‹ Stella et VanessaChapitre 21 sur 50 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Mistress Vanhomrigh était morte perdue de dettes et on venait de saisir Marley-Abbey.

M arley^Abbey ! la propriété de Vanessa I... Comment les créanciers de la mère avaient-ils pu s'emparer du bien de la fille? Cell^ d avait donc fait la folie de rengager? Cependant elle avait deux tateurs nommés par son pêne , et dont Tun était un homme île loi fort habile.... C'était à n'y pas croire, si le fait n'eût été affirmé par on témoin irrécusable, par le gardien même du château, un vieux jardinier qui, ne recevant pas de nouvelles de sa maîtresse, était venu aux reoBeignements chez Swift, qu'il savait être l'ami de la Caamlle.

Une heure ne s'était pas écoulée que Swift était sur la route de Londres , courant la poste à toute bride. Il venait de recevoir sa nomination au doyenné de Saint-Patrick, et l'archevêque de Dublin l'attendait. Mais il s'agissait bien du doyenné et de l'archevêque. Il ne pensa pas à prendre congé de lui, ni même à lui écrire pour s'excuser. Pauvre Vanessa ! quels événements ! comme elle devait avoir besoin de consolations 1 comme il se reprochait de l'avoir quittée, d'avoir été si dur ! prudence humaine 1

Après cinq longs jours d'anxiété et d'inutiles conjectures, après avoir fait tout ce qu'on peut faire à force d'argent, d'instances, de menaces, pour accélérer un voyage, il arrive à Londres, droit À la maison des Vanhomrigh. Tout est fermé, fenêtres et volets. Un froid mortel lui traverse le coeur. Il saute hors de la voiture, frappe à la porte.... Après sétre longtemps fait attendre, un inconnu se présente. C'est une espèce de reeors qui seul occupe les lieux jus» qu'à ee qu'ils soient vendus par autorité de justice.

c Et les enfants de mistress Vanhomrigh, où sont-ils?

— En fuite , et ils ont bien fait; car on leur avait préparé un logement gratis, d'où on ne sort pas aussi aisément qu'on y entre.»

Les arrêter 1... Swift aurait mille questions à faire; mais son in* terloouteur n'en sait pas plns^ il se fait conduire chez M. Barret, celui des tuteurs de Vanessa qui est homme de loi.

En descendant de voiture, il a cru raperceveir à une fenêtre, et

128 STELLA ET YÂNESSA.

pourtant on le dit sorti. Swift insiste , et le valet paraît hésiter ; mais il en survient un second qui nie positivement que son maître soit au logis; et Swift est obligé de partir comme il est venu. Surpris et mécontent de ce refus, il se rend chez l'autre tuteur, M. Philipps.

Celui-ci est un ancien ami de la famille et le parrain d'Esther. Au nom du docteur, il accourt les bras ouverts, et ce n'est pas sans de visibles marques d'émotion qu'il confirme et explique les tristes nouvelles qui amènent Swift chez lui.

La mort de mistress Yanhomrigh avait révélé le désordre de ses affaires. Par vanité maternelle , elle avait mis sa maison sur un pied au-dessus de ses moyens, comptant qu'Ëslher la tirerait d'embarras par quelque beau mariage. Mais le refus des offres de lord Rivers avait dérangé son plan, et il était bien probable que ce désappointement avait hâté sa fin. Instruit de Tétat des choses, le capitaine, tandis que ses sœurs étaient en larmes au chevet de leur mère, avait fait main-basse sur les bijoux, sur l'argenterie , sur toutes les valeurs faciles à emporter, et s'était enfui en France avec son butin. Les créanciers, informés de cette soustraction, avaient jeté feu et flamme; il semblait, à les entendre, qu'Esther fût complice de son frère. Celle-ci, fière comme on la connaît, n'avait pas su s'armer de mépris contre leurs odieux soupçons ; et pour les repousser loin d'elle, pour venger Thonneur de son nom compromis par les prodigalités de sa mère et par la conduite ignoble de son frère, elle s'était portée garant des dettes de la succession.

c Et vous lui avez laissé faire un tel coup de tète 1 s'écria Swift.

— Comment l'en empêcher? Barret a bien fait tout ce qu'il a pu ; mais sur ces entrefaites elle est devenue majeure, et son premier acte a été de souscrire ce fatal engagement.

— Âh ! si j'avais été là!... majeure ou non, je vous réponds bien qu'elle ne l'aurait pas souscrit !

— Cependant, elle avait la tête bien montée, je vous assure

Comme a dit Barret, quels raisonnements employer contre un scrupule de conscience?... Et puis, comme il ajoutait. aussi, Dieu sait à quels déplorables excès pouvaient se porter les créanciers! Songez donc, une soustraction frauduleuse....

— Eh bien, monsieur! le coupable aurait été poiirsuivi, et elle aurait prouvé son innocence, et elle aurait gardé sa furtune.... La voilà bien avancée! Son fr^re n'en est pas moins un coquin, et elle est ruinée, et elle est obligée de se cacher pour ne pas être arrêtée:

— Pau\ure enfant! dit le vieillard, les yeux humides; il faut espérer qu'ils ne la trouveront pas !

STELLA ET YANESSA. i29

— Quel motilayez-Yoos de Tespérer ? Sâre^vous où cAle eâl?

— Hélas non !

— Quelles recherches a-t-on faites ?

— Barret s'est donné bien du mal, répondit le vieillard qui, quant à lui^ aimait mieax verser une larme sur place que de quitter 80D fauteuâ pour se l'épargner. Mais trouvez donc quelqu'un dans une ville tdle que Londres ! Heureusement les créanciers ne sont pas plos sorciers que nous, i

Swift fut lente de répondre qn'ils se donneraient, à coup sûr, plus de peine ; mais le brave homme n'était plus d'âge à ce qu'on refît son éducation. Swift se borna à en tirer des renseignements qui le missent lui-même en état d'agir.

€ Et sa petite sœur? demanda-t-ii.

— Mary?... Esther Ta emmenée*

«-* Et quels sont ses moyens de subsistance?

— Abl voilà ce qoi m'inquiète! car elle n'a rien emporté, apparemment pour ne pas être confondue avec son frère.... J'aurais tant voulu lui faire tenir quelque argent!... J'espérais toujours qa'elle m'écrirait.... mais rien I rien ! »

Il se prit à verser des larmes. Obligé de le consoler, Swift lui donna ce silence comme une preiive qu'elle avait des ressources ; et, pensant à l'avenir :

c Mary, au moins, n*e8t pas ruinée, dit-il.

— Elle n'a rien. „

— Gomment, rien? et sa part de l'héritage du père?

— Elle n'est née que six ou sept mois après la mort de M. Vanhomrigh , et sa naissance n'avait pas été prévue dans le partage. Godirey a dissipé sa portion en un instant. Esther, avant sa majorité, ne pouvait pas aliéner son bien ; d'ailleurs , mistress Vanhomrigh s'était chargée de dédommager Mary. »

Il y avait là encore ample nurtière à récrimination ; mais Swift préféra demander la liste des créanciers , et , tout en la parcourant : « Vous les avez vus? dit-il.

-^ Barret s'est chargé de leur {»rler, mais....

— Ils se refusent à tout aoeommodement ?

— Quel accommodement leur offrir? Même avec l'argent de cette pauvre Esther, ils n'auront pas plus de la moitié de leurs créinoes.

— Ce n'est passa faute, à elle, et c'est assez de lui prendre tonte sa fortune; ils peuvent bien au moins lui laisser sa liberté, i

Cette idée n'était pas venue à l'esprit de M. Philipps : il proposa à Swift de l'accompagner chez les créanciers. Td cheval n'est bon 164 t

à rien seul , qui va encore lorsqu'il est bien accouplé. La présence d'un des tuteurs de Vanessa donnait un caractère plus convenable â cette démarche ; Swift accepta. Mais il était onze heures du soir : ils prirent rendez-vous pour le lendemain matin.

Le lendemain, il allait à son rendez- vous, lorsque, passant dans Duke-Street, Saint-James's, il fut salué par un marchand de poisson qui se tenait sur le pas de sa porte . Swift , à son dernier voyage, avait l'habitude d'entrer chez cet homme, dont il était le voisin, pour examiner la marée du jour ; et , grâce aux connaissances tout anglaises qu'il déployait en matière de saumon et de crimped cod, il jouissait dans la boutique d'une considération qui certes n'était pas due à sa dépense ; car il n'achetait jamais que des harengs, lorsqu'il lui arrivait de dîner chez lui, ce qui était fort rare et ce qu'il n'aimait guère.

Le salut du marchand rappela à Swift que c'était un des créanciers de la succession, et il s'arrêta pour le sonder sur le désistement qu'il voulait obtenir. Loin de témoigner aucune animosité , le marchand eut l'air de croire, que rien ne serait plus facile et demanda avec intérêt des nouvelles de cette pauvre demoiselle. Pourquoi se cachait-elle? qui est-ce qui aurait le cœur de Tarrèter? Quant à lui, s'il avait voulu savoir son adresse....

« Son adresse l

— Oui, il est venu un homme me proposer de me la vendre. Quel est cet homme ? où le trouver ?

— Ma foi ! je n'ai seulement pas voulu l'écouter.... Il me semble qu'il m'a dit qu'il demeurait dans la Cité» Trinity-lane.

— Numéro ?

Diable l vous en demandez beaucoup.... Autant que je me

rappelle, ce doit être dans les numéros impairs.... Je crois bien que c'est 47.

Et vous souvenez-vous de son nom ?

Son nom? attendez donc I c'est un nom court.... Il s'appelle.... U s'appelle.... Snape, Benjamin Snape ; c'est cela.

— Benjamin Snape.... Très-bien, je vous remercie et je vous quitte. J'ai si peur qu'il n'ait déjà vendu. son secret à quelque

créancier !

Non, je ne le pense pas. Le drôle avait de grandes prétentions,

et ce n'est pas tout le monde qui consent à alléger sa bourse pour charger sa conscience. »

Swift, maintenant, avait mieux à faire que d'aller chez M. Philipps. Il se jeta dans un carrosse de place.

4c 47, Trinity-lane. »

C'était bien là ; mais le quidam n'était pas chez lai. Allait-il rentrer ? on le pensait : Swift se décida à l'attendre . Mais l'homme au secret courait après la fortune, tandis qu'elle l'attendait au logis, et il ne rentra qu'à la brune. Heureusement, il était encore temps de traiter , et Swift qui , cette fois , n'était pas en disposition de marchander, fut bientôt d'accord avec lui.

Esther demeurait aussi dans la Cité , mais derrière la tour : 5 , Crown court, au second étage, la porte à gauche.

La nuit était tout à fait tombée , lorsque Swift , palpitant d'espoir, après mille détours dans un labyrinthe de rues sales et étroites, où il était à chaque instant forcé de s'arrêter pour demander son chemin, arriva à une de ces ruelles , si nombreuses dans la Cité, où le soleil ne pénètre jamais même en été , et dont l'entrée est interdite aux chevaux par deux poteaux de bois plantés à chaque extrémité. Le numéro 5 était une de ces maisons de chétive apparence que leur porte toujours ouverte et leur seuil boueux annoncent ôtre habitées par plusieurs pauvres locataires.

Swift poussa un profond soupir, et, montant les marches quatre à quatre, frappa à la porte qu'on lui avait* désignée. Il crut entendre un mouvement dans la chambre , mais ce mouvement fit place aussitôt à un silence absolu. Il frappa de nouveau , il se nomma, et l'on ne répondit point, et il commençait à craindre d'avoir été induit en erreur ou même d'être arrivé trop tard, lorsque l'idée lui vint d'appeler Vanessa. Ce mot fut comme un talisman ; la porte s'ouvrit!. C'était bien elle; mais dans quel état!

Elle était tombée sur une chaise. Le passage subit d'une vive appréhension à une joie plus vive encore ne lui avait laissé que la force de faire signe à sa sœur d'ouvrir; elle suffoquait. Enfin un torrent de larmes soulagea sa poitrine oppressée.

«Gomment avez- vous découvert notre retraite? demanda-t-elle dès qu'elle eut. recouvré la voix.

— Et comment ne me l'avez-vous pas indiquée vous-même? Comment ne m'avez- vous pas écrit dès votre premier malheur? »

A ce reproche dont il n'avait pu s'abstenir, de nouvelles suffocations la menacèrent.

« Ne parlez pasl s'écria Swift. Vous avez besoin de toutes vos forces. Je viens vous chercher; il faut quitter Londres ce soir même!

— Et où aller, grand Dieu?

— En France, en Hollande, peu importe.

— Oh 1 pas en France l on dirait que je vais rejoindre...

132 S7fiLLA ET VANESSA.

-• Vous aTeKratson! interrompit Swift, pour lui épargner la honte de nommer son frère. Eh bien ! en HoHatide. Je vais vous aviener une chaise de poste, et nons gagnerons Harwich, où il faut «spérer que nous trouverons bientôt à nous embarquer.

-^ Vous viendrez avec nous?

— Pouvez-vous en douter?

— Oh! merci t merci 1 » dit-'elle en lui tendant une main qa'il serra fortement.

Les moments étaient préeiefix.

c le vous quitte, lui <iit*il , afin d'être plus tôt de retour; ayez bien soin suftont de n'ouvrir î àme qui vive en mon absence. Per- «osne, vous le savez, n*a le droit de forcer votre porte.

•^ Nous n'ouvrirons qu'à Yanessa, » dit^elle avec un regard at« tRfwdri.

Tout en faisant sA prudente recommandation , Swift lui-même oavitHt kl porte : un homme, caché en d^ors, en profita pour se glisser dans la chambre. C'était un hiuissier I II arrêta Esther.

Swift resta accablé sous ce coup imprévu. Esther tâchait de faire iMiBse ootttenance, balbutiant des mots sans suite, avec un sottrire de fou , un sourire plus triste que des larmes, ^a petite soMrr effrayée lui tenait le corps embrassé , la figure cachée dans sa robe. Swift sentit enfin que c'était à lui à payer de sa personne, et, faisant un effort , it demanda dNnie voix altérée an nom de qui se feisait l'arrestation.

c An nom de Luc^s Broderick.

— Lucas Broderick!... Quoi! le marchand de poisson de Duke- Street. «.

— Saint-James's, » dit l'huissier.

C'était bien le sensible marchand qui , n'ayant pas -youiu payer un secret dont on demandait trop cl^, avait imaginé de le savoir pour rien en le faisant acheter par Svnft , qu'il n'avait en que la peine de suivre.

c l'infâme! ô l'abominable hypocrite! »

A ce torrent d'injures, l'huissier n'avait pasourerl la bouche pour justifier son client ; mais i) ne connaissait que son mandat. A sa voix, un recors posté dans l'escalier venait d'entrer dans la chambre, et liiary, voyflnt qu'on allait emmener sa soenr, jetait les iMiuts cris. C'était nue scène déchirante. Que faire?...

Que faire? Eh mais! acquitter la dette, si , comme Swift croyait se le rappeler, elle n'était pas au-dessus de ses ressources?. . . Il s'en voulut de n'y avoir pas songé tout d'afbord. C'eût été épargner à Vanessa bien des angoisses. En effet, la créance ner montait qu'à

STCLLA ET^ YAJSESSA. 19i3

qoati^vio^ gainées, et il lea avait (ians sa ceÎBture de voyage. Avec quelle joie il renvoya ces effrayants visiteurs 1

Cette alerte était un nouvel avertissesneat de se bâter : Swift partit sans retard lui-*mém6, quoique avec (>&ua de précaution cette fois. Mais à présent il était sans aident» et, tandis qu'on apprêtais sa chaise de poste, il alla chez M. Pbilipps pour en emprunter. fistalitéi c'était un samedi; quoique retiré des affaires, M.^Phi** lipps avait gardé ses anciennes habitudes et il était parti pour sa campagne.

Swift se mit dans sa chaise et alla trouver M. Philippe à la campagae. C'était loin ; mm il était si^ de ne point essuyer de refus.

Effectivement, celuÎH^ mit avec empressement sa bourse à la ctispofiiiion de Swift. Il était si heureux d'apprendre qu'Esther était retrouvée, si heureux de contribuer à la sûreté de sa chère pupiUel Il voulait, à toute force, partir avec Swift pour la voir, reaiJi>rasser, cette psttvre enfant, et protéger sa Atite; maie il comprit qiM ee serait pMôt y mettre des entraves et laissa le docteur s'en reteiuK ner seul à Loadros, où les àmas^ s^jeurs estaient dans la plus vive nnïïiéÉi^

Ce n'était pas le mement de leur dionner des expliquions : Swift ks emaMna vers la voiture qu'il avait laissée dans la rue voisine» Us y montèrent tous trois , et le postillon reçut l'ordre de partir» Tout à coup un homme se jette ati-devant des chevaux, un autre se présente à la portière, -et de nouveau Esther est arrêtée 1 .

C'était le même huissier qui était déjà venu au nom du marchand de pcneseo, et qui, mettant à profit le temps que Swift avait été obligé de perdre, avait été se faire donner un second mandat par un autre créancier.

U^ de«»x aœurs n'avaient rien dit; mais elles s'étaient serrées contre Swift, et leors mains crisf^ées sur son bras témoignaient 4» l€Mr torture : il sontit son cœur se briser. Ces deux frêles créatures s'attachaient à lui dans leur naufrage, et lui-môme il était sans es« poir; car il n'y avait pas cette fois à payer la dette : c'était la plus considérable. Cependant il lui restait la ressource de s'offrir eomme caution : il pria l'huissier de suspendre l'exécution de soia mandat, jusqu'à ce qu'il eût vu le créancier au nom duquel l'arres^ tation se faisait.

c Ce serait avec bien du plaisir, monsieur, s'il faisait jour, v^ pondit i'huisBL^; mais à cette heure il n'y a rien à faire* RéveiUer les gens, ce n'eiM pas ie moyen de les trouver accommodants.

— Ceci me regarde^

— Je ne dis pas non, monsieur; mais nous, que voulez-vous que nous devenions pendant ce temps-là?

— Madame va retourner chez elle, et vous m*y attendrez.

— Il faudra que nous restions toute la nuit sur pied 1... Croyezmoi, monsieur, remettez vos démarches à demain.

— A demain! s*écria Swift. Comment, vous ne comprenez pas que je veux épargner à madame l'horreur de passer la nuit chez

vous l

— Chez moi? dit Thuissier piqué. Mais madame sera très-bien

chez moi 1

— Oui ! oui 1 > dit Ësther, voulant mettre fin à ces débats.

Elle s'apprêtait à descendre; Swift la força brusquement de se rasseoir, et s'adressant à l'huissier d'un ton impérieux :

« Voulez-vous, oui ou non, consentir au délai que je vous demande?

— Impossible, monsieur; -madame le comprend elle-même. J'aurai pour elle tous les égards du monde; elle pourra, si elle veut, garder cette jeune demoiselle... et demain, quand vous vous serez entendu avec son créancier et avec M. le sbériff , je serai bien enchanté delà laisser partir.... Allons, une nuit est bientôt passée... surtout celle-ci, qui l'est plus d'à moitié. Voyez! dit-il en approchant sa montre de la lanterne de la voiture ; il est près d'une heure du matin.

— Une heure! s'écria Swift interrompant Esther qui, de nouveau parlait de suivre les recors, une hefire, une heure î... et quel jour est-ce aujourd'hui ?

— Quel jour? dit l'huissier cherchant où il en voulait venir.

— Oui, quel jour?

— Mais, samedi.

— Si vous disiez.dimanche ! cria Swift, lui mettant à son tour sa montre sous le nez. Ah ! vous faites des arrestations le dimanche 1 ... Fort bien! fort bien!... Vous allez vous retirer à l'instant, ou sinon je vous apprendrai, moi, votre métier, j

L'huissier voulut essayer de faire des chicanes ; mais évidemment il était dans son tort, et il avait affaire à un homme qui ne se payait pas de mauvaises raisons. Il lui fallut donc abandonner sa proie. Les fugitifs n'avaient plus rien à craindre; ils avaient vingtquatre heures devant eux pour gagner Harwich et sortir d'Angleterre: c'était plus qu'il n'en fallait. Effectivement, deux jours après, Swift avait établi Esther et sa sœur en Hollande ; et encouragé par ce premier succès , il revenait à Londres demander aux créanciers leur désistement de la prise de corps.

STELLA ET VANESSA. i35

CBAPITRJS! II.

A son arrivée, Swift alla rendre compte à M. Philipps de l'heureux résultat de son expédition ; pendant tout son récit , le bon vieillard ne tarit pas de larmes , d'éloges et de remerctments. Mais lorsqu'il s'agit de voir les créanciers , il devint clair que le brave homme n'admirait tant l'activité d'autrui que parce qu'il en avait fort peu lui-même.

L'idée quHl ne restait plus rien à faire entrait aussi pour quelque chose dans la joie qu'il avait ressentie. Il y avait plusieurs jours qu'il était livré à ses instincts, et son zèle, comme une montre, demandait à être remonté tous les soirs. Il ne refusa pas ; mais les objections se présentèrent en foule.

€ Pourquoi aller chez les créanciers , maintenant qu'elle est hors d'Angleterre?

— Pour obtenir d'eux qu'elle puisse y rentrer , et qu'à la perte de sa fortune ils n'ajoutent pas le supplice de l'exil. »

Il n'y avait rien à répliquer ; mais l'heure des affaires était passée; il se rejeta, comme l'huissier, sur ce qu'il était bien tard. On ne trouverait pas les gens ou on les dérangerait. Puis, ayant *un collègue, pouvait-il agir sans le consulter?

Il n'était pas indispensable : Swift approuva tout ce qu'il disait , et, ayant pris la liste des créanciers, il partit seul et passa la soirée à les voir. Il s'attendait à avoir besoin de toute son éloquence ; mais, à son grand étonnement, il les trouva très-conciliants, même celui au nom de qui Esther avait failli être emprisonnée.

Rencontrant partout les mêmes dispositions , il continuait ses démarches pour l'acquit de sa conscience , plus que par conviction de leur utilité, lorsqu'il s'adressa à un fournisseur qui ne comprit rien à sa demande.

c Une prise de corps contre miss Yanhomrigh? mais c'est de la mère que je suis créancier.

— Vous ne devriez l'être en effet que de la mère ; mais puisque la fille a /été dans la succession le peu qu'elle avait.

— Que me dites^vous là, monsieur !

— Vous ne le saviez pas? — Non, j'arrive de voyage.

— Et quand ètes-vous parti?

— Attendez... il y aura demain tout juste onze semaines. — Gela s'explique ; il n'y en a que dix qu'elle s'est engagée.

i36 STELLA ET YÂNESSA.

— Elle avait donc quelque ehose à elle ?

— Environ sept mille livres sterling.

— Sept mille livres sterling 1... ah ciel ! je suis volé!

— Comment volé?

— Oui, volé : j*ai cédé ma créance. *

— Vous l'avez cédée?

— A un coquin qui aura eu vent du projet de miss Yanhomrigh, et qui m'a acheté à vingt pour cent ce qui allait en valoir plus du double. Sept mille livres sterling! en une semaine 1... voilà de l'argent facilement gagné !... Et moi qui ne me suis méfié de rien !... aussi, c'était à qui vendrait : j'ai fait comme les autres.

— Il y a d'autres créanciers qui ont vendu?

'— J)'autres, monsieur ? mais tous.

— Tous!

— A un ou deux près, peut-être, et des plus petits. —"Comment cela se peut-il ?)e viens de les voir pour la plupart,

et ils ne m'en ont pas dit un mot.

— Parce qu'on était convenu du secret. Mais , ma foi ! puisqu'il m'a échappé, je ne m'en dédis pas !... Il n'a qu'à venir se plaindre, ce misérable ! sept mille livres sterling !

— Vous 'êtes donc convaincu qu'il a su d'avance l'intention de miss Yanhomrigh?

— Sans cela , est-ce qu'il nous aurait donné vingt pour cent , et argent comptant? L'actif de la succession n'ira guère au delà.

— Mais quel homme est-ce pour avoir été si bien informé?

— Ah 1 pour cela , je l'ignore. On n'a pas de renseignements à prendre sur les gens qui payent comptant. Tout ce que je sais, c'est qu'il s'appelle Thomas Craggs et qu'il demeure dans leBorough, 7, Maid-lane. Sept mille livres sterling 1 ! 1... Mon Dieu, oui! le passif est de vingt^trois mille.... Cinq de la 'mère.-., sept de la fille.... Total, douze..,. Nous aurions eu près de cinquante pour cent!... Ah! quelle sottise!... quelle sottise! »

Swift avait recueilli des renseignements qui pouvaient lui servir, sinon à débrouiller cette intrigue, du moins à obtenir plus facile* ment l'abandon de la prise de corps : il ne s'amusa pas à vérifier les additions que le créancier faisait sur ses doigts; il traversa la Tamise et alla chez l'acquéreur. Celui-ci demeurait dans une maison presque aussi misérable que celle où s'était réfugiée Vanessa.

« Il faut que ce soit quelque usurier, :r pensa Swift en montant le plus sale des escaliers..

Usurier ou non, l'homme n'était point au logis, et Swift s'en retourna chez M. Philipps, qui attendait des nouvelles avec impa-

STELIA ET YANE6SA. 137

tieDce. Celies que le dodeur apportait l'étonnèrent grandement ; mais lorsqu'il entendit l6 nom de l'acquéreur : « Craggs! 8'écria-t*il.

— Oui, Craggs. Connaissez-vous quelqu'un de ce nom?

— Certainement.

— Son nom de baptême? demanda vivement Swift.

— TliDmas.

— Thomas ! c'e«t cela.

— Réelleoient I Voilà une coïnetdeofie bizarre!... Mais ce ne pe«t pas être le même homme.

— Pourquoi pas?

— Le mien est un pauvre diable qui, j'en suis sûr» a |^us de dettes que de créances.

— Est-ce son logement qui vous donne oe4te idée? -— Son logeme&tl Où demeure -tp-il?

-* 7, llaid-4ane....

— Dans ]e Borough?... mais, Dieu me pardonne! je crois que c'eBllài

*— En vérité I Tâchez donc de votus le rappeler.

-^ Attendez! atteikdezl je dois avoir son adresse, dit M. Phîlîppa en diefcbant dans ses papier».... Précisément.... Tenez ! Thomas Craggs, 7, Maid-lane, dans le Borough. Voitlà qui est étrange. U n'y a pas quatre mois qu'il me tourmentait pour que je lui fisse obtenir une petite place de sous-inspecteur de l'accise. Ma foi! je n'ai plus (to remords de Tavcnr oublié : je vois qu'il a fait fortune.

— S'il avait fait fortune , il aurait déménagé , et c'est un grenier qu'il habite. Je le crdrais plutôt un de ces usuriers à double face , tantôt riches,' tantôt pauvres , suivant les circonstances et leur intérêt. ... Dites-moi , il conaait donc Ësther ?

— Lui!... pas du tout.

— Ea êtes- vous sur?

— Très-sûr.

— Comment a-t41 su , avant tous les créanciers , la folie qu'elle méditait? car ce n'est que là-dessus qu'il a pu spéculer. Elle en parlait donc à tout le monde?

— A personne , je vous jure.... à l'exception de Barret et de moi. Dès notfe première discussion, Barret a exigé d'elle le plus absolu silence. Il était trop important de ne point donner l'éveil aux exigences des créanciers , au cas qu'elle changeât d'avis. D'ailleurs , si quelque indiscrétion eût été commise, ceux-ci n'auraient pas vendu leurs titres.

— En effet.... Il faut pourtant que ce Craggs l'ait appris de manière ou d'autre.

— Je m'y perds. Il ne connaît que Barret et moi , et certes ce n'est pas nous....

— Il connaît M. Barret l

— Je ne vous ai pas dit que c'est Barret qui me l'a recommandé?

— Non.... Ah! il connaît M. Barret!.,. »

Swift s'arrêta court : il entrevoyait bien des lueurs. Ce Craggs , étranger à Ësther et connaissant si bien le fond de sa pensée , ce Craggs était le protégé de Barret, de Barret, riche et habile homme de loi , de Barret , tuteur de Vanessa et n'ayant pas su , malgré tant de motifs d'inQuence, empêcher sa pupille de se ruiner!... Voilà qui était fort suspect ! Si, au lieu d'un pauvre usurier^ Craggs n'était qu'un prête-nom? Ce ne serait pas le premier tuteur qui aurait escroqué sa pupille. Rien de plus aisé que d'exploiter la délicatesse de Vanessa et de tromper un surveillant tel que M. Philipps.

Mais l'honnête vieillard était dans la main de son colique : Swift se garda de laisser paraître aucun soupçon. Il se fit expliquer quel était l'emploi que Craggs avait en vue; puis, ramenant l'entretien sur l'exil d'Ësther ^ il se félicita de n'avoir plus qu'un seul consentement à obtenir.

c Et celui d'un homme qui n'osera pas nous refuser , dit M. Philipps avec empressement. Voulez-vous que je le voie?

— Ce n'est pas la peine, repartit Swift avec plus d'empressement encore. Permettez-moi seulement de m'autoriser de vous pour le rendre plus traitable. »

Il n'était jamais difficile de déterminer M. Philipps à l'inaction , et, cette autorisation reçue, Swift en profita dès le lendemain matin pour faire prier verbalement Craggs de passer chez lui au nom de M. Philipps.

A ce nom, Craggs avait répondu au messager qu'il le suivait ; et effectivement il arriva presque en même temps que sa réponse. C'était une exactitude de solliciteur et qui sentait la misère tout autant que son grenier. Swift se hasarda à le traiter lestement.

c Ah ! vous voilà , mon cher ; je suis bien aise de vous voir. M. Philipps m'a parlé de vous. »

Craggs n'avait pas l'air choqué de ce ton protecteur : Swift continua :

c II m'a dit que vous désiriez une place de sous-inspecteur de l'accise. 9

Craggs s'était incliné.

STELLA ET YANESSÂ. i39

€ Eh bien! nous Taurons, j'espère.... Mais il faudra écrire une pétition : asseyez- vous là. »

Graggs ne s'était nullement fait prier pour prendre la plume , et, sans difficulté aussi , il mentionna sa pauvreté dans la demande. Lorsqu'il l'eut signée et remise aux mains de Swift , celui-ci , y jetant les yeux, s'écria :

c Thomas Graggs! 7, Maid-lane! Bh quoil c'est vous qui êtes l'acquéreur des créances Vanhomrigh? »

A cette apostrophe inattendue, Graggs resta pétrifié. Ge silence valait un aveu.

€ Gomment ! reprit Swift d'une voix de tonnerre , vous êtes riche et vous sollicitez un pareil emploi ! Vous êtes riche et vous osez signer une pétition où vous attestez votre état d'indigence !... Mais c'est une indignité!... G'est voler le gagne-pain d'un malheureux! »

Gette sévère mercuriale avait rendu à Graggs la voix , sinon l'audace.

c Monsieur, balbutia-t-il.... sans doute les apparences.... Mais, monsieur.... je ne suis pas....

— Acquéreur ? demanda Swift du ton le plus propre à l'intimider.

— G'est-à-dire , monsieur.... je le suis.... et je ne le suis pas....

— Ah ! je comprends , interrompit Swift en se radoucissant tout d'un coup. Vous l'êtes ostensiblement , par complaisance. »

Graggs voulut l'interrompre à son tour ; mais, une fois embarqué dans quelque mensonge , il serait difficile de le faire revenir : Swift ne se laissa pas enlever la parole.

c Bien ! bien 1 tout s'explique ! rien de plus simple I Pourquoi ne pas l'avoir dit tout de suite ? Je suis fâché d'avoir été si vif ; mais je tâcherai de vous en dédommager. Tenez : effaçons ce mot-là. Il ne sera pas plus difficile de faire de vous un inspecteur qu'un sousinspecteur, et vous y gagnerez cinquante guinées. »

Le moyen de faire le discret avec un homme si indulgent , avec un si chaud protecfeur! La suppression opérée, Graggs se retirait, faisant à chaque pas un remerctment et une révérence , lorsque Swift , qui le reconduisait affectueusement , l'arrêta soudain :

c Attendez donc!... je pense à une chose!... si, au ministère, on allait m' objecter ces maudites créances dont vous êtes censé l'acquéreur?...

— Oh! il n'y a pas de danger. Quoique à mon profit, c'est au nom de chaque créancier que le recouvrement se poursuit. J'ai exigé le secret.

— Le secret!... est-ce qu'il y en a entre quinze ou vingt person-

nés?... Je Tai bien su, moi.... DiaAtrel vous vous êtes mis là dans une fausse position.

— M. Philippe &e m'avait plus parlé de c^te place de so9ft-mspecleur....

— £t vous avez trouvé là quelque arg^t à gagner : je eonçois.... D'ailleurs, il ne s'agit pas de récriminer : il faut chercherun Baoyen de sortir d'embarras.... Quant à moi , je n'en vok qu'un : c'est d'aller trouver votre homme, monsieur... :»

' Il s'était arrêté , espérant une indiscrétion ; mais Craggs aa donna pas dans le piège.

€ ....Votre mandataire..,, vous lui direz que vous ne pouvez pas ]m servir de préte-nom.

— Oh 1 monsieur, je n'oserai jamais. Il se trouverait dans un trop grand embarras^ et il m'en vaudrait à la mort.

— - Que faire alors ?... Vos deux rôles sont inconciliables.... Je suis bien fâché , mais il m'est impossible d'appuyer votre demande. >

Le malheureux solliciteur , précipité du plus haut de ses espé-* rances, était resté tout engourdi du coup ; mais, lorsqu'il vit Swift s'avancer vers la porte pour le congédier, il se réveilla subitement, et d'une voix suppliante :

« Monsieur, on ne doit rien savoir de tout cela au ministère.

— Ne vous y fiez pas ; l'afi^re des Yanhomrigh a fait du bruit.

•^ Eh bien , monsieur, au cas qu'on le saK^ , si vous aviez L'extrême bonté d'expliquer que je ne suis pas réellement acquéreur^... Je suis bien sûr qu'on vous croirait sur parole*

— Je l'espère; mais , si on a confiance dans ma parole , c'est que je ne la donne pas légèreoaent; et que sai&-je, moi, pour ries affirmer ? Je ne connais pas même le nom de votre mandataire.

— Monsieur, si cela dépendait de moi..<.

— Je ne vous le demande pas. Nous nous voyons pour la première fois : je ne puis pas exiger de vous une grande œnfiance. Mais, par la même raison , vous compirendrez mes scrupules.

Tout en parlant, Swift avait ouvert la porte ; mais Craggs ne se pressait pas de sortir et le regardait d'un air piteux.

« Voyons 1 dit Swift. Si je me contentais de la parole de M. Philipps, voudriez-vous lui faire votre coo&dence ?

— M. Philippsl... ce serait le dernier homme à qui je pourrais parler.

— Abl... etM. Barret?

— M. Barret , monsieur?... »

Cre^s avait rougi.

c La confidence avec lui serait phis fiKnle , n'est-ce pas ? »

Swift le regardait dans les yeux. Craggs , qui avait d'abord vmihf mevy perdit contenance» et désespérant d*en imposer :

c le vois bien , monsienr , dit-il à voix basse, que je n'ai rien à vous apprendre.... mais vous êtes témoin que ce n'est pas moi qui li trabi le secret.

«*-' Ce sont les £ail)s enx-ménoes qui Tont trahi. Po»r ponvoir faire «m si bon coup , il fallait plus que de l'argent et de l'adresse : il fallait être le conéklent de misa Vanhomrigh. Or, quel autre que H« Barret réunit ces trois conditions ? Rasaorer-vous : la place qo^ je vais vous faire obtenir ne doit vous causer aucun remords. 9

Une découverte de cette importance avait grandi de beaucoup les prétentions de Swift. Il ne hii suffisait plu» de rappeler Vanessa de Hollande : il se rendit chez M. Barret. Il allait lui apprendre, à brftle-poorpoint, que ses machinations étaient dévoilées et le menacer d'un procès devant la cour de chancellerie, pour fraoée dans l'exercice de sa tutelle, si Esther n'était pas réintégrée dans la po^ession du patrimoine qu'on lui avait extorqué.... Mais, dans le trajet, il réfléchit qn'il serait plus adroit de laisser une échappa* toire à un homme qui avait une réputation à conserver, et i4 la-borda en l'embrassant.

c Mon chfer monsieur Barret , lui dit-il du ton le plus tendre, je viens vous demander pardon. Si vous saviez quel reproche j'ai à me faire ! Figurez-vous que je vous ai soupçonné de l'action la plus noiro , la plus basse , la plus abominable ; j'ai été sur le point de vous intenter un prooès des plus sc^mdaieux. »

A cette étrange oonfession , Barret n'avait rien répondu ; mais il avait relevé ses lunetDes sur son front et regardait Swift d'un œi4 fixe.

c Oui, mon bon monsieur Barret, reprit celui-ci, un procès pour fraude dans l'exercice de votre tutelle , rien que cela. Je dressais déjà mes batteries , je rassembUds mes preuves, mes témoins; je me disposais à user de tout mon crédit aoprès des ministres-, auprès du vôtre surtout, mon dier monsieur Barret, et vous savez sur <fael pied je suis avec eux. »

Barret, toojoin^ muet, rabaissa les lunettes sur ses yeux.

r Heureusemeat , poursuivit Swift , tout 8*est expliqué : j'ai ren* contré Craggs.

— Craggs?

— Oui , Thomas Craggs , votro protégé , votre prète»nom , l'ao^ quéren fictif des créances Vanbomrigh.

— Je ne sais pas oe que vous voulez dire. »

La dénégation était faite avec un aplomb à déconcerter ; mais Swift ne s'était pas attendu à faire rougir un procureur.

c Vous ne savez pas ce que je veux dire?... Allons donc, monsieur Barretl II n'y a plus à faire le discret maintenant que toutes les créances sont rachetées. Il n'en restait qu'une de quatre-vingts livres , et la voilà ; elle m'appartient. 11 est vrai qu'elle a coûté plus cher que les vôtres. Je ne l'ai point achetée à vingt pour cent comme vous ; moi , je l'ai eue au pair. Aussi je me prosterne devant votre supériorité. Ah 1 miss Esther , vous avez cru , parce que vous deveniez majeure, que vous vous ruineriez à volonté.... Non pas, s'il vous plaît. Vous avez un tuteur habile qui , prévenu de votre coup de tête, rachète sous main et à vil prix toutes les créances, et vous conserve votre patrimoine malgré vous.... Bravo l bravo! mon bon monsieur Barret , voilà une ruse loyale ! c'est rare et beau I »

A force de compliments et d'embrassades , Swift espérait amener Barret à accepter cette explication ; mais, si elle était honorable, elle n'était pas moins coûteuse, et Barret était un homme méfiant qu'on ne prenait pas par surprise. Il avait pour retranchement sa discrétion d'homme de loi , il s'y réfugia aQn de se donner le temps de la réflexion. Avant tout, il voulait voir Craggs, savoir jusqu'à quel point la mèche avait été éventée, s'il ne restait pas quelque moyen de sauver tout à la fois et son butin et les apparences.

Mais les informations qu'il prit ne furent pas de nature à soutenir son courage. Craggs n'avait pas l'imperturbable assurance de son complice. Après ses aveux, après la déclaration écrite de son dénûment , se poser comme acquéreur réel exigeait par trop d'audace. Entre la perspective d'un procès qui pouvait mal finir et celle d'une- place d'inspecteur de l'accise , le choix n'était pas difficile, et Barret , avec son regard pénétrant, vit sur-le-champ qu'il n'y avait pas à compter sur lui.

D'un autre côté, le crédit de Swift, son zèle, sa capacité, son excellente réputation , tout faisait de lui un adversaire redoutable. Il serait appuyé par les créanciers mécontents d'avoir fait un marché de dupe.... Et quand Barret triompherait de tant d'obstacles, c'était là un de ces procès qui, même gagnés, laissent une tache ineffaçable. Adopter l'interprétation de Swift , c'était à la vérité renoncer à un bénéfice considérable; mais outre que l'espérance en devenait assez douteuse, ce ne serait qu'un manque de gain et non une perte réelle , car ses avances lui seraient remboursées ; et pour dédommagement il aurait, au lieu d'une accusation des plus compromettantes , un renom de délicatesse qui , savamment ex-

ploité , pouvait rapporter beaucoup. Après avoir bien pesé le pour et le contre, il se résigna à passer pour le modèle des tuteurs, et reçut d'assez bonne grâce les félicitations générales et les embrassementsde son collègue attendri.

Dès que l'affaire avait pris cette tournure , Swift était reparti immédiatement pour la Hollande , et il fut amplement payé de sa peine par la joie qu'il eut d'annoncer à Vanessa , non-seulement qu'elle était libre , mais qu'elle avait recouvré sa fortune , mais que toutes les dettes de sa mère étaient éteintes , et que son frère lui-même était à l'abri, de toute poursuite.

Après tant de scènes douloureuses, le séjour de Londres était devenu odieux à Vanessa. Elle avait d'ailleurs besoin de vivre sur ses terres pour en tirer un meilleur parti. Swift lui-même sentait la nécessité de retourner au plus vite à Dublin pour calmer les inquiétudes de Stella et s'excuser auprès de son archevêque , sans l'agrément duquel il était parti. Ils ne firent donc que passer à Londres; et, dès que Vanessa eut remercié son vieux tuteur et fait à sa petite sœur une donation en forme de la moitié de sa fortune, ils prirent tous trois le chemin de l'Irlande.

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