‹ Stella et VanessaChapitre 27 sur 50 · CHAPITRE VllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VllI

La cascade dont on entendait le bruit du bosquet de Yanessa est fort connue en Irlande sous le nom du Salmon^Leapy ou saut du Saumon. Elle est mentionnée honorablement dans tous les Guides du voyageur, et par conséquent visitée des étrangers. Pour les habitants de Dublin, elle est un but de parties de campagne, comme Test Montmorency pour nous autres Parisiens. Eslher Vanhomrigh, quoique établie depuis plus d'un an dans le voisinage, n'y avait point encore été. Ses chagrins d'abord, et plus tard ses espérances amoureuses, avaient été pour elle des distractions suffisantes, et Swift s'était bien gardé de lui en chercher au dehors. Depuis la soirée où, étant à cheval, ils avaient rencontré Tisdal, il évitait de se montrer en public avec elle ; et, même au plus fort de son irritation contre l'espionnage du chanoine, ses bravades n'avaient pas dépassé l'enceinte de l'Abbaye.

. Or, il n'y avait pas de promenade plus indiscrète que celle de la cascade, non-seulement à cause de l'affluence qu'elle attirait, mais par la disposition même des lieux ; car un seul chemin y conduisait^ et on était nécessairement passé en revue par tous les promeneurs.

Mais, dans les longs et fréquents tête- à-tête où on laissait Tisdal et Mary, il fallait bien passer le temps à quelque chose : Tisdal avait conté à Mary les curiosités du pays, et, dans le nombre, comment oublier \e Salmon-Leap qui venait mêler sa voix à leurs causeries? Soit amour-propre national, soit pour distraire la pauvre enfant, qui n'avait pas sur place les mêmes ressources que sa sœur, il lui avait fait des descriptions si féeriques de cette chute d'eau, des saumons qui la descendaient et la remontaient à pic, des bois verts et fleuris dont elle était ombragée, de la délicieuse route qui y menait, entre la Liffey, dont on suivait les mille détours dans la verdure, et une colline toute rouge de fraises, que Mary se mourait d'envie de contempler cette merveille.

Elle avait donc tourmenté sa sœur pour y aller ; et celle-ci, qui ne comprenait point de partie de plaisir sans Swift, et qui, d'ailleurs, ne cherchait qu'une occasion de se montrer avec lui, avait demandé au doyen de les y conduire.

Le doyen n'avait pas goûté la proposition et, sans refuser positivement, l'avait éludée; mais ses réponses évasives n'avaient eu pour résultat que de piquer Esther au jeu. Encouragée par les

concessions précédentes, elle résolut d'obtenir encore celle-ci ; et, pour que son triomphe fût complet, elle se mit en tête de s*y faire mener le jour même de la naissance de Swift. Ce jour-là, il avait l'habitude de le passer avec sa pupille ; Vanessa le savait par Tisdai : elle demanderait indirectement la préférence.

Il est des instants où les amants, comme les ministres, sentent le besoin d'éclairer leur position, de mettre leur crédit à l'épreuve. Aller ce jour-là à la cascade était devenu une question de cabinet.

Mais, quand on joue de ces sortes de parties, on ne doit négliger aucun moyen de succès, et Vanessa avait préparé le sien en composant, pour la fête de Swift, des vers dont elle lui fit lecture la veille.

Cette attention devait le disposer favorablement ; mais la rusée ne s'en était pas tenue là. Le sujet de ses vers était une comparaison entre Swift et la cascade , tous deux célèbres , faisant du bruit au loin , l'orgueil du pays , visités des étrangers , admirés avant d'être vus, plus admirés après l'avoir été....

Elle s'était arrêtée au milieu d'un vers.

c Eh bien ? dit Swift.

— Je n'ai pas été plus loin, répondit-elle.

— Ah : c'est dommage 1 car jamais vous n'avez été mieux inspirée. Le temps vous a donc manqué?

— Non.... Mais, pour décrire, il faut avoir vu, et j'ai beau vous demander de me mener à la cascade....

— C'est pour cela que vous y vouliez aller? dit-il , charmé de penser que ce n'était pas pour l'afficher. Eh bien I je réparerai ma sottise; ce serait un meurtre de ne point achever de si beaux vers.

— Quand irons-nous? demanda-t-elle.

— Aux premiers beaux jours du printemps, je vous le promets.

— Du printemps! Y pensez-vous? dans quatre mois!... mais pas dans quatre jours.... Dès demain.... Je ne veux pas laisser refroidir mon inspiration. »

Le lendemain était le 30 novembre, le jour de naissance de Swift ; il s'en souvenait et, songeant à Stella, il objecta que la saison était par trop avancée pour faire des parties de campagne.

Mais le malheur voulait que la journée fut très-belle et que tout annonçât le même temps pour le lendemain. Mary ne manqua pas de s'en prévaloir , et il fallut bien en convenir. Mais il n'y jurait pas de fraises sur la colline , pas de fleurs dans les buissons , pas même de feuilles aux arbres ; et, puisqu'on le comparait à la cas-

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cade, il lui était bien permis d'avoir de la coquetterie pour elle et de ne pas vouloir la montrer sous un aspect si désavantageux.

Enfin, sous prétexte de taquiner Mary, sous prétexte de se faire valoir, de se faire câliner^ il différait de répondre et cherchait une excuse plausible, lorsque Tisdal, qu'ils avaient oublié, comme d'ordinaire, dans un coin, secouant la torpeur dont il s'enveloppait sans doute contre les mauvais procédés qu'on ne lui épargnait pas, interrompit les deux sœurs et les invita à cesser leurs instances. Le lendemain était le jour de naissance du doyen, et il ne pouvait pas se dispenser de le passer en faniille.

Tisdai avait appuyé sur ce dernier mot avec une affectation significative et en adressant à Swift un coup d'œil d'intelligence : celui-ci, pour toute réponse^ lui en lança un foudroyant. Les deux sœurs ne lui faisaient guère meilleure mine : il abrégea sa visite et, le lendemain matin, au lieu de retourner à l'Abbaye, il alla chez miss Johnson. Elle était toute triste : Presto était venu la veille au soir la prévenir qu'il ne pourrait pas passer avec elle son jour de naissance.

c Eh bien ! dit Tisdai, quoique le doyen nous abandonne, il s'en faut pas moins célébrer sa fête.

— Le docteur a raison, s'écria Dingley, qui se promenait de long en large accablée du fardeau de l'emploi de sa journée, et dévorée de l'envie de se divertir depuis qu'il n'en était plus question ; faisons quelque chose. Nous nous sommes promis de nous amuser : n'imitons pas ce vilain Presto , ne nous manquons pas de parole.

— Il fait très-beau , dit Tisdai , prenons une voiture et allonsnous-en tous les trois en partie fine.

— Où aller? dit nonchalamment Stella, qui, cette fois, occupait la bergère et semblait en subir l'influence.

— Allons au Salmon^Leap.

— C'est celai. reprit Dingley, que la langueur d'Esther rendait tout active. C'est un très-joli endroit, n'estH^e pas, docteur ?

— Et une très-jolie route. Nous traverserons le Phœnix-Park, nous côtoierons la Liffey , nous passerons devant le ohàtébu de Leixlip, dont vous verrez les vieilles tours, devant Marley- Abbey....

— Devant Marley-Abbey l dit Stella, sortant tout à coup de son eQgourdi8S;emen t.

-^ Oui, on voit l'Abbaye de la route.

— Au fait, dit Esther, je ne^is rien de mieux à faire. Alions-y, -■ Bec, allons-y. j

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Le chemin qu'ils se proposaient de suivre, Swift l'avait pris deux heures auparavant ; car l'avertissement de Tisdal ava^eu le résultat qu'il était facile de prévoir, et Vanessa avait rein|K)rte une victoire complète.

Swift était trop intéressé à ne pas croire au chagrin qu'il causait, pour ne pas s'étourdir sur l'effet de son absence, et trop heureux du plaisir qu'il faisait, pour avoir des remords de celui qu'il goûtait lui-même. Puis, le 30 novembre et un jour ouvrable, il n'avait pas à craindre, malgré le beau temps, de rencontrer grand monde, et cette promenade, sans en avoir le danger, avait toute la saveur du fruit défendu.

Quant à Yanessa, elle n'y voyait pas seulemeiit une satisfaction d'amour-propre , une préférence obtenue sur sa rivale, mais un© autorisaiion , mais une occasion d'épancbement. Dans l'Abbaye , Swift semblait toujours sur ses gardes, et elle-même elle sentait le contre-coup de C6lte méfiance. L'amour est ingénieux à se créer des scmpuies, et souvent la facilité d'abuser lui interdit l'usage. Souvent, sur une route publique, au grand air, il est plus à l'aise qu'entre quatre murs , en tête-à-tête. Il semblerait qu'il n'a plus de responsabilité vis-à-vis de lui-même, que c'est à ces gens qui passent à le surveiller, et que tout ce qu'il pourra dérober à leur curiosité est de bonne prise.

Mary, malgré sa jalousie de la grande sœur, ne la gênait qu'autant qu1l fallait pour ajouter à cette sécurité; car, si elle n'avait ni fleurs ni fraises à cueillir le long de la route, et si sa seule ressource était de ramasser sous les chênes les glands échappés à la récolte, de glaner , comme lui disait Swift , après les cochons , elle était si impatiente d'arriver à la cascade , où elle s'attendait à voir descendre et monter toute une procession de saumons, qu'elle était plus occupée pour le moment à jouter de vitesse avec son épagneul qu'à faire son métier d'espion.

Mais malgré tant de circonstances fovorables , malgré tout ce qu'elle s^en était promis, Vanessa ne se sentait plus le courage de provoquer une explication ; l'impression du passé était restée trop forte : elle n'en .sentait même plus le besoin. Il est de ces vagues enivrements qu'aucune réalité ne vaut, de ces songes si doux qu'aucun réveil ne les remplace; i'àme semble s'être dépouillée de son enveloppe chamelle pour mieux goûter l'exquise volupté d'aimer. Qu'importe -alors ce qu'on se dit? c'est' la voix seule qu'on écoute, c'est sa musique langoureu^ et sensuelle.

il y avsit nne heure que nos detix rêveurs, arrêbés devant la cascade, la regardaient sans la voir et en parlaient sans y peiner,

lorsque Mary, qui n'était pas si longue à admirer et qui ne regardait plus que la route, jeta un cri de surprise, c Eh mais 1 voilà le docteur !

— Le docteur? dit Swift.

— Oui, M. Tisdal, là-bas, avec deux dames. >

C'était lui, en effet, entre mistress Dingley et miss Johnson. Swift pâlit de colère, et, prenant Vanessa par la main :

f Venez, venez! i s'écria4-il.

Et il Tentratna vers le groupe qui s'avançait vers eux;

De son côté , Stella n'avait pas été sans apercevoir Swift et les Vanhomrigh ; et à cette vue elle avait poussé un cri étouffé et avait serré le bras de Tisdal avec une force dont il ne l'aurait pas crue capable.

Tisdal qui, l'opération faite, en surveillait les suites avec anxiété, lorsqu'il sentit l'étreinte de cette main convulsive , lorsqu'il vit la pâleur de la mort envahir ce visage adoré, Tisdal fut saisi d'effroi et de repentir. Qu'avait-il fait, grand Dieu'. Un remède si violent était au-dessus des forces de la malade!... Oh! quelle imprudence!... Et le doyen qui venait à eux , aveuglé par la colère l Comment détourner d'elle le coup qu'il allait lui porter ?

Tisdal se jeta au-devant de Swift ; il ne voulait que le prévenir de l'état de Stella; mais celui-ci l'écar ta brusquement, marcha droit à elle, et, lui mettant sa rivale sous les yeux, il lui dit :

c Vous avez voulu voir miss Vanhomrigh : eh bien 1 la voilà ! soyez contente 1

— Oui, oui, interrompit Tisdal, c'est une surprise que le doyen et moi nous vous avons ménagée, i

Une surprise 1... Swift allait lui donner un démenti formel ; mais Stella était tombée dans une attaque de nerfs. Alarmé, il Tenleva des bras de Tisdal qui l'avait soutenue, et la porta en courant au bord de la rivière. Tisdal l'y avait devancé , et les dames ne tar> dèrent pas à les rejoindre ; mais Swift la secourait avec une dextérité si vive, avec un empressement si jaloux, que personne n'osa entrer en concurrence de soins avec lui. C'est à peine si Tisdal crut pouvoir lui présenter l'eau qu'il avait puisée dans son chapeau, e^ Vanessa les sels qu'elle avait, par bonheur, sur elle.

Dès que Stella eut repris connaissance, et sans lui laisser le temps de choisir entre toutes les idées contraires qui l'assiégeaient, Tisdal profita du silence que Swift gardait par humanité pour le justifier malgré lui et pour confirmer le^pieux mensonge que lui avait suggéré sa sollicitude. Depuis longtemps les deux Esther désiraient de se connaître, et il avait concerté avec le doyen cette rencontre. Il

regrettait s^ement que sa surprise eût si mal toorné; mais c'était sa faute : miss Johnson avait les nerfs si délicats ! il aurait dû ravertir quelques instants d'avance.

Pendant ces éclaircissements , Stella regardait tour à tour Swifl et Tisdal avec cette incrédulité qui ne demande qu'à être dissipée. Swift ne put résister à ces sollicitations muettes de sa chère malade, et il acheva de lui rendre la santé en s*associant au stratagème du chanoitre.

Stella se sentant mieux , on se mit en marche pour rejoindre la voiture, qui était restée au bas de la montée à un quart de mille. Arrivé là, Swift parlait de reconduire les Vanhomrigh; mais, sur UD regard suppliant de Stella, Tisdal proposa que les quatre dames montassent ensemble dans la voiture, qu'ils suivraient à pied jvsqu'à l'Abbaye, où ils reprendraient les deux places vacantes.

Swift n'osa pas s'opposer à cet arrangement; mais il en fut contrarié. Ce n'est pa» qu'il craignît de laisser les deuxEsther ensemble ; elles n'étaient pas seules; mais il avait lu dans les yeux de Vanessa , et il sentait que là aussi il avait bien des angoisses à calmer. C'était un grief de plus contre ce malheureux Tisdal. Du moins il allait pouvoir s'expliquer avec lui.

En efiFet, la voiture n'était point encore partie, qu'il saisit le bras du docteur, et, le serrant à le briser, il s'écria d'une voix furieuse et sans s'inquiéter si les dames l'entendaient :

c A nous deux, maintenant, monsieur I vous allez me dire ce que tout cela signifie.

— ydontiers, dit Tisdal avec moins d'embarras que Swift n'en prévoyait.

— liais soyez franc ....

— Monsieur....

— Monsieur, vous venez de mentir et de me forcer à être de moitié dans votre mensonge : j'ai bien le droit de vous parler ainsi .

— L'obligation où vous vous êtes trouvé, monsieur, doit vous prouver qu'il est des circonstances où on n'a de choix qu'entre deux fautes.

— Mais c'est vous, vous seul, qui nous avez mis dans cette alternative.

— Monsieur, les hommes jugent sur les faits, mais Dieu juge sur les intentions.

— Les intentions ! les intentions ! vous croyez que je ne devine pas Ira vôtres en amenant Stella ici 1 Toute tortueuse qu'est votre conduite, monsieur, je n'en suis pas dupe, et je vais vous le prouver en trois mots : Vous êtes amoureux de miss Johnson... vous

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n'avez pas su vous en faire aimer.... vous en avez conclu qu'elle en aimait un autre.... -et que cet autre, c'était moi....

— Oui, monsieur.

— Laissez-moi dire ! . .. Vous vous êtes mis en tête que, moi, j'étais occupé de miss Yanhomrigh... et vous avez voulu le faire voir à Stella....

— Oui, monsieur.

— Ah ! vous en convenez I Eh bien ! vous avez agi en homme déloyal !

— Non, monsieur, répondit Tisdai avec un sourire triste et calme.

-^ Comment 1 s'écria Swift, exaspéré de tant de flegme ; comment) vous m'espionnez 1 Comment ! vous me tendez des pièges, et vous appelez cela une conduite loyale !

— C'est pour elle , monsieur, dit Tisdai d'une voix pleine de douceur.

— Qui, elle ? repartit Swift, plutôt par brusquerie que par ignorance.

— Miss Johnson, docteur : elle vous aime.

— Je sais que vous le croyez, dit Swift en haussant les épaules.

— Cela est.

— Est-ce Dingley qui vous Ta dit ?

— Non, ce n'est pas mistress Dingley.

— Et qui donc, alors?

— C'est miss Johnson.

— Miss Johnson !... à vous qui l'aimez !

— A moi qui l'aime 1 à moi qui la plains ! à moi qui sais tout ce qu'on souffre à aimer sans être aimé ! »

Swift resta pensif un instant ; puis écartant avec violence une idée importune :

c Et vous qui savez tout ce qu'on souffre, vous, son conGdent, vous n'avez pas craint d'exposer cette frêle enfant à une pareille épreuve !

— J'espérais la guérir.

— Ou la tuer.... Ehl monsieur, quand on n'a pas su se faire aimer, on y renonce.

— C'est ce que j'ai fait, docteur, depuis longtemps.

— Vous! vous m'osez dire cela, quand,à l'instant même, pour exploiter son dépit....

— Dites pour lui ouvrir les yeux, pour que, sachant elle même qu'elle n'a pu se faire aimer, elle y renonce aussi.... Moi, je suis hors de cause. Le jour où miss Johnson m'a fait confidence de son amour pour vous, je lui ai fait le sacrifice du mien.

~ Alors, monsieur, si vous n'avez plus d'intérêt personnel en tout ceci, de quel droit vous mêlez-vous de nos affaires? ^

De quel droit?... Tisdal l'avait acheté trop cher, ce droit, pour ne pas le revendiquer.

« De quel droit? s'écria t-il avec une impétuosité qui imposa silence à Swift ; mais vous ne m'entendez donc pas? Ce droit, je l'ai payé du sacrifice de mon amour. Vous me croyez trop peu égoïste, aussi ! Si j'ai renoncé à tout espoir pour moi, je n'ai pas renoncé à tout espoir pour elle. Quelle consolation aurai-je, si elle n'est pas heureuse? 11 me faut son bonheur, à moi, pour que la vie me soit supportable! :»

Et il fondit en larmes.

f Vous êtes un brave homme I s'écria Swift.... mais aussi comment soupçonner un pareil désintéressement?

— Ah ! s'il ne m'avait pas été imposé par son aveu qui m'ôtait tout espoir, par sa confiance ingénue en moi, par le besoin que j'avais, heureux ou malheureux, de me dévouer à elle, par les illusions auxquelles sa vie me semblait attachée....

— Et vous avez pu songer à les lui ôter ?

— Je les ai entretenues d'abord ; je les ai partagées.... Elle me semblait si facile à aimer I Je lui voyais faire tant d'efforts pour you» plaire 1 Voilà un an, un an entier que, dévorée d'émulation, de jalousie, si vous voulez, mais pour se rendre digne de vous, cette enfant frivole, dont vous mettez l'amour en doute, travaille sous mes yeux sans relâche. Rien n'est aride, rien n'est rebutant pour elle... mais plus elle travaille, plus vous la négligez : vous ne constatez pas ses progrès; vous ne croyez pas à son zèle ; elle vous fait des vers, et vous n'en voyez que les fautes.... en un mot, vous ne l'aimez pas.... J'ai voulu le lui prouver; j'ai voulu lui éteindre cette illusion dans le cœur.... car en6n je ne pouvais pas la laisser mourir à la peine!...

— Mourir ! s'écria Swift.

— Oui, mourir! car, tant qu'on ne l'aura pas désabusée, elle s'obstinera à s'exténuer de travail. Vous êtes occupé ailleurs , et vous ne voyez pas ce qui se passe. Ce ne sont pas seulement les jours, ce sont les nuits qu'elle y consacre.

— Les nuits !

— Oui , docteur , les nuits ! j'en sais quelque chose ; car il m'est impossible de songer à dormir que je n'aie vu sa lumière s'éteindre, et voilà un an que je ne me couche qu'au jour.

— Vous êtes un brave homme 1 » répéta Swift en lui prenant les deux mains.

II avait à son tour les larmes aux yeux , car il était de ceux que l'admiration surtout fait pleurer. Tisdal , enhardi par cette marque inattendue de sensibilité , crut Finstant propice pour faire une dernière tentative , et retenant dans les siennes les deux mains que Swift retirait.

ft Cher docteur, dit-il en hésitant, notre pauvre malade....

— £h bien? mon ami, demanda Swift d'un ton affectueux.

-r- Elle est calme , à présent , j'espère; elle croit s'être trompée , et sans doute en ce moment elle remercie Dieu du fond de l'âme ; mais demain.... mais à la première occasion qui va réveiller ses soupçons....

— Je suis averti .... je m'observerai. . . . je la ménagerai. . . .

— Mais vos ménagements ne feront qu'enraciner dans son cœur une espérance funeste.... Combien de nuits la laisserons-nous donc passer au travail? »

Swift ne répondait rien et marchait à plus grands pas , la tète baissée.

c Ah! croyez-moi, poursuivit Tisdal , prenez un parti. Ce n'est point ici la cause de miss Johnson plutôt que celle de miss Vanhomrigh que je plaide. Ces deux femmes vous aiment : plus vous temporiserez , plus vous augmenterez leur amour, leur espoir, leur jalousie, le danger d'une explication. Il n'y a pbis d'illusions à vous faire, plus de temps à perdre 1 Prenez un parti! prenez un parti!

— Un parti I un parti ! s'éeria Swift avec véhémence. C'est mon affaire , monsieur 1 c'est mon affaire ! >

Cette réponse interdisait de nouvelles instances : Tisdal poussa un soupir de découragement, et ne dit plus mot de toute la route.

Les quatre dames étaient restées dans la voiture à les attendre. Miss Vanhomrigh engagea miss Johnson à s'arrêter un moment à l'Abbaye; mais l'heure qui s'avançait et l'accident arrivé à Stella servirent de prétexte à Swift pour refuser l'invitation ; et , les deux sœurs rentrées chez elles , il remonta avec Tisdal dans la voiture , qui reprit la route de Dublin.

Le retour fut très-silencieux. Stella était dans cette prostration de forces qui suit une attaque de nerfs. Dingley dormait, c'était son heure. Swift et Tisdal étaient assiégés de pensées qu'il leur était mterdit d'exprimer.

Lorsqu'ils furent devant la porte de Stella, Swift, à son tour, refusa d'entrer : il fallait laisser coucher la malade. Tisdal s'attendait à le ramener au doyenné , d'autant qu'il commençait à pieu-

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voir assez fort. Mais il n'avait pas eu le temps de le lai proposer , que Swift avait disparu.

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