‹ Stella et VanessaChapitre 30 sur 50 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Si Stella n'avait pas été satisfaite de la réponse de Swift au message de Marley-Abbey, quel ne devait pas être le mécontentement de Yanessa ?

Nos domestiques n'épousent pas toujours nos amitiés; mais ils s'associent plus volontiers à nos haines. La cuisinière de mistress Dingley n'avait pas été sans savoir quelque chose de la rivalité des deux Esther : elle n'eut garde. d'atténuer la dureté de la réponse qu'elle avait à transmettre; et cette réponse ne perdit rien à passer par la bouche du laquais de miss Yanhomrigh, qui ne trouvait pas qu'elle valût la peine de crever un cheval et d'aller frapperde porte en porte.

Yanessa^ qui ne s'attendait pas à un refus, et surtout à un refus aussi blessant, Yanessa, humiliée devant des laquais, devant sa rivale, ressentit le coup profondément; et, dans un premier moment décolère, elle écrivit au doyen une lettre de rupture. Mais, tout en la cachetant, elle se ravisa.

Depuis Tentrevue du matin, il ne s*était rien passé entre elle et Swift : il n'avait pu chaoger si subitement. Il fallait que les domestiques eussent mal rendu la commission. C'était une engeance envieuse, malfaisante, et ne cherchant qu'à diviser pour régner. Il Tiendrait le lendemain, et tout s'expliquerait.

Ces réflexions lui procurèrent une nuit paisible ; mais, le lendemain, la matinée se passa et Swift ne parut point, et il ne fit rien dire.

La pauvre petite Mary fut grondée plus d'usé fois dans cette matinée.

Cependant il pouvait avoir été retenu par ses affaires, et n'avoir rien fait dire parée qu'il voulait surprendre Yanessa à souper.... Maison servit le souper, et il ne la surprit qu'en n'y venant points- Cette nuit ne fut plus aussi calme que la précédente.

Décidément, c'était un soufQet que lui avait fait donner sa rivale!... Le doyen, avec toutes ses prétentions à la force, était la faiblesse même 1 11 était orgueilleux , et l'orgueil lui donnait des moments d'énergie; mais il ne savait pas résister à une influence sourde et continue.

Il était la proie de deux intrigantes qui exploitaient ses beaux sentiments. Il fallait l'arracher à cette obsession, le délivrer malgré lui-même. H était dupe des pleurnicheries de cette petite fille. Vou> loir lui ouvrir les yeux, ce serait peine perdue. C'était à ces deux femmes qu'il fallait avoir affaire. Il fallait les dégoûter de leur projet de capta tion.

Mais le nioyen ?

Yanessa était bien peu de son sexe pour s'adresser une telle question. Dissimuler son dépit sous un air gracieux, se lier avec ses ennemies, s'insinuer dans leur confiance, et profiter de cette position pour les ruiner le plus innocemment du monde dans l'esprit de l'ami commun : ce plan féminin était tout tracé. Mais Yanessa était sanguine de tempérament, et, dans la langue de son pays,san^ttft»« veut dire ardente dans ses désirs.

Elle ressemblait, sous ce rapport, au doyen dont elle savait si bien faire la critique. Dans cette arène qu'on nomme la vie, ils ne combattaient qu'à la manière des taureaux, à coups de tête; et même, plusieurs fois, ils s'étaient l'un l'autre heurtés du front.

Être aimée de Swift 1... pouvoir l'épouser t.. . et en être empêchée par cette petite créature qui, sachant qu'elle ne pouvait pas être sa femme, n'en persistait pas moins à s'imposer à lui, à refuser un excellent jeune homme qui avait la bonté d'être amoureux d'elle, et

STELLA ET VANESSA. idW

dont elle aurait dû s'estimer trop heureuse d'accepter les offres!... Oh ! il fallait en finir dans l'intérêt de tous !

Si Vanessa n'était pas longue à former ses résolutions, elle était moins longue encore à les exécuter. Dès que le jour parut, elle se fit seller un cheval , et, suivie d'un domestique, elle se rendit à Dublin.

Cet empressement n'était pas seulement de l'impétuosité. Son dessein était d'avoir une explication avec miss Johnson, et il lui importait d'arriver chez elle d'assez bonne heure pour être sûre de n'y point rencontrer Swift.

Stella et mistress Dingley venaient précisément de se lever, et elles étaient encore en bonnet de nuit, lorsqu'on leur annonça la visite de miss Vanhomrigh.

« Miss Vanhomrigh!... >

Elles se firent répéter le nom, croyant que la servante se trompait. Mais comme il leur fut répondu que c'était bien elle, qu'elle paraissait fort pressée, et priait miss Johnson de descendre telle qu elle serait, Stella ne prit que le temps de s'envelopper d'une mante ; et mistress Dingley la suivit, oubliant, dans l'excès de sa curiosité , de modifier en rien un négligé qui était loin d'être galant.

Miss Vanhomrigh attendait debout, dans le parloir, une cravache à la main.

Après une double révérence à laquelle miss Vanhomrigh répondit à peine, mistress Dingley avançait des sièges :

n C'est inutile, madame, dit Vanessa ; je ne suis pas fatiguée. Ce qu il me faut, c'est d'être seule avec mademoiselle. J'ai à lui parler en particulier.

— Miss Johnson et moi nous ne faisons qu'un, mademoiselle, repartit mistress Dingley en se rengorgeant.

— C'est possible, madame ; mais vous et moi nous faisons deux. Quand je serai partie, mademoiselle pourra vous raconter notre conversation, si bon lui semble; jusque-là, ayez l'obligeance de nous

laisser. »

Mistress Dingley, déconcertée d'être traitée si lestement, se consultait sur ce qu'elle devait faire. Un signe affectueux de Stella la décida à sortir; mais ce ne fut pas sans prendre l'air le plus majeàtueux.

La porte refermée, Stella crut devoir offrir de nouveau un siégé à miss Vanhomrigh; mais celle-ci persista dans son refus.

« Non, mademoiselle, je vous remercie, je ne m'assoirai pas. L'objet qui m'amène ne comporte pas toutes ces cérémonies. Je viens vous parler du docteur Swift. »

Miss Yanhomrigh, en habit de cheval et fouet en main, l*avait pris sur un ton qui était en harmonie parfaite avec son costume : miss Johnson resta muette de surprise. -

tt Ma démarche vous étonne ^ reprit miss Vanhomrigh ; il est possible qu*elle choque vos habitudes ; mais, moi, j*aime les posi* tiens nettes. Je ne sais pas faire la guerre à coups d'épingle. Je viens donc m'expliquer avec vous.... m 'expliquer, je vous le répète, au sujet du docteur Swift. »

Stella, perdue daps ses conjecturea, était loin de songer à rompre le silence : Vanessa poursuivit :

« Parlons crûment, mademoiselle,... sans ruse inutile. Vovisavez des prétentions sur luL... ne voiis en cachez pas 1 j'en ai au$si, moi, et je vous ledis....Maisdesprétentionsnesontpa8des droits. Quels sont vos droits, à vous?... Vous ne répondez pas?... Eh bien! je vous dirai les miens. Cest moi qu'il aime.

— Il vous Ta dit?

— 11 me Ta dit. ir

Foudroyée par cette déclaration si positive, Esther Johnson s'appuya ou plutôt s'assit sur le bras d'un fauteuil qui se trouvait là, et lâcha de faire bonne contenance devant sa triomphante rivale. Mais sa douleur fut plus forte que sa Gerié, et, fondant en larmes, elle se cacha le visage dans son mouchoir.

Quelque prévenue que fût miss Vanhomrigh contre les pleurnicheries de miss Johnson, elle se sentit touchée. .Elle avait été impitoyable dans le combat; mais, au bruit de ces sanglots qui constataient sa victoire, elle se rapprocha de Siella , et, d'un ton tout différent du premier : a Je vous chagrine, lui dit-elle ; j'ai été trop brusque, peut-être. 11 fallait vous préparer à cette confidence néœssaire. J'ai eu tort.... mais soyez &ûre que, lorsque vous serez remise de votre émotion, je serai toute paruon^ée. Je dis p»lus, vous me saurez gré de vous avoir éclairée sur votre position. »

Miss Johnson était évidemment trop émue encore pour en être à ce degré de raison : Esther Vanhomrigh sentit la nécessité de lui venir en aide , et , tout en croyant lui offrir des consolations et des conseils salutaires, continua de plaider sa cause de là meilleure foi du monde.

c i<^coutez-nioi ; c'est à votre cœur que je m'adresse. Le doyen a été pour vous un père , plus qu'un père; car on peut ôtre digne de ce titre sans pousser aussi loin la sollicitude, le dévouement, l'abnégation. Vous l'ignorez peut-être ; mais pour vous il a livré son nom, son nom vénérable, son nom illustre à la calomnie ! Pour vous, il s'est condamné à l'exil ; pour vous, il a détruit sa carrière ; pour

STËJJLA £T YANËSSA. 195

vous, il a ofttttilé son génie, ce grand bomBnet car son génie rappelait aox affaires; et sans vous, aujourd'hui » il serait éréque, il serait pair, il serait miiiistre ; il vivrait à la cour , au sein de la fortune, au sein des hoimeurs, au lieu de végéter ici dans un pays de mendiants ; ce serait TÊtat qu'il dirigerait, el non une sacristie!... Voilà ce qu'il a fait pour vous , mademoiselle ; il faut bien que je vous le dise ; car il importe que vous le sachiez , et ce n'est pas lui qui vous en parlera. Maintenant que vous voilà instruite de ce qu'il a fait pour voiis^ à votre tour que ferez-vous pour lui?... Tous ces sacrifices, il les a faits volontairement, discrètement : vous avez pu les accepter sans indélicatesse. Mais après ce que je viens de vous dire, mademoiselle, lui en demanderezrvous un autre auprès duquel tous ses sacriBces précédents ne sont rien ? Vous connaissez l'état de son cœur: lui imposerez-vous le sacrifice de son amour?... Non, vous ne le ferez pas^l vous n'^s pas capable d'un tel égoïsme, d'une telle ingratitude I »

A défaut de paroles, un sanglot mal étouffé prouvait par intervalles à miss Ya&bomrigh que ses arguments n'étaimit point sans effet : c'était un encouragement à poursuivre. Après quelques instants de silence :

« Eh bien ! reprit-elle , ne commencez- vous pas déjà à me pardonner ma démarche ? Ne fallait-il pas vous faire connaître la vérité?... En venant vous trouver , miss Johnson, je vous ai traitée' comme j'aurais voolu l'être. Je <ous ai donné une preuve d'es-^ time.... Vous la mériterez ; et, si votre bienfaiteur persistait dans l'habitude qu'il a de s'immoler à vous , vous prendrez son partf= contre kti-mème. Vous lutterez avec lui de générosité. Vous le^^ payerez de son désintéressement par leTÔtre. Vous aifssi, vous au-' rez de la délicatesse, n'est-il pas vrai? Vous aussi , vous aurez de' la fierté.... Et, croyez-moi, notre eooseience nous récompense tou*' jours de l'avoir écoutée. La vôtre, soyez-en certaine, vous prêtera la force dont vous avez besoin pour sortir honorablement de cette épreuve ; et peu^t-éire qu'une foie quitte envers celui à qui vous der vez tant, vos yeux se rouvriront d eux-mêmes sur le mérite d'un galant homme qui vous est bien dévoué aussi , et que vous finirez par trouver votre bonheur à faire le sien. »

Jasqo'alors, Stella était restée à la même place, presque courbée en deux, la face dans son mouchoir ; mais, aux derniers mots de cette impitoyable exhortation, elle poussa un graind cri, un cri à pleine poitrine , et tomba à 1» renverse sur les deux bras du fauteuil.

MissVanhomrigh, effirayée, Kenleva bien vite, et, l'ayant dépo-

sée sur un sofa , s'élança sur la sonnette, dont le cordon tiré avec véhémence lui resta dans la main.

Mais ce cordon ne s'était pas cassé sans avoir fait son office ; et mistress Dingley qui, en attendant mieux, tenait conférence avec la cuisinière sur cette mystérieuse visite, mistress Dingley accourut, tout en alarmes, escortée de sa confidente.

c Mademoiselle se trouve mal, lui dit miss Vanhomrigh, comme elle entrait : pre^^^^ soin d'elle. Si je ne reste pas moi-même, c'est que ma présence lui serait peut-être plus nuisible qu'utile.... Elle vous racontera probablement notre conversation, ajouta-t-elle en ramassant sa cravache qui était tombée à terre ; faites-en votre profit, madame, si vous avez réellement pour elle l'intérêt que vous paraissez lui porter, m

Et laissant mistress Dingley interdite de ce sermon inattendu , et dans l'impossibilité de répondre faute de savoir à quoi il faisait allusion, elle sortit du parloir avec une aisance mêlée de hauteur.

Page 1