CHAPITRE XVI
Le bruit de la mort de miss Vanhomrigh ne tarda pas à se répandre dans Dublin, et Tisdal ne fut pas des derniers à l'apprendre. Il courut au doyenné. Swift devait avoir un si grand besoin de consolations !
Il était sorti. Où était-il ? Savait^il la terrible nouvelle? Patrick n'ayant pu répondre à aucune de ces questions , Tisdal annonça qu'il reviendrait dans la soirée.
Il revint. Swift n'était pas rentré. Tisdal alla à Stafford-Street. Il venait chercher des renseignements : on lui en demanda. On n*avait pas vu le doyen de la journée.
Si6 STELLA ET VANESSÂ.
Plus de doute : il était à Marley-Abbey, où sa présence pouvait être si utile à la pauvre petita^Mary; et Stella, qui, sans s'attribuer la fin cruelle de sa rivale, n'était pas sans remords du coup qu'elle lui avait porté, Stella éprouvait quelque soulagement à penser que S^ift était retenu par ses soins charitables.
Mais le lendemain s'étant passé sans qu'il reparût, mâme chez lui, elle pria Tisdal de vouloir bien, sans le distraire de ses devoirs pieux, s'informer simplement s'il était à l'Abbaye.
Il n'y était pas. Il n'y avait pas mi&le pied.
Avant de faire cette réponse inquiétante, Tfedal alla chez l'archevêque, et successivement dans toutes les maisons qui offraient quelque chance de renseignements; mais ce fut en vain. Personne n'avait vu le doyen, personne ne soupçonnait où il pouvait être.
Il fallut bien rendre compte de ces démarches infructueuses, et ce fut un coup affreux pour la pauvre Stella. Elle cava sur-le-champ les choses au pis. Swift était sujet à de violents vertiges, que l'émotion de cette mort subite lui avait rendus, et il lui était arrivé quelque accident. 11 avait fait une chute, il s'était noyé 1... et tous les raisonnements du monde ne purent la détourner de cette idée.
Tisdal ne partageait nullement ces craintes. Il se dismt que le doyen , en proie au désespoir, n'avait pas voulu se donner en spectacle , et qu'il ne sortirait de sa retraite que lorsqu'il se sentirait maître de lui. Mais ce n'était point une explication à donner à un cœur jaloux. Mieux valait lui laisser ses sinistres pensées : elles étaient moins cruelles.
Stella persistant donc dans une supposition qu'on ne combattait qu'avec des raisons assez mauvaises, Tisdal, au risque de mécontenter vivement le doyen , ne put se refuser à faire faire des recherches par la police.
Ces recherches furent vaines. La seule indication que Ion obtint fut que , le jour même où le doyen avait disparu , un bateau était sorti de Dublin pour Liverpool , et qu'au nombre des passagers on croyait se souvenir d'avoir vu un homme dont le signalement pouvait, à la rigueur, s'appliquer à lui.
Tout cela était bien vague ; mais l'ingénieuse sollicitude de Tisdal s'en empara pour adoucir les angoisses de Stella.
Swift, qui avait rétabli naguère les affaires des Yanhomrigh, Swift, qui connaissait leurs tuteurs, avait jugé sans doute sa présence nécessaire à Londres dans l'intérêt de la succession. Il âait bien dans son caractère positif de laisser à d'autres le rôle de ce qu'il affolait la faiblesse , de prouver sa sympathie par des services plutôt que par des consolations.
Mais ce départ sans prévenir?...
Le bateau mettait à la voile, et le temps lui avait manqué.
Mais il pouvait écrire , au meiasl...
Il l'avait fait assurément ; mais tous les jours une lettre s'égare.
A l'appui de son dire, Tisdal proposa d'aller à Londres; et Stella, qui connaissait toute la sincérité de son dévouement, accepta sans hésiter.
C'était bon'sigiie; elle ne désespérait donc pas. Tisdal ne prit que le temps de se munir de quelques lettres qui pouvaient faciliter le succès de sa mission , et il partit.
Ce long voyage entrepris au coBur de l'hiver, il le faisait sans au* cune espérance ; mais c'était gagner du temps. Pendant que Stella attendrait le résultat de ses recherches , Swift serait parvenu à dompter sa douleur et il serait en état d'apaiser celle qu'avait causée son absence.
Ainsi qu'il était facile de le prévoir , Swift n'était point à Londres , et au bout d'un mois Tisdal revint comme il était parti. Il n'était point désappointé; mais il le fut quand il retrouva les choses à Dublin telles qu'il les avait laissées. Swift n'avait point reparu. On ne savait s'il était mort ou vif.
Si le voyage de Tisdal avait eu cet avantage de soutenir le courage de Stella , son retour lui fut fatal en proportion. C'était une dernière planche de salut. A dater de ce jour il n'y eut plus aucune conjecture à lui su^érer, aucune consolation à lui offrir. Elle ne pleurait plus, elle ne parlait plus, elle n'écoutait plus. Ses sens étaient comme paralysés ; on aurait dit qu'une fibre de son cœur s'était brisée, et que toutes les fonctions de la vie en étaient restées suspendues.
Cet état réagissait sur son entourage. Tisdal , qui lui consacrait toutes ses journées, n'échangeait pas vingt paroles avec elle. Dingley eUe-mème n'osait plus ouvrir la bouche. Les ordres indispensables pour le service se donnaient et se recevaient à voix basse. Il semblait que l'on fùt dans la chambre d'un mort.
Qu'avaitron du reste à se dire? On ne cherchait plus , on n'espérait plui^> et Ton ne voulait pas étreconsolé.
Les jours se traînaient de la sorte. Esther maigrissait à vue d'œil ; et, quoique les étouffements auxquels elle était sujette fussent devenus plus fréquents, ils n'expliquaient point aux médecins un amaigrissement si rapide. C'était moins l'effet d'une maladie caractérisée qu'une évaporatioo de la vie,
Tisdal en savait bien la cause, et il en savait bien le remède. Il fallait que Swift revint. Mistress Dingley , dévorée d'ennui , "n'était
poinl aussi exigeante. LàoùTisdal voulait que l'absence cessât , elle se serait contentée que ce fût Tincertitude.
Elle était de ces tendres personnes qui ne manquent jamais de dire au lit d'un moribond : c En vérité , il vaudrait mieux que cela finit , pour lui comme pour les autres 1 » •
c Encore, répétait-elle sans cesse, si on était sûr qu'il fût mort!... 9
Il y avait plus de quinze jours qu'elle formait ce vœu modeste et près de deux mois que Swift avait disparu, lorsqu'un soir qu'Esther était, comme d'habitude, assise entre ses deux fidèles dans son triste et silencieux parloir, plusieurs coups frappés à la porte de la rue annoncèrent une visite.
Elle tressaillit et serra vivement la main de Tisdal. C'était la manière de frapper de Swift î...
C'était lui-même.
Estber poussa un cri de joie et Dingley une exclamation d'impatience.... mais impatience et joie s'arrêtèrent court dans leur élan, à l'aspect de son air sombre et morne.
Il alla droit à Stella , la baisa au front, tendit la main à mistress Dingley et au chanoine ; puis il prit place à côté d'eux sans parler , comme s'il les eût vus l'instant d'avant.
Le thé était sur la table. Pour ne pas rester sans rien dire , mistress Dingley lui en offrit une tasse. Il Taccepla. La tasse servie :
c Gomment allez- vous, mon bon ami? » demanda-t-il à Tisdal en lui pressant affectueusement le genou.
Évidemment il le remerciait d'avoir été fidèle à son poste.
c Oh 1 je vais bien moi 1 » répondit Tisdal.
C'était appeler l'attention de Swift sur Tétat d'Esther. C'était lui dire de mieux dissimuler sa tristesse , et sa réponse prouva qu'il comprenait l'insinuation.
« Elle a beaucoup maigri , dit-il ; il faut qu'elle se soigne , Dingley. On ne doit pas jouer avec la santé. »
Après cette phrase qui pouvait avoir trait à miss Vanhomrigh , il retomba dans la distraction , et se mita tourner machinalement sa' cuiller dans son thé sans le prendre. Tisdal se dit en soupirant que Swift, qu'il accusait d'avoir trop tardé à revenir, était, au contraire, revenu trop tôt.
Et même était-il bien revenu ?
Cet homme qui, après deux mois d'absence , ne trouvait rien à dire à Stella pour la consoler d'une si longue angoisse, cet homme dont le visage amaigri de Stella n'avait pu fixer l'attention plus d'une minute, cet homme était-ce Swift?
L*étonnement douloureux de la pauvre Esther ne répondait que trop à celle question.
Mais que faire ? Impatient comme il l'était de tout conseil , comment l'avertir que, puisqu'il avait eu le courage de reparaître , il devait avoir aussi le courage de se contraindre? SufBsait-il , d'ailleurs, de l'avertir, et était-il maître de lui?... Mais, d'un autre côté, laisser faire au temps ! Stella dépérirait ! Déjà l'air lugubre de Swift avait eu un résultat funeste. Elle avait passé la nuit à pleurer, à étouffer, et le lendemain Tisdal l'avait retrouvée plus changée , plus souffrante qu'il ne l'avait jamais vue.
Il demanda une con^ultalion de médecins.
Il n'était point exempt d'inquiétude ; mais il voulait surtout en donner à Swift. Il ne croyait pas si bien réussir : Esther fut déclarée atteinte d'un asthme et menacée d'une phthisie.
Cette nouvelle dttristante, qui semblait devoir doubler le deuil de la maison, lui rendit au contraire son aspect animé, son aspect joyeux. Swift avait secoué sa torpeur , Swift 'avait reC/Ouvré la parole. Stella était redevenue l'objet des attentions les plus délicates. Il l'encourageait à se soigner par une foule de promesses attrayantes, des projets de campagne , des courses à cheval , dès que la saison et sa santé le permettraient. Il ne venait pas un seul jour sans apporter quelque agréable surprise, sans avoir inventé quelque charmante distraction pour la soirée. C'était le Presto d'autrefois, mais plus aimable, plus affectueux encore s'il était possible. Il avait repris son petit jargon ; il tourmentait Dinglibus. C'était lui maintenant qui avait la passion des cartes , qui demandait qu'on lui dit la bonne aventure ; c'était une résurrection , une métamorphose à n'y pas croire.
Tout en se réjouissant de ce changement , mistress Dingley en était presque indignée, et il lui échappait de temps en temps quelque épigramme de vieille fille contre la légèreté des hommes.
Ces sarcasmes indirects mettaient Tisdal au supplice, lui qui voyait Swift devant Stella et loin d'elle, lui qui le voyait passer soudain de l'enjouement à un sombre silence , lui qui à tout instant était tenté de tomber dans ses bras en devinant à sa tristesse tout ce que sa gaieté devait lui coûter.
Du moins son sacrifice n'était point sans résultat. La guérison morale de Stella paraissait complète , et sa santé s'améliorait sensiblement. Cependant, malgré les précautions de Swift et de Tisdal, elle savait quelle était sa maladie , grâce à une maladresse de mistress Dingley, qui croyait avoir merveilleusement réparé son indiscrétion en lui disant qu'un asthme était un brevet de longue vie.
S20 STELLA ET YANESSÀ.
Mais Stella n'avait pas besoin d'être consolée. Elle était si heureuse d'avoir retrouvé son cher Presto, qu'elle n'aurait pas cru acheter trop cher à ce prix les soins afifectueux qu'il lai prodiguait.
Tisdal en pleurait de joie : il avait eu si peur pour elle dans cette longue et redoutable épreuve l Quel miracle d'en être sorti si heu» reusementl N'était-il pas à espérer aussi qu'à force déjouer la sé«rénité devant elle, Swift finirait par s'identifier à son rôle et que ce serait la récompense de son courage ?
Mais ces efforts , ces espérances , cette sécurité allaient être le jouet de la fatalité qui planait sur cette maison. Toute morte qu'était Vanessa , elle se survivait pour la vengeance , et il était écrit que la pauvre Stella en ferait une expérience cruelle.
Depuis plusieurs jours , Swift avait une idée fixe : il (allait que Stella changeât de logement. En changer, lorsque le retour de la belle saison allait bientôt permettre de s'établir à la campagne!...
Ah! si c'était pour habiter le doyenné, à la bonne heure!... Mais se donner sans nécessité l'ennui et la dépense d'un déménagement ! Mistress Dingley ne concevait rien à un tel caprice, et, charmée de pouvoir prendre sa revanche, elle se récriait sur cette manie de déplacement. Quelle idée de prétendre que leur logement était malsain 1 II ne l'était pas le moins du monde. Depuis qu'on parlait de le quitter, mistress Dingley lui trouvait tous les genres de mérite. Il n^y avait pas jusqu'à leur surnom de dames de Sainte-Marie pour lequel elle ne se fût prise d'un amour subit.
Esther, quanta elle, était trop disposée à vouloir tout ce que voulait son bien-aimé Presto, pour lui chercher d'elle-même une arrière-pensée. Mais les exclamations de mistress Dingley éveillèrent sa méfiance, et une découverte qu'elle n'eût peut-être pas faite sans cela lui expliqua tout le mystère.
Trop faible pour sortir, une de ses distractions était de regarder par la fenêtre ; et, comme leur maison était située devant la façade de l'église de Sainte^Marie, le plus souvent ses yeux, par un instinct mélancolique de malade, se portaient sur le cimetière dont cette église était entourée. Or, depuis quelque temps, elle avait remarqué que des ouvriers travaillaient à une tombe nouvelle, une pyramide de marbre blanc, qui dépassait de beaucoup en hauteur les autres monuments funéraires; et involontairement, sans en rien dire à personne, elle suivait avec un intérêt qu'elle ne s'expliquait pas les progrès de cette construction.
Et cette dangereuse contemplation lui remplissant l'âme de pensées lugubres, elle finit par se demander si ce n'était pas pour elle
STELLA ET VANESSA. SSi
que ces ouvriers travaillaient, par se persuader qu'elle ne survivrait point à Térection du monument.
Poursuivie de cette idée sinistre ; dès qu'elle vit qu'on commençait à en graver rinscription, elle ne put résister à l'en vie de la lire. Un matin donc que mistress Dingley était allée avec la cuisinière faire des emplettes pour le ménage, sous prétexte (Qu'elle se sentait mieux et qu'elle voulait profiter d'un rayon de soleil pour faire sa prière à Téglise, elle prit le bras de sa garde-malade et se dirigea vers la pyramide.
Mais quel ne fut pas son trouble, son effroi, lorsque sur la pierre sépulcrale, qui ne portait encore qu'un nom, elle lut :