‹ Stella et VanessaChapitre 29 sur 50 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Tandis que cette scène orageuse se passait entre miss Vanhomrigh et Swift, Mary, que le pas de Bolingbroke avait éveillée, s'était habillée à la hâte, afin de profiter de la visite matinale du doyen. Elle arriva tout juste pour en troubler le dénoûment. L'étourdie ne se doutait guère que le prix de son empressement serait une double malédiction qui , pour être muette , n'en fut pas moins cordiale.

Et cependant, une de ces malédictions, au moins, était injuste, celle de Vanessa; car l'intervention importune de sa sœur servait sans contredit les intérêts de sa passion. Jaloux comme était Swift de son empire sur lui-même , plus son entraînement avait été rapide , plus une réaction était à craindre. Dans son désir de se vaincre, il était capable, dès qu'il les sentirait, de briser subitement les liens dont il s'était enlacé , sans se demander si , du même coup , il ne briserait pas le cœur de la pauvre Vanessa. L'interruption venue du dehors prévint cette réaction funeste, et ce fut à la présence de l'enfant qu'elle maudissait, que l'ingrate Esther dut de pouvoir conserver Swift à l'Abbaye toute la matinée, i

Les heures de cette matinée passèrent avec une telle promptitude pour lui comme pour elle, que le soir aurait fort bien pu les surprendre ensemble , si cette même Mary , dont la destinée était , ce jour-là, de troubler, sans le savoir, les joies de sa sœur, et qui, du reste, n'avait pas de motifs pour être aussi loin de la terre, ne s'était avisée, dans son désœuvrement, de dire :

c Ah çà! l'abbesse , on ne dîne donc pas aujourd'hui? »

A cette malencontreuse question, Esther lui lança un regard foudroyant qui vint expirer aux pieds de son innocence. Mais sa parole , à elle , avait porté coup. Swift avait tiré sa montre.

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c Deux heares! » s'écria-t-il en la portant ^son oreille.

La montre allait ; il élait bien réellement deux heures, et il y en avait plus de cinq qu'il était à TAbbaye. Il se leva précipitamment ; et sans vouloir partager leur dîner, quoiqu'il dût arriver trop tard pour le sien , sans môme donner le temps de faire seller "Son cheval , il descendit à Técurie.

Bolingbroke y était tout prêt à partir , attendu que son maître , croyant ne faire qu'une courte visite, avait défendu qu'on lui ôtàt sa selle. Le pauvre animal était donc li^esté à jeun ; et, pour sa part, il eût volontiers cédé aux instances que renouvelèrent à son sujet les deux sœurs. Mais Swift fut impitoyable; il le força de s'en retourner comme il était venu et presque aussi vite.

Quels que fussent ses regrets du départ de Swift, et malgré la rancune qu^elle en gardait à Mary , Eslher , lorsqu'elle eut le temps de réfléchir , ne se trouva plus si fort à plaindre.

Aimée l... elle était donc aimée!... préférée à cette rivale qui lui avait donné tant de jalousie!... £t, pour que son empire sur Swift fût plus avéré , c'était au moment où il venait de lui déclarer qu'ils devaient se quitter , dans sa visite même d'adieu , qu'elle avait arraché à ce coeur si fier, si contenu, l'aveu de son amour!... Quel triomphe 1 . . . £t quelle perspective ce triomphe lui ouvrait ! . . . Sans doute, elle entrevoyait encore certains obstacles à surmonter. Mais, après un succès aussi décisif, comment douter du pouvoir de ses armes?... et même pourquoi appeler obstacles ce qui était plutôt les fruits de la victoire à recueillir?

Mais si elle se livrait à ses espérances enivrantes avec tout l'emportement de sa fougueuse nature, l'objet de ces espérances , à mesure qu'il se rapprochait de Dublin , perdait les siennes une à une sur la route. Aux impressions délicieuses qui lui avaient fait si complètement oublier l'heure, succédaient de graves réflexions, le mécontentement de soi, le souci des embarras nouveaux qu'il venait de s'apprêter; et, insensiblement, Bolingbroke, docile au mouvement machinal qui le dirigeait, passa d'un galop rapide au pas le plus lent, sans que son cavali^ s'aperçût de ce changement d'allure.

G' est que Swift allait revoir Stella!... La revoir!... que lui dire?... Ah 1 il ne voulait plus faire de projets ; il n'en avait plus le droit !

Il ramena son cheval au doyenné; il changea d'habits; il demanda son dîner qui n'était pas prêt, qu'il attendit patiemment et auquel il ne toucha pas; il se créa touies sortes de devoirs, il inventa mille prétextes pour retarder l'instant de cette pénible entrevue. Mais enfin , après ce -qui a'était passé la veille, dans l'état de

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santé où il avait laissé Stella, il ne pouvait se dispenser de lui faire visite. Il partit pour Stafford -Street.

Arrivant si tard , il s'attendait à des reproches ; il en désirait presque, sans doute afin de moins entendre ceux de la voix intérieure qui le tourmentait. Mais, loin de songer à lui adresser des reproches, c'était Stella qui s'en faisait. Elle avait accepté avec tant de confiance le pieux mensonge de Tisdal , que , Presto ne venant pas, elle s'était dit qu'il avait des affaires. Si elle avait hâte de le voir, c'était pour lui demander pardon d'avoir été si méchante la veille. Sa conscience ne serait pas tranquille tant qu'elle ne lui aurait pas fait sa confession tout entière. Elle avait calomnié le cœur de Presto. Pendant qu'il lui ménageait une si aimable surprise, elle l'avait accusé de sacrifier la pauvre Stella.

c Mon Dieu I répétait-elle, qu'est-ce que miss Yanhomrigh a dû penser de moi ?... Vous me mènerez prochainement chez elle, n'est-ce pas, mon ami? Elle est charmante.... J'espère que nous nous lierons ensemble. Voyez pourtant ce que c'est que la jalousie t Hier , j'aurais voulu sa mort ; aujourd'hui je me sens de la tendresse pour elle. Pauvre fille!... elle a eu tant de chagrins!... et c'est si bon d'être aimé I... »

Elle tendait la main à Swift avec une confiance ingénue : Swift prit la main qu'elle lui offrait et la serra longtemps et cordialement.

Ce n'était point de l'hypocrisie ; ce n'était ni par remords ni par ménagements : c'était par pure affection. Swift aimait sincèrement Stella.

Elle exerçait d'ailleurs en ce moment sur lui un genre de séduction auquel il ne savait pas résister. Elle était souffrante ; elle n'était point encore remise des émotions de la veille , quoiqu'elle fût la seule qui ne s'en aperçût pas , tant elle était heureuse de s'être trompée sur le compte de miss Vanhomrigh I Ou peut-être, par un raffinement de sensualité morale, son âme en était. elle plus joyeuse pour être dans un corps malade , comme un prisonnier qui vient d'obtenir sa grâce jouit peut-être plus de sa liberté nouvelle lorsqu'il n'a point encore dépassé le seuil de sa prison.

Le contraste de cette gaieté malade , de ce sourire sur ces lèvres pâles, de cette sécurité intempestive, avait quelque chose de si touchant, qu'il aurait fallu que Swift, au contraire, fît un effort sur luimême pour ne pas presser tendrement , pour ne pas retenir dans la sienne la main que miss Johnson lui tendait.

Il se prêtait donc sans calcul , sans arrière-pensée , paternellement, à ces effusions de tendresse, et peu à peu se réconciliait ainsi

avec lui-même à son insu, lorsque mistress Dingley, qui , ayant entendu un cheval s'arrêler à la porte, éiait sortie du parloir par curiosité, y rentra un billet à la main.

c Pour moi ? dit Stella a^^ec cet empressement que les jeunes filles ont toujours à la vue d'une lettre.

— Non , ma chère ; c'est pour M. Presto , repartit mistress Dingley. C'est de Marley-Abbey, ajouta-t-elle à demi-voix, tandis que Swift en prenait connaissance ; elle a élé apportée par un exprès à cheval, qui a d'abord été au doyenné etqu'on a envoyé ici. »

La sécurité de Stella était bien fragile , car ce peu de mots sufïirent pour l'ébranler. Elle regardait Swift d'un œil inquiet et curieux, mais sans oser le questionner : mistress Dingley s'en chargea.

« £h bien I monsieur le doyen, quelles nouvelles? Ne nous direz< \ous pas le sujet de ce message si pressé ? j^

La question était embarrassante. Vanessa, dans des termes qui se sentaient visiblement des épanchements du malin, demandait au doyen de venir souper à l'Abbaye, si toutefois Bolingbroke et son cher mettre n'avaient pas par trop de répugnance à faire deux fois la même route en un jour.

Or, il avait été question des Vanhomrigh, et Swift n'avait pas parlé de sa visite du matin. Il s'apprêtait donc à tourner, selon son habitude , la chose en plaisanterie et à mettre le billet dans sa poche sous prétexte de taquiner Dingley. Mais le visage de Stella trahissait une telle anxiété, qu'il n'osa point recourir à ce subter> fuge, et il se contenta de répondre d'un air d'indifférence :

c Oh ! mon Dieu ! tout simplement une invitation à souper. »

Voulant éviter toute apparence de mystère, il avait jeté négligemment le papier sur la table auprès de laquelle ils étaient assis ; mais il avait eu soin de le jeter tout à côté de lui, afin qu'on ne vtt pas dans ce geste une autorisation de l'ouvrir.

Malheureusement, lorsqu'il s'agissait de satisfaire ses curiosités, mistress Dingley avait le bras long et la conscience large. Presto^ d'ailleurs, ne se gênait guère pour ouvrir les lettres d'autrui. Elle s'empara du billet et en donna lecture tout haut, sous prétexte de juger du style de cette belle dame.

Mais le ton de ce billet, mais les détails qu'il contenait, ce besoin de revoir le doyen dans la soirée après cette visite du matin, dont il avait fait mystère, tout cela avait un air si compromettant, qu'au bout de quelques lignes elle se repentit de son indiscrétion; et, par une réserve plus indiscrète encore, elle baissa la voix au milieu de sa lecture, et ne l'acheva que des yeux.

Embarrassi-e de ce qu'elle avait fuit, elle tendait la lettre à Swift,

sans oser le regarder : Stella, avec une vivacité qui ne lui était pas ordinaire, s'en saisit au passage.

Swift aurait voulu étrangler Dingley.

Maîtresse du billet de sa rivale, Esther le lut avec trop d'avidité, trop d*émolion pour en comprendre la moitié ; mais ce qu'elle en comprit était suffisant ; et sa main tremblante laissa échapper le papier, qui tomba à terre.

Personne ne fut tenté de le ramasser, et tous trois restèrent long* temps plongés dans un profond silence.

Enfin la porte du parloir s'ouvrit à leur grand soulagement. Le domestique de miss Yanbomrigh faisait demander à monsieur le doyen s'il y avait une réponse au billet qu'il avait apporté.

a Dites que je ne puis pas y aller, répliqua Swift d'un ton sec : dites que je soupe ici. »

 ces paroles, mi stress Dingley lança à Esther un regard d'intelligence, un regard de triomphe. Mais la plaie qui venait de se rouvrir dans ce cœur jaloux était trop profonde pour être guérie par un semblable palliatif. Swift ne s'y méprit pas ; et toute la bonne volonté de Dingley^ tout son désir de réparer sa faute ne suffirent pas à égayer la soirée, qui se traîna péniblement jusqu'à l'heure où Swift put décemment s'en retourner chez lui.

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