‹ Stella et VanessaChapitre 26 sur 50 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Cependant Tisdal, ma^ré toutes ses apparences de tergiversation, allait droit à son but. Persuadé que le doyen ne se déciderait jamais à épouser une femme dont l'intelligence serait trop au-dessous de la sienne, il voulait mettre Estber Johnson en état de lutter contre miss Vanhomrigh. II ne se faisait point Tillusion de croire qu'il lui donnerait autant d'acquis ; mais ce qui lui resterait d'tfifériorité serait compensé par rindulgence que ne pouvaient, manquer d'inspirer l'étonnement et la reconnaissance de tant d'effiMts.

Soutenu par cet espoir, il s'acquitlait courageusement de la tàcbe qu'il s'était imposée. Et quelle tâche 1 Résister à une tentation 4e tous les instants, refouler diaque élan de son cceur, et ne tirer de ce CGBur brûlant que des paroles glacées ; maîtriser son attention ii- /aillée par mille impétueux désirs, 8^oid)lier, s'effacer entièrement, I renoncer À ses penchants, à sa nature, à ^-œènie, et s'asainiier

tous les goûts, toutes les idées de son rival pour enseigner à sa mattresse les moyens d'en être aimée : oui , certes, il lui fallait du courage I II lui en fallait surtout pour la façonner à ces manières du monde qui Tavaient tant choqué dans l'autre Esther.... Mais ce n'était point à lui qu'elle avait à plaire ; et avec une résignation consciencieuse il la dépouillait de ses grâces ingénues, de sa simplicité naïve, de son adorable ignorance ; il détachait pièce à pièce ses voiles d'innocence et de candeur virginales, comme aurait fait une mère en pleurs avant la nuit des noèes.

Ah ! des pleurs aussi retombaient sur son cœur, tandis qu'il lui enlevait volontairement ce qui l'avait le plus séduit en elle l C'était la perdre une seconde fois ; et, si le sacrifice de son amour avait été héroïque, quel nom donner à cette abnégation de détail, à cet holocauste incessant qui en étaient la conséquence ?

Stella n'avait jamais eu un goût bien prononcé pour l'étude; mais elle avait une grande défiance d'elle-même, et ces caractères sont très-enclins à l'imitation. L'exemple demistress Dingley l'avait jetée dans des habitudes nonchalantes : celui de miss Yanhomrigh, cité à propos, l'enflamma d'une ardeur sans égale. Elle avait besoin d'espérer ; elle avait foi en son guide ; la jalousie l'aiguillonnait : elle donna des preuves d'aptitude et de persévérance qui dépassèrent les prévisions de son maître.

Mais le doyen devenait plus rare que jamais ; il était impossible de se mieux prêter à la surprise qu'on lui ménageait, et les deux travailleurs avaient tout le loisir qu'ils pouvaient désirer. Il avait eu vent de ces leçons; mais, comme Dingley, il avait l'air de croire que ce n'était qu'une ruse d'amoureux ; et à peine était-il entré, qu'il leur disait en souriant :

« Je' ne veux pas vous déranger plus longtemps. »

Et il s'en allait à l'Abbaye.

Quel chagrin pour Stella , si Tisdal , avec cette adresse qui no vient que du cœur, n'eût été attentif à excuser chaque absence, à prévenir tout soupçon 1 Mais plus on s'efforçait de le justifier, plus Swift donnait de justifications à faire : il fallait prouver qu'Esther travaillait sérieusement et dans quelle intention elle travaillait. Tisdal imagina de profiter de la nouvelle année pour lui faire déclarer son amour. La poésie souffre tout : elle se prêterait à leur aveu.

Seulement, ils n'avaient l'un et l'autre aucune idée des règles de la versification. Mais miss Yanhomrigh faisait des vers; Stella fui tcmte disposée à en faire aussi ; et, quant à lui, ce n'était pas la première fois qu'il apprenait pour enseigner. Il acheta un traité de

prosodie et se mit à Tétudier sans relâche avec son élève. Puis ils se recommandèrent à Apollon, et Stella mit au monde une petite pièce de vers qui leur avait coûté bien des journées de travail.

Mais, quand la besogne est faite et qu'on en est content, la peine qu'on a prise s'oublie vite ; et le pudique aveu était enveloppé d'una allégorie tout à la fois si chaste et si transparente, que Tisdal s'en promit merveilles.

Effectivement, Swift témoigna beaucoup de surprise et de satisfaction, et Stella rougit de bonheur. Mais, à quelques jours de là, Tisdal eut le chagrin de s'apercevoir que les vers de la jeune amoureuse étaient pris pour un de ces compliments de bonne année que tout maître d'école dicte à ses élèves. 11 revenait de chez elle avec Swift, et c^était la première fois qu'ils se voyaient seuls depuis le nouvel an. Tout le long de la route, le doyen ne lui adressa pas la parole sans l'appeler poète.

S'être donné tant de mal pour n'obtenir qu'un sobriquet!... Tisdal réclama, se défendant d'être l'auteur et n'avouant que des conseils.

c Eh bien ! dit Swift, vous auriez dû lui en donner davantage et ne pas lui laisser un vers faux. >

Un vers faux ! c'est là ce qui avait seul occupé son attention ! et, des sentiments exprimés, pas un mot !

c Miss Vanhomrigh fait aussi des vers, reprit Swift sans entendre les soupirs de son chanoine ; mais entre nous, mon cher poète, ils^ sont un peu meilleurs.

— C'est qu'elle a un .meiUeur maître, dit Tisdal mortifié, mais non pas pour lui.

— Elle n'a pas besoin de maître, répliqua Swift. Écoutez cela,^ monsieur le professeur. »

Il savait par cœur les vers de miss Vanhomrigh 1 Tout en marchant, il les récita avec tant de chaleur, qu'il faisait retourner lespassants. Tisdal n'eut garde de ne pas approuver; car, pour Stella plus encore que pour lui-même, il n'aurait point voulu paraître jaloux.

« N'est-ce pas qu'ils sont vraiment beaux? » s'écria Swift, prenant cette approbation à la lettre.

Et il se mit à les répéter avec un surcroît d'enthousiasme. Puis cette seconde édition fut suivie d'un commentaire des plus louangeurs, et le commentaire d'un parallèle où la poésie de Stella ne fut point épargnée : il fallait bien éclairer l'inexpérience de son instituteur.

Tout amour-propre à part, Tisdal était au supplice. Mais Swift

ne voyait rien : et comme, en sa qualité de poë'te, il ne s'arrêtait pas facilement quand il était en train de dire des vers, il se mit, toujours dans rintérét du maître et de Técolière, à lui faire confidence de ceux qu'il venait de répondre à missVanhomrigh.

Il lui avait répondu, à elle 1

Tisdâl n'était point assez connaisseur pour se préoccuper autant que Swift de la forme , et tout le mérite de la versification de miss Vanhomrigh ne Tavait point empêché de faire attention à la pensée. Or, il savait par expérience que, dans ce langage figuré et sous le prétexte de la fiction, l'amour prend bien des libertés ; et, tout en faisant la part de l'hyperbole poétique, il avait cru remarquer certains endroits qui dépassaient leâ bornes de la simple amitié. Par expérience aussi, il savait que les poë'tes résistent mal à la tentation des confidences ; et, la première fois qu'il se trouva seul à l'Abbaye, il demanda à la maîtresse du lieu de l'initier aux secrets de son portefeuille.

Celle-ci commença discrètement; mais, de proche en proche, échauffée par la lecture et les applaudissements, elle se laissa entraîner, et il s'en revint convaincu de n'avoir eu aucun mérite d'invention en faisant servir la poésie de truchement à l'amour.

Voilà donc ce que miss Johnson et lui avaient gagné à tant d'efforts ! Ils avaient rapproché le doyen de mi:*s Vanhomrigh I

Cette réflexion douloureuse en fît faire plus d'une autre à Tisdal. Il remarqua, un peu tard, que les rapports d'intelligence n'étaient pas les seules raisons de la préférence obtenue ; la sympathie des caractères n'était pas moindre. Et puis mîss Vanhomrigh avait habité Londres en même temps que Swift, alors qu'il était le bras droit des ministres, l'oracle et la terreur des salons. Elle était pour lui un souvenir vivant de la plus brillante année de sa vie ; dans leurs entretiens, elle le reportait à cette époque regrettée et lui rendait tour à tour toutes ses satisfactions d'amour-propre.

Miss Johnson, au contraire, était cause qu'il y avait renoncé, et Ton fait souvent porter aux gens la peine des sacrifices volontaires qu'on leur a faits. Entre Vanessa, qui lui rappelait Londres^ Windsor, la cour, tous les enivrements de la gloire et de la laveur, et Slella qui lui représentait l'Irlande, c'est-à-dire un exil étemel, une carrière bornée, une vie terne, monotone, et, pour l'animer, des commérages calomnieux ou des querelles avec son archevêque, entre Vanessa et Stella, le choix pouvait-il être douteux?

Tisdal se découragea tout-à-fait.

Et Stella qui était pleine d'illusions.... comment lui dire qu'il s'était trompé, qu'il l'avait engagée dans une fausse voie ? Comment

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lui porter un coup si terrible?..'. Cependant il ne pouvait pas la laisser périr à la peine ! Dévorée d'émulation, elle travaillait la nuit en secret, elle se brûlait le sang, elle se perdait la vue, sa santé était visiblement altérée. Quel crève-cœur de la savoir s'exténuant à la poursuite d'un résultat impossible ! Que de nuits il passa luimême à veiller dans la me sous sa fenêtre, sans pouvoir détacher les regards de la lumière qui éclairait son travail, et attendant avec anxiété que cette lueur obstinée s'éteignit et la rendit au repos ! Oh ! comme il se repentait de Tavoir leurrée de cet espoir, de lui avoir fermé les yeux sur les négligences de Swift I Quelle responsabilité 1 quel remords!... Mais tout retard aggravait sa faute et le danger; il fallait la désabuser sans plus attendre. Il avait envie de tomber à ses pieds, de lui demander pardon, de lui crier:

< Il ne vous aime pas ! il ne vous aimera jamais ! il en aime une autre! »

Mais quoi !... voudrait-elle le croire? Elle le savait amoureux; elle suspecterait son témoignage. Faible comme on Test avec ce qu'on aime, elle ne serait pas capable de fieindre pour vérifier le fait, et il n'aurait que l'odieux de la démarche. Il valait mieux se tenir en arrière et laisser parler les faits. Il suffisait que les deux ennemies se rencontrassent : la jalousie ferait le reste.

Le désir de cette rencontre fut aisément réveillé dans le cœur d'Ësther Johnson ; mais il s'aperçut bientôt que ce n'était pas sur elle qu'il aurait dû agir : elle avait trop peur de Presto. Miss Vanhomrigh, avec plus d'iiffluence, avait moins de timidité : Tisdal recommença le cours de ses visites à l'Abbaye.

Quand Swift remarqua cette recrudescence d'assiduité, ce fut son tour de conjecturer. Il pensa que le docteur craignait d'avoir laissé deviner la reprise de ses amoureux projets , et qu'il s'avisait tardivement de vouloir cacher son jeu. Quelle finesse et quelle sagacité I II lui semblait donc que rien n'avait changé depuis deux ans 1 Comment ! il ne voyait pas qu'on lui cédait la place !

Heureusement, Swift était en veine de complaisance : pour aider à cette intelligence obtuse, il s'occupa plus que jamais de Vanessa. Mais Tîsdal ne comprit pas davantage ; il ne bougeait plus de l'Abbaye.

« Ah çà! croit-il par hasard sa société si agréable? Est-ce un sacrifice qu'il me fait pour m'amadouer et obtenir mon consentement à son mariage ? »

Swift le mit indirectement sur la voie, mais ce fut peine perdue

« A qui diantre en a-t-il alors ?... à moins qu'il ne se soit encore fait refuser par Stella.... Il en est capable ! il invente de si ingénieux moyens de lui plaire! Tassommer de travail, elle qui est la nonchalance et la frivolité même ! Il faut être lui pour n'avoir pas senti que c'était s'identifier à une chose ennuyeuse, et qu'il n'y avait pas de meilleure recette pour se faire prendre en grippe. Le sot ! C'est clair : il ne vient pas ici nous amuser, il vient se distraire.... ou bien, qui sait!... peul^étre il veut donner de la jalousie à Stella, et il va faire sa cour à Tabbesse.... (C'était un des mille surnoms dont il désignait Vanessa.) Quel roué! il aura lu quelque, mauvais roman. »

Mais Swift prit la chose plus au sérieux, quand il vit renaître simultanément chez les deux Esther le même ardent désir de se voir. Que de part et d'autre Tisdal en fût l'instigateur, rien n^était moins douteux. A l'une il ne perdait pas l'occasion de faire remarquer les absences de son tuteur, et il lui avait répété les confidences poéti ques de l'indiscrète Vanessa ; à l'autre il faisait les portraits les plus séduisants de la mystérieuse pupille. Évidemment il regardait Swift comme son rival, et il s'efforçait de le convaincre d'infidélité, afin d'exploiter le dépit de Stella.

« Allons, définitivement, c'est un roué ; le séjour des villes l'a corrompu. A qui se fier désormais !... Mais avec tout cela il est trèsdangereux. A force de piquer l'amour-propre de cette petite fille, il pourrait bien lui remettre en tète les folles idées que j'ai eu tant de peine à en chasser. »

Swift sentit la nécessité d'être plus circonspect; mais ce ne fut pas sans en savoir fort mauvais gré à celui qui l'y obligeait. Et cette réserve elle-même eut ses inconvénients. Il n'en pouvait alléguer que des raisons trop vagues pour être plausibles, et tout ce qu'il éteignait de jalousie d'un côté se rallumait de l'autre avec plus de violence. Chaque sacrifice qu'il forçait Vanessa de faire aux apparences entraînait par compensation bien des concessions secrètes, et ces concessions étaient autant de droits acquis et d'encouragements à de nouvelles exigences.

Swift aurait volontiers jeté Tisdal à la porte ; mais c'eût été confirmer les soupçons qu'il importait de détruire. H se contenta donc de le ridiculiser, et, prenant l'affaire ab ovo, il fit à Vanessa un récit burlesque des amours du chanoine. Il le représenta, au début, timide et maladroit jusqu'à l'invraisemblance, timide au point d'être tout honteux de son amour, s'en cachant comme d'un crime, et soupirant si bas, si bas, que ni l'intéressée ni personne autour d'elle n'avaient pu s'en apercevoir.... Quand tout à coup la passion

éclate! elle déborde ! elle se trahit!... Par un enlèvement? Non.... Par un aveu ? Non.... Par une maladie de langueur qui se joue des lumières et des secours de l'art ? Pas davantage. Et par quoi donc? Tout simplement par une démarche digne d'un notaire. Ordinaire-^ ment, avant de se marier, on fait la cour à sa future. A Laracor, la future est comptée pour rien ; on traite l'affaire avec les grands parents, royalement, par ambassadeur. Malheureusement, la future est Anglaise; elle ne cennait pas les usages du pays : la démarche rétonne, elle refuse. Le héros disparaît.... Fin de la première partie.

Le héros ne s'est pas noyé , il a fait son chemin, et de curé il est devenu chanoine de Saint-Patrick : sous ce rapport, il convient mieux au tuteur. Il est plus amoureux que jamais, il soupire un peu moins bas ; et, sous ce rapport, il convient mieux à la pupille. Mais l'ouvrage finirait trop tôt , le héros sait les devoirs que sa qualité de héros lui imposo. (Jn curé de village, à la rigueur, peut manquer d'adresse; mais uii chanoine de cathédrale, fi donc! Le voilà qui se creuse le cerveau, qui s'agite le corps, qui s'épuise en stratagèmes, accablant les uns de visites, assommant les autres de leçons, présent partout et partout à charge, et cela pour cacher à ce terrible tuteur des amours aussi claires, sinon aussi brûlantes que le soleil, pour lui extorquer un consentement que celui-ci ne demande qu'à donner.

Ces explications avaient calmé Yanessa en l'amusant ; mais Tisdal en détruisit tout l'effet d'un mot. Car, lorsqu'elle voulut lui offrir sa protection et contribuer pour sa part à un dénoûment où elle devait trouver son profit, il déclara nettement qu'il avait renoncé à ridée d'épouser miss Johnson. Cette réponse formelle, qui démentait la version du doyen, rendit Yançssa à tous ses soupçons, et ils devinrent si violents qu'elle les cacha désormais, et ne demanda même plus de faire connaissance avec les dames de Sainte- Marie.

Il est vrai que, peu de jours après, Swift la rencontre à Dublin, dans la rue. Elle est venue, dit-elle, faire des emplettes. Cependant, il l'a vue la veille, et elle n'avait pas cette intention. Une autre fois, elle annonce négligemment qu'elle va prendre un pied-àterre en ville. Un pied-à-terre! et à quoi bon ? Les affaires de la succession ne se terminent point, et elle est trop loin à l'Abbaye pour les surveiller.

Swift n'est pas dupe de cette supercherie. C'est lui, c'est Stella qu'on veut surveiller, et il s'oppose à ce projet. Dans toutes les lattes qu'il soutient contre les imprudences de Vanessa, il est tou-

jours vainqueur; mais on se lasse de tout, même de yaincre. II faut en finir. Quel que soit son but, c^est ce Tisdal qui monte la tête à Vanessa : Swift exige qu'elle ne l'attire plus à TAbbaye. Lui-même il donne Fexemple; mais Tisdal n*a pas besoin d'invitation, i! y vient- de son propre mouvement, avec ou sans Swift. Celui-ci perd patience.

c Ce drôle- là est plus importun qu'une mouche , il ne sera content que lorsqu'on l'aura écrasé sur la place ! Il semblerait, en vérité, que je ne suis pas libre de faire ce qu'il me plaît ! A-t-il la prétention de me mettre en tutelle ? Je suis, parbleu l bien bon de me gêner pour lui. Ah l il veut voir?... Eh bien? qu'il voie I >

A dater de cet instant, Tisdal fut à l'Abbaye comme s'il n'existait point. Swift ne lui adressait plus une parole, pas même bonjour, pas même bonsoir. Ce n'était pas un homme , ce n'était pas un chien, c'était un meuble, un meuble de trop dans la chambre ; on s'y heurte, on le déplace : il n'incommodera plus lorsqu'on aura pris le parti de le mettre dehors.

La comparaison n'était pas exacte ; car, le chanoine absent, on se fût mis moins à l'aise. S'il devait être comparé à un meuble, c'était plutôt à une méridienne, à une causeuse, à un de ces sièges qui rapprochent les interlocuteurs et invitent aux épancbements. Vanessa lui avait les mêmes obligations que le mari dédaigné au voleur de la fable ; et si Swift ne répondait qiie par de l'amitié à son amour, c'était beaucoup que de n'être plus condamnée au silence, que de pouvoir soupirer librement, que d'épancher dans des lettres le trop-plein de son cœur, que de se faire sermonner, que de se faire plaindre.

Il y avait dans son parc un endroit qu'elle affectionnait : c'était un bosquet touffu, solitaire, ayant vue par une échappée sur les eaux verdoyantes de la Liffey, et animé par le bruit d'une cascade lointaine. Ce bosquet existe encore aujourd'hui , sinon aussi mystérieux, aussi entouré d'ombrage, du moins toujours fidèle au nom de Vanessa. Elle y avait fait porter une table et deux chaises rustiques, et elle l'appelait son cabinet d'étude; mais, en réalité, c'était plutôt un temple consacré à son amant. Chaque fois qu'elle l'y recevait, elle y plantait secrètement un laurier en commémoration de sa venue; et, lorsqu'il était absent, c'était là que, sous prétexte de travail, elle passait les heures à l'attendre, un livre oublié dans la main et rêvant au bruit assoupissant de la cascade.

Sans en connaître la destination romanesque, et malgré ce nom rassurant de cabinet d'étude, Swifl avait été sobre de visites à ce lieu écarté, mélancolique, et toujours il y avait emmené Mary en

tiers, pour lui donner, disait-il, Texemple et le goût du travail. Mais, depuis les importunités de Tisdal, Mary était devenue une enfant insupportable, dont la présence rendait tout travail impossible; on lui avait formellement interdit l'entrée du bosquet; et, pour éviter cette turbulente, on s'y réfugiait, même sans intention studieuse.

Mary, comme toutes les petites filles admises trop jeunes au saloD, était jalouse des attentions dont sa grande sœur était Tobjet, et il n'y avait pas de jour où Swift ne fût boudé par elle et parfois même pincé jusqu'au sang. Exclue des conférences, et laissée continuellement seule avec Tisdal, elle le prit pour confident de ses jalousies et lui servit d'espion en sous-ordre.

Lorsque le bosquet était vide, pour faire comme la sœur aînée et pour goûter du fruit défendu, elle y entraînait le chanoine ; et, chaque fois, celui-ci y remarquait de nouveaux lauriers récemment plantés. Curieuse et jalouse, Mary était un excellent furet : par elle, il sut bientôt tout le mystère, à la condition pourtant de n'en point parler. Hessy serait si fâchée que le doyen -le sûti... Tisdal avait promis le silence, lorsque, à peu de jours de là, il sur* prit le doyen et Vanessa qui cultivaient les lauriers ensemble.

La découverte était significative : par le même canal il en fit une autre plus importante encore. Swift n'avait pas cru devoir se laisser adorer comme une idole. Lui aussi, il avait élevé un temple à Vanessa ; il avait consacré dans un poème le souvenir de l'amour qu'il avait inspiré.

C'était un échange de laiiriers.

Dans ce poëme, intitulé Cadenus et Vanessa {cadenus, anagramme de decanus, doyen), la passion de l'héroïne était constatée, décrite avec complaisance, et ce soin curieux de l'auteur pouvait suppléer au silence gardé sur l'état de l'âme du héros.

Tout ce qui n'était qu'impertinence et dédain, Tisdal le supportait avec une résignation évangélique. II en avait moins sans doute pour ce qui ne lui était point personnel, et la vue dés préférences et des caresses que Swift affectait de prodiguer à miss Vanhomrigh faisait saigner son cœur pour Stella. Mais il s'efforçait de l'y endurcir ; la nécessité reconnue soutenait son courage, et il se faisait insensible par humanité, comme un chirurgien qui s'apprête à une opération dangereuse.

Ht STELLA ET VANESSA.

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