‹ Stella et VanessaChapitre 18 sur 50 · CHAPITRE XVlil · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVlil

Bn butte au malheur, on se cache, on s'enferme, on s'abnte ; mais vienne le bonheur, on ouvre toutes ses portes, on ini court au-devant, on l'aspire dans l'air par tous les pores. Swift, une fois dans la rue, ne put se résoudre à rentrer chez lui. Une activité nmiv«lle feiiiinait umt son être ; îl «vait be6oki de mardier, de 4è*

penser cette surabondance de vie qu'il se sentait, de savourer sous le ciel la joie que Dieu venait de lui envoyer.

Aimél aimé d'une fille si brillante, si courtisée! Préféré, à son âge , sans combats 1 Quel triomphe du mérite sur la jeunesse, la fortune, la naissance ! Chère belle, que de candeur, de courage ! Quelle vraie grandeur d'âme 1 Quel noble mépris des préjugés vulgaires! Quelle distance de cette loyauté ingénue à tous les calculs mesquins, à tous les manèges hypocrites des filles du mondel.. . Ah ! c'était là le cœur qu'il lui fallait I un tel amour pouvait s'avouer et n'était point indigne d'un homme 1

Il marcha longtemps, tout entier à son ivresse, sans rien voir, sans rien entendre, sans. tenir compte ni du temps ni de l'espace, respirant, vivant, aimant I

Quand il rentra chez lui, Patrick lui remit une lettre de mistress Dingley. Il chercha querelle à son domestique.

11 était si loin de Laracor 1 L'importun souvenir ! la sotte invention que cette conversation dénuée de tact et d' à-propos qu'on nomme une correspondance I ... Il resta plusieurs minutes à froisser, sans l'ouvrir, le papier qu'il tenait. Mais, comme toute lettre à lire est un remords dont il faut se délivrer, il rompit le cachet.

Dingley écrivait que Stella était malade, assez malade pour que leur médecin eût demandé une consultation qui aurait lieu dans quelques jours. Mais, ne voulant pas compromettre sa responsabilité par un plus long silence, elle ne pouvait pas lui cacher que le plaisir de revoir Presto serait pour Stella le meilleur de tous les remèdes ; et, puisqu'il ne revenait pas, il devait s'attendre à les voir arriver incessamment.

A cette nouvelle , le premier mouvement de Swift fut de s'emporter contre Dingley. Cette intrigante, c'était la suite de son plan ! Ce cerveau*creux, c'était son éternel besoin de déplacement ! Venir à Londres !.• Qu'elle s'en avisât 1...

Mais bientôt la colère fit place à Tinquiélude, et ses entrailles paternelles s'émurent. Stella, sa chère enfant, était malade, et il n'était pas près d'elle pour la soigner 1 11 allait partir, partir sans relard I Mais quoi ? laisser Yanessa ! . . . après l'aveu qu'il avait reçu! . . après la promesse qu'il lui avait faite 1... la laisser!., et pourquoi, grand Dieu ? pour aller se faire le complice de Dingley, pour confirmer Stella dans les idées foUes où on l'entretenait, pour s'exposer de nouveau au danger qu'il avait fui I...

Mais enfin, pauvre enfant, elle était malade!... Si Dingley s'abusait, où était le danger? Si elle avait dit vrai, l'absence n'était donc pas un remède... Est-ce que l'amour le rendrait égoïste? Parce qu'il

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ne poavait être pour Stella un époux, fallait-il la priver d'un père ? Ne lui devait- il pas d'autant plus de pitié quil en aimait une autre?.». Oh! il n'y avait pas à balancer, il irait la voir!... Mais les chagrins qu'il voulait consoler là-bas, il allait les faire naître ici 1... Oh ! maisicique'.ledifférencel et comme, au retourpls seraient faciles à calmer ! Ici rien n'était impossible ! Pas d'engagements pris! pas d'obstacle dans la calomnie 1 Vanesia et lui , ils étaient libres !.:.

Libres?... pas d'obstacles?... et la pauvre Stella?... Pas d'obstacles!... et qu'était-ce donc que tout ce qui l'enorgueillissait dans Yanessa? qu'était-ce donc que la juste ambition de sa mère?... N'était-ce pas une mineure, une héritière? Allait-il renouveler les calomnies de Kilroot et de Laracor? allait-il entrer de force dans cette famille, exciter une fille à la désobéissance, être un brandon de discorde?... Et lorsqu'il aurait remporté cette triste victoire, qui lui assurait qu'un jour ne viendrait pas où Yaoessa se reprocherait d'avoir gâté son avenir en épousant un homme deux fois aussi âgé qu'elle!... Oh! c'était une humiliation à prévoir! Il allait partir !

L'âme déchirée, mais la conscience plus calme , il se hâta de faire ses apprêts de voyage... Mais Yanessa ! Il ne pouvait pas quitter Londres sans la voir : son cœur et sa raison lui commandaient plus de ménagements^ 11 fallait se faire rendre sa promesse, se séparer à l'amiable... mais comment?

L'étonnement avait arraché à Yanessa son secret : elle le regrettait peut-être. S'il offrait à sa pudeur le moyen de revenir sur cet aveu... Si, s'autorisant de leur familiarité, il feignait de n'avoir vu dans cet emportement de la passion qu'une effusion amicale, et de ne considérer sa promesse que comme une concession momentanée aux exigences d'un enfant volontaire... Cette interprétation pallierait Toubli où , lui-même, il avait été entraîné par une surprise de son cœur, et ce que ces caresses avaient eu d'un peu vif se légitimerait en prenant un caractère jpaternel.

Le mal n'était donc pas sans ressource. Il s'arma de fermeté et se rendit chez les Yanhomrigh. Il espérait trouver Esther seule ; mais sa mère n'était point encore sortie pour la promenade de régime que lord Rivers avait la complaisance de faire avec elle tous les matins. Lui taire un départ qu'il venait annoncer à sa fille, Swift ne le jugea pas possible. Esther, en le voyant, avait eu l'air embarrassé; c'était une bonne disposition, et qui était toute crainte d'un éclat : il annonça qu'il partait le lendemain pour l'Irlande.

Esther pâlit, mais elle ne dit rien, et laissa sa mère témoigner

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tous les regrets. Mais, brsqne cd!e-ci parla de renoncer à sa prome* nade pour profiter des derniers instants qtie ledocteirr av^ità lem* éOHner, Vanessa, avec un ton d'autorité ([m \u\ éiait familier, la renvoya au nom du médecin, et à peine la porte 8*élait-*6He refermée qu'allant droit à Swift :

« Vous partez?

— Oui, Esther.

-*- Vous partez î. . . et votue promesse de ce matin?

***- Ce matin, répondit-il ens'efforçant de sourire, voasTn'auriet demandé des choses encore plus impossibles, que je vous les «rarais promises également. Vous avez, Hessy, une imaginfation qui -grossit tout : vos désirs sont des besoins, et vos regrets des désespoirs. V«W8 êtes, ma chère petite, un enfant gâté, qu'il ne faut pas irriter par la contradiction.

*^ *Et à présent, vous ne craignez pas de m'irriter ?

' — A présent, vous êtes raisonnable, je suppose.

— Raisonnable!... il n'est plus temps de l'être.

— Tenez, ma chère Esther, ne vous montez pas la têle. Vcms êtes dupe de vous-même; mais moi, je vous connais. Quand il vous arriverîa d'aimer, tous ne le direz pas ; vous avez, pour cela, trop de fierté dans rSme.

— C'est vous, vous, qui me donnez le conseil de mentir!

— La réserve n'est pas le mensonge : ne confondez pas une ftuie avec un devoir.

— Lorsque nous lisions Shakspeare ensemble, vous m'avez fait admirer la franchise de Juliette. , Eh bien ! moi, je suis franche comme elle, et comme elle, pour le monde etvtier, je ne reprendrais pas mes aveu ri

— Juliette aime Roméo ; elle n'aime pas le père Laurence. *-> Juliette aime Roméo, et Vanessa aime un homme de génie! •^ Vanessa est une exaltée qui s'exagère et ses sentiments et mon

mérite ; mais j'aurais du génie que ce ne serait pas une raison pour •m'aimer.

-!- Quoi ! «i Shakspeare pouvait revivre, une femme aurait tort de l'aimer?

' — Oui, elle aurait tort ; les gens de génie ne «ont bons qu'à admirer. Tout ce qu'ils ont de chaleur dans TAme, ils le gardent pwtt • leurs œuvres. Ce sont des orgueilleux qui n'adorent que la gloire. Moi, qui vous parie, Esther, moi qui n'ai pas, j'espère, un orgDeit dont je n'aurais pas l'excuse, si je vous disais que je suis von^ Jaa* qu'à mon âge sans connaître l'amour I »

fioroyait la décom-ager par cette déclaration presque «incère;

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mais rkLéeioiprévue^de. celle virgioitède cœuv ravii la jeune amou-

reuee»

c Oh l jjB Y0US rapprendrai 1 » di&<elle.

Et j^efiant aux genoux de Swift une posture suppliante et caliae :

ff Vous m'avez donné des leçons de poésie : laissez moi, d'élève,: devenir professeur à mon tour. »

Il ne s'était mis en gBrde que contre l'aigreur et la violence ; et Vanessa était si séduisante dans celte, attitude» qu'il faillit succomber. Une rechute eét été sans remède : il s'en souvint, à temps, et raesemblant tojui oe qui lui restait d'énergie et de aangrfroid, il lui^ prit les deux, bras plutôt pour la contenir que pour l'attirer, et d'unci voix qu'il chercha à rendre auaei> pai^rneÛe quM pût :

« Écoutez^-OMi, ma chère enfant, lui dii^'il ; puisqoe vous voilà à genoux, permettes (fue je vous fasse u«i peti^ aenaonw Si voua m'air laes, Hessy, c'est que voue m'estimezr, et vous oe voudriez pa^ qite je perdisse droit à cette estime. Eh bien ! réfléchissez un peu. Si je vous prenais au mot, si je profilais d'un instant d^égpreflwnl pour enehateec volrei avenir, pour délnruire les espéranees de votre mère, que dirait-on, grand Dieu ! que je vous ai séduite, que j'ai abfusèdlA la confiance qu'inspiraient ma profession^ mon âg0,.que j'ai e^Ioité votre enthousiasme pour les lettres. Ces savants que vous bonoiez, voulez-vous, en ma personne, les livrer aux sarcasmes des gens du monde ? Irai-je, moi qui suis en vue par mes écrits, ea butte à des inia»liée de parti, moi ecclésiastique!, irai-jjs.medoBaer les airs d'un coureur de dots?

— Et moi, dans la supposition de je ne sais quels caniméfages, renoncerat-je au bonheur?

— Le bonheur d'aujourd'hui, enfant, fait souvent le noalheur dm demain , et ce que voueappelez des commérages, c'est l» réputation.

— Ne vous aije pas entend» dire que la réputation est ta proie du premier oisif, et qu'il n'y a que la conscience qui soit à nous?

•^ Et.qi» vous dit que la mienne soit tranquille? N'aurais-je pas de prévoir que votre goût pour l'étude pouvait devenir un entremet* teur funeste? Ma conscience, Esther, m'accuse d'imprudence; mais ose reproch es n'i root pas pi us loin .

— Âiasi vous me repoussez 1

— Pourquoi ces paroles affligeantes , quand je voua donne la preuve 1» plus réeUe de nïon affection? Hessy , n'abusez pas de ma position. Blleest très^fausse, je nemeledissimule pas; mairie crainte du ridicule œ n»e fera pas. manquer à mon devoir. Aidez*moi à le remplir; soyez; généreuse»

liO STELLA ET VANESSA.

— Eh bien ! dit-elle en se levant subitement , vous voulez que tous les sacrifices viennent de moi ; j'y consens !... Je vous jure de maîtriser mon cœur, de ne plus sortir avec vous des bornes de Tamitiél... mais l'amitié a des droits aussi : promettez-moi de rester.

— Non, Esther, il faut que je parte.

— Vous vous défiez de moi?

— Esther, il faut que je parte.

— Puisque je vous donne ma parole!... Est-ce que vous ne me croyez pas capable de la tenir?... Mon Dieu ! d'âpre ce que vous m*avez dit vous-même tout à Theure, vous ne pouvez pas penser que cela me soit si difficile !... Et vous, vous avez plus d'expérience que moi, plus de clairvoyance, vous devez avoir raison... Je suis une exagérée, une capricieuse, accoutumée à ce qu'on fasse toutes ses volontés... vous voyez donc bien que vous pouvez rester sans inconvénients.

— Eslher, il faut que je parte.

— Mais au moins donnez-moi une raison... Est-il arrivé quelque chose depuis cq matin?

— Esther, quand je vous dit qu'il le faut 1...

— Décidément, vous me refusez?... Eh bien! comme il vous plaira ! Je ne veux pas vous retenir de force ! »

Elle lui tourna le dos.

c Esther , voyez comme vous avez peu d'empire sur vous-même , et si je puis me fier à votre parole.

— Je ne l'ai donnée qu'à une condition.

— Vous la tiendrez sans condition.... Soyez donc raisonnable! Comment? parce que je vais en Irlande...

— Qu*importe où vous allez , si vous ne revenez pas?

— Je reviendrai dès que je pourrai le ftiire honorablement.

— Je sais bien que vous ne reviendrez pas. »

Il était vainqueur et ne pouvait que perdre à prolonger ce débat pénible. Il prit un livre et lut, ou fit semblant, jusqu'au retour de sa mère. Mais ^ une fois leur tète-à-téle rompu , il n'eut pas le courage de passer loin d'elle la fin de cette dernière journée, et il s'efforça, par mille adoucissements , par la promesse de lui écrire et de la revoir, à lui atténuer l'effet d'une séparation dont il ne sentait que trop lui-même toute l'amertume.

Ces soins affectueux , il les prit avec d'autant moins de scrupule qu'Esther, soit fierté , soit résignation , n'essaya par aucune instance à voix basse, par aucune allusion, par aucun regard suppliant, de le faire revenir sur la détermination prise. Même au moment des

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adieux , elle ne versa pas une larme , et ce fut un grand soulagement pour Swift de penser qu'en quittant cette âme blessée il lui laissait du moins les consolations de Tespérance.

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