ESTHER
C'est à peine si elle eut la force de se tratner jusqu'à l'église.
Heureusement sa gardç, qui ne savait pas lire, n'attribua son pas chancelant qu'à la maladie, et qu'à la dévotion la grande heure qu'elle passa sur le banc où elle était plutôt tombée qu'assise.
Dans l'intervalle, l'ouvrier qui gravait l'inscription avait continué son travail , et , lorsqu'elle s'en retourna , plusieurs lettres du deuxième nom étaient visibles. Ce nom n'était pas le sien ; mais sa curiosité ne lui en porta pas un coup moins funeste : c'était celui de miss Vanhomrigh !
Stella revint chez elle dans un état difficile à décrire. Elle étouffait, et il lui fallut près d'un quart d'heure pour arriver jusqu'au parloir. Mistress Dingley n'était point rentrée, et la garde, qui se repentait d'avoir cédé au désir de sa malade, la supplia de ne par* 1er à personne de leur imprudente escapade. Esther le lui promit sans peine : elle avait ses raisons pour se faire.
Ah ! celte tombe était celle de miss Vanhomrigh ! Voilà pourquoi Swift voulait les faire déménager!... Elle voyait clair maintenant. Elle remarquait tout ce que la gaieté de Swift avait de factice, de contraint, de nerveux. Ses attentions n'étaient qu'une aumône ; elle les devait à sa pitié et non à sa tendresse. Toutes ses ruses délicates, désormais, lui froissaient le cœur au lieu de la calmer.
Elle était redevenue jalouse, jalouse de la morte. Oh 1 qu'on ne lui parlât plus de déménager 1 La vue de ce cimetière lui faisait mal; mais elle avait une rivale à y surveiller; mais quelque chose lui disait qu'un jour ou l'autre elle y surprendrait Swift en flagrant délit d'infidélité.
Hélas 1 si renchatnement logique des faits ne suffisait pas à tout expliquer, ce qui arriva aurait pu faire croire à un pressentiment.
Un soir quo Swift avait été plus tristement enjoué quejam^**''
â22 STELLA ET VANESSA.
lorsqu'il fut parti et Dingley rentrée chez elle, Esther s'empressa d'éteindre sa lumièi'e et d'ouvrir sa fenêtre. Elle était extrêmement oppressée ; elle voulait respirer à pleins poumons Tair frais de la nuit ; elle voulait surtout contempler en toute sécurité le lugubre spectacle dont elle repaissait chaque soir le vautour qui lui rongeait le ccéur.
Il était plus de minuit. La ville endormie était plongée dans un profond silence. Le croissant delà lune, se voilant tour à tour et se dégageant des nuage::, jetait sur les objets des lueurs inégales, et peuplait le funèbre enclos d'apparitions douteuses.
Tout à coup.... est-ce aussi une illusion? Esther a cru entrevoir dans l'obscurité une forme plus réelle, un fantôme noir dont la présence ne se trahit que par son mouvement, ou lorsqu'il passe devant quelque tombe blanche.
Une curiosité, une émotion irrésistibles s'emparent d'elle. Le corps penché hors de la fenêtre, elle suit avec avidité chaque pas du mystérieux fantôme. Il avance, il avance, et, après plusieurs détours, il arrive au tombeau d'Esther Vanhomrigh.
Il s'y arrête. Qu'y vient-il faire? Les nuages qui couvrent la lune ne permettent pas de s'en assurer. Mais il y reste ; plusieurs minutes s'écoulent, et il y est. encore. Celte tombe est évidemment le but de son pèlerinage nocturne.
Enfin, l'astre a percé les vapeurs qui l'enveloppaient, et que voit Stella? un homme en manteau noir agenouillé sur la tombe.
Ses Soupçons étaient fondés!... Elle quitte précipitamment la fenêtre, descend à pas furtifs dans lo:^ ténèbres, ouvre la porte de le rue, traverse la chaussée, court au cimetière... La grille en est entr'ouverte : elle entre, et, franchissant les tombes, va droit à celle de miss Vanhomrigh.
C'était Swift!... Svsàft tellement absorbé dans sa douleur, dans ses larmes , qu'il ne l'a pas entendue venir !. ..
Elle tombe évanouie à ses pieds.