‹ Stella et VanessaChapitre 20 sur 50 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

La douleur a, comme les fleuves, une tendance à fuir sa source , quoique souvent, comme eux, elle ne fasse que croître à mesure qu'elle s'en éloigne. Swift se hâta de se remettre en route... Dans quelles dispositions d'âme?... Elles sont difficiles à juger chez un homme qui traite la sensibilité de faiblesse, et qui dédaigne les larmes, les praintes, les soupirs et tous les soulagements que la nature indique aux affligés. Néanmoins , Patrick qui , plus que personne, était intéressé à connaître l'humeur de son maître, avait une manière de la constater qu'il regardait comme infaillible. 11 consultait le baromètre que voici :

Or , de tout le voyage , à l'exception des ordres indispensables à donner, Swift n'ouvrit pas la bouche.

« Allons! voilà qu'il me boude! se dit Patrick. On no peut pourtant pas quitter une ville comme Londres sans accepter quelques verres de trop. »

Cependant, ils voyageaient avec une telle précipitation que le silence de Swift pouvait s*attribuer à Tinqûiétude que lui donnait la santé de miss Johnson ; et Patrick arriva à Laracor , harassé, écorché, mais la conscience à peu près tranquille.

Il était sept heures du soir, lorsque Swift entra au presbytère. < On était à la fin du mois de juin, et Stella, assise devant la maison, se chauffait, comme une bonne vieille, aux rayons du soleil cou- , chant. Dès qu'elle aperçut Swift, elle se leva comme autrefois en (riant : c Presto!... » mais elle ne battit plus des mains comme autrefois; elle n'accourut plus comme autrefois à sa rencontre.

Pauvre Stella ! elle était si faible! elle avait l'haleine si courte!... pour s*ôtre levée avec trop d'empressement, elle eut au cœur un battement qui la força de se rasseoir.

« Chère, chère Stella ! s'écria Swift alarmé.

— Ce ne sera rien, dit-elle d'une voix oppressée ; je ne vous attendais pas encore, et la surprise m'a rendue toute nerveuse. »

Elle riait et pleurait tout ensemble. Ses joues étaient pâles, ses traits allongés, ses yeux agrandis. Swift demanda où était Dingley. « A pécher dans l'île, n'est-ce pas?

— Oh ! non ! il y a longtemps qu'elle ne pêche plus. .

— J'aurais dû le deviner !... et que fait-elle maintenant? Lit-elle toujours Partridge?

— Partridge ! . . . Vous ne savez donc pas, Presto ? c'était un menteur!

— Vraiment !

— Mon Dieu oui ! Figurez-vous qu'il est mort sans l'avoir deviné^ lui qui prétendait tout savoir.

— Voyez-vous cela !.. . et qu'en dit Bec ?

— Elle est furieuse contre lui.

— Elle a raison. Tous ces soi-disant sorciers sont d'infâmes imposteurs.

— Pas tous. Presto. Par exemple, celui qui a prédit la mort de ce charlatan de Partridge, Bickerstaff a certainement bien dit la .vérité.

— C'est un hasard, ma chère, et vous verrez que pas une autre de ses prophéties ne s'accomplira... Et la politique, Bec s'en occupe-t-elle toujours?

— Non, c'est fini. Elle ne lit plus la gazette que pour y chercher votre nomination. 9

Swift secoua la tète.

c Eh bien, reprit-elle, ils ne voua ont donc rien donné?

— Si fait : ils m'ont donné un cheval qui m'a servi à m'éloig^r d'eux.

— Les vilaines gens 1... C'était bien la peine de nous quitter \

— Vous avez raison , ma belle ; c'est une bonne leçon pour ce coureur de Presto. Mais le voici revenu et bien corrigé; dor^a^ vaut il restera ici à soigner sa pauvre petite malade.

— Ohl si vous restez, je serai bientôt guérie I... Vous ne savez p^s comme on est triste ici, quand vous n'y êtes pas.

— Chère en faut ! . . . allons I .. . nous prendrons notre revanche 1 . . . Nous jouerons, nous rirons^ nous nous amuserons!... Et laconsai*talion ?... Qu'ont dit les médecins? >

Dingley arriva juste à temps pour répondre. Ils avaient ordûnné des bains^ de mer.

« En voici précisément la saison, dit Sv^ift. Savez-vous ce que je vais faire? Je vais vous établir dans quelque joli petit endroit au bord de la mer.

— Et vous? dit Stella.

— Moi, j'ai toutes sortes d'affaires qui me forceront d'êbra ub peu partout, à Dublin, à Laracor ; j'irai et je viendrai, monté sur Bolingbroke. ,

— Ohl voyons doncBolingbrokeî » demanda Stella.

Elle s'appuya sur Swift et sur Dingley, et ils prirent tous trois le chemin de l'écurie,

« Regardez comme il est beau, dit Swift. Est-ce qu'il ne vaut pas bien un évéché ?

— Pourrai -je le monter, Presto?

— Oui, ma belle, quand vous serez un peu plus forte. Dépêchezvous de vous rétablir : je vous ù apporté le plus charmant habit de cheval...

— Un habit de cheval ?

— Oui , une espèce d'habit d'homme... c'est tout ce qu'il y a de pluft nouveau et de plus h la made à Londres en ce BH)ment. Venez voiri »

Ils rentrèrent à la maison; et Swift tira de ses valises diverses emplettes pour Stella, l'b^^it de cheval, un micresc«ype, un jeu d'échecs, du chocolats

c Quant à DingUbus, je ne me suis occupé que de son nez. Voici pour le dehors, dit-il en y posant une paire de lunettes , et voilà pour le dedans^ » ajouta-tnl en lui metJLant dans lesi maina un gros paquet de tabac du Brésil.

Les deux amies le remerciaient : il les interrompiten le&prianid'a-

STELLA «T VANSS9à. U9k

vaiiG^ l^tottfo di» soi^n Les c<iDye&anc98 ae lui permettaient pae de reposer sous le même toit que d'aussi belles dames ; et, en sor-»' taat de table, il irait demander Tbospitalité au docteur Warburton.

c Pauvre Presto, que nous cbassons de cbez lui I dit $telia«

•^-^ Lsûase^ faire l Presto ne tardera pas à, vous metlre à la porte. Ce soir, il a à causer avec son curé, ^ se faire rendre compte de la conduite de Dinglibus en son absence. Mais demain... noo, non, demaiii,, U* Presto a envie de faire le paresseux... mais aprèsdemaiiif en allant à Dublin voir son archevêque, il visitera la côte, et fera ce qu'il faudra pour se débarrasser de vous. »

Swift avait recouvré la parole. Il égayait Stella, il tourmentait 0iBg|ey. Patrick, qui servait à table, fut tout à fait soulagé; et, dès que son maître fut parti, il profita de sa liberté pour aller faire des visite» dana le voisinage. Son absence avait été longue, et il avait beaAicoup d'amis : il ne rentra que le lendemain assez tard. Swift était déjà arrivé : il était dans sa chambre, seul et plus silencieux que jamais.

€ Oft ne peut pourtant pas revenir dans son pays sans accepter quelques verf es de trop! vraiment, monsieur n'est pas raisonnable. »

n a'y avait pas, cette fois, d'illusion à se faire. Swift ne cessait de parl^, de plaisanter tant qu'il était avec ses amies, et, dès qu'il se trouvait tête à tête avec Patrick, il ne desserrait plus les dents. Patrick, pour vivre en paix avec son maître, se condamna à une rigoureuse abstinence»

Cette abstinence était d'autant plus méritoire, qu'il avait retrouvé une foule de connaissances à Dublin, où le docteur venait de louer un pied-à-terre, et quelques autres aussi à Dunleary, oii Stella prenait ses bains de mer.

Dingley, qui avait peur de Teau, passait son temps à ramasser des coquillages; mais, quoique nouveau, ce goût ne l'absorbait pas au point de détruire en elle toute curiosité féminine. Dans l'intervalle des recherches et classifications, elle essaya de faire causer l'bonnéte Patrick sur son maître et sur Londres. Patrick était un franc ivrogne, paresseux, inexact, mais il n'était pas bavard. Quand il ouvrait la bouche , c'était pour boire. Ce n'était pas par scrupule , mais qu'àurait-il pu dire? Il vivait dans une torpeur béate; il ne voyait ni- n'entendait rien autour de lui. A ce degré, l'ivrognerie rend discret. 11 ne savait rien des ministres, rien des Vanbomrigh, eneore moins des étranges visite» que son maîire avait reçues à Letoombe : le cabaret de Letcombe n'était point sur la route de Londrée. Mais il en aurait été témoiau qu'il n'y aurait pas vu ma- ^j^bte à eyunmérages* Dingley perdit donc sa peine^ et, lom d'obtenir

120 STELLA ET YANESSA.

aucan renseignement, ce fut elle qui apprit à Patrick les promesses dont les ministres avaient leurré son maître.

Patrick, qui ne retirait auci.n fruit de sa sobriété, et qui se tétait naïvement la conscience, y cherchant quelque autre péché à qui il pût attribuer ce silence obstiné qui Talarmait, sortit tout à coup du brouillard où s'égaraient ses idées. Plus de doute, le coupable, c'était le ministère. 11 respira, et se déliant d'une obligation superflue, il se remit à boire.... à boire au succès des vœux de son cher maître : et bientôt il put croire qu'à force de souhait s et de libations il avait vaincu la fortune ennemie ; car , en revenant un soir de Dunleary, ils trouvèrent unegrande lettre au timbre du ministère.

C'était» en effet, une lettre du lord trésorier, qui, à défaut d'un évêché dont il ne pouvait disposer en ce moment pour des raisons impossibles à écrire, offrait à son cher Jonathan, soit un canonicat à Windsor, soit le doyenné de Saint-Patrick à Dublin, lui laissant le choix, pour faire preuve de bonne volonté, mais espérant bien qu'il donnerait la préférence à Windsor.

Après tant d'espérances déçues, après la confidence de mistress Vanhomrigh à Letcombe sur les dispositions de la reine, c'était beaucoup que d'avoir le choix entre deux places qui , l'une ou Tautre, valaient au moins mille livres sterling. Swift retrouva subitement la parole ; et prenant, faute de mieux, son domestique pour confident de cette bonne nouvelle :

a £h bien 1 maître Patrick, lui demanda*t-il d'un ton goguenard, que choisiriez-vous à' ma place?

— Le doyenné, » dit Patrick, qui était Irlandais et ne connaissait rien de préférable à Dublin.

Swift haussa les épaules et lui tourna le dos.

« Au fait, pensa Patrick en se mordant les lèvres, j'aurais dû dire Windsor, car il n'est pas difficile de voir qu'il se plaît plus en Angleterre qu'en Irlande. »

Heureusement, ce ne fut qu'un nuage : Swift retrouva toute sa gaieté. Quoique seul, il commanda un meilleur souper qu'à l'ordinaire ; il se fît servir une bouteille de vin de Champagne, et il en versa lui-même un verre à Patrick.

Patrick eut, toute la nuit, les rêves les plus agréables.

Ceux de Swift ne le furent pas moins. 11 était résolu d'opter pour Windsor; il allait pouvoir quitter celte maudite Irlande!... Stella, grâce aux bains de mer, à l'exercice du cheval, grâce aux distractions qu'il lui procurait, allait de mieux en mieux : ses joues étaient moins pâles, sa respiration plus libre. Elle reprenait des forces, de l'enjouement, de l'embonpoint ; et, à mesure qu'elle renaissait à la

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santé, la conscience de Swift s'élargissait, et à tous les vœux qa'il formait pour le rétablissement de sa chère malade se mêlait malgré lui un vague espoir de recouvrer sa liberté.

Cet espoir, il n'avait rien fait pour le réaliser d'autre part. Sachant par expérience tout le danger des ménagements, il s'était abstenu d'écrire à Vanessa, et n'en avait eu des nouvelles qu'une fois et par une lettre de mistress Vanhomrigh, où elle le remerciait du service signalé qu'il leur avait rendu à Lelcombe, et lui donnait des détails sati^faisants de leur voyage. A cette lettre il avait eu le courage de ne répondre que par des féliôitations et des offres banales de service. Mais aujourd'hui que le ciel semblait lui savoir gré de sa fermeté, devait-il s'armer contre lui-même d'un rigorisme exagéré ? Ne serait- il pas par trop ridicule de se croire indispensable au bonheur d'une jolie fille de dix-huit ans, et de sacrifier des sentiments profonds, incontestables, à un f^oi-disant amour dont il n'avait jamais existé d'autre preuve qu'une maladie restée au fond de la mer?

Que mistress Vanhomrigh, dans ses calculs ambitieux, crût ou feignît de croire à la guérison prochaine de sa fille, Swift connaissait Vanessa, son calme n'était point de l'oubli : c'était la fierté qui dédaigne de se plaindre. Mistress Vanhomrigh n'était forte que de l'appui qu'il lui prétait. Mais maintenant qu'il n'avait plus les mêmes raisons de faire cause commune avec elle, s'il lui retirait cet appui, elle serait bien obligée de rabattre de ses prétentions, et elle aimerait mieux avoir pour gendre un chanoine de Windsor, en passe d'être évêque, que de condamner sa fille au chagrin et au célibat. Il n'y auraitdoncde désappointé que cette sotte intrigante de Dingley ; et, sans faire la moindre peine à sa bonne petite Stella, il pourrait consacrer sa vie à sa chère Vanessa, et lui prouver que la froideur, la dureté dont elle l'accusait, n'étaient qu'une nécessité cruelle qu'il avait dû s'imposer à lui-même.

Oh 1 quel bonheur, de réunir sans rivalité les deux objets de son affection, de* pouvoir aimer de tous ses amours à la fois, d'être époux sans cesser d-être père! quel bonheur de serrer sur son cœur ces deux têtes chéries, de leur apprendre à s'aimer, de donner a Stella une jeune mère, une protectrice dans le monde, de l'y voir inspirer et ressentir un amour véritable, et de la faire jouir, à son tour, du bonheur dont elle n'aurait pas privé ses amis !

La lettre du lord trésorier avait été recommandée au lord lieutenant d'Irlande, qui l'avait envoyée à Swift par un exprès; mais il en était venu par le même bâtiment une autre que la poste lui apporta le lendemain au réveil.

122 STELLA ET YANESSA.

Gelle^ était de mistress Vanhoinrigta.

Slie lui écrivait, tout agitée, que lord Rivers (le gendre doni elle avait parlé sans le nommer) venait enfin de lui laisser entrevoir l'intention de demander la main d'Esther. Il allait s^ns dire qu'un tel parti comblait tous ses désirs, et elle espérait bien que sa fille ne serait point assez déraisonnable pour le refuser ; mais, pour plus de sûreté, avant de lui faire part de cette offre, elle venait de-r mander à Taimable, à rexçellent docteur, un nouveau service, un service d*ami : c'était d'achever ce qu'il avait si loyalement com-mencé, de vouloir bien user de son influence sur Ësllier pour la décider à ce mariage.

La requête ne pouvait paa arriva plus mal à propoa : Swift mit la lettre en pièces. IHais il n'y a rien de tel, pour se disposer à écouter la raison, que de céder à un mouvement de colère. Honteux de son emportement, il se calma, et ramassant les d^ris de la lettre, il réfléchit qu'avant de prendre une détermination^ il fallait sonder Stella. H se rendit donc à Duoleary, et le prenant sur un ton da plaiaanterie qui lui permettait de reculer au cas qu'il s'ayançÂt trop, il annonça la grande nouvelle.

« J^ai déjà l'avis de Patrick. Voyons le vôtre, mesdames. >»

Dingley ouvrait la bouche, il la lui ferma.

« Lc8 plus, jeunes doivent ei{»iner les premiers. Stella, que me> ooDsemez-vous, Saint-Patrick ou Windsor? »

Stella, au lieu de répondre, regardait Swift dans les yeux..

c Eh bien?

-^ Qu'aimez-vous môeux, Presto?... Moi, il me semble qua Windsor....

-^ Etk ! sans contredit 1 s'écria Dingley.

— N'esl>-ce pas? dit Swift. A Windsor, Preato sera près des ministres, et pourra intriguer à son aise. Il sera un peuloin de Stella ; mais il la laissera dame et maîtresse à Laracor, et il viendra la voir.... ».

Piendant qu'il parlait, Stella t^ait fixés sur lui des regards pleins d'anxiété, et il n'eut pas fini (pt'elle se jeta dans ses bras toute en larme».

c Oh ! se dites paa cela 1 ne dites pas cela !... Vous ne me quitterez ]dus, n'esl-il pas vrai ? Vous m'emmènerez jpartout oà ¥Ous irez 1

-^ Oui, m» chère, oofi, ma belle,, s'écria Swift> oubliait tout^ la vue de ce désesfwir subit.

— Preeto plaisante, ajouta Dingley, charmée de peuvok se raAsttffer elle-même*

— Je sais bien qu'il plaisante, dit Eather le cosur groe-, et son-

^mi à travers aea larmes:; mais c'est, égal! c'est plus fort que moi i cela me fait de la peine! »

A force de caresses et de protestations, Swift parvint à la re-> mettre de cette alarma, et la journée s'éewUa à causer des deux placent à supputer les avantages dec^cune. Avec use promptitude tout enfantine, Stella avait pnssé d'une inquiétude extrême à une extrémd coofiaoce, faisant des plana, réglant la dépense, dispesant de Swift, de sa place, de sa bourse, avep une telle ingénuité qu'il aurait fallu plus que du courage pour la désabuser.

Patrick n'était pas très-c(Hitentde voir que toutes les voix étaient pour Windsor; cependant l'esseatiel était que son maître reprtt de la sérénité.... Mais il fut bien étoané loraque, dans letéte-Métet il le retrouva plus morne que jamaisc

c A qui diable en a-t-il ? >

Cette idée le tourmenta toute la nuit, et il ne put fermer l'œil. Mais le lendemain il fut bien autrement étonné lorsqu'il apprit que Swift» qui n'avait fait jusqu'au matin que se promener de long en large dans sa chambre , venait d'écrire au lord trésorier qu'il choisissait Dublin.

C'était fort honorable pour Patrick : son sentiment prévalait. C'était fort agréable aussi : il ne quitterait pas son cher pays. Mais le plus beau de l'affaire, c'est quele silence s'expliquait par l'embarras du choix, et que l'aiguille du baromètre allait tourner. Elle tourna effectivement à Ounleary; mais au retour elle revmt à tempête.

Cette fois, Patrick n'y tint plus. Il se noyait l'estomac , pour plaire à son maître ; il lui donnait d'excellents conseils qpe celuici» malgré ses préventions dédaigneuses, finissait par suivre; et on ne lui savait gré de rien. On ferait bien mieux de lui dire tout de suite que son service ne convenait plus, ou plutôt il ferait lui-même sagement d'éviter ce mauvais compliment. Mieux valait demander son compte que de le recevoir. Il le demanda.

Mais il n'obtint pas de réponse. Ce silence, étant précisément le grief qui le décidait à partir, ne pouvait le décourager : il répéta sa phrase.

c Qu'estrce que tu dis? s'écria Swift. Tu veux ton compte?

— Oui, monsieur.

— Ion compte !... toi 1... Tu a& tixtuvé une meUleore place?

— Non, monsieur.

— Et que va;^-tu faire ?

— Je ne sais pas, monsieur.

^ Tu ne sais pas l .. . Alors pourquoi me quitter?

— Parce que je vois bien que mon service déplatt à monsieur.

iU STELLA ET VANESSA.

— Eh oui, sans doute, il me déplaît ! Mais crois-tu, par hasard, trouver un mattre à qui il ne déplaise pas, brute que tu es, fainéant, infâme ivrogne ? »

Sous ce torrent d'injures , là face de Patrick s'épanouit comme une fleur d*été ranimée par une pluie d'orage, et il se repentit de sa démarche.

« Au surplus , continua Swift, cela te regarde. Bon voyage ! Va

te faire pendre ailleurs! Voyons ! Qu'est-ce que je te dois?

— Oh I monsieur.

— Quoi? oh 1 monsieur.... jeté demande ce que je te dois.

— Oh ! monsieur, s'écria Patrick, se jetant aux genoux de son maître, je vous en prie, monsieur, ne me chassez pas !

— Gomment, que je ne te chasse pas, animal!

— Non, monsieur, je vous en conjure.

— Ah ça ! est-ce que tu ne viens pas de me demander ton compte?

— Si, monsieur, mais....

— Son compte, cet insolent!.... Un drôle que je ne gardais que par charité!...

— Oui, monsieur.

— Un imbécile qui ne sait faire œuvre de seâ dix doigts !

— Oui, monsieur.

— Un sac à vin qui passe sa vie au cabaret!

— Oui, monsieur.

— Un gredin qui devrait s'estinier heureux de n'être pas jeté à la porte!

— Ou4, monsieur.

— Mais qui est-ce qui voudra de toi, misérable? poursuivit Swift en lui tirant l'oreille avec colère.

— Personne, monsieur, personne.

— Tu crèveras de faim !

— Oui, monsieur.

— Et tu viens me mettre le marché à la main !

— Je ne le ferai plus, monsieur! j'ai eu tort!... je me suis trompé !... je vous demande bien pardon !...

— Impudent!... tu mériterais que je te prisse au mot!

— Oh I mon sieur, par pitié ! . . . par pitié ! . . .

— Allons, c'est bien ! décampe I dit Swift en le poussant à terre. Va te mettre au lit, ivrogne.

— Ivrogne, monsieur! il y a plus d'un mois que je ne bois que de l'eau.

— Va te mettre au lit , te dis-je, et que je ne te revoie pas de la journée! »

L^innocence de Patrick était calomniée ; mais la punition n'était pas forte. Il sortit en rampant de la chambre, et, heureux d'en être quitte à si bon marché, il alla se mettre au lit.

Swift n'avait pas été un modèle de patience; mais le moyen d'être de sang- froid 1 Depuis la lettre du lord trésorier, il était en proie à une perplexité horrible. Lui laisser le choix entre Windsor et Dublin, c'était annuler le passé, c'était le forcer de recommencer ses anciens combats, d'opter de nouveau entre Stella et Yanessa. Après bien des tergiversations , il avait mis fin à la lutte ; il avait sacrifié Yanessa, sans doute parce que c'était se sacrifier lui-même, et que si , dans les circonstances ordinaires , l'amour parlait dans son cœur plus haut que le devoir, le devoir à son tour et les sentiments désintéressés prenaient le dessus dans les occasions importantes. Mais tout ce qu'il avait d'empire sur lui-même, il l'avait employé à cet acte d'héroïsme : il ne lui en restait plus pour des détails mesquins.

Le moyen d'être de sang-froid ! Il venait de répondre au lord trésorier, de donner la préférence à l'Irlande, dont le séjour lui était odieux, de se condamner à TesiL à l'oubli. Car c'est surtout avec les gens en place que les absents ont tort : Windsor pouvait le mener à tout; Saint-Patrick était une retraite.

Le moyen d'être de sang-froid 1 11 venait d'écrire à Yanessa une lettre décachetée et sous le couvert de mistress Yanhomrigh pour lui conseiller d'épouser lord Rlvers. Il avait poussé la force d'&me jusqu'à lui annoncer qu'il avait eu à choisir entre Saint-Patrick et Windsor, et qu'il avait choisi Saint- Patrick. - Le moyen d'être de sang-froid , lorsque , contraint par sa conscience plus dure que la nécessité , on vient de s'imposer à la fois des souffrances et des toats volontaires , de se faire tout ensemble et victime et bourreau !

Hélas ! il ne lui restait pour toute consolation que le sentiment d'avoir rempli son devoir. Avec une impatience fiévreuse, il attendait que la nouvelle du mariage de Yanessa vtnt lui donner le coup de grâce , lui éteindre au cœur un dernier rayon d'espoir. Mais ce vœu ne fut point exaucé. Elle lui répondit, mais pour déclarer qu'elle n'épouserait pas lord Rivers. Il ne fallait point, disait-elle, chercher à son refus d'autre motif que celui-ci : elle voulait pouvoir estimer son mari. Elle terminait en remerciant Swift de ses conseils, dont elle regrettait d'avoir si mal profilé, mais elle espérait qu'il ne se découragerait pas et qu'ib lui continuerait ses bontés, dont elle tâcherait d'être plus digne à l'avenir.

Ce passage était le seul qui permit de croire encore à de l'amour.

i26 STELLA ET YANfiSSA.

Ce pouvait être le dernier effort d'une espérance qui fait naufrage. S^ift, aimant mieux péclter par «xcès de prudence , Tinterpréta ainsi, et, comme il était aussi important de ne point entretenir les illusions de cette àme malade que de ne point aigrir sa blessure , il tempéra ce que sa réponse pouvait avoir involontairement de trop afifectueux , en l'adressant à mistress Yanhomrigh comme la lettre précédente.

A vingt ans, les filles anglaises sont fort indépendantes, surtout lorsqu'elles ont »ne fortune à elles. Elles ont leurs secrets, leurs correspondances, et il n'est sœur ni mèfre qui fût bien venue à y regarder. Cette précautkm d'adresser la lettre à mistressYanhonrigh en refroidissait donc plusie contenu que n'auraient pu faire toutes les ressources du style, et Swift fut plus peiné que surpris de ne point recevoir de réponse de Vanessa. Seulement, après «m assez long intervalle , nvistress Yanhomrigh écrivit que , si e(te n'avait été fort gravement malade, elle aurait remercié plust^t le cher docteur de sa lettre an sujset de lord Rivers. La résistance de sa fille l'avait cruellement désappointée; mais au iBi<^ lieu de ses regrets, c'était une consolation pour elle de voir qu'Ësther du moins reprenait le goût du monde , qu'elle allait aa bal , à la comédie , enfin , qu'elle suivait les bons conseils de leur respectable ami.

Cette dissipation pouvait n'être que du dépit, et Yanessa elle^ même aurait eu le droit d'en supposer à Swift s'il n'avait pas répondu. Il s'empressa de féliciter mistress Yanhomrigh de la joie que lui donnait sa fille, et d'engager celle--ci à continuer.

Cette fois, non-seulement des semaines, mais des mois se plissèrent : plua de réponse.

K Allons! se dit-il, c'est bon signe! Elle est guérie! Si elleiae l'était pas, sa mère me ménagerait ; et elle-même, tout en mettant sa fierté à couvert, elle aurait bien trouvé le moyen de continuer indirectement quelques relations avec moi. Elle est guérie !... à vingt ans, on vit si vite ! C'est un si doux remède et si efficace qu'un bal, de la toilette, des succès, des soupirants!... Ces caractères in* âanmables s'éteignent comme ils s'allument!... Où en serats-je pourtant, si j'avais faibli?... Ohl ma pauvre Stella! ma pauvre Stella !... tu n'es ni si ardente ni si brillante; mais ton affection est phiê durable. Le ciel me récompense déjà de mon sacrifice, et je vois que je- trouverai mon bonheur à faire le tien. »

Au moment où son coËur se nourrissait de icet espoiramer, il était loin de se douter que le lendemain même il serait sur la route de Londres, courant à la recherche de Yanessa.

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