‹ Stella et VanessaChapitre 32 sur 50 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

11 était tard quand Swift rentra au doyenné; mais il avait hâte d'en finir : il écrivit à l'archevêque pour lui annoncer sa résolution et lui demander de vouloir bien célébrer le mariage. Ce n'était point au prélat qu'il s'adressait, lui disait-il, mais à l'homme de cœur qui avait récusa confidence, et il le priait de lui épargner, en agréant sa requête, Tinconvénient de mettre un autre dans le secret.

Quoique le message n'eût pu être remis le soir même , la réponse arriva de bonne heure et telle qu'il la pouvait désirer.

L'archevêque, sans se reconnaître le droit d'approuver une résolution dont la conscience du doyen était seule juge, applaudissait du moins au courage, au sentiment du devoir qui l'avait dictée; et non-seulement il acceptait l'offre qui lui était faite, mais il n'eût

pas pardonné qu'on se fût adressé à un autre pour bénir une union sur laquelle personne assurément ne pouvait appeler avec plus de ferveur les grâces d'en haut.

Au reçu de cette lettre , Swift se rendit à Tarcbevéché pour remercier le prélat et s'entendre avec lui sur les détails de la cérémonie. Il fut convenu qn'elle aurait lieu le soir même après minuit, au doyenné , dans un pavillon situé au fond du jardin , et que l'archevêque amènerait un clerc qtii servirait de témoin avec Tisdal , afin d'éviter une conBdence de plus.

Ces points réglés, Swift alla en prévenir le chanoine; mais, ne l'ayant pas rencontré, il se rendit chez Stella.

Tisdal l'y avait devancé. Quel autre avait plus de droits à féliciter la mariée? N'avait^il pas , d'ailleurs, besoin de la voir avant la cérémonie pour se préparer au rôle difficile qu'il y devait remplir?

Swift ayant fait part du résultat de sa visite à l'archevêché, on tint conseil sur les mesures à prendre pour éviter les soupçons. Les deux dames avaient accepté, depuis plusieurs jours , une invitation à souper dans le voisinage : Swift leur conseilla de ne point se dédire comme elles voulaient le faire. Après leur soirée, au lieu de rentrer chez elles, elles se rendraient incognito au doyenné, où Swift les introduirait par la petite porte du jardin.

Tisdal leva la seule difficulté que présentait c>ette combinaison , en se chargeant de les accompagner. Il connaissait la personne chez qui elles étaient invitées, et il irait les chercher après le souper.

En efifet, tout s'exécula comme il avait été convenu , et minuit sonnait à Thorloge vivante qui passait dans la rue, lorsque les dames de Sainte-Marie se mirent en route pour le doyenné sous l'escorte du chanoine.

H gelait, et le pavé était sec . ils en avaient pro6té pour aller discrètement à pied.

Il y avait loin de celte marche furtive au cortège triomphal que mistress Dingley avait rêvé jadis pour sa jeune amie. Mais c'était la victoire, si ce n'était pas le triomphe; et, en tous cas, c'était quelque chose de mystérieux, de romanesque, une aventure enfin. Or, Dingley aimait fort les aventures , et elle n'avait guère de chance d'en avoir par elle-même, surtout de ce genre.

Quant à Esther, Swift l'avait voulu ainsi; et là Où la jalousie n'était point en jeu, avait-elle d'autre volonté que celle de Swift?

C'était une nuit toute propice au secret , une nuit sans lune et sans étoiles. Les deux dames avaient prolongé à dessein leur soirée, afin d'être plus sûres de ne rencontrer personne ; effectivement , lorsqu'elles se mirent en route , la ville entière paraissait endor-

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mie> et la voix monotone du watchman troahlait seule le silence de la rue.

Cependant, comme elles mettaient le pied hors de la maison , Esther crut apercevoir de Tautre côlé de la chaussée un homme immobile et qui avait Tair d'être aux aguets. Quoique la nécessité du mystère (JLspo»e au soupçon , une circonstance aussi frivole que celle d'un homme arrêté à l'angle d'une rue n'eût pas suffi pour Tinquiéter. Mais quelques heures auparavant, en sortant de Stafford-street, elle avait vu également un homme qui semblait placé en vedette devant leur logis. Sans cette seconde remarque elle n'eût pas attaché d'importance à la première ; mais cotte fois elle ne put s'empêcher d'en faire part à mistress Dingley.

« Quelle idée l j dit mistress Dingley, aimant mieux se nier le danger que de se laisser gagner par la peur.

L'événement, du reste, parut kii donner raison, car elles continuèrent leur route paisiblement et solitairement. Toùt^ois, lorsqu'elles furent arrivées au terme de leur course, la même forme humaine reparut à distance, pendant quelisdal ouvrait la petite porle du jardin.

Si c'était un espion, il eût mieux valu aller fdus loin et tâcher de le dérouter. Mais la peur ne calcule pas ; et mistress Dingley, qui commençait à en éprouver une sérieuse , ne songea qu'à presser le docteur de les faire entrer et à refermer la porte sur elles le pins vite possible.

C'était mettre, comme un enfant, la tête sous son drap. Mais , une fuis entrée , le courage lui revint derrière la muraille; ei, la vue du doyen achevant de lui rendre sa présence d'esprit, elle recommanda tout bas à Ësther de ne point parler de cette apparition myslérieudO, qui , grâce à ce silence même et à de plus graves sujets d'émotion, fut bientôt oubliée complètement.

Il est, d'ailleurs, de telles affinités entre la peur et le froid (et les symptômes communes à tous deux en sont la preuve) que le feu suffît souvent pour guérir de I une comme de l'autre. Celui qui flambait dans l'àlre du pavillon où Swift les conduisit chassa les fantômes évoqués par les ténèbres , et il s'éveilla en elles un tout autre ordre d'idées.

La pièce où il les avait introduites était une espèce de salon d'été, dans lequel rien ne faisait pressentir la cérémonie qui allait s'y célébrer. Mais Stella n'y pénétra point sans une certaine crainte religieuse. Pour elle , c'était une chapelle que ce salon , c'était un autel que cette table couverte d un simple tapis vert et de quelques flambeaux.

Quaat à mistress Dingley, elle ne fut frappée que de l'a^ct confortable du pavillon. Ce devait être une charmante babitalion en été , lorsque le jardin avait des fleurs et des feuilles; ei quel agrément d'avoir une petite porte à soi pour entrer et sortir sans déranger personne 1 Décidément, ce mariage ne pouvait pas rester secret pKis de trois moi&; Presto serait le premier à demander la cohabitation ; et, dans cette prévision, Dingley s'adjugea le pavillon comaoe cadeau de noces.

Tisdal était resté dans le jardin à attendre Tarchevéque. Les deux dames installées, Swift l'aîla rejoindre.

Minuit et demi sonnait à la cathédrale.

« Pas encore arrivé! s écria-t-ii, le retrouvant seul.

— Pas encore.

— Ce&t inouï, en vérité 1 ji reprit Swift en frappant du pied. Et il se mit à marcher à grands pas devant la porte.

Son impatience se concevait. 11 devait lui tarder de mettre entre lui et k souvenir de miss Vanhomrigh l'obstacle d'un fait accompli, irrévocable, le mur d'airain de la iiécessilé.

c 11 faut avoir l'âge et la faible santé de noire bon archevêque , dit Tisdal , pour être excusable de se faire attendre dans une circonstance pareille.

— Je le crois bien, il fait si froid I >

Toujours le même ! . . . Ti:^al ne répliqua rien« et ils se promenèrent cèle à côte sans se parler, jusqu'au moment où deux coups discrets, frappés à la petite porte, leui annoncèrent Tarrlvée des retardataires.

c J'ai bien peur de ra'étre fait attendre, dit l'archevêque ; monsieur le doyen, menez-moi vite à ces dames, que je leur en fasse mes excuses. J'espère qu'elie&^urout du l'iaduigence; ces sortes d'expéditions nocturnes ne sont guère de mon âge. >

U était tout excusé. Mistress Dingley avait mis le temps à profit pour réparer le désordre de sa toilette et pour donner à celle de sa jeune amie un air de fiançailles.

La chose étiiit difficile. Swift, au grand regret de mistress Dingley, avait débiré que Stella restât comme elle était, en robe de soie grise. Mais elle avait la seule parure nécessaire en pareil cas ; elle avait ce trouble virginal, cet air de pudeur rêveuse qui valent toutes les toilettes d^ mariée.

Elle était ravisatnte ainsi. Pauvre Tisdal!

L'archevêque ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil sur lui à la dérobéeL

U regardait misô JohusoA avec intérêt; mais il était calme : le prélat offrit de commencer la cérémonie.

Dans l'Église anglicane, il est d'usage qu'après une allocution sur l'objet de la réunion et sur le but du mariage en général, l'officiant somme les assistants et les conjoints de déclarer s'ils connaissent quelque empêchement au mariage qui va s'accomplir.

Cette formalité, qui, d'ordinaire, passe inaperçue, jeta cette fois dans les esprits une sorte de terreur. 11 semblait que miss Yanhomrigh allait entrer dans la salle et élever la voix pour protester; et ce ne fut qu'après un intervalle beaucoup plus long qu'on n'en met entre cette interpellation et la suivante, que l'archevêque, encore visiblement ému, put adresser à Swift ces paroles consacrées :

« Veux-tu avoir cette femme pour ta femme et épouse, et vivre avec elle selon l'ordonnance de Dieu, au saint état de mariage? Veux-tu Taimer, la chérir, honorer et garder en temps de maladie et de santé, et, renonçant à toutes autres, veux-tu adhérer à elle seule tant que vous vivrez tous deux?

— Je le veux, » dit Swift d'une voix ferme.

L'archevêque reprit confiance, et se tournant vers la future, il lui dit :

c Veux-tu avoir cet homme pour ton mari et époux, et vivrez avec lui selon l'ordonnance de Dieu, au saint état de mariage? Veux tu lui obéir, le servir, aimer, honorer et garder en temps de maladie et de santé, et, renonçant à tous autres, veux-tu adhérer à lui seul tant que vous vivrez tous deux?

— Je le veux, i dit Esther d'un ton à la fois timide et pénétré. Le prélat poursuivit.

« Qui donne cette femme en mariage à cet homme? >

Tout le monde se regarda.

Qui allait servir de père à la future? Dans la préoccupation, dans la précipitation générale, personne n'y avait songé.

Stella avait pâli. Tisdai sortit du second rang où il s^efl'açait, et la prenant par la main, il la conduisit à l'archevêque.

Lui, grand Dieul. .

Ce fut comtne un même cri qui retentit dans tous les cœurs, comme une commotion galvanique qui ressuscita à tous les yeux le douloureux passé de cet héroïque amour.

En ce moment, les acteurs principaux de cette scène émouvante cédaient la place à un personnage secondaire,

Esther faillit tomber aux genoux de Tisdai et lui demander pardon de son égoïsme.

Swift, dans son enthousiasme pour tant d'abnégation, oublia un instant tout ce que son propre sacrifice avait de cruel, tout ce qu'il avait de courageux.

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n n'y «ut pas jusqu'à mistress Dingley qui, au fort du succès de son intrigue, ne se sentît à l'âme une atteinte de reoiordâ. Il y a de ces actions dont la vue ékève jusqu'à elles les natures même les plus vulgaires.

Quant à Tarcbevéque, peu s'en fallut qu'il ne refusât de recevoir cette femme présentée par une telle main.

Jamais plus de pitié ne s'était trouvée ràinie à plus d'admiration.

SiTisdaleûtdonnéle moindre signe de faiblesse, il est bien possible que, la pitié l'emportant , la cérémonie ne se fût point achevée.

Mais, seul, il paraissait étranger à ce qui se passait. Il s'était avancé avec simplicité, sans incertitude comme saJts ostentation, de cet air dont les martyrs devaient confesser leur foi devant les proconsuls romains.

La placidité de sa contenance ramena le calme dans ces consciences alarmées ; et, par degrés, les imaginations se refroidissant, on en vint à ne plus mesurer sur son sang-froid l'étendue de son courage, mais l'étendue de son sacrifice. On s'était fait illusion par une propension naturelle à croire aux choses extraordinaires. Il n'avait paru si fort que parce que la passion qu'il avait à combattre était faible. Son amour s'était évanoui avec l'espérance. C'était la suite ordinaire des résolutions vertueuses ; c'en était la récompense. Gela n'ôtait rien au mérite de son intention. Tisdal était toujours un noble coeur, mais il n'était point un martyr.

Ces réflexions, dont la conclusion, au moins, appartenait à tous,, rendirent aux assistants leur sérénité d'âme, et la cérémonie s'acheva sans nouvel incident.

Il ne restait plus qu'une formalité à remplir, celle de la signature. Le contrat de mariage fut déposé sur la table, et le clerc of* frit à chacun successivement la plume pour signer.

Quand ce fut le tour de Tisdal, il écrivit comme les autres, d'une main ferme, son nom au-dessous du nom d'Esther Johnson ; et alors, son dernier devoir étant accompli, à l'instant les muscles de sa volonté se relâchèrent, son courage le quitta comme un ser* viteur inutile, et, la plume encore à la main, s'alTaissant sous luimôme, il tomba privé de sentiment.

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