‹ Stella et VanessaChapitre 17 sur 50 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Ce n'était point un regret vague que mistress; Vanhoiarigh exprirmait, lorsqu'elle s'étonnait que sa fille préférât le nom de Vanesse^ à un titre de comtesse : elle avait effectivement uu eomte en vue.

STELLA "ET VANESSA. lOi

La^îrie, quinze mi Ite livres ^ertittg 'ûe rente, vingt-sept ans, de la ftgote/âe la tournure, de f esprit : un parti incomparable!... auquel il ne manquait rien , que d'en être un ; car Vanessa donnait à ses études une attention exclusive; et /quant au comte, Tamour 6â(t un sefitiment ^évreux , et il faisait grand casdela santé.

Il n'avait pas toujours été si prudent. Lorsqu'il était marin , il était aussi inscHiciant que pas un. A^rs fl ne balançait pias à exposer toHr à «tour sa vie et son coeur à tous lés «écueils de TOcéan et du moinde. Mois ators il ne mettait en péril qu'un pauvre diable d'enseigne ) "alors il ne se doutait gnère qu'il iiériterait des noms , titr?s et biens de lord Hivers.

il s'y attendait si peu , que , de saisiôsemeut , il en fit une aflreuse maladie. Quelle dérision de la fortune! avoir végété jusque-là , ^t n'être riche , comte et pair d'Angleterre que pour mourir!... Dans 60B désespoir, ilfit un vœu , au cas qu'il se rétablît. Ce ne fut point d'aller à Ndtre^Dame de Lorette ou à Saint-Jacques de Compostelte, il éttfrt bon protestant et n'avait poiwt deties feuperstHions papistes; ce fift'de se conserver par tous les mèyems possibles à Padmirabte pOfiitîoQ qiate la mort lui disputait.

Sa rprière fot exaucée; et il faut dire à son éloge qu'il %ê fit point comme tant de passagers , qui oublient dans le 'port le serment que la pe«r leur a dicté pendant la tempête. Il fut fid^ au sien , let si fidèle, qu'il n'y eut coT)skiérat4€Wi an monde , galanterie , politesse , bienséatïoe , qui pût l'en faire départir. Toutes les précautions dont on l'avait enlouré dans sa crmvatescence , il les continua après- aa guérison. Il resta bardé de flanel-le despMs à la tète, et vécut dans une crainte perpétuelle des vents coulis et de l'Iiumidité. Monter en carroaBe,qu^ie 'témérité! Il n'allait qu'^n chaise; et, dans sa chaise, il avak un thermomètre et «n assortiment de perruques , pour en changer suivant les variations de l'atmosphère. Qu^indil entrait diei quelqu'un , il ne lui donnait pas le bonjour : il faisait la revue de la (^mlM*e. Il fermait les fenêtres, il fermait les portes, il fermait JQsqu'aux annoires. On pouvait rire de lui , il en avait pris son parti ; on pouvait l'accuser de monomanie, de pusilianimité ; ce d^nt on ne l'accoBeralt jamais , c'était d'imfKrudeBce.

Tel -était le gendre sur qui mistress Vanhomrigh avait jeté un dévolu, la'égoïame endurcit bien un cœur; mais celui-ci aurait été de roche, que ia persévérance maternelle , squi s'y infiltrait f oùtte à goulite, étaH capable de l'amollir. Elle avait tant de tact I €Ue ne lui irouvaàt pas mauvaise mine) c'eût été l'effrayer ; elle ne lui trouvait pas bon visage, cela porte- malheur : elle ne lui pariait ja^ «mis de sa %9xM^ Elle se gardait bien de le traiter en mî^de ; elle

ne le conduisait pas au meilleur siège, elle ne Tenlourait pas de paravents ; mais chez elle tous les sièges étaient excellents, tout était bien clos et la température toujours égale. Elle était d'une santé si délicate 1

Une fois lord Rivers acclimaté, il s* agissait de lui donner le goût du mariage : elle le lui présenta sous forme de recette. Quelle peinture attrayante ! la future ^n docteur, la belle-mère en gardemalade ; et, dans le fond du tableau , une bande de petits Gupidons occupés, non pas à aiguiser des flèches, à percer des cœurs, à attiser des flammes, toutes images attristantes et malsaines, mais^à pétrir des pâtes, à distiller des sirops et à chauffer des pantoufles.

Un hymen qui semblait ne pouvoir se célébrer que dans une boutique d'apothicaire n'était contraire à aucun régime, et il y avait lieu d'espérer que lord Rivers finirait par tenir compte à la fille de la cour que lui faisait la mère. D'amour, il n'en était pas question ; mais il venait tous les jours, et le plus souvent il causait avec Esther : cette pauvre mistress Vanhomrigh avait la poitrine si faible 1 ei le plus souvent il lui parlait bas à l'oreille : cette pauvre mistress Vanhomrigh avait les nerfs si agacés!... Tout allait bien, lorsque soudain lord Rivers, mistress Vanhomrigh, voulons-nous dire, rencontra sur son chemin un rival incommode.

Qui aurait pu s'y attendre? sir Ârchibald Stapleford, un homme qui connaissait Esther depuis l'enfance, et qui ne lui avait jamais ' adressé un mot de galanterie. Mais c'est qu'il y a des oiseaux qui n'aiment à pondre que dans le nid d'autrui , et l'assiduité de lord Rivers avait créé cette concurrence.

C'était une singulière nature que celle du baronnet. Il était tout et n'était rien , son caractère était de n'en point avoir qui lui fût propre; c'était une âme à travestissements. Elle ne s'animait que comme un miroir, quand on passait devant elle ; mais c'était un miroir étrange où les objets traçaient toute autre image que la leur, un équivalent, une opposition, tout ce que son intérêt lui dictait. Rivers était égoïste et pusillanime : Stapleford prit le rôle de l'audace et du dévouement.

Fâcheux contraste ! On a souvent comparé les amoureux à des -chasseurs : l'amour de Stapleford, c'était une chasse à courre avec tous ses chiens, tous ses chevaux, toutes ses fanfares, avec ses habits rouges, les haies et les fossés franchis, et les paysans sur le pas des portes. Avant lui, Rivers, à la rigueur, pouvait passer pour un chasseur à l'affût, guettant silencieusement sa proie; maintenant il avait tout au plus l'air d'un pécheur à la ligne. Heureusement, Esther ne voyait rien que ses livres, et Stapleford

n'avait gagné à tout ce fracas que rinimitié de mistress Vanhomrigfa, toujours prête à défendre lord Rivers qui gardait une neutralité paisible. Cet état indécis n'était pas supportable pour un homme dont la ^devise était vaincre ou mourir. Stapleford résolut de porter à son rival un coup décisif, en donnant à Esther une preuve irrécusable d'amour.

Qu'imaginer?... Boire des perles dans du vinaigre?... Lord Rivers n'était point avare , il était plus riche : il en dissoudrait vingt pour une, pourvu qu'on le dispensât de les avaler... Ramasser le gant de sa belle sous la griffe d'un lion ?... Cette idée souriait assez à Stapleford, et, à coup sûr, Rivers n'entrerait point en concurrence... Mais à la tour de Londres, les lions étaient en cage et les gardiens inflexibles. D!ailleurs tout cela était bien vieux, bien usé. Il fit mieux. Il endossa, saiis rien dire, la livrée d'Esther, un jour qu'elle allait au parc ; et remplaçant son laquais au détour d'une rue, il monta derrière le carrosse.

Il était fort répandu : à sa vue, toutes les têtes se retournent. Il ne s'est pas mis là pour prendre un air honteux : le voilà, à droite, à gauche qui salue bravement ses connaissances. ^ Au retour, impatient de jouir de la surprise d*Êsther, il s'élance à la portière... Quel désappointement! Swift est avec elle; il a eu la moitié de la galanterie, et ce qu'il lui conte est si intéressant, que Stapleford a beau s'avancer, s'étaler, tousser pour attirer l'attention, elle entre chez elle sans l'avoir vu !

Il était resté pétrifié, quand, pour comble d'infortune, survient lord Rivers en chaise, bien empaqueté, bien emmitouflé, et qui le regarde avec de grands yeux au travers de la glace 1... Stapleford s'enfuit à toutes jambes.

Maudit stratagème I... figurez-vous Marc-Antoine s'étouffant avec sa perle , et Pépin le Bref dévoré par son lion. Il est bon d'être original et hardi dans ses galanteries ; mais il faut réussir, sous peine de ridicule. Stapleford s'en aperçut quand il retourna chez

Esther.

Délivrée du baronnet, mistress Vanhomrigh eut un autre sujet de joie, elle apprit de Swift que la laborieuse Vanessa n'étudiait plus avec la même application. Le docteur attribuait ce refroidissement à un excès de travail ; mistress Vanhomrigh aima mieux supposer que lord Rivers triomphait successivement de tous ses concurrents, et elle songea à se prévaloir de ce double sacrifice, et à le mettre sur la voie de l'espèce de remercîment qu'on attendait de lui. Mais elle avait sa dignité de mère à garder; il lui fallait un négociateur habile : il lui sembla qu'en attendant d'autres services, le docteur

IKWTftit bien lui rendre celui-là. Un homme noir, un homme grave, HB médecin de Tâme, quel précieux messager d'amour auprès de lord Itiyersl

Mais, à chaque obstacle écarté, on eût dit que le sort prenait plaisiT à en susciter un autre. Quoique distraite pendantses leçons, Vanessa n'avait pas voulu les interrompre : Swift venait donc avec exactitude. Seulement la causerie avait à peu près remplacé le fcraTail.

Un matin que scm maître était en retard d'une grranâe heure, eomme elle le grondait :

€ Pardon, répondit-il d'un air soucieux ; c'est que je vie&s de chez le lord trésorier. Oorriez-vous <|u'oa dresse une Ikte de promotiens et que je ne suis pas dessus?

•— Quelle infamie 1 . . Et qu'a-t-il dit pour son excuse?

•— Il m'a fait mille protestations que je n'ai pas écoutées, et je lui ai annoncé que mes affaires me rappelaient en Irlande.

— Vous avez bien fait î... Pour vous retenir il va être forcé do vous donner satisfaction.

— Il a jusqu'à demain.

— Comment?

— Oui, c'est demain que je pars.

•— Demain ! . . . sérieusement?

— Sérieusement.

— Mais il n'aura pas le temps !

— Alors je partirai.

.— Sans avoir rien obtenu?

— Parce que je n'aurai rien obtenu.

— Mais quitter la partie, c'est la perdre {

— C'est la gagner, s'il y a une chance. Il compte trop surina patience. Pour une menace, c'est assez d'une promesse; mais aux eflfets peut-être répondra- t-on par des effets. »

Swift levait toutes les objections ; mais les femmes, quand ^lies ont un désir en tète, ne se tiennent pas facilement pour battues.

c Si vous ayez de i'amitié pour moi, vous ne partirez pas! dit Etfther avec un accent pénétré qui alla à l'âme de Swift.

— Pas sans de vifs regrets, certainement, Hessy.

— Je vous en prie, restez ! poursuivit-elie les mains jointes.

— Impossible 1 dit-il en lui prenant les deux main» dans les irîennes,

— ïe vous en prie!

— De grâce, n'insistez pas.

— Vous ne voûtez pas?

STELLA ET VANESSA. lOK

— 16 ne demamieraîs pas mieux ; mais comment rester après ce qae j'ai déclaré au ministre?

— Le ministre ! le ministre I s'écria Esther. Que me fait ^'ot^^ mtnistfe?... je ne veux pas que vous partiez 1 »

Cétait pousser un peu loin le caprice et Thumeur impérieuse ; mais Esther était une jolie femme et un enfant gftté : Swift ne répondit que par un «ourire. L'irritation d'Esther s'en accrut.

« Non, vous ne partirez pas ! répéta-'t-elle en frappant du pied. Non, non, non! vous ne partirez pas! Tous n'avez pas de coeur, si vous le faites. »

Dans ses yeux roulaient de grosses larmes.

« Qu'est-ce que vous avez, ma belle? qu'est-ce que vous avez? demanda Swift qui ne comprenait rien à ce délire.

— Ce que j'ai? s'écria- t-elle... ce que j'ai?... je vous aime<1!J » Confuse et dépitée de son aveu , «lie s'était cathéen sanglotant le

visage dans son mouchoir : Swift, hors de lui, la serra avec transport contre son cceur en s'écrianl :

X Non, non! je ne partirai pas! »

Celait de la reconnaissance, c'était de l'orgueil, c'était de la joie, c'était de l'amour! Ils restèrent longtemfps dans une mmette iiresse.

Enfin, écartant avec une douce violence cette tôte blonde <ïui l'inondait de pleurs, il essuya ses beaux yeux tout noyés ; et, couvrant ses cheveux de baisers, il lui répétait :

« Je ne partirai pas, Esther î non, mon amour, je ne partirai pas! »

Mais elle sanglotait toujours, et, le front baissé, il tte sortait de ses lèvres tremblantes que ces paroles étouffées :

€ Oh! je suis follel je suis folle! »

Le bruit d'une visite vint les arradier à leur ^tase. C'était 4owl Rivers. Ni l'un ni Tautre n'étaient en état de se montrer : ils se «éparfrent précipitamment.

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