CHAPITRE XII
Les soins de mistress Dingley et de la cuisinière eurent bientôt ranimé Stella; mais elle se sentait si souffrante qu'il fallut la mettre au lit.
Dès qu'elle y fut, mistress Dingley renvoya la cuisinière, sachant bien qu'Esther ne dirait rien devant celte femme. Mais ce n'était pas seulement par discrétion qu'Esther ne parlait pas. Elle n'avait pas la force nécessaire pour entrer dans les explications que mistress Dingley attendait avec impatience; et lorsque, par inter> valles, elle sortait de son état de prostration, c'était pour pousser des gémissements, pour se rouler sur son oreiller.
Cependant, à force de pleurer , son désespoir se calma, et elle put enfin répondre aux nombreuses questions dont on l'avait assaillie sans succès.
Le récit de cette étrange entrevue bouleversa mistress Dingley. Elle s'était bien attendue à une scène violente de jalousie ; mais la déclaration si formelle d'un fait si grave l... Elle en resta tout
abasourdie.
Néanmoins , moitié désir de consoler la pauvre affligée , moitié défiance naturelle, elle ne fut pas longtemps à court de raisons ; elle entreprit de persuader à Stella que miss Vanhonirigh était beaucoup trop intéressée dans la question pour être crue sur parole , et
que son insolente démarche , loin d'être un coup de tète, un emportement jaloux, pouvait fort bien n'être qu'une rouerie pour écarter une rivale qu'on redoutait.
Mais elle eut beau épuiser toute sa logique, Stella ne voulut entendre à rien. Miss Vanhororigh avait dit la vérité. On l'aimait ; on le lui avait dit. Quoi de plus vraisemblable? miss Vanhomrigh n'avait-elie pas tout ce qu'il fallait pour plaire?... tandis qu'elle...
Olv! elle, elle n'avait qu'un parti à prendre, comme miss Vanhomrigh avait bien su le lui signifier. Elle n'avait qu'à leur laisser le champ libre, qu'à aller vivre ou mourir dans quelque coin ignoré , où ils n'entendraient plus jamais parler d'elle.
Comme Esther déclarait avec le plus d'énergie ces résolutions héroïques que démentaient un peu ses larmes, plusieurs coups frappés en maître à la porte de la rue attirèrent mistress Dingley à la fenêtre. C'était le doyen.
A ce nom , la malade se mit à trembler comme la feuille. Elle ne voulait point le voir 1 elle ne voulait point le voir ! • Elle pria mistress Dingley d'aller dire qu'elle était hors d'état de descendre; mais elle lui fît bien promettre de ne rien laisser soupçonner de la cause de son indisposition.
Malheureusement, tandis qu'elle sç précautionnait contre les indiscrétions de mistress Dingley, Swift avait eu le temps d'entrer dans la maison; et la cuisinière, qui n'avait rien promis, elle, s'était empressée, en lui ouvrant la porte, de lui conter tout ce qu'elle savait, même un peu plus peut-être : si bien que, lorsque mistress Dingley voulut faire la discrète , Swift qui , en général , ne réservait pas pour elle le peu de patience dont il était doué , et qui, dans. ce moment, avait d'assez bons motifs d'en avoir moins que jamais , Swift la pria rudement de lui faire grâce de ses i élicences intempestives; et il fallut bien lui révéler le secret qu'elle avait' promis de garder.
Or, une fois dans l'impossibilité de se conformer au dé^ir de Stella, elle ne songea plus qu'à écouter le sien sans réserve.
Elle avait sur le cœur la manière plus que leste dont cette demoiselle l'avait traitée, et, tout en vengeant son amie, elle n'était pas fâchée de se venger elle-même. Elle présenta donc la conduite de cette demoiselle sous le jour le plus odieux possible.
Il n'était pas étonnant que la pauvre Stella fut malade, bien malade. Voici ce qui était arrivé; et elle donna à cette visite toutes les couleurs d'un guet-apens.
On était tombé sur elles comme une bombe , à une heure indue » à une heure où l'on était sûr de ne point rencontrer Presto. Dingley
avait voulu rester; on avait exigé impérieusement, malhonnêtement eiigé cps'elle sortit. On tenait à écarter tous les témoins... Enfin , il n'y eut pas jusqu'à la cravache qui ne contribuât à l'effet du tableau... et lorsqu'on avait été seul avec Stella, on l'avait traitée avec une dureté, avec une violence telles (toujours la cravache en main), que la pauvre enfant était tombée sans connaissance ; et, lorsque Dingley était accourue au cri <]ue Stella avait poussé en tombant , on ne s'était même pas donné la peine d*attendre pour savoir si elle était morte ou non; on était sorti de la chambre avec des paroles menaçantes, et toujours la cravache à la main, bien entendu.
Mistress Dingley , en femme habile , n'avait négligé dans sa nar* ration aucune des circonstances qui pouvaient exaspérer le doyen ; mais le coup de maître avait été de tennr suspendu sur sa tête le mot principal , le mot qui , dans l'état d^irritation où il était déjà , devait mettre le comble à sa fureur. On avait dit à Stella des choses!... des choses!... mais elle s*était gardée de dire quelles choses; et elle se fit prier longtemps avant de révéler que cette demoiselle avait signifié qu'on eût à lui céder la place , attendu que le doyen était amoureux d'elle, qu'il le lui avait dit.
Le fait est trop vrai pour être pardonnable t Swift enfonça dans la table une paire de ciseaux qu'il tenait à la main machinalement.
Ce mouvement, qui valait une réponse, n'échappa point à mistress Dingley. Elle, prit un air grave, un air maternel.
La situation de Stella n'était plus tolérable. Elles avaient autrefois cédé aux volontés du doyen ; elles étaient restées avec lui : il en voyait les résultats. Il trouverait bon qu'à leur tour elles suivissent leurs idées. Elles ne s'en iraient point en cachette , puisque ces ménagements lui avaient déplu; mais elles s'en iraient, elle croyait devoir l'en prévenir. Il n'y avait pas d'autre parti à prendre. Trop heureuses si ce n'était pas trop lard.... Quoi qu'il en advint , Stella était bien déterminée à ne point se faire dire une seconde fois qu'elle sacrifiait son bienfaiteur à elle, qu'elle était un monstre d'égoïsme et d'ingratitude; et mourir pour mourir, elle aimait mieux ne troubler le bonheur de personne que de s'exposer à de pareils assauts.
e Cela n'arrivera plus l s'écria Sv^rift. J'y aviserai.
— Avec une créature si violente et qui prétend avoir des droits, comment répondre?...
• — Quand Je vous (}is que cela n'arrivera pinst répéta Swift d'une voix formidable. Allez l'annoncer de ma part à Esther. i»
Et il sortit.
STELLA ET VANESSA. iM
li était hors de la maison que mistress Dingley tremblait encore. C'était une terreur nerveuse comme celle que produit sur les animaux le ragissement du iion. Mais bientôt elle se remit de son trouble; et, malgré ses cinquante ans et sa nonchalance habituelle , elle sauta de joie par la chambre en battant des maînp.
Presto était furieux 1 Presto allait rompre avec miss Vanhomrigh ! .'. . Elle monta bien vite donner cette bonne nouvelle à la malade; et , comme elle était de ces personnes qui ne quittent jamais une vérité qu'à force d'assaisonnement elles n'en aient fait, ou peu s'en faut, un mensonge , elle ajouta sans scrupule , comme résumé de la conversation qu'elle venait d*ayoir, que mîss Vanhomrigh en avait imposé, que Presto ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait, que Presto ne Taimait pas, qu'il n'aimait que sa bonne Stella, et que, pour preuve , il faisait dire à Strila qu'H allait la délivrer de cette intrigante, de cette insolente , de cette virago avec sa cravache.
Mistress Dingley ne savait pas dire si vrai. Swift était déterminé à rompre défînitivement avec Yanessa , à rompre cette fois de la manière la plus offensante , la plus efficace , en s'abstenant de la revoir jamais.
Elle en disait même moins qu'U n'en méditait , et ses mensonges n'allaient pas aussi loin que la vérité.
Il songeait à une autre résolution plus décisive encore. Stella était outragée, Stella était malade : il ne suf6sait pas de faire cesser cet antagonisme ; il fallait donner à Stella une garantie qu'il ne se renouvellerait plus, une satisfaction complète , une entière sécurité pour l'avenir. Lui-même, après ce qui lui était arrivé à Marley-Abbey, il n'avait plus le droit de compter sur sa force; et il voulait, par une mesure irrévocable, se mettre à tout jamais en garde contre son cœur : il songeait à épouser Stella.
L'épouser ! . . . amoureux d'une autre 1 . . .
Mais c'était là précisément ce qui le séduisait le plus dans ce projet. Il était- mécontent de Vanessa ; il était mécontent de luimême : il ne voulait pas se laisser faire la loi par cette fille impérieuse : il voulait se réconcilier avec sa cotisdence, se redonner, après tant d'actes de faiblesse, des preuves d'énergie.
Tout en faisant ces réflexions , il revenait à grands pas chez lui , impatient de s'y renfermer en pleine sécurité de solitude, pour regarder en face sa situation et en peser mûrement |e pour et le contre.
Patrick, qui n'avait pas manqué de mettre,à profit l'absence de son maître, était déjà dans ce bienheureux état où pour cacher qu'on va de travers on marche , et où l'on parle pour cacher qu'-^"
âOO STELLA ET YANESSA.
bredouille. Il n'avait jamais été si zélé dans son service, si obstinément officieux.
c Tu vas aller de ce pas au cabaret , lui signifia Swift impatienté ; et souviens-toi bien de ce que je te dis : si tu en sors de la journée , je te c)iasse. >
* Patrick s'était quelquefois dematidé quelle était la première vertu d'un domestique ; il n'eut plus de doute : c'était l'obéissance.
Swift put passer la journée tout entière sans craindre d'être dérangé. Mais après l'avoir passée à délibérer, il se trouva en présence de tant de difficultés , il avait tant de torts à se donner, quelque parti qu'il prit, qu'il reconnut la nécessité de consulter quelqu'un.
Depuis son départ pour Londres sans congé, et par suite de plusieurs froissements dans l'exercice de leurs fonctions, il était très-mal avec son archevêque. Il lui fit demander une entrevue.
Il avait, lui écrivait-il, un cas de conscience des plus graves à lui soumettre; et il ne s'adresserait point à lui , s'il connaissait un juge plus compétent, plus sévère.
Il était tard : l'archevêque , qui allait se mettre au lit, lui fit répondre qu'il le recevrait le lendemain de très-bonne heure.
L'attente de cette conférence ayant un peu fait trêve à Tagitation de son esprit , Swift alla chez btella.
Elle était beaucoup mieux , depuis les nouvelles rassérénantes que lui avait portées Dingley. Mais Dingley ne commit pas la faute de donner le bulletin réel de sa santé et de la laisser voir.
Swift passa la nuit de la manière dont il avait passé le jour.
Patrick aussi.
Le lendemain , le vieux médecin de l'archevêque , qui , tous les matins à la même heure, avec une régularité de vieillard , venait déjeuner en compagnie de son malade , trouva la porte fermée ; elle l'étaif, lui dit-on, depuis le point du jour; et, lorsque enfin elle se rouvrit, il en sortit une figure pâle et sévère , dont le médecin fut tout frappé.
Mais , 6>n entrant , quelle ne fut pas sa surprise ! L'archevêque était en pleurs.
c Qu'est-ce donc, monseigneur? s'écria- t-il.
— Ne m'interrogez pas , répondit le prélat en secouant la tète. Tout ce que je puis vous dire, c'est que vous venez devoir l'homme le plus malheureux qui existe. »
STELLA ET VANESSA. 20i
CHàPlTRE XIIL
Si Tadmiralion a aussi ses attendrissemeDts , Tarchevèque avait ]>Ius d'une raison de pleurer.
Swift, voulant un conseil sain, donné en parfaite connaissance (le cause, lai avait fait sa confession tout entière; et le vieillard, déjà mal disposé, avait commencé par juger très- sévèrement un ecclésiastique qui , à quarante ans , se trouvait embarqué dans une double intrigue d'amour, un homme qui, par sa présomption, était sur le point défaire le malheur d'une et peut-être de deux jeunes filles. Mais peu à peu il avait passé du blâme à l'indulgence , à la piliéf à Testime ; et, après avoir reproché vingt fois à Swift au fond du cœur sa faiblesse, ses hésitations, lorsqu'il avait eu lui-même à prendre un parti , à donner un conseil , il n'avait plus su répondre que par. des pleurs.
C'était, du reste,* la meilleure manière de fixer les incertitudes de Swift. Son arbitre n'osait se prononcer; son ennemi n'osait lui imposer un sacrifice : sa conduite était toute tracée. Ce sacrifice , qu'on n'avait pas le courage de lui prescrire , il allait le faire. C'était Vanessa qu'il aimait : son choix ne pouvait être douteux.
C'était de l'orgueil, soit ; mais l'orgueil a deux faces, et l'une regarde le ciel.
A peine rentré chez lui , il écrivit un mot à mistress Dingley pour l'engager à venir au doyenné, dès qu'elle pourrait sans inconvénient quitter pour une heure sa malade.
Dans toute autre occasion , mistress Dingley, dont le plan était d'exagérer aux yeux du doyen l'état d'Esther, aurait répondu qu'il lui était impossible de s'absenter; mais ce billet lui donna si fort à penser qu'elle prit à peine le temps de faire part à Stella des espérances qu'il lui faisait concevoir, et partit en toute hâte.
La chère dame n'était pas très^mesurée dans ses conjectures , et il était assez imprudent à elle d'exposer sa jeune amie aux chances d'une dangereuse déception. Mais cette fois, plus heureuse que sage, son attente , loin d'être déçue, fut dépassée ; car Swift lui annonça la résolution d'épouser Stella. Il avait promis satisfaction : c'était là ce qu'il offrait.
Mistress Dingley n'en crut pas ses oreilles.
Il ajouta seulement que, comme il avait les plus grands ménagements à garder pour sa réputation et celle d'Ësther, après tout ce
qui s'était passé à Laracor, il était forcé d^exiger qo« le mariage restât secret.
C'était une restriction de nature à diminuer un peu la satisfaction de cette grande nouvelle , d'autant que mistress Dingley était moins dupe que Swift lui-même du vrai motif de cette restriction. Évidemtnent , il voulait ménager miss Vanhomrigh ; il la préférait dans l'âme et ne se mariait que par devoir. Mais mistress Dingley n'était pas très-délicate pour elle-même: de quel droit aurait-on prétendu qu'elle le fût pour autrui?.... L'important était que Stella ne soupçonnât rien; l'important était que le mariage eût lieu. Le temps était un galant homme. Un jour ou l'autre, M. Swift et miss Vanhomrigh prendraient leur parti sur un mal sans remède ; et alors, en dépit de tous les commérages précédents, Presto ne verrait plus d'inconvénients à publier son mariage. Dingley en était donc venue à ses fins. Elle avait fait le bonheur de son amie : elle n'avait plus qu'à se rasseoir dans sa bergère et à s'essuyer lé front.
Elle fit bon marché des conditions de Swift , et les accepta , au nom de Stella, avec une docilité bien propre à le satisfaire; puis elle se hâta déporter à la malade cette grande nouvelle.
Pauvre Stella 1 Qui lui eût dit la veille, lorsque cette fière amazone venait lui percer le cœur de ses navrantes révélations , de ses consolations plus navrantes encore , qui lui eût dit qu'elle aurait jamais, qu'elle aurait sitôt une telle revanche, qu'elle serait la préférée, l'épousée l
Son premier enivrement passé, le souvenir de cette scène douloureuse lui réveilla bien au cœur certains mouvements de jalousie, certaines craintes que Swift n'agît ainsi par irritation , par sacrifice. Les paroles de miss Vanhomrigh retentissaient encore à ses oreilles. Mais mistress Dingley sut lui présenter les choses sous un aspect plus agréable , sinon plus vrai ; et l'amour, bien autrement persuasif, l'amour sut encore mieux lever tous ses scrupules. La visite de Swift dans la soirée acheva de la convertir au bonheur.
Il ne suffît pas d'être capable de prendre, dans une grande circonstance, une résolution héroïque; cette résolution entraîne à sa suite une foule de résolutions secondaires ; et quoique moins éclatant , peut-être parce qu'il Test moins , l'héroïsme des détails est souvent le plus difBcile.
Après le message qu'il avait fait porter à Stella, Swift ne pouvait laisser passer la journée sans l'aller voir. Il s'accorda quelques heures de recueillement, puis il se rendit chez elle à la brune.
n avait besoin d'ailleurs d'être témoin* de sa joie pour y puiser
du courage ; et , en effet , e1]e s*y laissa aller avec an abandon si ingénu , qu'il eut moins de peine qu*il ne prévoyait à remplir de bonne grâce le devoir qu'il s'était imposé. Il ne fut pas sans doute aussi enjoué que de coutume, et Dingley ne fut en butte à aucune raillerie; mais la satisfaction d'un événemeiit qui décide de tout Tavenir admet parfaitement une certaine gravité, et la gaieté de Stella elle-même avait ce caractère.
Swift fut très-affectueux. Il s'informa avec une anxiété minutieuse de l'indisposition d'Ësther. Mais la conversation fut trèsdiscrète ; le mot de mariage ne fut pas prononcé une seule fois. Il annonça seulement que son intention aurait été de faire en sorte que tout fût prêt pour le lendemain dans la nuit ; mais il craignait que Stella ne fût pas assez bien pour supporter cette fatigue.
Esther, qui ne proférait pas une parole qu'elle ne cherchât à lire sur le visage de Swift si c'était bien celle qu'il attendait , Esther le regarda sans oser rien dire. Mais Dingley, qui l'avait devinée , s'empressa, en sa qualité de docteur, de donner à la convalescente un certificat de santé que le brillant de ses beaux yeux confirma pleinement.
Il fut donc convenu que tout se ferait le lendemain. Quanta la condition du secret, Swift n'en parla point à Stella. Ce ne fut que lorsque Dingley le reconduisit , qu'il demanda si on s*était entendu à cet égard ; et, sur la réponse affirmative de Dingley, il se retira.
II était en train de régler Jtous ses comptes avec sa conscience : il alla chez Tisdal.
Depuis leur rencontre au Salmon-Leap , Tisdal s'était abstenu de toute intervention dans une atfaire si grave , et Swift lui savait gré de sa réserve. Il connaissait l'amour du chanoine pour Stella, sa généreuse renonciation : il voulait Fui annoncer le parti qu'il croyait devoir prendre. Tisdal avait tous les droits possibles à cette cruelle confidence.
Mais, malgré son énergie systématique, Swift n'aurait pas eu le courage de venir dire à ce cœur amoureux : « Je vais épouser votre maîtresse, » si ce mariage n'avait pas été, pour lui-mêifte, un sacrifice non moins douloureux.
Plus occupé, toutefois , du chagrin qu'il pouvait causer que de celni qu'il ressentait, il songea, tout en marchant, aux précautions qu'il fallait prendre pour aborder un sujet si délicat; mais une fois en présence de Tisdal , il oublia toutes ses préparations , et, lui ayant pris affectueusement la main, il ne trouva autre chose à lui dire qne ceci :
« Eh bien, mon ami, vous allez être content de moi. »
Être content!... le noble cœur devina tout de suite, et il fut sur le point de répondre : c Vous l'épousez ? «
Mais une crainte discrète le retint , et il se contenta de serrer vivement la main qui était encore dans la sienne.
Ils gardèrent quelque tefmps le silence. Ce fut Swift qui le rompit. « Il sera secret, a dit-il.
Il y avait pour eux des mots impossibles à prononcer. Mais en avaient-ils besoin pour s'entendre?
« Secret! > répéta Tisdal.
Et il regarda Swift d'un air inquiet.
(( A cause de ce qui s'est dit à Laracor.... Elle le comprend. »
Tisdal avait oublié Laracor ; il ne songeait qu'à miss Vanhomrigh.
Cette raison le rassura pour miss Johnson , et il poussa un léger soupir. C'était le premier, et c'était un soupir de soulagement.
Ils retombèrent dans le silence. Cette fois, Tisdal reprit la parole.
«Et à quand? demanda-t-il.
— Demain , dans la nuit , s'il se peut.
— Qui oflBciera ? ^
— L'archevêque . j'espère. 11 est dans la corffidence.
— Et les témoins?
— Je ne sais trop encore.... Tenant à ne pointébruiter la chose....
— Voulez-vous de moi? » dit Tisdal.
Il s'offrait comme s'il se fût agi d'un service ordinaire, a Vous?... dit Swift en le regardant... Oui. » Et , détournant la tète , il sortit brusquement.