ce qui s'est passé, toutes les infemies qu'on a dites ?
— Tout cela s'est éclairci.
-^Oui, mais j'ai déclaré devant i'évêque de Meath que j'étais un père pour elle et rien de plus.
— Il n'est pas défendu de changer d'avis.
-^ Si fait, madame, cela m'est défendu. Je n'ai pas envie de ressusciter les bruits morts, de me faire taxer d'hypocrisie, de la déshonorer avec moil... Eh bieni maintenant, voyez ce que vous faites» 1 Voilà pourtant où mène l'oisiveté! par désoeuvrement, vous risquez de faire le malheur d'une pauvre enfant qui vous aime et que vous aimez ! >
La question redevenait toute personnelle : Dingley laissa passer l'orage. Mais silence n'est pas conviction ; les caractères despotiques l'interprètent trop ainsi, et pendant que Swift se promenait en
grommelant dans la chambre, Dingley faisait tout basses réserves. Elle reconnaissait que Swift ne pouvait pas épouser Stella dans le diocèse de Meath ; mais en changeant de résidence il reprendrait sa liberté. Quant à son irritation, elle l'expliquait par la contrariété d'avoir été deviné.
Ce téte-À-téte silencieux ne laissait pas que d^étre gênant, Dingley n'osant bouger de place, et Swift éprouvant ce malaise qui succède à tout emportement. Esther survint fort à propos.
c Voici Stella, reprit Swift, je ne lui dirai rien : je vous laisse ce soin. Vous m'avez compris ; faites-en votre profit.
— Bon! pensa ûingley.Jl ne dit rien, c'est qu'il ne veut pas que je parle; j'ai compris; il peut être tranquille. Je connais Stella; elle a si peur de fâcher son cher Presto, qu'elle serait capable de la prendre au sérieux. »
Elle s'abstint donc; et Swift, qui observait Stella, commença à craindre que le mal n'eût fait plus de progrès qu'il n'avait supposé. n D'y avait pas de meilleur remède que Tabsence : il accepta la mission qu'on lui avait offerte.
c Boa ! dit Dingley. 11 va chercher son évéché. i
Mais des jours, mais des semaines s*écoulèrent, et il ne partait pas. Cependant, rien ne le retenait plus ; il avait ses pouvoirs, et Tiadal n'attendait qu'un mot de lui pour revenir le suppléera Laraeor.
t Bon 1 se dit Dingley. Ceai de la jalousie. 11 ne partira pas : son départ nous ramènerait le petit docteur. Stella l'a refusé, il est mi; mais elle est si jeune, elle n'aurait qu*à changer d'avis. Pauvre Presto ! Il me croit peut-être assez simple pour l'avoir pria au mot Dieu sait pourtant qu'il peut s'absenter en toute sûreté. >
N'était la scène précédente, Dingley aurait été tentée de le lui dire.
Elle n!en eut pas besoin : Swift se mit de lui-même en route. Il est vrai que l'archevêque de Dublin était mort, que l'évêque de Meath lui avait succédé, qu'il avait fait nommer Tisdal chanoine de la cathédrale de Dublin, et qu'un autre curé du voisinage, le docteur Warburton, allait desservir Laraeor.
< Boni dit Din^y. Décidément nous aurons notre évéché. »