‹ Stella et VanessaChapitre 19 sur 50 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

11 y avait deux jours que Swift était parti sur un beau cheval , appelé par lui Bolingbroke , du nom du ministre qui le lui avait donné pour toute récompense de ses services ; et , conformément à l'itinéraire qu'il avait laissé à Londres , au cas qu'on eût à lui transmettre quelque nouvelle du ministère, il avait passé la seconde nuit chez le recteur de la paroisse d'Upper Letcombe, dans le Berkshire, et se disposait à continuer son voyage, lorsqu'on lut annonça qu'une dame le demandait.

Une damel... Il s'empressa de descendre au parloir... C'était Vanessa!

Yanessa !... La surprise , la joie lui ôtèrent toute réflexion. Il jeta un cri et courut à elle. Mais ce ne fut qu'un éclair, et aussitôt s'ar- (étant :

c Vous ici , grand Dieu ! Esther, vous ici !

— Vous n'avez pas voulu rester, dit-elle avec un rire amer. — Et avec qui êtes- vous venue?

— Seule.

— Seule !... Malheureuse enfant, vous compromettre à ce point f

— C'est ce que je veux!... Vous ne me parlerez plus maintenant des prétentions de ma famille.

— Et votre mère, votre pauvre mèrel... quel chagrin!

— Et le mien!. . s'écria-t-elle avec un geste violent, qui de vous y songe? i

Et ses lèvres tremblaient, et ses joues étaient marbrées de sang.

f Le vôtre , Esther, n'est rien auprès de celui que vous vous, préparez ! . . . Que va-t-on dire ?

— La vérité!... Que je vous aime et que je vous ai suivi.

— Et votre honneur?

— Il est entre vos mains.

— Oui, heureusement, il est entre mes mains; il est aux mains d'un honnête homme , aux mains d'un prêtre dont le devoir est de iaire rentrer au bercail les brebis égarées.

— Non, non! il est trop tard! Si vous me désavouez, je suis perdue!

Il2i STELLil ET YANESSA.

— Vqub; b» Tètes pe&, Ëstlier. Voua êtes aub^rd d'un abla^; inais vous pouvez reouler.

— Eh bien! si je kpuiii.,.j/d ne le Yeuxpasl... Je.ws^perdae!..* je suis perdue ! »

Elle allait par la chambre, à grands pas , animée d'une joie sauvage et triomphant à Tidée d'être perdue. Il n'y avait pas à la raisonner; il n'y avait plus à^kii parier de ses intérêts, de son devoir, de sa famille , de sa mère : Swift était tout pour elle. Il le comprît. Il ne lui restait qu'une reasoiipce, c'était de parler de lui, de se faiiTe égoïste pour la sauver, et il n'hésita pas.

<Ei. moi, lui dit-il, voua- voulez donc me perdre aus^il... Peu voua ii«porte' que je paese pour un traître , pour un- infâme soborneuri peu voua importe que je sois déshonoré!... Vous pouvez teutiéparer; il en est tampa encore, et vous ne le vouiez pas, et voas aimez mieux m'en traîner dans votre chute !

— Moi! je n'en ai ni la force ni le désir 1...* Repouasez^moi ! je nennoxis demande pas de pitiés

— Ce n'est pas vous repousser, Esther, que de vous tendre \9, main pouir voua ramanes à la raison et au devoir.,

t— Le devoir!... la raison!... A quoi bon toua ces prétextée-?... Je ne vous ai pas consulté : vous êtes libre, vous êtes prudent 1... Écoutez vos intérêts I

— Mes intàpêls !

— Oui, vos intérêts !... Moi, j'ai tout quitté pour vous , je vous ai tout sacri6é ! vous êtes mon seul espoir, mon seul refuge ! eO vousrBie rejetez !«.. Allez, vous n'êtes qu'un ingrai» et voua auriez moiiiade raison si vous aviez plus de cœur l »

Aces reproches, Swifl ulcéré poussa, en bondisaant, un cri

d'indignation. Il semblait que le délire de Vanessa fût contagieux.

c Ah ! je suis* sans cœur, s'écria-t-il , parce que je ne tombe pas comme elle en démence ! je suis sans cœur, parce que je ne spécule pas- sur son égarement! je suis sans cœur, parce que je ne fouie paa aux pieds son honneur et le mien 1... sans cœur, et c'est elle qui le dit!... Qu'ai -je donc fait, mon Dieu, pour être mi& à cette torture? »

Cette explosion d'une âme toujours si concentrée avait été à l'âme de Vanessa.

a Pardon ! pardon !■ a'écria-t-eUe en se jetant à deux genoux devant Swift. Je vais partir! je vais partir I on igiiore où je suis.... on ne le saura jamais.... Oh! ditea-moi seulement que vous me pardonnez, et je pars 1

— Te pardonner, pauvre âme malade 1 dit Swift en la relevant.

STELLA ET YANESSA. H 3

C'est à moi à te demander pardon de tout le mal que je suis forcé de te faire. »

Comme il la relevait, la porte s'ouvrit avec fracas, et le capitaine Vanhomrigh s'élança dans la chambre, suivi de sa mère.

c Les voilà ! cria-t-il d'un air victorieux.

— Oui, la voilà, madame, dit Swift; rassurez- vous.

— Ah ! ma fille 1 > s'écria mistress Vanhomrigh.

Elle n'eut pas la force d'en dire plus , et serait tombée si Esther ne l'eût reçue dans ses bras. Swift s'empressait vers elle ; le capitaine lui barra le passage, et d'une voix sourde :

c Monsieur, rendez grâce au ciel d'être prêtre !

— Vous faites bien de me rappeler que je le suis, repartit Swift. Mais pas de menaces 1 Votre sœur n'est compromise que par vos* cris. »

Et l'écartant de son chemin, il passa outre, c Monsieur le docteur, gardez vos leçons pour vous, dit le capitaine : nous savoDS trop ce qu'elles coûtent.

— Vous voyez, Esther, dit Swift', dédaignant de se retourner pour lui répondre.

— Eh bien! s'écria-t-elle, si on l'a dit, on ne le dira plus!... C'est moi, en tendez- vous, moi seule qui suis coupable, puisque c'est an crime d'aimer !... Il ne m'aime pas, lui : êtes- vous contents?... Ètes-vous contents? il me repousse!... Remerciez-le donc, au lieu de l'accuser l

— Misérable! n'as-tu pas de honte? s'écria le capitaine. Va, je le renie pour ma sœur I

— La honte est de l'être ! répliqua Esther indignée.

— Insolente !

— Ma fille! comment, votre frère atné, le chef de la famille!...

— Qu'il en remplisse donc les devoirs.... Je me souviens, ma mère , d'avoir vu monsieur à votre table ; mais je ne le connais pas.

— Vous êtes trop bonne , madame , de discuter avec cette furieuse.... C'est assez de criailleries ; je vais fà faire emporter par nos gens I »

Mistress Vanhomrigh le retint.

c Godfrey, un peu de patience, donnez à votre sœur l'exemple de la modération.

— Écoutez-moi , madame , dit Swift , qui se contenait à grand' peine. Voulez-vous terminer tout ceci? faites-moi l'amitié de sortir. Vous vous irritez les uns les autres. Laissez-la se calmer, et je vous promets qu'elle entendra raison. »

144 STOLLA ET YANESBA.

ifistrefis VanboîîsTigh approuvait cfe^onsetl : son fils PiîrterrOmpit :

c Eh ! morbleu î madame, à quoi bon tant de façons? Je n'ai heefm de personne pour réduire celte effrontée 1 »

Il allait en venir aux preuves, lorsque sa mère s'interposa avec plus d'énergie qu'on n'aurait pu le penser. Furiewx de voir son autorité méconnue :

« Ah 1 vous prenez son parti I s'écria-l-îl. Eh bien I comme il tous plaira, je ne me mtéle plus de rien 1 »

Et poussant la porte à ébranler toute !a tnaisôn, il sortit du parloir comme il y était entré.

Mistress Vanhomrigh leva les yeux au ciel et soupira ; mais par une ruse toute maternelle, voulantpallierretnportementdeson fils :

« Eh bien ! nous vous laissons, docteur, dit-elle à Swrift. Je mets toute ma confiance en vous. Faites-lui comprendre, à cette malheureuse enfant, l'extrava^^ance de l'idée qu'elle s'est mise en tête.

*-^ Oui, madame, » dit Swift en la reconduisant.

Mais près de sortir, elle s'arrêta court.

« Bon Dieul qui aurait pu prévoir une pareille chose!... S'amouracher de vous, à votre âge !... Dites-lui bien, cher docteur, que vous êtes beaucoup trop vieux pour elle.

— Oui, madame, » répéta Swift.

Et il lui fit dépasser le seuil, mais elle resta dans l'embrasure ; él tenant la porte «ntre-bâiHée :

« Expliquez-lui que, dans quelques années, la difl'éren^îe sera tout à fait choquante, et qu'elle sera encore jeune à l'époque où tous entrerez dans Tâge des infirmités.

— Oui, madame.

— Et puis, faites-lui observer surtout, mon bon docteur, que vous n'êtes pas pour elle un parti suffisant.

— Oui, madame.

— J'en ai un si magnifique en vue!... un si beau nom I... une si grande fortune!... et un jeune homme, docteur, un tout jeune homme!... un jeune homme charmant!... Vous seriez évêque , comme on vous l'a promis, mon cher docteur, que ce serait de la démence à elle de vous sacrifier le parti que je lui ménage.

— Oui, madame.

-^ Mais vous ne l'êtes pas, mon bon docteur.

— Non, madame. >

Il avait la main sur la clef, et à chaque réponse il rétrécissait Touvertore.

« Mais vous ne le serez jamais, la reine ne le veut pas. » 11 allait fermer la porte; illâcha prise.

t Detftti teaeï-vôtis <9eia, madame^ s'il vous plaît?

— De qui? dit mistress Vanhomrigh, regagnant le terrain perdu. De la duchesse de Somerset elle-même , qui s'en est vantée!... Oh 1 c'est positif!... Voytts un peu la belle perspective! femme d'un petit ministre de campagne! Elle qui peut briller à la cour, végéter toute votre vie en Irlande l Après tous les sacrifices que j'ai faits pour qu'elle allât de pair avec ce qu'il y a de mieux, elle ne m*en dédommagerait pas!... Mais ce serait odieux! n*esl-il pas vrai, mou excellent docteur?

— Oui, madame.

— £t si vous saviez comme moi Tétat de mes affaires !... Hessy croit les connaître, mais elle ne les connaît pas... Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il faut, vous m'entendez, docteur, il f^iut absolument qu'elle ne me contrecarre pas dans mes projets.

— Oui, madame.

— Il ne s'agit pas ici de se piquer de désintéressement, mon cher docteur : elle n'est pas seule. Rappelez-lui qu'il s'agit de l'avenir de toute sa famille, de sa petite soBur qu'elle aime tant, de son frère qui est un panier percé , de sa mère qui est malade , plus malade qu'on fte croit, et qui voudrait, savant de les quitter, les savoir tous pourvus... »

C'était à n'en pas finir.

c Madame, interrompit Swift , toutes vos raisons sont parfaites; mais vous aurez le temps de les lui faire goûter en route. En ce moment, l'essentiel est qu'elle parte. »

Et, sans attendre sa réponse, il ferma enfin la porte.

Quand il se retourna du côté d'Eslher, il la trouva aussi immobile, aussi pâle qu'elle était rouge et agitée l'instant d'auparavant. 11 augura bien de cet abattement, et se promenant à pas lents dans la chambre, il la laissa quelques minutes de plus à ses réflexions. Puis il se rapprocha d'elle, et lui prenant la main :

« Eh bien! Esther, lui dit-il, voulez-vous que nous allions rejoindre votre mère? i

Elle ne répondit point; mais c'était assez de ce muet aveu. Il appela mistress Vanhomrigh.

« Venez, madame, venez embrasser votre chère fille. »

Il n-'avait pas achevé, que déjà la pauvre mère tenait son enfant dans ses bras et la couvrait de baisers et de larmes. Celle-ci, comme engourdie et insensible, se laissait faire et ne témoignait rien. Il ne fallait pas prolonger celte scène : Swift se hâta de demander la chaise de poste de mistress Vanhomrigh. Mais le capitaine , dans son dépit, ne s'était pas fait scrupule de la prendre et de partir seul

pour Londres. Heureusement, celle d*£sther était là, et abrégeant de pénibles adieux auxquels elle ne prit aucune part, Swift l'y fit monter avec sa mère.

Tant que la voiture fut en vue, il se tint sur le seuil à la suivre des yeux. Mais Esther ne se montra point à la portière, et il n*aperçut que mistress Yamhomrigh qui le remerciait et le saluait de la main.

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