‹ Stella et VanessaChapitre 24 sur 50 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Une fois Partridge replongé dans sa tombe, et avec lui la foi dans ses prédictions, Swift dut se croire en sûreté. L'idée de son mariage avec sa pupille paraissait enfin sortie de toutes les tètes ; les assiduités de Tisdal annonçaient l'intention d'appeler d'un premier refus ; Stella et Dingley, par leur accueil» avaient l'air de l'y encourager. Comment deviner un orage sous cette surface paisible? Comment deviner surtout que Tisdal , amoureux comme il Tétait, que Tisdal , qui avait repris espoir et courage, allait déserter sa propre cause et renouer toute cette intrigue?

Lorsqu'il avait appris la nomination de son ancien ministre au doyenné de Sainte-Patrick , le premier mouvement du jeune chanoine avait été de solliciter un nouveau changement de résidence. Miss Johnson allait s'établir à Dublin, et il s'obstinait à demander à l'absence la guérison de son amour. Mais ce changement ne pouvait avoir lieu du jour au lendemain ; il fallait une vacance, et rien ne pressait d'ailleurs, puisque miss Johnson devait passer la belle

saison à Dunleary. Lai-mème , ayant satisfait à ta prudence par sa démarche, il en attendait patiemment le résultat; et Tarchevèque, n'étant point tourmenté , ne travaillait qu'avec nonchalance à une séparation qui lui coûtait. Les choses étaient dans cet état de suspension , et notre amoureux flottait entre la crainte et le désir de revoir sa maîtresse , lorsqu'il avait rencontré le doyen en compa- ,^iede Vanessa.

Gomme son embarras Tavait indiqué, cette blanche apparition aux molles clartés de la lune lui avait semblé trop séduisante pour ne pas être un peu suspecte , et les anciens propos de Kilroot et de Laracor lui étaient soudain reyenus à la mémoire. Vraisemblablement, Swift saurait encore se justifier; mais ce n'était pas impunément qu'on en avait si souvent besoin , et, à force d'être lavé, Thonneur pouvait s'user comme toute chose.

Cette supposition peu charitable, dictée par sa rancune, Tarait ramené chez miss Johnson ; et là , ce qui loi restait dé scrupules s'était dissipé^ dès l'instant où il avait su qu'on n'y voyait point la beauté mystérieuse qui se prcmenait si tard à cheval. Vainement kii avait-on répété le récit attendrissant des malheurs de cette famille; vainement lui avait-on vanté le zèle et le dévouement de Presto : son cœur, endurci par la méfiance , s'était refusé à toute pitié, à toute admiration. Les protégées de Presto étaient toujours trop jolies pour que son zèle dèt surprendre , et la pureté de sa pupille expliquait parfaitement pourquoi son dévouement avait changé d'objet.

Aussi , Swift avait beau faire tous les frais de la réconciliation , prodiguer à cet inflexible les avances et les démonstrations d'amitié; il avait beau l'attirer et lui laisser le champ libre , invitations , absences, Tisdal profitait de tout, sans se croire tenu à la moindre reconnaissance; et si sa conscience s'alarmait parfois, ce n'était pas de son ingratitude pour tant de bons procédés, c'était de l'indulgence qu'il se s^tait pour les désordres de Swift. Il se reprodiait de les favoriser, de s'en rendre complice en le remplaçant auprès des dames de Sainte-Marie. Hélas 1 l'intérêt personnel avait étouffé en lui toute vertueuse indignation 1 Ghiique année , il devenait plus mauvais 1 Autrefois, il était mieux aliermi dans ses principes de morale 1... Mais, quand il s'était longuement et sévèrement sermonné, si l'heure approchait de retourner diez miss Johnson , il n'était plus aussi certain que la conduite de son doyen fût coupable. Pourquoi ne pas lai attribuer des intentions toutes légitâmes? Swift avait de la répugnance pour le mariage ; mais avec le temps les idées changent , et la pratique se jovte de toutes les théories.

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Qui sait s'il ne se repe&Utit pas d'avoir mal accueilli ran dermèr la proposition de son rival , et s'il ne se tenait pas à Técart pour lui faciliter les moyens de la reproduire?

£h quoi l s'exposer encore à T humiliation d'us refus?... Mais aussi sacrifier sa seule chance de bonheur à une mauvaise honte 1... Fallaitil regarder comme perdue une cause plaidée par un tiers, sans intérêt et sans chaleur? Ësther avait-elle su à quel point elle était aimée?.. • Et cette année, quelle différence I De contraire , Swift étmt devenu favorable , et ee changement ne s'expliquait^il pas par celui d*£sther?

Ce n'était pla» l'enfiant frivole de Trim que rien ne pouvait fiaoer, qui sautillait de place en place et d'idée en idée, comme unoi^ seau de branche en branche. L'oiseau s'était posé ; elle était devenue rêveuse et même réfléchie. Il était bien rare qu'elle jouât encore au volant, aux cartes, à ses jeux d'autrefois; les soirées-se passaient tout entières à causer, et de choses si sérieuses, que Dingley, après un certain nombre de bâillements, ne manquait jamais de s'endormir dans sa bergère.

Tisdal restait donc le pins souvent en téte-à-tète avec Stella. Or^ dims ces téte-à^tèto, où les voix se baissaient pour ne point éveiller la dormeuse , oilt les visages se rapprochaient pour suppléer à l'aâfoi^ blisBemeat des voix, quel sujet possible d'entretien autre que Tamour? Et en voyant Stella , immobile et toute rouge d'attention , oublier autant que lui les heures , en voyant sa curiosité se déguisée sous mille détours ii^énieux , ses yeux, à tout instant s'emplir de larmes , son intelligence pénétrer les replis de ce sentiment mystè^ rieux, qu'il ne s'expliquait lui-même que d'hier, et pour l'avoir éprouvé , comment ne pas se dire que le cœur seul en elle avait pu éclairer l'esprit de si rapides lueurs?

Tisdal, qui ne se voyait point de rivaux, était bien tenté d'interpréter en sa faveur ces indices d'amour; et tout ce que la langue des amants fournit d'expressions vagues, détournées, d'interrogations discrètes et d'aveux possibles à reprendre; tout ce qu'ont inventé en ce genre la fierté et la modestie , la crainte et le désir, il l'avait ei»ptoyé à se préfmrer les voies. Mais de là à une explication formelle , la distance était grande encore; il n'était pas entreprenant de sa nature , et le faux de sa po^sition ajoutait à son embarras. Tottft les matias il prenait la résolntion de parler, et tous les soirs il remettait au lendemain. Il lui fallait une impulsion du (iehors : ce fut l'archevêque qui lui vint en aide. Quoique à contre-cœur, il l«i avait enfin trouvé «me autre position : il n'y avait plus â reculer. Le premier soir, doae/q«e le<Jk>yen fut abs^tet Din^yassou*

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pie dans sa bergère , ce qui ne tarda pas , Tisdal , après avoir donné comme d'ordinaire à Tentretien une direction propre aux aveux , annonça la détermination qu'il était sur le point de prendre. c Partir I s'écria Stella. Vous vouiez partir!... nous laisser seules I

— Seules 1... le doyen vous reste.

— Ah ( ne l'appelez pas de ce noml Depuis qu'il est doyen , vous savez comme il nous néglige !

— Cest qu'il a plus d'occupations.

— Oui, oui, dit-elle en secouant tristement la tète, je l'ai cru d'abord ; mais je vois clair à présent. >

Tisdal, muet d'anxiété, attendait une explication; mais elle reprit :

a Votre nouvelle place sera donc plus avantageuse?

— Non.

— Et on exige que vous l'acceptiez !

— C'est moi qui l'ai demandée.

*- Vous l'avez demandée!... oh! oui, vous faites comme lui, vous vous retirez de moi , parce que je ne suis pas assez raisonnable , assez sérieuse pour vous. Je vous ennuie!... »

Elle avait essayé de sourire : deux grosses larmes démentirent cette fausse gaieté.

Elle pleurait!... Elle pleurait à l'idée de le voir partir! N'était-ce pas un aveu?... Et pourtant, l'an dernier, ce refus...! Ce refus, il ne l'avait appris que par un tiers! Si mistress Dingley, dévouée aux intérêts de Swift , n'avait offert avec tant d'empressement son entremise que pour faire échouer la négociation... Oh ! quel soupçon l quel soupçon !... Il réisolut de l'éclaircir.

c Dites-moi... reprit-il d'une voix à peine distincte... l'an passé... j'avais prié mistress Dingley de vous faire une demande...

— Une demande?

— Oui , bien importante pour moi. »

Stella baissa la tète.

c L'a-t-elle faite?

— Oui.

— Et le refus qu'elle m'a apporté était sorti de votre bouche 1... de votre cœur I

— Pas sans chagrin , je vous assure 1

— Pas sans chagrin!... mais vous l'avez fait!... mais s'il était encore à faire... »

Elle regardait le plancher en silence.

c Et vous me demandez pourquoi je pars?... mais, pour vous fuir 1... mais près de vous je suis à la torture 1 »

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Avec une obstination d'amoureux, il ne désespérait pas d*un encouragement ; mais ne l'obtenant point , il se leva brusquement et passa dans Tarrière-pârloir. Stella l'y suivit.

c Je vous fais donc bien de la peine, monsieur Tisdal? lui dit^elle en s'approchant de lui.

— Aimer de toute son âme , murmura-t-il , et n'obtenir qu'indifférence ei mépris !

— Ah l monsieur Tisdal 1

— J'ai tort... je sais que je puis compter sur votre amitié... mais l'amitié est un sentiment si froid, si insuffisant...

— N'est-ce pas? interrompit vivement Stella , il y a des moments où l'on aimerait mieux la haine 1 Au moins on saurait à quoi s'en tenir ! on aurait franchement le droit de se plaindre ! j

Tisdal la regarda stupéfait.

c Ah ! monsieur Tisdal , il ne^aut pas m'en vouloir. Je suis bien malheureuse aussi, moi 1 II ne m'aime pas, monsieur Tisdal 1 ohl c'est certain , il ne m'aime pas 1 »

Swift! Swift 1 c'était lui qu'elle aimait! si elle ne l'avait pas nommé, c'est que le doute n'était pas possible!... Oh ! quel coup pour Tisdal l II en resta comme foudroyé; sa belle illusion lui était ravie : il n'avait plus qu'à se laisser tomber à terre et qu'à mourir!...

Mais Esther, avec une sécurité toute virginale , avait appuyé sur lui son front chargé de douleur, et, quand il sentit ce précieux fardeau sur sa poitrine , il lui sembla que cette autre victime du même naufrage s'attachait à lui en le suppliant de la sauver. Une pitié profonde , cette pitié qu'on a seulement à ce degré pour ceux qu'on aime et lorsqu'ils souffrent des maux dont on souffre aussi, ranima en lui le désir de vivre et lui rendit les forces que lui refusait le désespoir. Pauvre enfant ! elle s'était mise sous sa protection : cette confiance naïve lui dictait son devoir. Le sacrifice de son amour était consommé! A dater de cet instant , il ne vivait plus que pour elle 1 Tout ce qu'il avait de chaleur dans Tâme, tout ce qu'il avait de sang dans les veines , il le vouait à une seule pensée , le mariage de Stella avec son rival !

Un quart d'heure auparavant , le succès lui eût semblé impossible ; mais, après le sacrifice de son amour, était-il rien de difficile? Quel obstacle est capable d'arrêter l'élan d'une résolution héroïque? Quel amant peut croire que sa maîtresse n'est pas irrésistible?

Tisdal donc , de la meilleure foi du monde , lui prodigua les consolations; et, récapitulant toutes les marques de tendresse

iS(3 STELLA ET TANESSA.

dont soii tuteur l'avait comblée , il insista sur Temportement dont Swift n'avait pas été mahre lorsqu'elle lui avait été demandée en mariage , et ne négligea rien pour faire passer dans son cœur Tespérance que lui-même il sentait douloureusement sortir du sien.

La pauvre Stella frissonnait de plaisir à ces paroles, enivrantes, que le besoin d'être heureuse appuyait de mille souvenirs. Mais ses esprits flottaient encore dans le doute, dans ce doute, il est vrai , qui ne demande qu'à être dissipé , et elle ne céda pleinement à ses tentations d'espérer que lorsqu'elle apprit la généreuse détermination de Tisdal.

Il la lui annonçait avec tant de simplicité, que la nKKlestie comme la passion empêchèrent la jeune amoureuse de comprendre toute l'étendue de ce sacrifice. Elle Taccepta donc sans hésiter. Cependant ce ne fut qu'un prunier' mouvement , et aussitôt , interrompant rexfNression de sa reconnaissance :

< Et vous, monsieur Tisdal?... lui dit-elle en rougisMnt»

— Oh 1 ne vous inquiétez pas de moi 1 répondit^il ; il est plfts d'un genre de bonheur en amour; et à défaut du plus grand , de celui qui m'est interdit et que la Provideôce vous réserve, c'en est un bien réel aussi que de sedévouer à ce qu'on aime. Vous m'acceptez pour ami , pour confident : je ne suis pas si fort à plaindre. Je serai heureux de votre bonheur. »

Estfaer était trop émue pour parler : elle lui tendit la main. Il la serra sans y porter ses lèvres ; et la gardant dans la sienne , ils feitèront en silence près de la fenêtre, elle, son front brûlant posé contre la vitre et perdue dans une douce rêverie, lui d^x>ut , à son côté, et veillant sur elle comme une mère sur son enfant qui dort.

La nuit était semée d'étoiles sur lesquelles couraient de légers nitages chassés par le vent. Stella , entre ces étoiles , avait choisi la sienne et celle de Swift ; et elle attadiait une importance superstitieuse à ce que leur éclat ne fût pas obscurci. Sa crainte s'étant réalisée , ce fâdieux augure lui réveilla la jalousie au cœur, et en -arracha une question qui, bien des fois sans doute, était déjà venue expirer sur ses lèvres.

« Elle est bien belle , n'est-ce pas? » tlomanda-t«elle à Tisdal d'une voix sourde.

Peut-être il eût été plus humain de ne pas la comprendre ; mais •c'était feindre , et la forcer de prononcer le nom éd aa rivale : il répondit :

« Je ne Tai vue qu'une fois ^vous ie savez, et fort «nal : c'était le Boir« »

Il disait la vérité , mais non toute la vérité; car» soit le besoin de soupçonner, soit l'effet des rayons de la lune , Yanessa lui avait paru être d'une beauté remarquable. Supposant donc que sa réponse pourrait être prise pour ce qu'elle était, pour une défaite, il s'empressa d'ajouter :

« Elle est blonde. >

Ce qoi, dans sa pensée d'amoureux, était un puissant correctif.

(x Les bommes bruns aiment les femmes blondes , dit Stella.

— Est-ce à moi que vous dites cela? dit Tisdal.

— Oh I pardon ! j'ai bonté d'être si ^oïstel... et devant vous!,..

— Soyez-le 1 ne l'est pas qui veut! 11 laut espérer pour l'être. » Stella leva les yeux au ciel. Les deux étoiles dont elle avait fait

choix s'étaient dégagées des nuages ; le mi aussi lui disait d'espérer, et le calme rentra dans son cœur.

En ce moment dix heures sonnèrent à l'église de Sainte-Marie. C'était l'heure où Dingley s'allait coucher : elle se leva , et ce fut le signal du départ.

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