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CHAPITRE XVIII

Stella avait dit vrai : la tâche de Tisdal n'était pas finie. Ce n'était point assez de lui avoir fait, vivante, le sacrifice de ses espérances; il avait encore à lui faire, morte, le sacrifice de son désespoir. Il n'avait pas le droit de gémir, il fallait qu'il con^^oiât.

Le roseau avait plié : le chêne avait été fracassé par Torage. La force avait besoin de s'appuyer sur la faiblesse. Swift avait perdu la raison.

Le dernier soupir de Stella l'avait éveillé en sursaut de son insensibilité léthargique, mais pour le jeter dans les emportements du délire. Il errait nuit et jour dans la va»te enceinte de i^on doyenné, parlant avec une véhémence, une volubilité qui permettaient rarement de saisir le sens de ses paroles. Un nom lui re\enail sans cesse à la bouche, celui d'Esther. Mais des deux infortunées qui avaient porté ce nom, il était difficile de deviner laquelle occupait dans le moment sa pensée, car leur souvenir se confondait dans son cerveau malade. Sa démence réalisait la fusion que sa tendresse avait jadis rêvée.

Si ridée fixe de cette double Esiher cessait un instant de l'assiéger, c'était pour faire place à une autre idée non moins obstinée, plus affligeante encore ; car elle annonçait qu'il avait conscience de son état et qu'il lui restait assez de raison pour savoir tout ce qu'il en avait perdu. Il voulait fonder un hôpital de fous.

c Nous sommes tous fous, s'écriait>il. A quoi bon desthéatrest à quoi bon des palais? à quoi bon des églises? Faites des maisons d'aliénés l Nous sommes tous fous ! nous sommes tous fous I »

Et poursuivant cette idée avec une ardeur hévreuse, il se plaignait de la dépense de sa maison, il s'imposait des privations de toute espèce ; il s'emparait avec avidité de tout ce qu'il voyait d'argent, afin d'amasser la somme nécessaire pour fonder son hôpital.

Cet état violent effrayait moins ses médecins qu'il n'effrayait son entourage. C'était, disaient-ils, la progression naturelle, la douleur aiguë de la plaie après l'engourdissement du coup. Il ne fallait que des calmants et des soins.

S'il ne fallait que des soins, le malade était assuré de guérir : il avait Tisdal auprès de lui; seul , il est vrai, car mistress Dingley, à peine Stella sous terre, s*était empressée de se recomposer un nouveau ménage, et était allée vivre de compte à demi avec une vieille fille de sa connaissance ; mais Tisdal suffisait à tout. Il était si profondément ému de rabaissement de cette grande intelligence 1 il avait surtout si présentes à la mémoire les dernières paroles de Stel lai

Il ne quittait Swift ni jour ni nuit. Il supportait avec une patience exemplaire tous ses emportements. Il avait Tart de Tapaiser en abondant dans ses idées , Tart de Ten distraire lorsqu'elles étaient trop douloureuses, trop persistantes. En un mot, la dette contractée à ce lit de mort, il ne l'acquittait point avec la stricte exactitude d'une conscience scrupuleuse, il l'acquittait avec toute la prodigalité d'un cœur riche en commisération, en charité.

Tant de sollicitude ne fut pas sans fruit. Swift triompha, pu plutôt retarda de près de quarante ans le triomphe de l'horrible maladie qui avait failli anéantir sa raison; et avec la raison sa fierté lui revenant, plus humilié encore de la cause que de la nature de son mal , il cacha désormais toutes les plaies de son cœur sous une affectation d'indifférence cynique.

Ainsi, lorsqu'il allait prier dans le cimetière de Téglise de Sainte^ Marie, ou dans la cathédrale de Saint-Putrick , sur le tombeau de Tune ou de l'autre Estber, c'était toujours à la dérobée, à des heures dont Tisdal seul , à son insu , avait le secret.

Se laissait-il surprendre un jour dans la contemplation de bien précieuses reliques, il se mettait à rire , et les jetant de côté avec dédain .*

< Ce n*est rien, disait-il, moins que rient... des cheveux de femme 1 »

Aussi la gouvernante de Tisdal, mistress Jibb, était profondément indignée.

c Est-il dur, est-il méchant, cet homme-là ! > répétait-elle à chaque grief de ce genre.

Une fois pourtant H eut une velléité d'épanchement. Tisdal fut tout étonné de voir sortir un aveu de ce cœur impénétrable. Ce fut le fils de mistress Jibb qui le lui arracha.

Comme les deux amis rentraient un soir en ville après leur promenade quotidienne, ils entendirent des cris qui partaient d*uQ feu de paille autour duquel jouaient plusieurs enfants. Ils hâtèrent le pas, craignant qu'il ne fût arrivé quelque malheur. C'était simplement notre bambin qui tirait de toute sa force l'oreille d'un autre garçon plus jeune que lui.

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c Comment! petit lâche, tu abuses de ta force I s'écria Swift. Que t'a fait cet enfant pour le maltraiter?

— Il joue avec le feu , monsieur le doyen. »

L'enfant s était souvenu de la leçon que Swift lui avait donnée jadis à Laracor. Swift fit un retour sur lui-môme.

c Voilà d'où est venu tout le mal ! » soupira-t-il en serrant la main du chanoine. •

Ce cri lui avait échappé: ce fut le seul, et il rentra pour toujours dans le silence et Tironie , dans cette ironie qui cache un cœur vraiment sensible, vraiment pudique, noblement dédaigneux du vulgaire, mais qui e-st si facilement méconnue, qu'après un siècle, après tant de services éclatants rendus par Swift à la cause de la raison et de Thumanilé, nous voilà essayant, sous une forme peu concluante peut-être, de défendre la mémoire de ce beau génie, de ce grand cœur, la mémoire de l'auteur de Gulliver^ de Tauteur des Lettres du Drapier, contre les dames Jibb de TAngleterre, hélas I et de l'Irlande.

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