‹ Stella et VanessaChapitre 23 sur 50 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ses appréhensions, cependant, ne s'étaient point réalisées; ni à l'archevêché ni ailleurs, il n'avait été question deVanessa:!! fallait que Tisdai eût été discret ou sans soupçon : Swift reprit avec lui des manières plus amicales. Mais c'était l'encourager à reparaître, et Swift sentit qu'il n'y avait plus à garder le sileuce. L'excuse en était facile ; il ne lui avait pas été permis de confier plus tôt im secret qui n'était pas le sien. Il raconta donc à Bec et à Stella la cause tle son mystérieux voyage, pour les récompenser, dit-il, de n'avoir pas été trop curieuses. Les malheurs de Vanessa, les rudes épreuves par lesquelles sa sœur et elle avaient passé , émurent vivement le bon cœur de Stella; et Dingley, quoique moins sensible et plus méfiante , ne résista pas à ce récit attendiissant , et ne supposa point au zèle du doyen d'autre mcd)ile que laf compassion dont elle était elle-même pénétrée.

Cette compassion avait inspiré le désir bien naturel de connaître rhéroïne de cette intéressante histoire; mais on comprit sans peine qu'elle éprouvât de la répugnance , pour le moment , à voir de nouvelles figures, et qu'elle eût besoin du calme de la solitude pour se remettre de secousses si violentes. L'entrevue fut donc renvoyée à une époque indéfinie , et le retour de Tisdai la fit à peu près oublier.

Stella , quoiqu'on lui eût atténué l'importance de son refus , ne pouvait s'empêcher de regretter d'avoir eu à le faire; et, bienveillante comme toute femme qui se sait aimée, elle avait besoin, pour

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rassurer sa conscience, d'offrir en amitié tout ce qu'elle n'avait pu accorder en amour. Après une longue absence , on était toujours bien accueilli deDingley; et Tisdal, malgré le danger d'entretenir une passion sans espoir, s'abandonnait avec une imprévoyance d'amoureux au charme d^une intimité si amèrement regrettée. Les bonnes journées de Trim étaient donc revenues à Stafford-Street , où logeaient maintenant les dames de Sainte-Marie, comme les appelait Swift, du nom de l'église qu'elles voyaient de leurs fenêtres.

Swift n'était pas le dernier à s'en réjouir. Outre qu'il en était plus libre et qu'il pouvait donner plus de temps aux recluses de l'Abbaye, les prévenances qu'on avait pour le bon docteur étaient une garantie que Dingley avait renoncé à son projet de mariage', et il s'applaudissait d'avoir su ramener le calme dans tous ces cœurs agités , quand un événement très-frivole en lui-même , mais qui sur des têtes un peu faibles pouvait avoir une fâcheuse influence , vint troubler sa sécurité, en menaçant de ranimer les prétentions éteintes.

Un matin que Stella était encore au lit, faisant la paresseuse, on avertit Dingley qu'un M. Partridge désirait lui parler. Partridgel Elle ne connaissait personne de ce nom, excepté le charlatan démasqué par Isaac Bickerstaff; mais celui-ci était mort !... Elle descendit et trouva au bas de l'escalier un homme de cinquante ans, gros et court, qui allait et venait d'un air agité dans le corridor, et qui lui demanda si elle était mistress Dingley. Elle répondit que oui , en ouvrant la porte du parloir.

f Madame , dit l'inconnu dès qu'il l'eut refermée , croyez-vous que les niorts parlent? s

Dingley le regarda d'un air étonné.

« Croyez-vous, madame, que les morts marchent? croyez-vous que les morts mangent? »

Dingley commença à s'effrayer, et, à chaque question, elle reculait au lieu de répondre.

a Vous ne le croyez pas, n'est-il pas vrai, madame?... Eh bien F détrompez-vous ! car moi , je parle l » sa voix faisait trembler les vitres; c moi, je marche 1 > et il arpenta la chambre à grands pas; c moi, je mange 1 9 et il mordit avec rage dans une orange qu'il prit sur la table et dont le jus alla jaillir au visage de Dingley. c Je fais tout cela, moil... et pourtant, tel que vous me voyez, madame, je suis mortl... mort! mort! mort! »

Il avait les yeux hors de la tête : évidemment, c'était un fou. Dingley, adossée au mur, regarda la porte avec angoisse et soupira 2cprés l'arrivée de Swift> qu'elle attendait à déjeuner.

cOui, Tnadame, je suis mortl poursuivit le petit homme sans s'occuper de l'effroi qu'il causait ; mort depuis neuf grands mois ! mort le il9 man dernier, comme Pavait prédit rinfaiUtble Isaac Bidferstaffl »

Bickerstaffl... le 29 mars!... Partridge!

( Eh quoi ! monsieur, vous seriez !...

—* John Partridge, astronome, astrologue et médecin de Sa Majesté pour vous servir, dit le petit homme en s'inclinent.

— Est-il possible?... Comment! vous n'êtes pas mort?... Donnez'vous donc ta peine de vous 'asseoir.... Permettez-moi de vous ofiirir quelque chose, t

Elle lui avait avancé un grand fauteuil près de la table; e41e lui avait mis un coussin sous les pieds ; elle Itti avait versé toute la crème du thé dans la tasse de Swift : jamais dévote n'avait eu plus de soin de son directeur. Le gros homme se laissait faire. Il se mit à boire et à manger pour achever sans doute de constater son exis* tence, et, la bouche pleine, il reprit d'un ton élégiaque :

c Ah! madame! qijiand je dis que je suis John Partridge, je devrais plutôt dire que je n'en suis que Tomfore I Depuis qu'un effronté coquin s'est avisé de me rayer de la liste des vivants, depuis Ce fatal 39 mars, vous ne pouvez pas vous figurer toutes les tribulations par lesquelles j'ai passé. Ce jour-là , madame , ce jour-là , mue nuée de croque*morts s'est abattue sur mon domicile. Fallait^il flonnm' les cloches? garnir la fosse de briques? faire la bière en chêne? Enfin, j'ai vu le moment où on allait m'enterrer de force.

•^ Vous étiez donc tombé en léthargie?

— Pas du tout !

— Vous n'étiez que malade?

'^ Pas même malade ! gros et gras, comme vous me voyez !

— En vérité l... Mais alors comment se fait-il?...

-^ Les préventions , madame ! voilÀ ce que c'est que les préventions! La mort d'un homme est imprimée, il n'a plus la permission de vivre.... Même à présent, personne ne croit que j'existe.

^— C'est votre foute anssi : vous vous tenez pour battu, vous ne publiez plus rien. Il fallait donner tm bon démenti à ce Bickerstaff.

*^ Mais je l'ai fait, madame! s'écria Partridge, en tirant précipi-* lamment des brochures de toutes ses poches. J'ai publié deux alttfanacbs, et un, deux, (rois, quatre, cinq avis au public. J'y ai joint un certificat de vie signé du ministre et des margnilliers de ma paroisse ; maïs c'a été peine perdue I on n'a paa acheté mes broehures.

— Il fallait les ilonner gratis.

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— C'est le parti que j'ai pria; mais on ne les a pas lues. Que faire? j'avais eu beau prêter serment aux assises, ma femme n'était plus appelée que la veuve Partridge. La place n'était plus tenable. Un misérable s'était donné impudemment pour mon continuateur ; je n'avais plus d'autre ressource que d'aller en personne chez toutes mes pratiques, leur montrer que j'étais vivant, bien vivant. C'était une cruelle humiliation pour moi, astronome, astrologue et médecin d6 Sa Majesté, à mon âge; avec ma réputation, investi comme je l'étais de, la confiance de toutes les cours de l'Europe, moi qui pourrais vous montrer des milliers d« lettres flatteuses ,• dont plus de cent en latin, reçues de tous les points du monde, et même de Moscovie, dans lesquelles on ne me nomme que l'illustrissime restaurateur de l'astrologie^ le grand astre de l'Angleterre, c'était une cruelle humiliation d'en être réduit à frapper comme un mendiant à toutes les portes. Encore si j'avais rencontré des personnes aussi éclairées que vous, ma chère dame ! mais toutes' ces portes, on me les ferma au nez....

— Est-il possible !

^-> C'est comme je vous le dis. On me traita d'intrigant, d'imposteur; à moi-même, en face, on me nia mon existence!

— Les personnes qui ne vous connaissent que de nom , sans doute ; mais celles qui vous avaient vu ... .

—^Celles-là, madame I... La plupart m'ont trouvé quelque ressemblance avec moi-même , mais pas à s'y méprendre : j'étais plus grand, j'étais plus petit , j'étais plus gras, j'étais plus maigre... et, quant à celles qui m'ont reconnu, elles m'ont pris pour un revenant et se sont enfuies épouvantées.

— Mais c'est affreux, et je vous plains de toute mon âme 1... Que comptez-vous faire?

— Persister, ma bonne dame , persister avec votre appui et celui de vos amis et connaissances , si vous voulez bien me recommander à eux et me donner levirs adresses. Je ne demande qu'une chose, c'est qu'on me lise!... Qu'on me lise, et la vérité éclatera dans tout son jour, et les morts ressusciteront, et les Bickerstaffs seront confondns. j

II parlait de ce ton d'oracle, et Dingley séduite, en échange d'un gros paquet d'imprimés , était occupée à lui dicter les adresses de ses amis , lorsqu'il en parut un que certes elle ne se proposait pas de comprendre dans la liste, le doyen de Saint-Patricic.

A sa vue, Dingley rougit jusqu'au Wanc des yeux. Il n'y avait pas à lui donner le change ; la table était couverte de brochures et d'almanachs ; elle essaya de le prendre à l'intérêt de L'aventure.

c Vous savez bien, docteur, dit-elle en allant à lui, M. Partridge !... que nous avions cru mort! eh bien 1 il ne Test pas!... Ce Bickerstaff n'était qu'un fourbe 1...

— Oui , monsieur, un fourbe ! un fourbe abominable ! Vous pou» vez vous en convaincre en lisant ceci. »

Partridge s'était levé à l'exemple de Dingley, et, tirant de ses iné~ puisables poches un autre assortiment d'imprimée, il les tendait au doyen. Mais celui-ci, au lieu de les prendre, mit ses mains derrière son dos et lui dit :

< Monsieur, si vous connaissez le passé comme vous prétendez connaître l'avenir, vous devez savoir qu'il y a plus de trois siècles, le fils d'un boulanger, un certain Lambert Simnel , s'est dit fils du duc de Glarence et s'est fait couronner en Irlande, où nous sommes. Ce roi d'un jour est mort marmiton dans les cuisines du véritable roi.

— Tout le monde sait cela , monsieur, dit Partridge d'un air important.

— Vous devez savoir aussi avec tout le monde que, quelques années après , un nommé Perkins Warbeck s'est fait passer pour le duc d'York, frère cadet d'Edouard V. Celui-là n'en a pas été quitte à si bon marché : on l'a emprisonné et mis à mort.

— Eh bien , monsieur ! où en voulez-vous venir?

— Permettez-moi ... Si vous êtes aussi versé dans l'histoire étrangère que dans celle de notre pays, vous devez savoir de plus qu'il y a environ cent ans, en Moscovie, six aventuriers, les Dimitri„ ont eu successivement une prétention semblable, et que tous les six ils l'ont payée de leur tète. Ces malheureux étaient des hommes sans foi, sans conscience « et surtout dénués de raison; car les imposteurs finissent toujours mal. Mais, du moins, leur but était fait pour tenter l'ambition et la cupidité. Ils convoitaient une couronne, et non la défroque d'un faiseur d'almanachs.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria le petit homme en trépignant d'exaspération. Partout th même chose ! toujours traité d'imposteur! Je n'existe pas! Comment! je n'existe pas! si ce n'est pas à en devenir fou !.. . Mais lisez-moi , et vous verrez ! Lisez-moi ! lisez-moi! »

Et il tendait ses brochures ; mais Swift , les repoussant avec mépris , « Vous lire ?. . . J'ai donc l'air bien crédule?

— Crédule I... oui , vous l'ôtes, quand vous croyez ce gueux de Bickerstaffl

— Au moins, a-tr-il dit une fois la vérité.

— C'est trop fort ! c*est trop fort I mon chapeau 1 où est mon chapeau? je ne peux pas entendre des choses pareilles 1 Ah I je ne suis pas John Partridge !

— Et quand vous le seriez, quelle confiance voulez-vous que nous ayons dans un sorcier qui n'a pas su prévoir le jour de sa mort?

— Le fait est que cela ne vous fait guère honneur! » s'écria Dingley.

Le vertige où l'irritation avait jeté Partridge était devenu contagieux. Un irish bull, une naïveté volontaire, Dingley «n faisait un argument sérieux : Swift ne lui laissa pas le temps de se reconnaître, et fermant la bouche à ce mort vivant qui, suffoqué d'abord de Tapostrophe» commençait à reprendre ses esprits et voulait en* trer en explication :

c En voilà assez 1 cria-t-il d'une voix qui dominait tout. Madame a raison ; nous ne sommes pas vos dupes 1 Allez débiter vos drogues aux cuisinières et aux vieilles qui radotent 1 Les faux rois , on les pend : les faux sorciers, on les chasse! »

Il joignait le geste aux paroles ; Dingley, flattée de son approbation , ramassa toutes les brochures de Partridge , et , les lui ayant versées sur les bras, elle aida Swift à le mettre à la porte.

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