CHAPITRE III
Marley-Abbey était autrefois une abbaye , comme son nom l'indique. Elle avait été convertie en château par la guerre et le temps ; n^ais ce château , débris lui-même d'un débris , était resté inhabité depuis longues années, et nos voyageuses ne pouvaient songer à y descendre , avant de s'être assurées de l'état des lieux. Elles s'arrêtèrent donc dans une auberge de Dublin, et Swift, les laissant se remettre des fatigues du voyage , se rendit en toute hâte à Dunleary , où son retour était attendu. Dieu sait avec quelle impatience d'une part , et de l'autre quelle inquiétude.
Dingiey avait l'esprit à la torture. Pourquoi ce départ subit , sans les prévenir , sans prendre congé de l'archevêque, qui était furieux d'un tel manque d'égards?... Stella se contentait de pleurer en songeant à toute la durée de la première absence de Presto. Mais, dès qu'il reparut, les larmes furent séchées; une ou deux railleries éludèrent les questions de Dingiey ; et comme il leur tardait d'être à Dublin , où Swift avait promis de les établir dès qu'il serait nommé doyen , la conversation amenée sur ce sujet changea aisément le cours de leurs idées.
« Quel dommage que Tovs n'ayez pas soixante ans Time et Vautra ! leur dit-il; je vous logerais aia Doyenné, l'ai toute une immense maison pour moi tout seul : j'y aurai i'aird'on hibou. Vous égayériez ma solitude, et ce serait une grande économie.
— Quel dommage ! soupira Stella.
— Il n'y faut pas penser , reprit-il.... Ah çà l où vais-je vous caser?... Je ne sais pas si je pourrai vms trouver «o jardin.... et moi qui en ai un si grand I
— Oii 1 pas de jardin , docteur 1 s'écria Dingley. Des chenilles ! des toiles d'araignée qui vous barrent le passage!... et l'hiver sur» tontl... pour voir des feuilies pourries, et des rangées de longs balais noirs, le manche ôché en teme I... Non , non , docteur , pas d'arbres ! pas d'oiseaux qui grekïttent !
-^ Vous n'en vouieE pas?... tant mieux ! ce sera plus facile. Aimeriez- vous à être sur lie quai?
— Sur le quai t.. . Oh ! ma loi, non l assez d'eau comme cela ! BOUS en avons une indigestion depuis tout le temps que nous sommes id.... Et l'eau verte, passa encore; mais grise, mais jaane , mais sale!... Non, docteur, grand merci! Logez- nous tout simplement dans quelque rue bien centrale , bien vivante....
— Oui, bien bruyante , bien crottée, n'est-ce pas?
— Bruyante et crottée, soit; tout plutôt que le silence et la solitude.
— Logez-nous près du Doyenné, dit Stella, le plus près possible.
— Et le plus vite possible , » ajouta Dingiey.
Mani de ces instructions, Swift revint coocher à Dublin; et le lendemain matin, après avoir été présenter à l'archevêque des excuses cavalières qui furent reçues très-froidement, il alla prendre les deux sœurs à leur auberge. Marley^-Abbey n'était qu'à dix milles : ils partirent tous trois à cheval.
Il y avait quatorze ans que Vanessa avait quitté l'Irlande , et elle se faisait une fête de revoir son vieux château , qui lui paraissait si beau , si grand , si effrayant dans son enfance : elle les mena dVn tel pas qu'ils furent bientôt en vue du terme de leur course.
U eat vrai, que, bâtie à nd-côte d'une colline, l'Abbaye s'aper* cuvait de fort loin, comme la pkipart des maisons construites par les moines : la foi , qui transporte les montagnes, peut, à plus forte raison, y transporter aisénaent la pierre et le bois; et, avant d'arriver y ils eurent à faire encore bien da chemin à travers champs. Ces champs formaieni jadis un parc immense; mais la terre labou* rée, comme une marée montante , avait peu à peu comblé le fossé,
rongé le mur d'enceinte; et, ces digues une fois rompues, elle s'était répandue dans l'endos ,• effaçant les allées, séchant les eaux, emportant les fleurs, déracinant les arbres ^ paissant sur tous les objets son niveau monotone..
Quoique ces terres dépendissent toujours de Marley-Abbey Qt que Swift en fît remarquer Texcellente qualité, Yanessa était tout entière au chagrin de voir son beau parc si outrageusement mor« celé, ses vieux chênes, ses vastes parterres, ses larges allées, toutes ces proportions grandioses étouffant dans cet espace rétréci et sous la menace d'un nouvel et dernier envahissement. Mais lors^ qu'ils entrèrent dans le château et qu'elle retrouva debout ses hautes salles avec leurs sculptures 'mutilées, leurs fresques dégradées, leurs boiseries vermoulues , et tous ces restes d'un luxe qui témoignait de l'ancienne et sainte destination des lieux , alors elle fut consolée. Chaque pas réveillait en elle mille souvenirs assoupis ; ces fragments, presque tous informes, lui étaient précieux : c'étaient autant d'amis qu'elle retrouvait au retour de l'exil.
Swift avait le goût des arts et des choses du vieux temps , et il aurait admiré aussi peutr-étre, s'il eût été dans un musée; mais il n'était point venu à Marley-Abbey en artiste : il était venu en tuteur, en intendant. Ne perdant pas de vue que cette magnifique masure devait servir de demeure à ses protégées , il était plus occupé du délabrement et de la nudité absolue des salles, des plafonds à jour, des planchers défoncés, des fenêtres sans vitres, que de tout ce qui restait là d'ogives , de marbres , de lambris dédorés , d'écussons écornés, d'inscriptions illisibles, de niches sans statues et de statues sans tète; et il aurait sacrifié sans beaucoup de remords toutes ces brillantes superfluités aux ignobles exigences du nécessaire.
Mary était tout à fait de cet avis. Elle n'était pas la bravoure même : l'idée d'habiter ce vieux château en compagnie des chauvessouris et des revenants l'épouvantait fort, et elle demanda qu'on démoltt ces grandes vilaines murailles pour bâtir à leur place une jolie petite maison anglaise. Mais Vanessa n'entendait pas qu'on lui gâtât ses ruines ; elle traita sa sœur de poltronne, de vaniiale, et déclara qu'elle les habiterait telles qu'elles étaient.
Entre ces deux extrêmes, Swift fît agréer un terme moyen. On ne détruirait pas le château, comme le voulait Mary; mais Esther en laisserait réparer et meubler certaines pièces , dont il avait fait choix pendant qu'elle s'abandonnait à ses extases poétiques. Elles feraient comme les oiseaux que leur approche avait mis en fuite; elles suspendraient leur nid à ces ruines; mais il aurait soin que ce 164 J
Did fût bien propre, bien chaud , bien douillet. En attendant, elles retourneraient à Dublin.
Ce plan arrêté , Swift , les jours suivants , ne manqua pas d'oo cupation. Trois emménagements à faire, tout en vaquant aux de- Toirs de ses places ; être à la fois doyen , ministre , architecte et tapissier; courir de Dublin à Dunleary, de Dunleary à Marley-Abbey, de Marley-Abbey à Laracor: c'était là de quoi exercer son activité. Mais il suAit à tout, grâce à son zèle et à Bolin^roke, et il trouva encore le moyen de consacrer bien des heures à ses deux chères orphelines , comme il appelait les Vanhomrigh. Car pour Stella, il ne lui donnait pas ce nom attristant : n'était-il pas son père?
Stella, d'ailleurs, avait Dingley pour la distraire, sans compter les amis qu'elle s'était faits dans le pays, tandis que Vanessa, qui en était partie à sept ans , n'y connaissait personne , et , dans la disposition sauvage où l'avaient jetée ses nmlheurs , Swift était sa seule ressource. Ces réflexions l'empêchèrent de se reprocher la part inégale qu'il leur faisait de ses loisirs , d'autant plus qu'on ne se plaignait point à Dunleary de la rareté de ses visites , Tattribuant au désir de hâter l'instant du retour.
Mais les journées étaient courtes et les distances longues; il avait bien des intérêts à surveiller. Vanessa , comme homme d'affaires, ne lui inspirait plus guère de confiance, et il se serait cru coupable de ne pas contrôler lui-même toutes les dépenses de Marley-Abbey. Puis il ne considérait pas ces soins matériels comme la partie la plus importante de sa tâche. Le chagrin est une maladie dont la convalescence exige de grandes précautions , et de toutes ses heures si bien employées, celles qu'il passait auprès de Vanessa ne lui semblaient pas l'être le moins utilement. Avant de la soumettre aux épreuves de l'isolement, il voulait qu'elle fût en état de les supporter. Il lui parlait du passé , pour la blaser sur de douloureux souvenirs. Il s'appliquait à réveiller en elle le goût des lettres, de la poésie, à lui inspirer le désir d'achever l'éducation de sa jeune sœur, afin que ses devoirs et ses goûts servissent à lui tenir compagnie dans son désert et à la préserver de la mélancolie que ces ruines étaient si propres à inspirer.
Cette sollicitude affectueuse porta bientôt ses fruits. La trace des maux soufferts s'effaçait ; la malade reprenait à la vie, et aucun des emportements d'autrefois n'était venu effaroucher les joies paisibles de l'intimité et prescrire plus de circonspection , quoique les allées touffues et les ruines mystérieuses de l'Abbaye invitassent Tàme aux épanchements. C'étaient de bons et tranquilliiants résaUats.
SfKLLk ET VANESSA. UT
ÂiMaiy dans oetto charitable préooeupatioB , Swift avait ua^pev négligé ses ouvriers , et Dingley commençait à se plaindre de leur leoteur etdufroid qu'il faisait au bord de la mer, lorsque , heureusement pour elle, Swift, un soir qu'il revenait à cheval de Marley- Abbey avec les Yaabomrigb, renGontra Tisdallaceàface.
La lune était dans son plein et le ciel sans nuages; il était im<possible de ne pas se reGonoaitre. Ils s'étaient revus au chapitre, et, bien qu'assez froidement ensemble , ils n'étaient point brouillés. Le premier mouvement du jeune chanoine fut d'aller vers son doyen ; mais , à la vue de Vanessa , il s'arrêta court , ayant l'ak de ne point savoir s'il devait avancer. Cette discrétion pouvait pasMr pour fort indiscrète; il parut le sentir, et, changeant une seconde fois d'idée, il aborda Swift. L'ayant abordé, au lieu de saluer et de passer, il fallait dire quelque chose : il demanda des nouvelles de miss Esther, de mistress Dingley, et quand elles quitteraient Dunleary pour s'établir à Dublin. ^
Swift n'était pas précisément u& homme rusé ; il savait mieux se tirer d'un mauvais pas que l'éviter. Placé comme lui entre les deux Estfaer, un roué aurait parié de l'une à Vautre : par ménagement pour elles ^ Swift s'était abstenu. Il s'en repentit , et maudit dans l'âme Tisdal , en lui répondant. Celui-^ci s'était retiré sur cette ré^ ponse ; mais son départ ne soulagea pas Swift, qui prévoyait bie& d'autres questions. Vanessa , pendant cette courte entrevue , avait été tout yeux et tout oreilles, et Tisdal n'était pas éloigné qu'elle demanda qui il était.
c II a l'air bien timide, reprit-elle lorsqu'elle fut satisfaite sur ce point.
•^Oui, il est tant soit peu gauche. Il manque d'usage. C'est un véntabie curé de campagne. »
Swift s'attendait à subir tout un interrogatoire ; mais ce peu de mots parut avoir suffi a Vanessa , et lis marchèrent quelque temps en silence. Il ne sut trop s'il devait s'applaudir de cette réserve. Elle annonçait de l'indifférence; mais elle pouvait cacher des soupçons , et il jugea prudent d entrer sans plus de retards dans quelques explications. Revenant donc à l'embarras de Tisdal, il Je motiva sur ia froideur de leurs relations, et cette froideur sur le refus de la main de Stella , dont il parla en tuteur.
c Elle Ta refusé 1 dit vivement Vanessa , qui avait tout écouté sans faire d'observation. Et pourquoi? Il est Irès-bien ce jeune homme.... et il a l'air si doux, si modeste 1... Est-ce qu'elle en aime un autre?
-^ Voilà bien les femmes 1 s'écria Swift en frappant sur le pogi-
meau de sa selle. Elles ne peuvent pas comprendre qa*on ne soit pas amoureux 1 »
Ils étaient arrivés à l'auberge où logeaient les deux sœurs : Swift leur souhaita une bonne nuit et regagna son gîte. Il était inquiet et mécontent. Dieu sait ce que ce sournois de Tisdai avait pensé de cette promenade nocturne ! S'il 'allait en bavarder avec son archevêque.... Dans les dispositions bienveillantes où celui-ci était , il n'en fallait pas davantage pour renouveler les tracasseries de Laracor. C'était un avertissement de mieux s'observer. Le lendemain, au point du jour, Swift alla chez ses marchands ; et, à dater de cet instant , il pressa si bien les ouvriers , que le triple emménage* ment, qui semblait ne devoir jamais s'achever, ne dépassa pas la semaine.
Ml*.