CHAPITRE VI
Yanessa^avait témoigné le désir de connaître Tisdal, et, comme elle continuait à garder une réserve parfaite , Swift n'avait pas cru devoir lui refuser cette distraction. Ce serait même ôter à leurs re* lations tout caractère clandestin, et se justi&er des soupçons qu'avait pu faire naître sa persistance à empêcher les deux Esther de se voir. Il avait donc offert à Tisdal de le mener à l'abbaye ; mais celui*ci avait éludé la proposition. Tout ce qu'il avait de loisirs appartenait à Esther Johnaon; puis, c'était comme manteau qu'on Je prenait probablement, et ce rôle complaisant répugnait à sa con-* scieace et aussi à son amour-propre, si peu qu'il en eût. Enfin , il avait intérêt à découvrir la nature des rapports du doyen et de miss Yanhomrigh, et cette considération, qui eût déterminé tout autre , fut principalement ce qui le retint. Il n'irait à Marley*Abbey que dans une intention d'espionnage , et il n'était pas de ceux qui, en amour, se croient tout permis.
Mais quand ce fut pour Esther Johnson qu'il eut à espionner, ses scrupules cessèrent. Les doutes que l'enthousiasme de sa belle action , que le besoin de consoler, avaient écartés , revenaient assiéger son esprit, et ce n'était qu'à l'Abbaye qu'il pouvait les résoudre. Stella eile-même le pressait d'y aller ; car Swift ne parlait
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plus de la conduire chez les Vanhomrigh, et, n*osant pas rcDOuveler sa demande, elle voulait du moins voir sa rivale par les yeux du bon docteur : il céda.
Le compte qu'il eut à rendre de sa première entrevue fut extrêmement tranquillisant. L'ennemi était beaucoup moins redoutable qu'il ne Pavait paru d'abord. Miss Vanhomrigh était blonde , elle était grande, elle était grasse; elle n'avait rien de miss Johnson : Tisdal n'aurait jamais cru qu'un clair de lune pût embellir à ce point.
£t quelles manières!... En cela comme en fait de beauté, il n'avait qu'un modèle en tète , et on était bien à proportion qu'on en approchait. Amoureux et sans expérience , il lui était permis d'être exclusif, et il ne se représentait point une jeune fille avec d'autres qualités que la modestie, la retenue, la timidité, une charmante ignorance , des étonnements ingénus et des rougeurs à tout propos, enfin toutes les grâces naïves de l'adolescence. Or, quand il en vit une de vingt et un ans faire les honneurs de chez elle avec une aisance, avec un aplomb qu'il enviait à près de trente , quand il l'entendit parler de tout avec ce ton décidé qu'il n'avait attribué jusque alors qu'à la maturité de l'esprit , n'approfondissant rien par savoirvivre , mais paraissant capable de tout approfondir, il fut étonné , ébloui de ce vernis d'éducation mondaine qui simule la pratique de la vie et l'universalité des connaissances humaines. Mais plus il admira miss Vanhomrigh ,- moins elle lui sembla dangereuse. Toute blanche et rose qu'elle fût , c'était un homme ! Elle était sans charme , impossible à aimer, et il lui tarda d'en porter la nouvelle à miss Johnson.
Pauvre Stella 1 avec quelle impatience elle attendait le résultat de cet examen, et avec quelle joie elle l'apprit! Mais lorsque Tisdal retourna aux renseignements, il se repentit d'avoir été si prompt à lui donner cette joie. Après le premier froid de la présentation, on s'était mis à l'aise ; il ne put se dissimuler que miss Vanhomrigh était la préférée , et qu'elle devait cette préférence aux qualités mêmes qu'il avait jugées si rassurantes.
Swift n'avait plus vingt ans , et chez loi le cerveau avait toujours prédominé : il devait donc être attiré surtout par une sympathie d'intelligence. Il aimait la société des femmes, mais il aimait aussi la politique , la littérature, et ces goûts sérieux trouvaient à se satisfaire dans le commerce de miss Vanhomrigh.
Il n'est guère d'écrivain qui ne soit bien aise de relire ses ouvrages devant un auditeur attentif et intelligent; et Swift , lorsqu'il avait passé la matinée à écrire, consultait volontiers sa jeune amie :
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car, si elle Tadmirait, ce n'était point en aveugle : elle avait dans le caractère une indépendance qui échappait à toutes les préventions de l'esprit ou du cœur, et ses critiques donnaient du relief à ses éloges.
Ce n'était pas Stella qui pouvait lutter sous ce rapport avec sa rivale. Elle savait aimer Presto , lui obéir, prévenir ses moindres volontés , jouir intérieurement de sa présence , et pleurer ses négligences en secret; mais le juger en connaisseur, savoir l'applaudir et oser le critiquer, mais s'intéresser à de graves entretiens et les animer par un échange d'idées, elle n'y avait jamais pensé, ni Presto non plus à le lui demander. Chère petite! il se gardait bien de faire le pédant avec elle ! Mais aussi , quand il avait passé une heure à niaiser pour la distraire , sa tâche était accomplie , et il allait à l'Abbaye pour se récréer à son tour.
Cette infériorité constatée, quelle chance de succès restait-il? S'il s'était agi de lui , Tisdal aurait regardé la parti^ comme perdue ; mais il s'agissait d'Esther Johnson.
Quelle ne fut pas la surprise de Dingley lorsqu'elle sut que , pendant son sommeil , le petit docteur et Stella avaient concerté entre eux tout un plan d'éducation t
€ D'où vient ce beau zèle, ma chère?
— Nous voulons faire une surprise à Presto. Bec, ne lui en parlez pas ! avait répondu Stella en rougissant.
— Faire une surprise à Presto! avait pensé Dingley. Voyez-vous la rusel ce petit coquin de docteur a supplanté le cher Presto, et mes deux cafards ont imaginé ces leçons pour avoir un prétexte d'être toujours côle à côte. »
Dingley se sentit toute soulagée. Elle en était réduite aux conjectures, depuis que Stella avait un autre confident, et elle ne comprenait plus rien à ce qui se passait autour d'elle. Avoir perdu le fil de sa propre intrigue , c'était par trop cruel !
Aussi , ce Tisdal était un garçon si étrange! Depuis leur installation à Dublin , elle avait favorisé ses assiduités , d'abord pour stimuler Presto, puis comme pis-aller; et ne voilà-t-il pas qu'au moment où elle s'était déterminée à lui donner Stella , qui n'avait pas l'air de dire non , il s'était aussi laissé accaparer par les Vaiihomrigh! et Stella, loin de s'en formaliser, avait été la première à l'envoyer chez elles ! Ce n'était pas de la bouderie : elle ne l'aurait pas si bien accueilli lors des visites qu'il daignait faire encore. A moins qu'ils ne fussent d'accord pour renoncer l'un à l'autre.... Eli bien! soit! Dingley, à leur exemple, en avait pris son parti, et elle s'était rendormie dans sa bergère , lorsqu'elle fut de nouveau 164 k
éveillée par ce bizarre projet d'éducation. Oui da 1 elle se promit d'«Q avoir le cœur net. Ah ! Ton se cachait d'elle ! fort bien ! fort bienl
Tisdal venait régulièrement donner ses leçons matin et eoir, et régulièrement aussi Pingley y a&sistait, autant par curiosité que par bienséance. Mais voyez quelle dissimulation 1 L'écolière et le professeur travaillaient soir et matin avec une application qui ne se démentait pas un seul instant. Il fallait qu'ils eussent bien envie^ de la tromper 1 Stella laborieuse 1 Stella prendre goût à teut ce pédantLsmel comme c'était vraisemblable!
c Ah 1 ils veulent me lasser 1 c'est ce que nous verrons! Quand je devrais m'ennuyer à ce métier pendant une année entière , je les forcerai bien de demander grâce 1 »
Dingley était piquée au jeu ; elle ne se fia ni à la curiosité ni an dépit. £lle but tous les jours, en cachette, plusieurs tasses de café à l'eau, et s'acquitta impitoyablement de son rôle d'Argus.
Des semaines, des mois se passèrent sans ralentir l'ardeur exemplaire de nos deux hypocrites : Dingley dévorait sa langue d'ennui ; et un soir , malgré son café , elle s'endormit. Quelle faute I Dieu sait ce que nos amants avaient repris de forces de dissimulation pendant ce malencontreux sommeil! Dingley aurait eu bien de la peine à se consoler de sa négligence, si elle n'y avait puisé une idée excellente. Elle allait retomber dans son assoupissement; mais ce serait volontairement cette fois, et elle ne dormirait que d'un œil.
Pour préparer sa ruse, elle affecta toute la journée de bâiller et de lutter contre le sommeil auquel elle devait céder le soir. Ses yeux clos, la leçon continua comme ^i de rien n'était; mais on attendait sans doute qu'elle fût bien endormie. Effectivement, bientôt Stella, baissant la voix et du ton le plus tendre, demanda à Tisdal :
« Gomment cela va-t-il ? »
Et celui-ci répondit d'un ton pénétré :
<( Merci l cela ira mieux, j'espère : n'en parlons plus. »
Dingley était tout oreilles. Enfin ! voilà qu'ils se trahissaient !... Point du tout ; la trahison en resta là, et le pédantisa>e recommença avec une ferveur incompréhensible et sans interruption jusqu'à l'heure du départ.
Dingley n'avait pourtant rien fait pour les eflftaroucher ; elle n'avait pas même entr' ouvert la paupière-. Peut-être avait-elle tressailli en les voyant tomber dans le piège : le lendemain, elle s'observerait mieux. Mais ce fut sans succès. Stella, comme La veille, demanda au
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doc^ur des nouvelles de sa santé; il fit à pea près la même réponse, avec la mévae expression de reconnaissance, et il reprit ses fonctions de professeur.
« Comme vous avez mauvaise mine! s'écria Dingley, lorsqu'il revint le jour suivant. Est-ce que vous êtes malade?
— Moi ? nullement l répondit- il d'un air étonné.
— Je ne vois pas que le docteur ait l'air malade, » dit Stella. Pas malade I alors pourquoi le mystérieux dialogue de* chaque
soir? A moins de guérison subite la nuit dernière.... mais non, Tétemel dialogue se renouvela le soir même. Cette fois, Dingley ne se contenta plus du témoignage de ses oreilles; elle regarda, et que vit-elle? Estber qui tendait la main à Tisdal, ce qu'elle ne faisait jamais devant témoins, et Tisdal qui la serrait amoureusement.
Pour le coup, Dingley fut tentée de se lever et de leur demander ce que tout cela signifiait. Mais elle n'obtiendrait pas d'explication 1 ils étaient trop hypocrites 1 11 valait encore mieux persister dans 9» ruse. Cependant, à force d'y persister, elle reconnut que c'était beaucoup d'ennui pour peu de résultat. Avait-on jamais vu chose pareille? des amoureux à qui il suffisait de s'informer de leur santé et de se serrer la main une fois par jour, qui en tète-à-téte ne s'occupaient que de politique, de littérature, d'histoire, de philosophie.! Elle était bien bonne de perdre son temps à les écouter ! Elle se renfonça tout de bon dans sa bergère.