CHAPITRE XVI
Le lendemain, il était en visite dans une maison où, laf veille, il avait promis d'aller, lorsqu'on annonça miss Esther Yanbomrigh.
c C'est un guet-apens ! » se dit-il.
11 fut tenté de se retirer ; mais la curiosité le retint ; et il vit entrer une jeune personne grande, blonde, un peu grasse, tout autre enfin qu'il ne Tavait rêvée. Il fut désagréablement surpris.
Après les premiers complimente, la maîtresse de la maison.
sachant que Swift et miss Yanhomrigh ne se connaissaient pas, les avait nommés l'un à l'autre, et Swift s'attendait à de nouvelles persécutions ; mais miss Yanhomrigh ne souffla mot de la soifée du 4 4. Il lui en sut gré , et l'examina plus attentivement. Elle s'était présentée et s'exprimait avec une aisance qui annonçait une grande habitude du monde, sans qu'on pût dire précisément qu'elle en eût les manières. Elle avait des façons d'être qui ne sentaient en rien l'imitation. Il en était de môme de son ajustement: il n'était point exactement à la mode, et cependant on ne pouvait pas dire qu'il ne fût pas de bon goût et qu'il ne lui allât pas parfaitement.. Cette toilette, ces manières indiquaient de l'indépendance; cette réserve n'était point de la timidité : il s'apprivoisa au point de parler de l'invitation qu'il avait reçue.
«t'Ma mère vous a prié de venir ! s'écria miss Yanhomrigh. Je ne puis rien dire devant ellel Mais, de grâce, monsieur, tirez-jnoi d'inquiétude. Dites-moi que l'amour maternel est un sentiment respectable jusque dans ses erreurs. »
Swift ne se représentait aucun des amours de ce monde avec un bandeau, ni l'amour maternel, ni la piété filiale. Mais mistress Yanhomrigh lui semblait maintenant beaucoup moins aveugle qu'il n'avait pensé; et quant à miss Esther, sa clairvoyance et sa franchise faisaient honneur à son esprit, sans faire tort à son cœur. Une seule crainte la préoccupait encore. Il n'aimait pas le pédantisme, surtout à vingt ans et en jupons. N'était-ce pas unepédante? 11 donna, sans affectation, à l'entretien un tour qui lui permît d'en juger.
Miss Yanhomrigh répondit docilement aux questions qu'il lui posait; puis se mettant à sourire :
c Yous avez causé de moi avec ma mère ; mais détrompez-vous : je n'ai pas d'encre aux doigts, dit-elle en tirant de son gant une petite main rose et blanche.
— G*eût été dommage, dit Swift en y déposant un baiser.
— Monsieur le docteur, reprit^-elle, maintenant que j'ai subi mon examen, ne me faites pas languir. Suis-je admise?
— Yous êtes admise.
— Ht vous viendrez le 4 4 ?
— Et je viendrai le 44.
— Merci, je pars.
— Attendez-donc, ma belle 1 dit la maîtresse de maison, voyant qu'elle s'était levée.^ Yotre frère n'a-t-il pas promis de venir vous chercher?
— Mon frère 1 Dieu me préserve de jamais compter sur lui !
— Vous avez un frère? dit Swift.
— Ma mère ne vous a pas parlé de lui ? oh ! tant mieux !
— Pourquoi?
— Cest que voilà bien assez de rectifications pour aujourd'hui. — Je ne vois pas que madame votre mère soit un si mauvais juge.
— Oh l mais, moi, je vaux mieux que lui !
— On peut valoir moins que vous et être encore très-bon à connaître. Attendez qu'il vienne, ou vous me ferez croire que vous redoutez la comparaison.
— Moi ! oh 1 non ; j'ai plus de coquetterie pour lui que de jalousie, et ce n'est pas ici que je veux vous le faire voir. C'est un capitaine. Il est assez bien en uniforme : je vous le montrerai à une revue.
— Vous le traitez comme vous-même ; vous faites trop ses honneurs. Prenez garde : on peut mentir à force de vouloir paraître franche.
— Non, non ; je sais ce que je dis. Mais n'allez pas croire que je ne Taime pas. Je l'aime à ma manière. Je pourrais faire la bonne sœur, vous le déguiser, vous le farder, mais vous avez de bons yeux, vous le devineriez quand même. J'aime autant vous prévenir ; vous en serez moins sévère. 9
Aien n'était plus fait pour plaire à Swift que ce ton cavalier, ce caractère décidé : il ne manqua pas d'aller lui souhaiter sa fête leU.
c Et monsieur votre frère ?
— Il n'est pas ici.
— Comment 1 le jour de votre fête !
— Pas plus celui-là qu'un au^e.
— Allons! décidément, vous ne voulez pas que je le voie.
— Voulez- vous le voir ?
— Sans doute.
— Mais là, réellement?
— Réellement.
— Et vous ferez ce qu'il faudra pour cela ?
— Tout ce qu'il faudra.
— Eh bien! venez souper demain avec nous.
— N 'est-il donc visible qu'à souper?
— A souper, à dîner, à déjeuner. Choisissez, pourvu que ce soit à table. De toute la maison, mon frère ne connaît que deux pièces, sa chambre et la salle à manger. Il n'a jamais mis le pied dans les autres. Ainsi, vous voilà prévenu. Si vous n'avez pas deux paroles, à demain. »
Swift souriait sans répondre.
c Eh bien î viendrez-veus?...' Ahl vous ne tous croyez peut-être pas assez invité, parce . que c'est moi qui vous invite. Rassurezvous : je sais le chef de la famille. Je tiens de mon père et lui ai succédé. Il a si bien mené ma mère, qu'elle ne sait plus ce que c'est que d'avoir une volonté. Mon frère est toujours dehors, Dieu sait où; ma sœur est trop jeune, elle a onze ans, et, sans moi, je ne sais pas ce qu'ils deviendraient tous.
— Et vous n'êtes pas quelquefois embarrassée de votre toutepuissance ?
i— Jamais ! J'ai de la tête. Telle que vous me voyez^ je suis ub excellent homme d'affaires. »
Cette explication avait levé les scrupules de Swift : le lendemain, il se rendit bravasient à l'invitation , non pas seulement pour y rencontrer le capitaine Vanhomrigh. Miss Esther n'avait rien eza** géré. En entrant dans la salle à manger, ils y trouvèrent le capi* taine installé, et il sortit avec les domestiques ; mais ce peu de temps lui avait suffi pour justifier pleinement le dire de sa sœur.
Quant à elle, le jugement favorable qu'en avait porté Swift se confirmait de plus en plus. Ces qualités viriles, qu'il estimait pardessus tout, étaient loin de perdre de leur prix pour se trouver chez unebelle jeune fille de vingt ans. Ils avaient entre eux beaucoup de rapports d'esprit et de caractère ; tous deux détestaient les £açoas : leur liaison fit des progrès rapides. Le monde le voyait un peu moins chaque jour. Tous ces devoirs, tous ces prétendus plaisirs étaient si ennuyeux, comparés au charme de l'intimité 1 Et puis, c'était pour lui une maison si commode! Ils demeuraient quasi porte à porte. Il ne pouvait pas sortir de ehez lui sans passer devant leur logis; et ccxnment y passer sans y entrer ? et une fois entré, comment s'en aller? on était si contrarié de le voir partir, et lui-même en avait si peu d'envie! Aussi il était bien rare que, matin ou soir et quelquefois tous les deux, il n'eût pas le plaisir de passer une heure avec \e capitaine.
Mistress Vanhomrigh avait peu d'influence; mais le peu qu'elle en avait, elle en savait tirer parti. La liaison de Swift et de sa flUe n'avait pas besoin d'être secondée : elle s'occupa de la mettre à profi,t. On n'a pas toujours un homme de lettres pour ami. 11 ne fallait pas laisser échapper une si belle occasion de p^feetionner réducation d'Esther. A l'aide de quelques petites trahisons maternelles, elle força sa fille à faire au docteur des confidences littéraires ; ii en résulta des conseils, des encouragements, et un beau jour Swift, sans trop s'en douter, sans trop s'en plaindre non plus,
STELLA ET YANESSÀ. , ^7
se trouya exercer les fonctions grataiie» de précq>te«f auprès; éd la plus intelligente et de la plus laborieuse des écolières.
Mais ce n'était point 9n écolière qu'il la traitait. Elle était tre^ avancée dans^ ses éluder pour ne pas obtenir plus d'égjavds. II. ayail; avec eUe une eorrespendance littéraire ; il lui adressait des vesaet elle^ en répondait. Elle avait même, ceauae rautr&EstkeF, reçu de \m la bafK^^ poétique, et, de la première ayUab»d& sen nom de famili» combinée avec Hessy, diminutif d'Estber, il Tayait appelée Va^eett^
Cea soins précieux, cette distinction flatteuse enivraient de joi^lk tendre mère, mais* non au point de lui faire oublier que Smft. élail mieu3i. qu'un bemme de génie^ qu'il était l'ami des ministres^ Le capitaine était si dissipé, si insouciant, qu'il n'y avait pa» de rai»» son pour qu'il naontât jamais en grade, si on ne le poussait pas ! Et Estber elle-même, croyait^Ie donc qu'elle ne s'en marierait png beaucoup mieux, si elle pouvait apporter en det à son mari quelque belle et bonne charge à la cour?. .. Mais les jeunes filles ont ai pe« de prévoyance ; elles ont une délicatesse si exagérée, nnediscrétidik si mal entendue 1 Cependant , quelque glorieux que fût le nom de Vanessa, un titre de comtesse avait bien son mérite»
Vanessa, du reste, n'était pas la seule à qui Tafrément de ces relations Ht oublier de» intérêts plus sérieux : Swii't n'était guère plus- aoigneux des siens. En vain les ministres lui reprochaient son silence, en vain les libraires assiégeaient sa piorte : tes vrhige respiraient. Il n'écrivait plus que pour Vaaessa.
Mais si l'on éprouvait des regrets à Loodres, qu'éiait*ce donc à Laracor? Pauvre Stella! dans les commencements, elle avait reçu régulièrement de bonnes longues lettres ; mainiefiant la> poste était toujours en retard , l'écriture était plus lâche , le papier tf'était plus le même : encore si on l'eût rempli tout entier!
loue ees grie& n'alarmaient point la conscience de' Swift, quoiqu'il y répondit d'une manière évasive. Il avait de si bennes raisons à donner! Mais il ne voulait pas direcriknent aux ministres que, pour leur rendre de nouveaux services, il attendait le prix des* précédents , et il pouvait encore moins s'expliquer avec Stella.
Ses premières lettres avaient été détaillées, tPèe affectueuses, pour lui- adoucir autant que possible le ehagrin de le' séparation ; peut-être même avait-il poussé trop loin la sollicitude. En tous cas, ce n'était point une raison pour entretenir, à force oto démen- 8trat«oae>\un sentiment qu'il fallait détruire. Il avait donc dé la désaccoutumer de lui peu à peu, et, puisqu'il avait jugé l'absence utile , sr'él(»gner d'elle de plus en plus dans see lettres, jusqu'au jour où retour et tendresse n'auraient plus audon danger. 164 g
g8 STELLA ET VANESSA.,
c Elle s'ennuie! s'écria-t-il un matin , entre autres, qu'il écrivait à Laracor. Pourquoi ne travaille-t-elle pas?... Mais plus elle va, plus elle devient enfant I... Elle Tétait dix fois moins lorsque j'étais auprès d'elle 1... Pauvre chère petite! je ne lui en veux pas; ce n'est pas sâ faute , c*est celle de ce cerveau vide de Dingley ! Cette buse-là lui a donné tous ses défauts : sa paresse , sa superstition , jusqu*à ses fautes d'orthographe ! Conçoit-on que cette petite fille fasse encore des fautes d^orthographe , après toute la peine que j'ai prise ! c'est à y renoncer. J'ai beau les lui noter toutes pour lui faire honte, elle n'a pas môme la raison d'en rougir! Elle ne se fâche pas; elle me remercie; mais se corriger, c'est autre chose! Je suis sûr que cette Dingley m'accuse de pédantisme. Mais l'orthographe, c'est la propreté du style, et il n'y a pas pour moi de beauté sans propreté. C'eàt là une des choses qui me dégoûtent le plus d'écrire à Laracor!,.. Sans compter que leurs lettres à toutes deux sont d'un vide, d'un puéril! c'est un supplice véritable que d'être obligé de se courber sans cesse , de se rapetisser pour être à leur niveau. J'aimerais mieux écrire dix lettres à une autre, prose ou vers , qu'une seule à ces linottes-là.
Comme il cachetait sa lettre :
« Monsieur écrit à ces dames? lui dit un Irlandais nommé Patrick, qu'il avait emmené comme domestique. Voudrait-il par la même occasion faire passer ce petit paquet à mistress Dingley?
— Qu'est-ce que c'est?
— Une commission qu'elle m'a donnée, dit Patrick en fouillant dans sa poche : l'almanaçh de la nouvelle année.
— Quelalmanach?
— Le fameux almanach de Partridge.
— Partridge ! donne ! »
Il prit l'almanaçh , le jeta au feu , et , remettant à Patrick sa lettre en échafnge , il le poussa dehors par les épaules.
€ Ah! Partridge 1 brûle, brûle ! dit -il en regardant avec satisfaction le livre qui se tordait sur le charbon. Infâme charlatan , si l'on pouvait en faire autant de toi ! Mais pourquoi pas? Ce n'est pas *assez de détruire un exemplaire; il faut tarir celte source empoisonnée , guérir Stella de sa crédulité. Il faut que je me venge de ce coquin. »
Quand Patrick revint du ministère, d'où l'on envoyait les lettres de Swift à leur destination , il trouva la porte de son maître fermée au verrou. C'était signe que Swift travaillait et qu'il ne fallait pas le déranger. Patrick n'avait garde; il était tout à fait de l'avis des ministres et des libraires : il aimait que le docteur travaillât. Il alla ,
comme d'habitude ,, au cabaret voisin , d'où il prétendait , Dieu sait pourquoi, qu'il pouvait entendre la sonnette de son maître; pas le premier coup , peut être, dont le bruit était modéré , mais le second , carillonné toujours avec violence,
Il y resta presque jusqu'au dtncr; mais il aurait pu y rester plus tard, car Swift ne dtna point et ne rouvrit sa porte que pour aller souper chez ml stress Yanhomrigh.
A quelques jours de là, Patrick entendit crier dans la rue :
« Prédictions pour la nouvelle année avec les mois, les jours, et les noms des personnes, et les grands événements tels qu'ils vont avoir lieu, écrites dans Tintérêt du peuple anglais, et pour l'empêcher à l'avenir d'être la dupe des faiseurs d'almanachs. »
Patrick n'avait pas pu remplir la commission de mislressDingley : il descendit bien vite et arrêta le colporteur.
ec Combien?
— Deux sous , monsieur.
— C'est de Pariridge, n'est-ce pas?
— Fi donc 1 Partridge est un charlatan 1
— Bah! maintenant?
— Oui, monsieur; le vrai prophète, cette année, c'est leaac Bickerstaff. Il ne vous fait pas de prédictions insignifiantes , celuilà. 11 vous promet la mort du pape, la mort de Louis XIV, roi de France; la mort du cardinal de Noailles, archevêque de Paris; et mieux que cela, monsieur, il vous prédit celle de cet ignorant de Partridge , qui ne se doute seulement pos de ce qui lui pend à l'oreille.
— 11 va mourir! quand cela?
— Le 29 mars prochain , à onze heures du soir.
— Est-il possible?
— Lisez vous-même. >
Patrick ne savait pas lire , mais il s'empressa d'acheter la brochure et de la joindre, de son autorité privée, au premier paquet qu'il eut à porter au ministère. Il comprenait maintenant l'indignation de Swift; lui proposer d'envoyer à mistress Dingley, qui s'y connaiesait, un mauvais almanachi
A la réception de cet envoi, Dingley fut toute saisie; mais sa conGance en Partridge la rendit fort incrédule. Cependant elle remercia beaucoup Patrick de son attention, et le pria de vérifier exactement si la première des prophéties , qui était la mort de Partridge , se réaliserait effectivement le 29 mars , à onze heures du soir.
Patrick , qui n'attachait pas à cet événement la môme impor-
iOO STELLA ET VAXESSA.
tance, avait oublié la recommandation de nûstress Dingley, lossrqu'un jour, étant, chez son voisin le cabaretier, il entendit de. nouveau crier dans la rue : c Aceomplissement de la première prédietioa d'Isaac Bickerstaff , esquire, ou récit de la mort de Joba Partridge, faiseur d'almanachs. »
C'était la réponse qu'avait demandée mistress Dlngley : Patridc donna encore deux sous et rentra chez son voisin pour sq faire lire ce que le papier contenait.
C'était une lettre adressée à un Lord par un anonyme digne de foi. Ce lord avait eu la même curiosité que Dingley , et on lui écri** vait que , conformémi^'nt à ses ordres, on avait surveillé Parlridge depuis plusieurs jours , et qu'on avait remarqué qu'il baissait beaucoup , quoique ses amis n'eussent pas l'air die le croire en danger. Miais, au commencement de la semaine , il était tombé toujt à fait malade , et avait été forcé de garder la chambre et d^appeler les médecins. On avait eu soin d'envoyer trois fois par jour savoir de ses nouvelles, et enfin , lorsqu'on l'avait sal condaiimé , an y était allé en personne. On avait pu causer avec lui , et on lw> avait demandé s'il n'attribuait pas son état à l'influence qu'avait dû avoir sur son imagination la prophétie de Bickerstaff. Il ne l'avait pas mis en doute. « Car, avait-il dit, ce Bickerstaff n'est pas plus snrcieo que moi. Il n'est plus temps de plaisanter : toute notre psétendue science n'est que tromperie. Quant à moi, j'étais savetier de men métier, et ne gagnant pas assez pour nourrir ma femn^, j'ai eu l'idée de me faire astrolo.nic. Mais ce qui tourmente le plus ma conscience, c'est tout le mai que j'ai dû faire avec ma médecine, quoique ma grand'mère m'ait laissé quelques bonnes recettes , et que je me sois attaché , dans celles de mon invention , à ne rien mettre de nuisible. »
La narration se terminait par la mort de Partridge, mais non pas au moment prédit : il s'en fallait de près de quatre heures.
La lecture faite, Patrick , tout édifié, serra soigneusement le précieux papier, et à la premi^e occasion il usa du même expédieat pour le faire parvenir à mistress Dingley.