‹ Stella et VanessaChapitre 36 sur 50 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Swift a relevé Stella , Ta emportée chez elle , l'a déposée sur son lit. Il lui parle, il lui frappe dans tes mains; elle est toujours sans connaissance... Il appelle, il brise les sonnettes^ il ébranle les portes, il réveille toute la maison.

On accourt , on lui fait respirer des sels, on lui frclle les tempes

de vinaigre, on emploie tous les moyens connus pour la ranimer; mais ce n'est qu'au bout d'une demi-heure qu'elle commence à donner sienne de vie; et revenue à elle, son état n'est pas moins alarmant. Elle étouffe, elle ne peut rester couchée; il faut la mettre sur son séant, le corps plié en deux, Testomac sur les genoux. Sa respiration est un sifflement aigu qui semble à chaque fois déchirer sa poitrine. C'est en vain qu'on l'abreuve d'élher, c'est en vain qu'on essaye de tous les palliatifs qui la soulagent d'ordinaire : ses étouffements ne font que croître. Swift s'effraye. Il la laisse aux soins de mistress Dingiey, et court chercher un médecin.

Le médecin dormait. Swift force la porte, le fait lever bon gré mal gré , et Temmène à moitié vêtu , à moitié éveillé.

Enfin , dans la journée du lendemain , la crise cède à la médecine ou à la nature. Mais ce relâche même révèle tout ce que la maladie a fait de progrès : Swift s'installe à Stafford-Street.

Il ne quitte plus sa chère malade; il y est le jour, il y est la nuit; il l'entoure des soins les plus minutieux, les plus jaloux ; il ne permet à personne d'approcher d'elle; il faut que tout passe par ses mains. Dans les intervalles des crises, il a le courage de plaisantei* encore pour la distraire, de rire pour l'égayer.

Mais tous ses efforts vont contre leur but. Si ses attentions, si sa gaieté ont déjà produit un mauvais effet, qu'est-ce donc maintenant? A chaque service qu'elle reçoit de lui, Esther ne peut réprimer des mouvenients nerveux qui tralnssentsa pensée douloureuse.

Il s'en aperçoit et met en avant mistress Dingiey. Mais Stella , mûrie panses souffrances , a compris la funeste influence de cette femme sur sa destinée, et elle a les nerfs tellement agacés qu'elle le lui témoigne involontairement.

Tisdal seul est toujours le bienvenu; pour lui sont tous ses sourires; lui seul peut la faire obéir aux médecins.

Mistress Dingiey, humiliée de se voir mise de côté, traite à part elle Esther d'ingrate, et, trouvant son compte à bouder, lais^se au favori toutes les charges de cette injuste préférence.

Quant à Swift , quelque involontaires que soient ses torts , il a besoin d expiation, et il se résigne au second rôle; mais, retranché le plus souvent derrière le rideau , il ne quitte pas d'une minute le lit de la malade.

Malheureusement , ni la résignation qu'il s'impose , ni la sollicitude dont Esther est l'objet, ni toutes les ressources de la médecine ne parviennent à arrêter les progrès du mal. Swift ne se le dissimule pas. Il ne cache pas aux médecins que l'état d'Esther se complique d'affections morales; et, malgré la confiance que les gens do

Tart accordent à la pharinacie, ceux-ci ne contestent pas qa*ane grande joie soudaine ne puisse opérer une )ré?olution salutaire. C'en est assez pour décider Swift.

Son àme se déchire à Tidée de ce qu'il va faire; sa conscience scrupuleuse y voit une sorte d'outrage à une mémoire qui lai est bien chère, qui lui est sacrée!... Mais il s'agit de sauTer Stella : il n'hésite point; il reconnaîtra leur mariage.

Tisdal , à qui il fait part de cette résolutîon , l'en remercie les larmes aux yeux et s'empresse de Tanfioncer à Stella. Mais , à sa grande surprise , à sa grande douleur, elle refuse, et répond qu'il est trop tard.

Trop tard I... Ce mot s'enfonce comme un poignard dans le cœur de Swift. Quel reproche pour le passé I quelle menace pour l'avenir 1 Trop tard!... En est-elle donc là?

De tous nos sentiments , l'inquiétude est peut-être le plus inépuisable. Plus alarmé qu'il n'aurdit cru pouvoir le devenir, Swift convoque une nouvelle consultation de médecins.

Il a réuni tout ce que la faculté a de plus célèbre; il a appelé , avec toute l'énergie dont il est capable, leur attention sur la gravité du cas : il attend dans la plus vive anxiété le résultat de leur délibération.

La conférence dure très-longtemps. Dévoré d'impatience et craignant de ne pouvoir la cacher, il a quitté Stella, et se promène à grands pas devant la porte du parloir où les médecins sont assemblés. Des voix s'élèvent par intervalles , et il prête avidement Toreille ; mais il ne peut rien distinguer; il n'a rien à dire à Tisdal, qui s'échappe à tout instant de la chambre de la malade pour savoir des nouvelles, et y remonte bien vite pour ne pas l'effrayer.

Enfin la porte s'ouvre aux profanes.

oc Eh bien 1 » s'écrie Swift, le cœur plus ému qu'un criminel qui attend son arrêt.

Les médecins se regardent d'un air grave ; puis ils lui font signe d'adresser sa question au plus considérable d'entre eux.

Celui-ci ferme les yeux et avance les lèvres pour toute réponse.

( Eh bien ! > répète Swift.

L'orateur se décide enfin à s'expliquer ; mais son explication n'est guère moins mystérieuse que sa pantomime. Ce ne sont que réticences mal déguisées. Swift s'emporte.

« Qu'est-ce à dire? s'écrie-t-il; pour qui me prend-on ici , et qu'y venez- vous faire? Croyez- vous- que ce soit pour vous éclairer entre vous que je vous ai appelés, ou pour m'éclairer, moi, si vous en êtes capables? A voir les airs importants que vous prenez, il

semblerait, en vérité, qu'on est indiscret quand on vous interroge 11 semblerait que c'est votre affaire qui se traite, et non la nôtre. Mais en sortant de cette maison, messieurs les docteurs, vous allei penser aux malades qui vous restent à voir. Moi, je n'ai qu'une malade; moi, je ne penserai qu'à elle; moi, toutes les facultés de mon cœur et de mon cerveau se tendront pour pénétrer son mal et en chercher le remède. De quel droit prétendez vous donc m'exclure de vos secrets, qui sont lés miens? Si vous avez une conviction , quelle qu'elle soit , dites-la : je ne suis point un enfant. Si vous n'en avez pas , faites-moi grâce de vos airs mystérieux. »

Étourdis et blessés de l'apostrophe , les médecins passent d'un extrême à Tautre. On ne pouvait leur arracher une réponse : ils annoncent brutalement que la malade est condamnée.

A cette déclaration, Swift, qui , comme toujours, s'est cru plus fort qu'il ne l'est , chancelle et tombe comme un taureau frappé d'un coup de massue.

Les médecins le saignent, prescrivent quelques précautions et se retirent.

Il n'en prend aucune. Il est honteux d'avoir été si faible, il se roidit contre son mal, contre son chagrin. Ce n'est rien : un de ces vertiges auxquels il est sujet ; il n'est pas malade! il refuse les soins deTisdal ; il le repousse même avec humeur.

Cette lutte est interrompue par un violent coup de sonnette parti de la chambre dEsther. Elle est prise d'une suffocation effreyante; elle a perdu la parole ; il ne sort plus do sa poitrine que ce sifflement aigu, cette voix involontaire, cette voix de la maladie qui étouffe Tautre. Elle fait ouvrir toutes les fenêtres, toutes les portes; elle fait signe qu'on s'écarte: il lui faut tout l'air de la chambre. Elle est comme un noyé qui se sent enfoncer dans l'eau : elle se soulève à tout instant sur ses poings. Mais dans les efforts qu'elle fait pour se redresser, pour respirer, un vaisseau se brise dans sa poitrine, et elle vomit des flots de sâng.

Et pas un médecin auprès d'elle I depuis que sa crise a recommencé, on en cherche un vainement de porte en porte! Va-t-élle rendre le dernier soupir?

Par bonheur les vomissements s'arrêtent ; ils l'ont même soalagée. Elle est d'une faiblesse extrême ; mais elle respire plus librement.

Se sentant plus calme, elle en veut profiter pour recevoir les secours de la religion: Tisdal lui propose d'aller chercher l'archevéque.

226 STELLA ET YANESSA.

c C'est inutile, dit-elle; n'êtes-vous pas là? Il n'est personne au monde qui ait autant de crédit que vous dans les deux. >

Au violent coup de sonnette qui a rappelé Tisdal- dans la chambre d'Esther, Swift y est remonté aussi. Mais il est silencieux, immobile, comme engourdi ; il a l'air de ne rien voir, de ne rien sentir. Cependant il s'agenouille avec tout le monde, pendant que le chanoine récite les prières des agonisants.

Esther les écoute avec ferveur, et par intervalles sa voix se joint à celle delisdal. Mais sa voix fait mal à entendre ; elle est sourde et brisée ; il semble qu'un corps étranger en intercepte le passage, et l'imposante gravité de la cérémonie peut à peine comprimer les sanglots dont les cœurs sont gonflés.

Mais une fois les prières dites, soit que cet acte de piété ait soutenu jusque-là ses forces, soit qu'il les ait épuisées, elle pousse un profond soupir et laisse tomber sa tète sur son épaule , comme le Christ sur la croix.

Morte! mortel... Tisdal ne peut retenir un cri de désespoir. Il lui redresse la tête , la tête' retombe. Il lui présente un miroir aux lèvres, aucun souffle ne ternit le miroir. Mortel mortel... La glace lui échappe des mains.

Il l'avait dit : il lui fallait le bonheur d'Esther pour supporter le fardeau de sa vie de sacrifices, et voilà que le prix de tant d'efforts lui échappaitl... Il se retourne vers Swift avec frénésie , le saisit au collet et le traînant à ce lit de douleur :

c C'est toi , bourreau , c'est toi qui l'as tuée 1 s'écrie-t-il ; Tiens jouir de ton ouvrage 1 »

Swift s'est laissé traîner sans résistance ; l'orgueilleux Swift a reçu ces reproches sanglants sans mot dire. Qui sait même s'il les entend ?

Mais, à son défaut, une autre oreille les a entendus. Esther n'est pas morte, elle a relevé à demi la tête. Il semble qu'elle soit redescendue du ciel pour exercer le ministère des anges. Elle apaise Tisdal d'un geste, lui fait signe de prendre la main de Swift; et alors, avec cette énergie du cœur qui délie la langue des muets et qui dégage pour un instant des étreintes de la mort, elle retrouve la parole comme elle a retrouvé la vie, pour rappeler Tisdal à la résignation. Sa tâche de dévouement n'est pas encore finie. Il lui reste un malade à soigner ; elle le lui lèguQ.

Tisdal, incapable d'une autre réponse, saisit Swift avec efifusion dans ses bras, Swift abruti, hébété de douleur, et le presse en signe d'adoption contre sa poitrine.

Esther* l'a compris: elle le remercie d'un sourire ; et tranquillo

désormais , sans combats , sans agonie , le sourire encore 8ur les lèvres, elle reporte à son Créateur son âme candide et pure comme elle Ta reçue.

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