CHAPITRE IX
Swift avait besoin d'être seul , de ne plus avoir de considérations à garder, de remontrances à entendre, de ne plus avoir ce Tisdal devant les yeux. Son orgueil était révolté du ton d'autopté pris par un homme qu'il avait coutume de dominer , par un homme qu'il ne regardait pas comme capable de se diriger lui>méme. Mais son principal grief contre lui , c'était d'avoir donné un conseil trop pénible à suivre.
Prendre un parti 1 Effectivement , Tépreuve de la journée était encourageante!... Prendre un parti ! c'était bien aisé à dire!... Ne l'avait-il pas fait, d'ailleurs, lorsqu'il l'avait pu raisonnablement? N'avait-il pas été courageux jusqu'à la cruauté avec miss Vanhomrigfa, et était-ce sa faute si une fatale complication d'événements l'avait replacé dans cet éternel dilemme?
Mais quand il eut, comme toujours, commencé par écouter la voix de son orgueil, par céder à l'impétuosité de son caractère, comme toujours aussi la raison et les bons sentiments reprirent le dessus. Si , lorsque les deux Ësther ne se connaissaient pas , même de nom, il avait compris le danger des ménagements,, commeni s'aveugler sur ce danger aujourd'hui que les deux rivales habitaient si près l'une de l'autre, qu'elles s'étaient vues, qu'elles allaient nécessairement se revoir? -Leur jalousie manifeste rendait une explosion imminente, et ce n'était pas avec des demi-mesures qu'oa pouvait la prévenir. Puis , au point où en étaient les choses , des explications devenaient nécessaires ; «t là où le silence avait suffi , il faudrait à présent le mensonge.... Oh ! Tisdal avait raison : il fallait prendre un parti.
Mais lequel?... Le môme , toujours le même. Son devoir n'avait pas changé. Les considérations qui l'avaient déterminé autrefois existaient aujourd'hui plus puissantes. La scène du matin , les confidences du chanoine, son exemple surtout, ne permettaient pas d'hésiter : Tisdal ne devait rien à Stella, et il se dévouait à elle; il l'aimait et il lui sacrifiait son amour. Gomment songer à soi en présence d'une abnégation pareille?
c £t moi qui ai pris l'engagement de lui servir de père , moi qui ai accepté la responsabilité de son bonheur, je ne saurais m6m<^
pas suivre Tisdal dans la voie qu*il me montre ! Il a donc plus de volonté que moi , plus d'empire sur lui!... Ah! le ciel m'est témoin que, s'il ne s'agissait que de me sacrifier, je ne me serais pas laissé devancer; mais cette pauvre Vanessa n'est-elle pas orpheline aussi? Jadis, quand j'ai rompu avec elle, je la laissais aux soins d'une mère; mais maintenant, isolée comme elle l'est, irai-je la priver du seul ami qui lui reste?... faible cœur! faible cœur ! veux-tu rendre le mal irrémédiable avec tes éternelles capitulations? Pour n'avoir pas su faire à l'une d'elles un chagrin salutaire, feras-tu le malheur de ces deux insensées? Attends-tu que toi-même , t' énervant de plus en plus , tu en viennes à préférer tes goûts à ton devoir?... Non, non, il faut nous séparer! il faut nous séparer! i
Swift arrêta donc qu'il irait le lendemain matin à l'Abbaye, et que là , loyalement , il s'expliquerait et romprait avec miss Yanhomrigh. Ordinairement, quand l'irrésolution cesse, on retrouve le repos; mais Swift, cette fois, ne jouit pas du bénéfice ordinaire d'une sage détermination, et le jour le surprit errant encore comme un fantôme dans les vastes salles de son doyenné.
Sans attendre quePatrick fût levé, il alla seller lui-même Bolingbroke, et se mit seul en rpute. Dans son impatience de se délivrer d'une obligation pénible , il eut bientôt franchi la distance qui le séparait de Marley-Abbey, et, lorsqu'il arriva , tout y semblait encore enseveli dans le sommeil. Mais, en entrant dans l'avenue , il aperçut de loin à une fenêtre Vanessa , qui paraissait attendre sa visite.
Elle avait la même toilette que la veille, et tout indiquait qu'elle ne s'était pas couchée non plus.
A l'aspect de cette douleur qu'il venait accroître , Swift sentit sa résolution chanceler; mais ce ne fut qu'un instant. Il était porté par sa nature à se roidir contre les difficultés, et le sentiment de son propre sacrifice l'aguerrit contre le chagrin qu'il allait causer.
Miss Vanhomrigh , du reste , lui donna des armes contre ellemême. A la vue de Swift, elle n'avait pu d'abord réprimer un mouvement de joie ; mais, une fois assurée de cette visite si impatiemment attendue , la jalousie reprit le dessus , et ce fut l'ironie à la bouche qu'elle Taccueillil.
c Ah ! vous voilà 1 les attaques de nerfs sont donc finies?
— Esther, je viens vous parler raison, répondit-il d'un ton triste et grave; êtes- vous en état de m'en tendre?
— Raison ! raison ! s'écria-t-elle avec amertume. Je sais la valeur de ce mot dans votre bouche. La raison, c'est de refouler tous ses sentiments dans son cœur, de se condamner à une contrainte , à
une comédie perpétuelle. Mais, si vous avez vos motifs pour aimer les myâtères , moi je suis lasse du rôle que vous me faites jouer, entendez -vous ! Il est temps que tout s'explique.
— Je viens dans cette intention.
#— Oh I sans doute , vous venez me sonder, constater ce que j'aurai deviné, et régler vos aveux sur mes découvertes. Mais, après ce qui s'est passé hier, je vous tiens quitte de vos demi-confidences.
— Mes confidences seront complètes.
— Complètes ou non , elles sont , en tout cas, trop tardives pour que je vous en sache gré»
— Je vous les aurais faites plus tôt , si vous aviez dû y gagner.
— On gague toujours à ne pas être dupe.
— Le mot est trop injuste pour être blessant. Vous n'avez été dupe, ma pauvre enfant, que de vous-même.
— Oui, certes , j'ai été dupe de moi-môme , dupe de mon affection pour vous, dupe de ma confiance en votre loyauté.
— Restons-en là , Esther ; je reviendrai quand vous serez plus calme.... ou plutôt je vous écrirai. »
Il se dirigeait vers la porte : miss Vanhomrigh, de rouge qu'elle était, devint très-pàle. Swift, qui s'en aperçut, n'eut pas la force de sortir. D^ailleurs , l'opération qu'il avait à faire était trop douloureuse pour s'y reprendre à deux fois.
« O fille exagérée , dit-il en se rapprochant d'elle , vous serez donc toujours injuste envers moi? Quel droit avez- vous de me parier ainsi ?
— Quel droit?... après ce que j'ai vul... après tout ce que j'ai souffert l... Vous prenez aussi par trop au sérieux le silence que je m'impose. Ce silence peut vous être commode , mais il n'a pu vous faire ilUision.
— Non, il ne m'a point fait illusion; et, quand je vous accuse d'être injuste, c'est d'être injuste en bien plus encore qu'en mal. Vous voyez tout à travers votre imagination malade. Mais en quoi vous ai-je trompée? A Londres, à Letcombe, ne vous ai -je pas toujours dit qu'il ne pouvait rien exister entre nous? Si, plus tard, vos malheurs nous ont rapprochés , m'en ferez-vous un crime? S'ils m'ont imposé des ménagements, avez-vous dû y voir un encouragement tacite?
— C'était ^ vous de prévoir le danger, vous qui êtes si sage, si raisonnable. Votre système de dureté vous avait si bien réussi ! il Cadlait y persister.
— Eh quoil vous laisser aller en prison?
— Oui, m'y laisser aller l oui, m'y laisser mourir l... tout plutôt
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que vos ménagements qui me trompaient, que votre pitié qui m'humilie 1... Qu'y ai-je gagné, dites-le moi? Est-ce que ma vie n'est pas cent fois plus flétrie , plus impossible? En prison , il me serait au moins resté quelques illusions pour repaître mon imagination malade. Mais à présent, que voulez- vous que je devienne?
— €e que je veux, Ëstber, je vais -vous le dire; et, en vous le disant , je renoncerai à ce système de ménagements qui nous a si mal réussi, et que vous condamnez vous-même. Je veux que vous retourniez à Londres , où tout vous rappelle , vos habitudes , vos devoirs, vos intérêts, ce que vous devez à votre sœur dont Téducation se néglige ici , ce que vous devez à votre bon tuteur, qui ne cesse de vous demander toutes deux, dans l'intention de vous laisser sa fortune en échange des soins dont vous entourerez sa vieillesse. Moi, cependant, je ferai vos affaires ici ; je serai votre intendant ; et soyez sûre , ma chère enfant , qu'un jour viendra , et [dus tôt que vous ne le croyez , où nous étant revus sans danger, vous me remercierez d*avoir été ferme, de vous avoir forcée de sortir de la vie romanesque pour entrer dans la vie réelle, dans la vie sensée qui peut seule donner le bonheur.
— A quoi bon tant de phrases là où un mot suffit? s'écria Esther, indignée. Dites donc que vous vouiez vous débarrasser de moi 1
— Esther 1 repartit Swift d'un ton peiné.
— Oui, vous débarrasser de moi I répéta-t-elle. Croyez-vous que je sois aveugle ? Est-ce que je ne vois pas que cette femme vous aime ?
— Quand cela serait?
— Cela est.
— Eh bien, oui, cela est.
— Ah ! il en convient ! il en convient l s'écria Esther en levant les bras au ciel et en parcourant la chambre à grands pas. Voilà donc le fruit de ma résignation ! voilà donc le but de ses exigences f il me trompait! »
Ce cri d'angoisse et de fureur J3rouvait tout ce que l'aveu de Swift avait étouffé d'espérances au fond de ce cœur jaloux.
c Écoutez-moi, dit Swift d'une voix à dominer les clameurs de Vanessa ; quelques mots d'explication vont vous prouver l'erreuroù vous êtes.
^ A quoi bon des explications? s'écria-t-elle ; la chose s'explique de soi-même. Épargnez-moi des détails qui me seront pénibles el qui ne m'apprendront rien.
— Vous m'entendrez, repartit Swift. L'injustice de vos refuroches
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vous y oblige ; et ma tâche est assez douloureuse par elle-méo^ pour que je ne l'aggrave pas encore en laissant calomnier mes moti&. Vous m'entendrez. »
Et la prenant par le bras, il ia fit asseoir presque de force sur un sofa, où il prit place à côté d'elle.
Vaneasa resta où il l'avait mise. C'était une protestation muette ; mais Fessentiel pour Swift était d'être écouté, n*importe à quel titre , et il profita de cette immobilité pour faire en peu de mots un exposé fidèle de sa situation vis-à-vis de miss Johnson : à savoir l'engagement qu'il avait pris de lui servir de père ; l'influence funeste de leur cohabitation sur un cœur jeune et mal conseillé ; l'inutilité de tous les dérivatifs, tels que la demande en mariage de Tisdal et le voyage de Swift à Londres; tous les liens d'honneur et de délicatesse qui renchaînaient à Stella; tous les sacrifices que lui imposaient Tétat de son cœur et le soin de sa santé; tout ce qui , sans vouloir être à elle, l'empêchait d'être à une autre.
Encouragé par le silence de miss Vanhomrigh, Swift reprit :
c Voilà la vérité , Esther, toute la vérité. Si je ne vous l'ai pas dite plus t6t , c'est , je vous le répète , que je ne voulais pas vous faire une peine inutile ; c'est que j'attendais du temps la guérisQn de mes deux <chères malades; c>st que, saos une nécessité absolue, je ne me reconnaissais pas le droit de disposer d'un secret qui n'était pas le mien.... c'est , enfin, qu'après une explication pareille il n'y avait plus qu'à se séparer.... Les èv^ements se sont joués de mes calculs : ils rompent ce que je voulais dénouer.... Séparons-nous donc 1... mais, de grâce, séparons-nous sans aigreur, sans fiel, en gens qui n'accusent que le sort d'une nécessité qu'ils regrettent, en gens qui doivent un jour, qui doivent bientôt se revoir, j
Il lui tendait la main en signe de paix ; mais Esther, qui, pendant cette longue explication , n'avait pas une seule fois relevé ses yeux obstinément fixés à terre , ne tint aucun compte de cette avance.
C'était dans sa résistance même que Swift avait puisé la force de la vaincre; mais, une fois <lomptée , ce silence farouche l'embarrassa , l'inquiéta même. II craignit d'avoir été trop loin, de ne lui avoir point assez atténué, dans la forme, une détermination dont il pouvait apprécia par lui-même toute la rigueur ; et prenant un ton plus amical :
c Vous me trouvez bien dur, n'est-ce pas, ma pauvre Esther, de vous parler ainsi?... Mais c'est qu'il le faut , mon enfant. Vous me rendrez justice plus tard, et vous reconnaîtrez que jamais je ne vous ai donné une preuve d'affection plus réelle. . . . i
Il s'était arrêté dans l'espoir d'une réponse quelle qu'elle fût. N'ob-. tenant rien, il continua :
c La vie est une chose grave, bien plus grave qu'on ne le pense à votre âge, Esther. Elle est toute hérissée de devoirs pénibles. II faut savoir les accomplir. Il faut savoir se vaincre. Moi-même, croyezvous qu'il ne m'en a pas coûté beaucoup pour me résoudre à vous faire ce chagrin?... i
Il s'arrêta encore , mais sans plus de succès.
« Douteriez- vous de ce que je vous dis , Esther?... Doutez-vous de mon affection pour vous?... Si je conseille cette séparation, pensez-vous que ce soit un calcul égoïste?... Avez-vous une telle opinion de moi ? »
Il parlait à une statue , à la statue du Dédain. Il céda à un mouvement d'indignation douloureuse, et, se levant brusquement :
c Mon Dieu ! je souffre assez de cette nécessité cruelle : au moins, ne calomniez donc pas mes intentions! ne calomniez pas mon cœur! >»
Et à son tour il parcourut la chambre dans une violente agitation. Miss Yanhomrigh ne donnait pas signe de vie : il s'arrêta subitement devant elle ; et, poussé à bout par ce silence inflexible, il reprit dans la posture la plus propre à commander Taltention :
c Savez-vous , Esther , pourquoi je donne la préférence à miss Johnson sur vous? Les motifs que j'ai mis en avant tout à l'heure ne sont pas les seuls.... ils ne sont pas les véritables. Ce n'est pas parce qu'elle est orpheline , parce que ses malheurs lui donnent droit à ma sollicitude , parce que mes soins imprudents lui donnent droit à mon dévouement. Vous aussi , vous êtes orpheline ; vous aussi, vous avez eu bien des malheurs, et je n'ai pas moins de reproches à me faire à votre sujet. Ce n'est pas non plus parce qu'elle m'aime. Hélas ! le temps des ménagements est passé ; pourquoi n'en pas convenir? vous, vous m'aimez aussi.... Savezvous donc, Esther, pourquoi je lui donne la préférence?... Eh bien 1 c'est que je ne l'aime pas , et que , si mon cœur en
souffre, du moins ma conscience est tranquille Savez-vous
bien , Esther^ pourquoi je vous sacrifie à elle?... c'est que c'est vous que j'aime! »
A cet aveu imprévu , Esther releva la tête et regarda Swift avec des yeux fixes , étonnés , comme lorsqu'on sort d'un rêve et qu'on cherche à recueillir ses idées. Elle lui souriait, mais d'un sourire nerveux ; puis, fondant en larmes , elle tomba aux pieds du doyen. c Aimée!... aimée!... » murmurait-elle au milieu de ses sanglots.
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Et comme il essa^rait de la relever, elle résista à ses efforts, et, étreignant ses genoux avec véhémence :
a Disposez de moi , s'écria-t-elle ; maintenant je suis capable do touti maintenant j'aurai du courage ! Ohl oui, je veux vous obéir.... je n'aurai plus dorénavant d^autre volonté que la vôtre. ... Ah ! qu^on nous sépare 1... je ne me plains plus 1... Je suis aimée!... je suis aimée ! >
Son ivresse était contagieuse. Swift , qui était parvenu à la relever , la pressa passionnément contre son cœur.