CHAPITRE XV
Les dames de Sainte-Marie, après avoir été toutes tremblantes à ridée d'être suivies, avaient fini, comme on l'a vu, par se rassurer 164 n
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et par croire que ce fantôme obstiné qu'elles avaient aperçu trois fois n'existait que dans leur imagination.
Elles avaient tort. Le fantôme était un homme; l'homme était un
espion, un espion aposté par miss Vanhomrigh, et qui, le lendemain
, matin, ne manqua pas d'aller lui rendre compte de ses découvertes.
Celle nuit, miss Johnson et mistress Dingley, accompagnées d'un homme en manteau qu'on n'avait pu reconnaître dans l'obscurité, étaient entrées avec lui au doyenné par la petite porte du jardin dont il avait la clef. 11 pouvait être environ minuit et demi.
Ce rapport paraissait tellement significatif, qu'il n'était pas besoin d'un cœmr jaloux comme celui de Vanessa pour en tirer les conclusions suivantes :
Le mystérieux cavalier des deux dames, l'homme à la clef, c'était le doyen. La jeune était sa maîtresse, la vieille une complaisante qui, dans quelque intérêt sordide, protégeait leur intrigue.
Eh quoi 1... Swift était-il donc le plus fourbe des hommes?... Cet aveu de son amour, n'était-ce qu'un mensonge?. . . Oh ! impossible! impossible 1... Souvenirs et espérances, tout défendait à Vanessa ^e le croire. L'aveu qu'elle avait obtenu était sincère. Elle était aimée, elle en était certaine. Que les motifs qu'il avait eus de la fuir, de lui cacher ses sentiments, de ne point l'épouser, fussent moins paternels qu'il n'en pouvait convenir, elle ne le voyait que trop maintenant.!... Mais l'indulgence qui permet l'espoir est facile aux cœurs amoureux, et elle se sentit toute disposée au pardon.
C'était d'ailleurs une liaison d'ancienne date, une liaison évidemment antérieure à leur première rencontre. Cotait pour cela qu'il l'avait fuie à Londres, pour cela qu'il l'avait repoussée à Letcombe. Tout s'expliquait, et ce tort prétendu devenait son excuse. Infidèle!... il ne l'était qu'à sa Stella. Depuis qu'il aimait réellement, sa chaîne lui pesait ; il lui tardait de s'en délivrer ; mais il n'osait rompre, par scrupule de conscience, par bonté d'âme, peut-être par crainte d'un éclat.
Il fallait donc continuer de lui venir en aide. Puisque ces femmes se cachaient, il fallait tirer parti de ce reste de pudeur. Il fallait les intimider, les avertir qu'on savait tout, et qu'pn les démasquerait si elles ne se faisaient pas justice à elles-mêmes.
Sous l'empire de cette idée qui autorisait son penchant à la violence, elle écrivit à miss Johnson le billet suivant :
( Madame, « Je devais croire que l'explication que nous avons eue ne serait
pas perdue pour vous, et que vous cesseriez des relations que VOUS' savez ne pouvoir plus être honorables : cependant, vous les continuez clandestinement. Gomme il me répugne de penser que vos larmes de l'autre jour n'étaient qu'une comédie, et qu'il me reste la ressource de supposer que vous êtes mal dirigée, je veux bien encore vous adresser cette question, comme dernier avertissement :
Que peut-K)n dire d'une jèuno fille qu'un homme introduit en cachette chez lui à une heure du matin par une porte dérobée?... que peutr-on en dire, si ce n'est qu'elle est sa maîtresse?
c J'attends votre réponse.
<C ËSTI1ER YANHOMRIGn. »
Alistress Dingley était présente quand le message arriva à Staflord-Street; et cependant, à son grand étonnement, Stella ne le lui donna point à lire. Elle froissa la lettre dans sa main, prit du papier et une plume, écrivit quelques mots avec une telle véhémence qu'elle écrasa la plume sur le papier, cacheta sa réponse, recacheta aussi la lettre qu'elle venait de recevoir, et allant à la cuisinière, qui attendait dans un coin de la chambre.
c Ceci au porteur, dit-elle, et ceci pour vous.... au doyenné, I sur-le-champ.... sans perdre une minute. 9
Puis, la porte à peine refermée, elle se jeta en sanglotant dans les bras de mistress Dingley.
Pendant que celle-ci la questionnait inutilement, les deux messages étaient partis, mais Tun en ligne plus directe que l'autre.
L'envoyé de miss Vanhomrigh avait été d'un pas si consciencieux en allant, qu'il crut pouvoir être moins ponctuel au* retour ; et, sous prétexte de laisser souffler son cheval, il s'arrêta devant une taverne à échanger, tout en buvant un pot de bière, les nouvelles de la campagne contre celles de la ville.
La servante, au contraire, qui avait reconnu le domestique de la terrible amazone, alla en toute hâte au doyenné.
Mais quand elle arriva haletante avec son message, Patrick refusa de le délivrer. Depuis le matin, le doyen n'avait ouvert la bouche que pour défendre qu'on le dérangeât sous aucun prétexte.
Toutefois, si Patrick avait été terrifié de l'air taciturne de son muflre, la cuisinière ne l'avait pas été moins de l'air agité de sa mattresse, et elle insista tant au nom de mademoiselle, que Patrick, voyant, quoi qu'il fit, des chances à peu près égales d'être grondé, se décida à forcer la consigne.
Il ne tarda point à revenir, mais si bouleversé, si tremblant, que , rien qu'à le voir , elle se mit à trembler elle-même.
«c Que diable nous avez- vous apporté dans cette lettre de maiheur? lui demanda-t-il ; jamais je n*ai vu monsieur dans un état pareil.
— Esl-ce que je l'ai lue, cette lettre? » repartit avec humeur la cuisinière, qui se repentait vivement de sa discrétion.
Mais Patrick était déjà bien loin. Son mattre lui avait ordonné de seller un cheval , et il n'avait pas envie d'attirer pur lui Torage qui menaçait.
Tandis que sa lettre causait à Dublin tout ce désordre, Yanessa, en proie elle-môme à une vive <^motion , comptait les minutes en attendant le retour de son messager.
Tout à coup la porte s'ouvre avec fracas t.. . C'est le doyen I... bonheur!... Mais quel air durl quel air courroucé 1 .. . Il marche droit à elle, un papier à la main , lui jette ce papier avec violence sur les genoux, et sort comme il est venu, sans lui adresser une parole.
C'est sa lettre à miss Johnson : elle est restée pétrifiée 1...
Mais le pas d'un cheval la tire de sa stupeur. C'est Swift qui s'en retourne!... Oh! il re faut pas qu'il parte!... Il faut qu'elle ait une explication avec lui! elle lui dira qu'elle sait tout!... et elle lui pardonnerai elle lui dennandera même pardon, s'il l'exige!... Mais qu'il ne parte pas! non, qu'il ne parte pas!
Elle s'est élancée à la poursuite de Swift 1... Il a déjà franchi la gril le d n parc 1 . . . Elle court de toutes ses forœs ! ... Il a pris le galop , et la distance augmente!... Elle appelle! elle eppellel... Il est sourd à sa voix et semble redoubler de vitesse!... mon Dieu! un détour va le dérober à sa vue, et elle n'est encore qu'à la grille du parc I . . . Elle rassemble tout ce qui lui reste d'haleine dans un cri perçant , un cri qui doit aller aux oreilles, qui doit aller à Pâme du fugitif; et cependant il n'a pas détourné la tète, et cependant il n'a pas ralenti sa course, et cependant il a disparu!
Disparu ! . . . elle jeta un nouveau cri , un cri de désespoir ; et saisissant de ses deux mains cette grille qui n'avait pas su retenir son amant, cette grille qui lui semblait s'être pour toujours int' rposée entre eux, elle l'ébranla avec colère; et, épuisée par ce dernier èlTort, elle laissa tomber sa tête sur les barreaux.
Il y avait plusieurs minutes qu'elle était là sans mouvement et comme anéantie, lorsque le galop d'un cheval qui s'avançait dans l'avenue extérieure la tira de son engourdissement. Un éclair lui traversa le cœur... mais ce ne fut qu'un éclair I Ce n'était pas le
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doyen, c'était le domestique qui lui rapportait la réponse d'Estber Johnson.
Elle se saisit avidement du billet : il ne contenait que ce peu de mots :
c Je suis sa femme, i
Sa femme 1... sa femme ! ah ! le lâche!
Cette découverte lui rendit toute son énergie. Il n*y eut plus dans son cœur qu'un seul sentiment, la fureur. Revenant sur ses pas , elle courut au bosquet décoré par Swift du nom de Vanessa , à ce bosquet si riche en souvenirs; et là, assouvissant comme elle pouvait sa soif de vengeance, elle arracha, elle foula aux pieds les lauriers qu'elle avait plantés pour l'ingrat, pour le perfide!
Mais elle avait d'autres souvenirs plus précieux à détruire : elle retourna, toujours courant, au château. Ses gens s'étaient assemblés au bruit : elle passa au milieu d'eux sans les voir, alla droit à un meuble où elle gardait la correspondance de Swift, les vers qu'il avait faits pour elle ; et les prenant à pleines mains dans les tiroirs, les froissant, les déchirant, elle les dispersa par la chambre, trépignant dessus et ne prononçant que ces mots :
f Lâche! lâche!... j»
£t soudain elle tomba comme morte sur ces débris.
An bruit de sa chute, sa petite sœur, que l'effroi avait retenue â la porte avec les domestiques, se précipita sur elle en jetant les hauts cris. On la releva : elle ne donnait pas signe de vie. Ce devait être un coup de sang ; il fallait la saigner... Le laquais qui arrixait de Dublid n'avait point encore dessellé son cheval; il partit ventre à terre pour Celbridge, qui était Tendroit le plus proche où l'on pût trouver un chirurgien.
Il en trouva un qui, en effet, se hâta de pratiquer une saignée abondante. La malade revint à la vie ; mais ce fut pour tomber dans une sorte de fièvre chaude. Elle parlait sans s'arrêter, sans respirer, avec une telle vitesse qu'on ne pouvait distinguer aucun mot, à l'exception de celui de lâche, qu'elle accentuait avec force et qu'elle répétait à tout instant.
Son état parut tellement grave au chirurgien, qu'il fut le premier à demander qu'on fît venir sur-le-champ un médecin de Dublin.
En attendant , il jugea une seconde saignée nécessaire. Cette saignée fit cesser le délire. Mais le calme ne revint pas à miss Yanhomrigb avec la raison. Tout le sang qu'elle avait perdu ne suffît point à abattre cette violente nature ; et quand le médecin appelé en consultation s'approcha d'elle :
c C'est inutile , monsieur, s'écria-t-elie avant qu'il eût pu faire
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aucune question; c'est inutile!...- Vous n'y entendez rienl... Je sais ce que j*ai : on n'en revient p^s! on n'en revient pas! »
Et comme le médecin voulait contredire ces prédictions sinistres, elle l'interrompit avec un geste de dédain ; et s'adressant aux personnes qui l'entouraient :
c Ce qu'il me faut, c'est un homme de loi , dit-elle; vite , vite ! qu'on aille me chercher un homme dé loi 1 i
On s'empressa d'obéir; mais on était à peine parti que déjà elle s'irritait de ne voir venir personne. Vainement les médecins voulurent la faire mettre au lit, vainement ils voulurent lui administrer quelques médicaments; elle repoussa leurs soins, elle ne tint aucun compte de leurs remontrances. Elle était toute à son idée ! elle était toute à son attente 1 II lui fallait un homme de loi... pourquoi n'en arrivait-il pas?
Enfin 11 en arriva un.
< Eh ! venez donc, monsieur, venez donc! lui cria-t-elle du plus loin qu'elle l'aperçut. Dépêchez-vous de vous asseoir et d'écrire mes volontés!... Êles-vous prêt?... Je lègue tout ce que possède à ma sœur Mary que voici, mais à une condition... Écoutez bien, Mary ; il ne s'agit pas de faire l'enfant et de pleurer, lui dit-elle durement; il s'agit de m'écouter, de m'obéir... Tous ces papiers qui sont là par terre, qu^on les ramasse... Je veux qu'on les mette en ordre et qu'ils soient imprimés et publiés après ma mort... Vous m'entendez?... imprimés et publiés... tous, je m'explique, tous, vers et prose, tout ce qui sera de son écriture, le lâche!... Vous avez compris, monsieur?... il y a des témoins, d'ailleurs... Je déshérite ma sœur, s'ils ne sont pas tous imprimés et publiés... c'est ma volonté formelle... je la déshérite et je la maudis! »
Une vieille femme de charge, effrayée de son état, avait pris sur elle de faire avertir un ecclésiastique qui venait quelquefois à l'Abbaye, et qu'on lui annonça comme amené par le hasard.
c Entrez, monsieur, entrez! lui dit-elle, Vous venez savoir, n'est-ce pas, où je veux être enterrée? Je vais vous le dire. Je veux être enterrée dans le cimetière de l'église de Sainte-Marie, du côté de Slafford -Street... Vous m'entendez?... du côté de Stafford- Street... Et je veux avoir un beau tombeau, monsieur... un tombeau de marbre blanc, monsieur... un tombeau très-élevé... qui se voie de loin, de très-loin... qui attire forcément les yeux de tous ceux qui passeront dans la rue... de toutes celles qui se mettront à leur fenêtre... Écrivez encore cela, vous, monsieur, écrivez cela ! > dit-«lle en se tournant vers l'homme de loi.
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Tout le monde restait immobile d'épouvante ; la petite Mary ellemême n'avait plus une larme dans les yeux.
a Avez-vous fini, monsieur? demanda-t-elle avant que Fhomme de loi, malgré toute sa célérité, eût achevé d'écrire. Faites donc vite ! faites donc vite , et donnez-moi la plume ! il n'y a pas de temps à perdre. >
Dès qu'elle eut signé et fait signer après elle tous les assistants, les médecins se rapprochèrent , et elle ne leur opposa plus aucune résistance. Elle se laissa mettre au lit et appliquer tous les dérivatifs par lesquels ils crurent devoir combattre la congestion du cer-' veau.
Mais, en dépit de tous les efforts, le délire recommença avec les mêmes symptômes, avec la même volubilité de paroles, avec ce même mot de lâche qui lui revenait sans cesse à la bouche. Puis elle tomba dans l'affaissement et dans le silence.
Elle en sortait bien à de longs intervalles, et faisait des efforts pour parler; mais la torpeur la terrassait de nouveau; et cette lutte entre l'âme qui veut vivre pour sa vengeance, et le corps qui veut mourir pour son repos, cette lutte horrible dura toute la journée et toute la nuit.
Vers le matin, aux premières lueurs grises du jour, au moment où, épuisés de fatigue, tous les yeux s'étaient fermés autour d'elle, au milieu du calme le plus profond, elle se dressa tout à coup sur son séant, répéta deux fois: c Lâche I lâche 1... » et poussant un cri épouvantable, un cri qui fit dresser les cheveux sur toutes les tètes, elle retomba à la renverse.
Elle était morte.