Saint Vincent de Paule
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candélabres et un ostensoir de vermeil renvoyaient quelques faibles lueurs ; un grand vitrail , occupant tout le fond de la chapelle baptismale et représentant des foulons et autres ouvriers en laine et en drap dans les travaux de leur profession ^ , jetait sur Téchiquier blanc et noir du pavé de la nef son image ^ dont les mille couleurs , adoucies p&r la lune , se nuançaient avec une grâce inexprimable, et au centre de laquelle s'élevait la piscine des fonts, comme un vase mystique entouré d'un arc-en-ciel miraculeux. Le reste de l'église était coupé irrégulièrement de reflets lunaires et d'obscurités profondes.
La majesté du saint lieu saisit les visiteurs nocturnes : on eût dit qu'ils voulaient étouffer le retentissement de leurs pas sur les dalles sonores.
Il y avait en effet quelque chose de solennel en cet acte quMls allaient accomplir dans un silence pareil à celui du désert , au milieu de Timmense cité qui mêlait d'ordinaire ses mille bruits à la voix des cérémonies sacrées , en cet acte qui allait ouvrir pour une jeune âme les mondes invisibles , tandis que le monde matériel était endormi autour d'eux.
Le prêtre s'adressa à l'enfant suivant le rituel de Tantique liturgie.
« Qui étes-vous ?
•— Tancrède , répondirent les parrain et marraine.
— Tancrède I hum î Tancrède , murmura le curé , ne sauriezvous aviser quelque patron mieux famé dans la chrétienté? »
Et il leur proposa successivement tous les saints qui lui vinrent à la mémoire. Mais ce fut en vain : toute sa science en matière de calendrier vint échouer contre la résistance passive de la marraine. Le parrain eût été d'humeur plus accommodante; mais sa compagne se borna à déclarer qu'il lui était impossible de consentir à ce changement, et la victoire resta à TobsUnation féminine.
c Tancrède, soit I dit le curé en soupirant. Que demandez-vous?
— Je demande le baptême, répliqua maître Audry pour son filleul.
— Renoncez- vous à Satan, à ses pompes et à ses œuvres?
— J'y renonce.
— Vous qui parlez au nom du catéchumène , faites-vous profession de la foi catholique, apostolique et romaine?
4 . Ce viti ail avait été peint en mémoire des fonâations pieuiet faites en hr year de l'église Saint-Paul par la corporaUon des foulons êi ftondevrs de drap.
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— Noos !â jurons.
— Répétez donc avec moi le symbole de noire croyance. >
Ils dirent en commun les paroles du Credo; pois le prêtre, tenant son étole sur la tète du jeune enfant, prononça- les prières qui ouvrent le royaume des cieux au catéchumène, et , faisant couler sur son front innocent l'onde symbolique, il dit :
c TancredCj bapiizo te in nomine Patris , et Filii , et Spiritus sancti!
— Amen ! » répondirent les assistants.
En ce moment, le beffroi de Saint-Paul sonna minuit.
Les douze coups résonnèrent ainsi qu'un appel mystérieux. Leurs vibrations prolongées trembl^ent longtemps sous les voûtes du vieil édifice, se dégradèrent et s'effacèrent enfin, comme si elles fassent remontées au firmament d'où une main inconnue les avait lancées.
c Âb I dit tristement la sage-femme,. en regardant d*un air d'affection l'eufant qui était resté impassible sous les froides ablu^ tiens, c'est là une heure convenable pour l'admission au nombre des chrétiens de celui qui n'est entré chez les vivants qu'entouré d'ombre et de mystère, et que ses parents n'osent appeler de leur nom, comme s'il n'avait pas de famille ici-bas.
— lien a une maintenant, ma fille, s'écria le vénérable prêtre; il a des millions de frères sur la terre et dans le ciel ! »
Et la lueur de deux flambeaux allumés au pied de la statue de la Yim'ge reflétant sur le blanc visage de l'enfant Jésus des teintes presque semblables à celles de la carnation, ils crurent tous voir l'enfant céleste sourire au jeune frère qu'on venait jde consacrer à leur père commun.
c Adieu, ma fille, dit le bon curé en quittant l'église. Prenez grand soin de son corps et de son âme, et surtout ne laissez jamais altérer en lui la vraie foi dont je viens de lui imprimer l'auguste caractère.
— C'est grand dommage, dit la sage-femme à son compagnon, quand ils furent à quelque distance , c'est vraiment grand dommage de voir faire un huguenot de ce pauvre petit.
— Que voulez-vous? Il ne nous est loisible de l'empêcher. Dieu saura bien le mettre dans la bonne voie, s'il le juge à propos.
— C'est un bel enfant, répéta M. le curé de Saint-Paul en rentrant au logis; je suis fâché de ne pas le lui avoir demandé. Manon l'aurait élevé jusqu'à ce qu'il fût en âge d'être bon à quelque chose. Alors.... eh bien, j'en aurais fait un enfant de chœur. Guillemot se gâte, il est paresseux, gourmand, indévot ; il l'aurait remplacé.
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Plus tard, il serait entré dans les ordres : il serait devenu sousdiacre, diacre, vicaire. Qui sait? Un jour peut-être, il aurait siégé à ma place sur le banc d'oeuvre de Saint-Paul 1 Ce cher petit ! Hé! hé! Pourquoi non? La volonté de Dieu soit faite! »
Six années s'écoulèrent, desquelles Tenfant ne conserva par la suite qu'un bien vague souvenir.
Êtres impuissants que nous sommes, les courts instants de notre séjour en ce monde sont encore trop longs pour notre mémoire. Parvenus à l'apogée de notre course, nos premiers jours échappent à l'esprit qui cherche à en rassembler les images confuses ; au terme de notre carrière, nous en oublions le milieu, pour ne nous rattacher qu'aux souvenirs de notre point de départ.
Il est cependant des circonstances qui s'incrustent profondément dans l'imagination tendre de l'enfant, et, loin de s'effacer à mesure qu'elle se développe, croissent et s'identifient avec elle, comme ces caractères qu'on a gravés sur Técorce d'un jeune arbre.
C'est ainsi que Tancrède n'oublia jamais une visite qu'il reçut à l'âge d'environ quatre ans.
Un jour qu'il jouait tout seul dans la chambre de la femme qui prenait soin de lui, cette f^mme rentra, suivie d'un personnage qu'elle paraissait traiter avec beaucoup de respect.
c Où est-il ? demanda l'étranger.
— Le voici, > répondit la femme en allant prendre le petit qui s'était retiré dans un coin, et en l'amenant en face de Tinconnu.
L'étranger s'assit' et se mit à considérer Tancrède avec une attention extraordinaire.
L'enfant, de son côté, ne pouvait détacher ses regards des deux yeux fixés sur les siens.
L'étranger était vêtu très-simplement : son costume, entièrement noir à l'exception de son large collet rabattu à la Rubens, faisait ressortir la pâleur de sa face et l'éclat de ses prunelles noires. Les boucles flottantes d'une chevelure blonde^ arç;entée çà et là par l'âge, encadraient un large front et un visage allongé, maigre et osseux. Son nez aquilin et légèrement recourbé, ses fortes lèvres que surmontait une épaisse et courte moustache, ses pommettes saillantes, tous ses traits enfin étaient d'infaillibles indices d'une
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âme indomptable et d*uDe de ces volontés puissantes qui bouleversent ou sauvent les empires ; ses yeux, qui avaient le feu de ceux de l'aigle, étaient en outre singulièrement fins, doux et pénétrants.
Tancrède, loin d'être intimidé par Taspect imposant de Thomme qui le considérait, s'était approché avec confiance, et vint poser ses petites mains sur les genoux de l'inconnu, en levant vers lui sa jolie tête blonde et souriante. Il avait deviné une tendresse mélancolique et profonde dans les regards de l'étranger, et Ton sait que l'enfance se trompe rarement sur la nature des sentiments qu'elle inspire : une admirable sagacité instinctive la dédommage à cet égard de son ignorance et de sa faiblesse.
« Pauvre petit I » murmura l'homme à ce mouvement, et une larme roula sur sa joue creuse.
Il le prit entre ses bras et tint longtemps ses lèvres collées sur le front de l'enfant silencieu}^ et saisi.
« Sais-tu prier Dieu, Tancfède? lui demanda-t-il.
— Oui-da , » répliqua l'enfant , et il se mit à réciter son Notre Père en français.
L'étranger lui fit encore d'autres questions et le contempla longtemps; puis, s'adressant à la femme qui était restée debout pendant cette scène : « Je suis content, mademoiselle, lui dit-il ; vos services ne resteront pas sans récompense; continuez à Télever comme par le passé, jusqu'à nouvel ordre. Dieu veuille que vous en puissiez recevoir bientôt I 3
La femme fit une profonde révérence.
« Adieu, Tancrède, dit l'étranger en embrassant encore une fois l'enfant et le serrant contre sa poitrine, adieu 1 >
Et il fit quelques pas pour sortir.
Le petit s'accrocha au bas de son manteau.
c Oh I vous ne vous en allez pas pour de bon ? vous me viendrez voir encore, pas vrai ? »
L'étranger se dégagea doucement : c Oui, mon enfant, mon cher enfant, je reviendrai 1
— N'est-ce pas que vous me reviendrez voir? 1 criait encore Tancrède, tandis que son nouvel ami était déjà dans la rue.
Il ne le revit jamais.
La seule souvenance qu'il eût gardée outre celle-là était celle d'une belle dame qui le visitait de temps à autre, le caressait beaucoup et lui témoignait une grande tendresse. Mais, comme il l'avait vue pour la première fois étant encore au berceau, son apparition ne Tavait pas frappé fortement et soudainement comme celle de l'homme noir, et, bien qu'elle fût venue à diverses repri-
iO TANGRËDE DE ROHAN.
ses, elle s'était moins vLYement peinte dans sa mémoire que l'étranger.
1} y eut nn jour grand bruit et remuement dans Paris.
La grosse cloche de Notre-Dame sonna les matines du dien de la guerre, comme elle ne Tavait fait depuis le temps de la Sainte- Union ; les tambours battirent aux champs ; les soldats se mirent sous les armes; les compagnies bourgeoises accoururent étaler à la monstre leurs arquebuses à rouets et leurs pertuisanes rouillées qui avaient vu les processions des Seize. La panique aux mille voix courut par la ville, criant, se lament,§int, ameutant les commères et faisant fermer les boutiques sur son passage.
« Q\i*Y a-t-il donc, ma bonne ? demanda Tancrède tout joyeux de Fagitation bruyante qui arrivait jusqu'à lui.
— Hélas! mon Dieu, qu'allons-nous devenir? répondit cette femme tout effrayée. Notre armée a été déconfite; Gorbie est pris; les Espagnols ont passé la Somme et marchent grand train sur Paris.
— N'aie pas peur, val s'écria l'enfant, l'oeil ardent, les joues en feu. Donne-moi seulement une belle épée« comme cet offider qui passe là sous la fenêtre, et je te défendrai, moi !
— Sainte Lucine ! voyez le petit démon ! L'enfant commence à se sentir. Madame saura ceci, vraiment. Oui, oui , monsieur Tancrède, vous aurez une belle épée, ma foi, quand vous serea grand; mais, si notre Seigneur et la bonne Vierge ne nous abandonnent pas, ce ne sera encore cette fois que vous apprendrez à vous en servir. >
En ce moment, un jeune homme, vêtu avec autant de recherche que le permettait le rigoureux édit somptuaire de Louis XIII, entra dans l'appartement.
c C'est vous, madmoiselle, dit le beau cavalier, qui prenez soin d'un enfan t nommé Tancrède ?
— Messire, je.... je ne comprends pas.... je ne connaia pas le nom dont vous parlez, i
Un grand trouble se peignait sur le visage de la femme.
Le jeune homme s'approcha de don oreille et lui dit quelques mots.
c Ah 1 dans ce cas, mille pardons, monsieur. Oui, c'est bien là l'enfant qui m'a été confié.
TANGRËDB DE ROHAN. il
— Je vous viens décharger de ce dépôt. Je vais l'emmener avec moi.
— Comment ! y aurait-il du nouveau? est-ce que tout cela va finir? Ohl dites-le-moi , je serais si heureuse de l'apprendre ! Ce cher enfant!
— Hélas! non : rien n'est changé; mais la nouvelle de l'approche de l'ennemi a décidé madame à quitter Paris : die ne vèit pas l'y laisser dans un tel moment, et puis c^est trop s'exposer que de le garder ici; il y aura bien moins de dangereux hasards à redouter au fond d'une province que dans ce Paris* Je le vais conduire chez mon père.
— Je n'ai pas droit de vous le refuser; mais j'atteste Dieu que cette séparation m'est singulièrement douloureuse. Je l'aimais comme mon propre enfant. Qui ne Paimerait, au demeurant? Monsieur Tancrède, vousplatt-il de suivre ce beau gentilhomme?
— Oui vraiment.
— Vous voulez donc vous départir de moi ?
— Ohl nonl »
Et l'enfant baissa la tête , comme irrésolu et réfléchissant.
c Allez, il faut que nous nous quittions : c'est pour votre bien ; mais auparavant me voulez-vous permettre de vous embrasser? »
La bonne femme semblait n'oser en agir familièrement avec l'enfant, en présence du gentilhomme.
Le petit se jeta à son cou en pleurant.
Une heure après, un lourd carrosse emportait loin de Paris Tancrède et'Son conducteur.
Aubout de plusieurs jours de marche, ils arrivèrent dans un yleux château assez délabré, dont le maître reçut avec empressement son jeune hôte, et Tancrède fut installé, avec un domestique pour le servir, dans un appartement voisin de celui du seigneur : la vaste étendue de la chambre à coucher, l'énorme cheminée et le lit, qui avait pu servir jadis de couchette au châtelain, à la châtelaine et à toute leur meute, étonnèrent grandement l'enfant habitué à son étroite chambrette du quartier Saint-Paul.
Le lendemain, le guide de Tancrède reprit le chemin de Paris.
Ce fut encore une cause de chagrin pour le petit, qui l'avait pris en affection pendant la route ; Tancrède ne pouvait séparer l'idée de son élégant conducteur de celle des champs, des prés, des bois, et de tous les objets si variés et si neufs pour lui qu'il avait entrevus dans sa compagnie, et sur lesquels le jeune homme lui avait donné eomplaisamment des explications saisies avec avidité par sa prompte intelligence.
Jâ TANGRÈDE DE ROHAN.
Son nouveau protecteur lui agréait d'ailleurs beaucoup moins. Ce n'est pas que la physionomie de ce vieillard eût rien de repoussant: elle n'était pas dépourvue d'une certaine bonhomie ; mais c'était une de ces figures qui n'éveillent ni ne révèlent un sentiment quelconque : elle eût exprimé moins de passion que les graves portraits de famille qui ornaient les lambris de sa salle de réception, si ses lèvres minces, habituellement serrées, n'eussent dénoncé quelque penchant à l'amour de l'argent.
Cependant la grande liberté dont on le laissait jouir eut bientôt réconcilié Tancrède avec ce changement de situation. Renfermé d'ordinaire à Paris dans un petit appartement médiocrement aéré, ce lui était une grande joie que de pouvoir parcourir à toute heure ce vaste château dans tous ses recoins. Les grandes salles aux parois nues ou revêtues de vieilles tapisseries à batailles, à chasses, à scènes de la Bible, les hautes ogives dont les peintures ne laissaient passer qu'un jour douteux et triste, les tourelles qui flanquaient le vieux bâtiment, les fossés demi-desséchés dans les roseaux desquels fourmillaient et coassaient des peuplades de grenouilles, les éperviers-à la longue queue et au ventre blanchâtre, et les fauves cresserelles. qui planaient et viraient sans cesse en criant autour des pignons' d'ardoise, tout fut d'abord sujet d'enchantement et d'extases pour l'enfant rêveur et solitaire.
Puis, ayant entendu dire que la mer était proche du château, il n'eut pas de repos qu'on ne l'eût mené voir la mer.
En effet, à peine eut-il gravi, avec son valet, sur une hauteur voisine , que l'immense Océan déroula devant lui sa plaine aussi calme en ce moment que celle de l'air.
Ce spectacle bouleversa toutes ses idées : la ligne de séparation du ciel et de la mer échappant à ses regards, il s'imagina d'abord que les ondulations des vagues continuaient celles des nuages , et que cette étendue verdâtre et ridée qui commençait presque à ses pieds était le bord de ce firmament que jusqu'alors il avait toujours vu reculer avec l'horiztn.
Le valet le fit apercevoir de son erreur.
Le petit n'était pas encore très-convaincu.
« Ce n'est donc pas encore là que le ciel comm^ce, dit-il. C'est alors de l'autre côté. Je voudrais bien passer sur l'autre rive. »
Et il chercha des yeux avec inquiétude.
<x Est-ce qu'il n'y a pas de Pont-Neuf sur cette grande eau? Comment donc la passe-t-on ? »
Le valet lui montra un point blanc qui semblait suspendu aux extrémités du ciel. Cet objet grossit, s'approcha» se dessina, mon-
TAKCRÈDË DE ROHAN. d3
tra d^ voiles , des mâts, des sabords troués d'un triple rang d'embrasures. C'était un vaisseau de haut bord, qui passa à peu de distance des falaises.
. L'enfant resta comme anéanti , en comprenant par ce point de comparaison l'immensité de l'espace qu'il avait sous les yeux.
Depuis ce jour, on ne pouvait plus l'arracher du rivage.
Quand la marée descendante laissait à sec les grèves, il errait sur l'arène, se faisant des ceintures humides d'algues et de varechs, chassant les petits crabes dans leurs trous sablonneux, recueillant les beaux coquillages moirés, nacrés, ondes de toutes couleurs, que les flots avaient oubliés pour lui en se retirant ; il s'enivrait de cette odeur acre et soulevante qui imprègne toutes les productions de rOcéan, et dont l'absence est aussi sensible au marin dans les brises fades de la terre ferme, que l'absence d'air vital au voyageur parvenu sur les pics les plus élevés du globe.
Il aimait surtout à s'étendre , au coucher du soleil , sur la cime d'une falaise, d'où il embrassait à la fois l'horizon terrestre et l'horizon de la mer.
C'était un beau pays que celui qui s'offrait alors à sa vue. Ici, de vastes champs sillonnés de longues rangées de pommiers dont les tètes arrondies ployaient sous leurs fruits rouges et jaunes ; ià-bas, des prairies lointaines tachetées de grands troupeaux de chevaux et de bêtes à cornes ; plus près, de jolis villages semés çà et là dans les intervalles des bois, des flèches de pierre, sveltes, hardies, écaillées ou sculptées à jour, s'élançant du milieu de riches ombrages ; partout une végétation puissante , une nature féconde et vivace, embellie et utilisée par l'habile industrie de rhx)mme.
Vis-à-vis , c'était l'Océan, le prodigieux Océan, sans cesse changeant de mouvement et d'aspect, l'Océan qui le séparait sans doute de quelque monde merveilleux, de ce soleil peut-être qui, se plongeant tout rouge derrière les flots les plus reculés , les brûlait de longs et mobiles sillons de flamme, et dorait du bout de ses derniers rayons les voiles des barques de pêcheurs et les ailes blanches , noires ou cendrées, des goélands et des mouettes.
Le point dé vue mélancolique de ce grand spectacle saisissait surtout et exaltait sa jeune tête. Il se plaisait aux cris aigus des oiseaux de mer : le murmure éternel de la houle lui serrait le cœur et retentissait à son oreille comme un gémissement sans fin.
La tristesse naturelle à l'homme , cet être rempli de beaucoup de misèreSt respecte sa légère enfance, dont les chagrins passagers ne sont pas encore marqués du sceau d'amertume de la vie réelle ; mais cette contemplation rêveuse , qui est plutôt une joie de Tâme
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qu'une douleur , et dont on a fait successivement le cachet de ia mode et le stigmate du ridicule sous le nom de mélancolie, comme ce sens d'artiste qui existe rarement sans elle et sans lequel elle n'existe jamais , comme ce sixième sens qui nous fait brûler à vch • lonté des feux de toutes les passions et comprendre toutes les voix de la nature, ne connaît point d'âge pour quelques âmes privilégiées. Cette faculté précieuse et souvent fatale, qui se communique presque généralement aux hommes dans la courte phase de la première jeunesse et des premières amours, se manifeste chez quelques-uns avec les premiers phénomènes de la pensée, et, tour à tour vague désir de science et d'infini, élan spontané qui bondit des objets visibles et bornés à leur auteur invisible, universel, surabondance du besoin d'aimer et de sentir, cette fidèle compagne ne les quitte qu'au moment où la mort leur apporte le mot de la grande énigme.
Dés circonstances particulières contribuaient à développer ce penchant chez le petit Tancrède. Son intelligence , étonnamment précoce, lui faisait déjà pressentir quelque chose de faux, de hors de nature en sa position dans le monde ; son isolement^ bien plus sensible qu'à Paris , où du moins il avait les soins toujours si doux d'une femme , l'habituait à réfléchir , à penser par lui-même.
c Ah 1 se disait parfois le pauvre petit, puisque je suis tout seul et que je n'ai personne avec moi qui m'aime, je voudrais m'en aller au bout de la mer avec le soleil ; j'y trouverais sûrement le bon Dieu 1 II m'aimerait, lui I On dit qu'il m'aime tout de même ici ; mais j'ai beau faire, je ne peux jamais le voir quand je regarde dans le ciel. »
M. de Préfontaine , le maître du château, le traitait cependant avec beaucoup d'égards et d'attentions. Il était rare que quelque chose de raisonnable fût refusé à ses désirs enfantins; mais la bienveillance un peu cérémonieuse qu'on lui témoignait avait quelque chose de froid et de banal ; sa source n'était pas dans le cœur, comme chez la bonne femme qui avait élevé ses premières an'^ nées.
Plusieurs mois s'étaient passés ainsi, lorsqu'un incident inattendu vint interrompre la monotonie de cette vie et arracher Tancrède de cette paisible retraite.
Un jour d'hiver, comme l'enfant s'était mis "à la fenêtre pour regarder dans la campagne, il jeta tout à coup un cri de joie.
c Oh l monsieur de Préfontaine! venez donc voir les beaux soldats qui entrent dans le château 1
— Gomment? des soldi^ts I » s'écria le châtelain.
TAIiCRÈDË DE aOHAN» 15
Et il courut à la croisée. Huit ou dix fiantassine passaient en ce moment la grand'-porte.
< Ce sont les casaques du régiment de la marine , dit le vieux gentilhomme d'un air inquiet. Que viennent-ils quérir ici^ >
Il réfléchissait encore que déjà l'escouade éfait à la porte de Tappartement, marchant sur les talons du valet qui venait annoncer cette singiulière visite.
Le sergent qui commandait la troupe ôta son chapeau, et, s'ap^ payant sur sa halleharde :
« Est-ce vous qui êtes M. de Préfontaine? dit-il.
^^ Oui, mon mattre.
— En ce cas, vous alleE me remettre à l'instant l'enfant nommé Tancrède, qui est élevé depuis quelques mois dans ce château. J'ai ordre de ne point partir sans lui.
*— Vous remettre. . . . l'enfant l . . . s'écria Préfontaine extrêmement pàl6. Et de quel droit mQ le demandez-vous? De qui tenez-vous vos ordres ?
— De mon capitaine, parbleul
— Et qui est votre capitaine?
— Moo capitaine.... est mon capitaine! Suffit! Son nom ne fait rien à l'affaire. Toujours est-il qu'il m'a commandé de prendre l'enfant, et qu'il me le faut. »
Tancrède , qui , pendant cette scène ^ s'était occupé à examiner les chapeaux à plumes, les larges baudriers , les piques et les pesants mousquets des fantassins, s'approcha résolument du sergent, et se mit à jouer avec sa longue épée.
cOui-da, je veux bien aller avec les soldats, moi, pourvu qu'ils me donnent un hoquetongalonné, et qu'ils m'emmènent dans leur bande.
— Vrjsti^ mon gars? dit le sergent en passant ses doigts rudes dans les longs cheveux du petit. De fait^ tu serai» un joli tambour si tu avais seulement trempé tes doigts à la gamelle quelques années de plus.
— Venez çà, monsieur Tancrède, dit Préfontaine; vous m'êtes bon6é par ceux qui ont droit de disposer de vous, et je ne vous livrerai à qui que ce soit au monde.
— Le petit drille a plus de bon sens que vous, messire 1 Ah çà, voulez-vous me le laisser prendre, ou non?
— Je ne le puis ni ne le veux.... Et Préfontaine saisit l'enfant par la main.... Je vous répète que pers(Hine ne l'aura, que ceux qui me l'ont remis en garde.
— Par la mort, vous êtes diablement obstiné. Allons, faites-vous une raison, et donnez^lennoi.
16 TANGRËDË DE ROHAN.
— Vous ne l'aurez qu'en l'arrachant de mes bras, qu'en m'assassinant. L'oserez-vous ? i
Le sergent jura et maugréa, frappant violemment le plancher de sa hallebarde, mais il n'avança pas.
c Prendrons-nous, sergent la Violette ? dirent les soldats impatientés et pressés d'en finir.
— Diable I diable ! murmura celui-ci ; le capitaine n'avait pas prévu pareille chose. Je n'ai pas d'ordres en cas de résistance. Je ne puis prendre cela sur moi. Ma foi, si le capitaine n'est pas content, il nous renverra. Adieu, monsieur de Préfontaine, vous avez la tête diablement dure, toujours 1 S'il vous arrive quelque algarade, tant pis pour vous ! Demi- tour à droite, vous autres 1 »
La troupe fit volte-face et sortit du château.
c Malheureux enfant, dit Préfontaine d'une voix altérée, vous étiez prêt à partir avec ces gens-là 1 Savez-vous ce qu'ils voulaient faire de vous? vous tuer peut-être! De quelque part qu'ils vinssent, leurs desseins ne pouvaient qu'être méchants et pernicieux.
— Mais pourquoi me voudrait-on faire du mal , à moi qui n'en ai pu faire à personne?
— Ah ! il est plus d'un personnage à qui votre vie même peut sembler un mal.... Et il s'absorba dans ses réflexions.... Il est impossible de rester ici, reprit-il en se parlant* à lui-même: cette maison n'est d'aucune défense; on peut y pénétrer de tous les côtés; on pourrait s'y introduire et enlever l'enfant avant que j'en eusse le moindre soupçon : il faut que je l'emmène à Breuil, chez M. le comte de Montgommery. Je vais faire prévenir le concierge qui a la garde du château, ou plutôt je le préviendrai moi-même, car je ne veux pas différer jusqu'à demain ; là, nous serons plus en sûreté, j'espère, et nous pourrons attendre les événements. »
Ils étaient avant le soir à Breuil , grand château féodal avec fossé sec, herse, pont-levis et porte doublée en fer.
La nuit et la journée du lendemain furent tranquilles; mais, à l'entrée de la seconde nuit, des cris, des holà, des coups violents retentirent à la grande porte.
Préfontaine, qui montait en ce moment avec Tancrède l'escalier d^une tour, courut sur la plate-forme pour voir si la poterne de derrière était libre et pourrait servir de moyen d'évasion au besoin ; mais , au clair de la lune,. il aperçut de distance en distance des groupes obscurs entre lesquels reluisaient des armes : le château était cerné.
Le vieillard épouvanté s'avança pour parlementer avec les nouveaux venus qui redoublaient leur vacarme. Il passa la tête par
TANCftÊDÉ DE ROHAIf. 47
une barbacane et ftit aperçu sur-le-chatfip, car Uhe voix irritée lui
cria :
c Hoîà, mon maître, croyez- vous donc nôUâ faire peur avec votre herse baissée et votre porte si soigneusement close? Je vous con*» seilie de faire lever l*une et ouvrir l'autre au plus vite, ou vous pourrez vous en repentir. Quant à votre fossé, nous n'avons pas be» soin de pont pour le franchir, comme vous voyez. »
En e^t, celui qui parlait ainsi, et que son panache faisait reconnatire pour uri officier, se tenait debout sur Tescarpement intérieur du fossé, là main appuyée sur le bas de la herse.
€ Je ne puis ouvrir sans savoir qui vous êtes et ce que vous
vouleîi.
— Ah î vous le prenez ainsi? Vous pensez sans doute n'avoir qu*à recommencer vos phrases de tragédie d'hier matin;, mais, par la mordieul vous n'avez plus affaire au sergent cette fois, mais bien au capitaine. D'ailleurs, si vous ne voulez ouvrir, nous nous passerons de votre permission pour entrer : nous ne nous sommes pas mis en campagne sans munitionô de guerre. Holà! le Bris, la Vio-» lette, approchez avec vos hommes, et appliquez-moi le pétard à
cette porte.
— Mon Dieu! dit tréfottainô, aidez-noUs, car nous n'avons rieh à espérer des hommes. Monsieur Tancrède, allez vous cacher, mon enfant; retirez-vous dans quelque coin bien secret,- tandis que je vais tâcher de gagner du temps. mon Dieu I mon Dieu I >
L*enfant s'éloigna , muet et sombre , et s'alla blottir derrière dé vieux bahuts, dans une chambre basse.
Le tumulte avait cessé : quelque temps se passa dans un tel silence, que Tancrède crut que tout était fini et qUe les soldats étaient
partis. i j ,
tJne vive lumière éclaira soudain rappartement, et deux hommes y entrèrent en causant vivement. C'étaient Préfontaine et l'officier.
Celui-ci était uri jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans,
dont Vélégânt costume était souillé de boue et imbibé d'eau : il avait de beaux traits, mais déjà flétris, et plus sillonnés des fatigues de la débauche que de celles des camps; son regard était plutôt effronté que hardi, plutôt empreint de là résolution du vicieux qui s'étourdit que de la fermeté naturelle de l'hdtiime déterminé. Les éclairs d'un naturel heureux pouvaient briller encore parfois sUr cette physionomie dégradée, mais on pouvait facilement juger que depuis longtemps ils ne faisaient qu'y passer sans réveiller dans Cette âme de nobles qualités éleihtes et perdues.
i8 TANGRËDE DE ROHAN«
Préfontaine acerocha sa torche à une main de fer qui sortait du lambris, et ils 8'aa3irent sur un coffre.
a Maintenant, dit le capitaine, que vous avez compris l'impossi« bilité de résister, j*espère que vous recevrez comme vous le devez la proposition que j'ai à vous faire , et que vous ne vous refuserez pas à mériter une reconnaissance plus haute que la mienne. Vous allez donc me remettre Tenfant. Oh ! ne m'interrompez pas : quand vous me chanteriez jusqu^à demain que vous ne l'avez pas , que vous Tavez renvoyé à Paris, vous ne me ferez pas croire ces fadaises-là. Vous ne seriez pas venu vous enfermer ici pour mettre en sûreté votre personne, à qui nul, ma foi, ne songeait. Nous ne sommes pas venus pour jouer à musse-enfant : j'ai cinquante drôles avec moi , qui auront bientôt retourné tous les coins de ce vieux nid à hiboux, depuis les combles jusqu'aux oubliettes, s'il yen a. Ainsi, exécutez-vous de bonne grâce : c'est plus court et plus simple. Mais ce n'est pas là le service que j'ai à vous demander; car votre assistance ne m'y serait nullement nécessaire : il faut que vous le fassiez passer pour mort.
— Moi ! se récria Préfontaine. ciel !
— Oui, vous, mon mattrel répliqua Toffieier avec hauteur; vous écrirez par là qu'il a été pris de maladie , qu'il est mort subitement de la petite vérole, ou de tout ce que vous voudrez; mais il importe qu'on en soit bien convaincu.
— A quelles horribles machinations osez-vous me proposer de prendre part, monsieur? Moi à qui il a été confié, recommandé! J'abuserais si indignement de la foi qu'on a mise en mon honneur!...
— Oh! pas de grands mots, s'il vous plaît. D'ailleurs, que vous consentiez ou non à ma demande, l'enfant n'en disparaîtra pas moins pour toujours.... du moins pour ceux qui l'avaient remis à vos soins. C'est un service à leur rendre, au contraire. Le croyant mort, tout sera dit.
— Mais moi, du moins, j^aurai gardé ma conscience pure, si je ne cède qu'à la violence : je ne serai pas votre complice.
— Vos scrupules sont bien mal entendus, puisqu'ils vous nuisent sans être utiles à ceux que vous voudriez servir. Je dois vous prévenir que vous vous perdez si vous refusez.
— Me perdre 1 on ne m'égorgera pas, sans doute?
— On pourrait bien réduire au silence une langue indiscrète. Je ne vous dis plus qu'un moL Écoutez ceci. »
Et il tira de dessous son manteau un sac pesant, qu'il fit résonner en le secouant, «r II y a là mille écus à votre disposition , et l'on ne s'en tiendra
TÂNGRÈDE DE ROHAN. 19
pas à si peu de chose. Dans le cas contraire, tenez-vous bren, brave homme , et tâchez d'être habituellement en état de grâce. Ce sera mesure de prudence à vous. »
Et il accompagna ces paroles d'un éclat de rire brutal et d'un coup du plat de la main sur la coquille de son épée.
Préfontaine garda longtemps le silence, et, quand il s'éloigna enfin, sa voix trahit les violents combats qui se passaient dans son âme.
c Mais sa vie, la vie de cette malheureuse créature, est-elle en sûreté dans vos mains ? Qu'en voulez- vous faire ?
^— Nous avons besoin de l'écarter, de le faire disparaître, et non de le tuer. Quand tout le monde le croira mort et que sa trace sera perdue à jamais, que nous importe qu'un enfant inconnu végète . obscurément dans un coin de la terre?
— Jurez -moi donc sur l'Évangile que ses jours seront respectés.
— Sur tout ce que vous voudrez, dit l'officier en haussant les épaules d'impatience. Il me semble que vous pourriez bien vous fier à ma parole de gentilhomme. Je suis d'assez bonne maison pour cela, tète-bleu I »
Préfontaine, sans répondre, alla chercher un livre d'Évangiles.
€ La fièvre quartaine étrangle le cafard 1 murmurait le capitaine. Le vieux coquin a autant d'envie de toucher les mille éc^s que moi de les lui donner. Diable soit du diseur de patenôtres I »
Préfontaine rentra un instant après : l'officier prêta le serment avec insouciance.
Le sac d'écus passa dans la main du vieux châtelain.
c II faut donc que je vous le livre! dit Préfontaine en soupirant. Venez, je vais l'appeler. »
Tancrède ne rép'ondit point à ses cris : quand les deux complices eurent quitté la chambre, l'enfant, le cœur gonflé de terreur et d'indignation , sortit avec précaution de sa cachette. En parcourant le château dans la journée, il avait remarqué une petite porte qui donnait sur une poterne. Il y courut : elle était entr'ouverte.
L'enfant, se recommandant à Dieu de toute son âme, sortit hardiment, se laissa glisser sans encombre jusqu'au fond du fossé, et parvint à gravir jusque sur le haut du talus opposé.
Il s'arrêta un instant, tout haletant, et regarda derrière lui. Il n'était pas poursuivi.
Il s'élança ; mais à peine avait-il fait quelques pas en avant, que des voix rudes lui crièrent : « Halte-là ! » et plusieurs hommes armés, sortant d'un bouquet d'arbres, Penvironnèrent et le saisirent.
Le capitaine arriva quelques instants après, l'air inquiet et agité
flO TANGRËDE DE HOHAN.
mais à peine les soldats lui eurent-ils ibontfé leui* capture, que m physionomie s'éclairoit entièrement.
c Âh ! ah 1 mon bel oiseau , vous aviez voulu vous envoler au bois; nous auroni soin que votre cage soit mieux fermée dinrénavant. »
L'enfant lui jeta un regard hautaib et ne répondit pas.
Un roulement de tanâniurs se ât entendre : là compagnie se rassembla autour de son capitaine, qui plaça le petit devant lui sur le cou de son cheval, et l'on partit.
lis ne voyagèrent pas longtemps ainsi» Au bout d'une lieue eth viron , ils s'arrêtèrent près d'une petite auberge isoiéet Le capitaine mit pied à terre, prit Tancrède par la main, et entra dans la chambre unique où un homme) accoudé sur une mauvaise table « buvait du cidre au coin du feu<
Gelui*ci se leva brusquement au brtiit que firent les surveillants, et salua Tofficier.
c C'est fait? dit-'ili
•-^ Comme vous voyez, Robert, répondit le capitaine en lui montrant Tancrède. Vous savez ce que vous avez à Mte à votre tour, maintenant. Allons , à cheval ! célérité^ et surtout prUdetice et discrétion I Et) si vous faites quelques conjectures, gai-dez-les pour vous } il y va de Votre vie, entendez-vous ?
— Mon maître sait bien qu'il n'est besoin de crainte personnelle pour stimuler mon zèle et m'empôcher de m'occiiper de ce qui n'est pas mon affaire. Je remplirai fidèlement la mission dout il m'a chargé : le reste n'existe pas pour moi.
•^ A la bonne heure i Je n'en doute pas» puisqu'il vous emploie avec confiance en telle occasion. Adieu donO) et bon voyage! i
Il remonta à cheval, et l'on entendit s'éloigner et s'éteindre dans le silence de la nnit ses pas et ceux de ses soldats.
i Mon petit inonsieur ^ dit Robert ^ je suis marri de ne vous pouvoir mener en coche ; mais je serai obligé de vous prendre en croupe^ Yous vous reposerez dans quelques heures à votre aisOi »
Ils ôhevauchèrent le reste de la nuit : un peu avant le crépuscule du matin , ils arrivèrent à un couvent situé au milieu des boiS: C'était une communauté de femmes r Robert remit une lettre à la tourière, qui s'empressa de l'aller porter à son adresse, et, peu de moments après, la supérieure accourut au parloir.
< Voici, madame) dit Robert, l'enfant au sujet duquel M. votre cousin vous a écrit.
-^ Ah ! dit la benne dame, c'est une jeune âhie qu'on veut sous-
TAlfGRÈDE DE ROHAK. il
traire à l'hérésie t Tous les chemins qui mènent des chréti^s à Dieu sont bons et saints : c'est une CBuvre à laquelle je suis glo»? rieuse de prendre part selon ma faible puissance. Faut^il dérober le petit aux recherches dans cette pieuse retraite ? Je puis le gar* der ici quelque temps.
— Oh ! non, madame ; il est attendu ailleurs. Nous vous demanderons seulement Thospitalité pour un jour et une nuit, et nous repartirons demain matin. Le petit sera délassé. »
Le pauvre enfant avait grand besoin de ce délai , car il n'en pouvait plus de sommeil et de fatigue.
Le lendemain venu , il fallut se remettre en route , à son grand regret. La supérieure et lui s'étaient pris d'amitié l'un p<fur l'autre. Elle l'avait accablé de massepains et de sucreries , et ne«le laissa pas aller sans lui faire présent de plusieurs belles miniatures peintes et dorées sur vélin, et de deux ou trois rosaires à gros et petits grains noirs, blancs, bleus et de toutes couleurs, accompagnés de maintes recommandations de ne pas retomber dans la damnable hérésie dont on venait de le tirer, ce que Tancrède comprit beaucoup moins que les massepains et les gelées de Rouen.
Leur voyage fut assez long : ils traversèrent d'abord pendant plusieurs jours un pays assez semblable aux environs du château de Préfontaine ; puis ils firent route tantôt à travers de grandes plaines monotones, s'élevant insensiblement en plateaux de médiocre hauteur, et coupées çà et là de bois et de marais, tantôt sur les bords de la mer.
Ils atteignirent enfin un château voisin du rivage, et qui était sans doute le but de Robert ; car ils étaient attendus.
Un ennui mortel y saisit Tenfant. Le séjour de Préfontaine n'était rien moins qu'agréable ; mais il y était libre, du moins , et là il se sentait prisonnier ! Il se voulut aller promener sur les grèves; on refusa de le laisser sortir seul , et personne ne se trouva pour l'accompagner. Il ne pouvait passer d'une pièce dans une autre, errer dans les cours, sans qu'un œil importun suivit tous ses mouvements, soit avec Texpressioa d'une curiosité qui Toffensait sans qu'il pût s*en rendre compte, soit avec le regard inquiet de l'espionnage.
c Mon petit monsieur, lui dit Robert, qui s'était aperçu de son air chagrin et souffrant, vous n'avez pas l'air de vous plaire beaucoup ici? Consolez- vous : celui qui vous en doit emmener arrive demain. >
Ce n'était donc pas encore là que ceux qui avaient appesanti leur bras sur sa destinée voulaient la fixer et l'ensevelir.'
22 TÂNGRÈDE DE ROHAN.
En effet, dans la journée suivante, Tancrède entendit entrer un cavalier dans la cour intérieure. Il courut à la fenêtre, et aperçut un militaire coiffé d'un grand chapeau retroussé que surmontait une longue plume, et vêtu d'une casaque de buffle par-dessus son justaucorps aux manches rayées , à la manière des officiers hollandais.
Xes traits de cet étranger offraient quelque ressemblance avec ceux du ravisseur de Tancrède ; mais, quoiqu'il pût être plus âgé de quelques années, son visage un peu sombre était moins fatigué et moins sillonné de plis précoces. Il s'entretint vivement avec Robert ; puis, entrant dans la salle où était l'enfant, il le considéra qilblque temps sans mot dire : ses sourcils se fronçaient, sa bouche 8'entr*ouvrait et se refermait avec ce mouvement involontaire qui annonce une pensée importune et obstinée, et il paraissait mal à l'aise. Enfin il surmonta l'idée qui l'obsédait, et, s'adressant à l'enfant :
a IMonsieur Charles, lui dit-il, on m'a prévenu que ce séjour ne vous convenait pas. Vous allez en changer : ce soir nous serons en mer, embarqués pour votre nouvelle demeure.
— Pourquoi m'appelez-vous monsieur Charles? répondit l'enfant. Ce n'est pas mon nom : je. m'appelle Tancrède.
— Vous êtes dans l'erreur : -votre véritable nom est Charles. On vous l'avait caché jusqu'à présent pour des raisons que vous ne pourriez comprendre ; mais vous n'en avez pas d'autre. Souvenez-vous de ne parler à personne de ce nom de Tancrède, qui vous doit être étranger dorénavant. »
Tancrède ou Charles baissa la tête dans ses mains et pleura, mais sans bruit et sans sanglots.
L'officier fit quelques tours dans la chambre ; puis, se replaçant en face de l'enfant : .
c Est-ce que vous 'êtes fâché de partir, de voyager avec moi ?
— Non, je suis bien aise d^ partir; mais remenez-moi à ma bonne, à Paris.... Oh ! je vous aimerai bien, alors!
— C'est impossible. Votre bonne n'est plus à Paris.... Elle s'en est allée.... Elle esl morte! Personne à Paris ne s'intéresse à vous. »
Cette fois les sanglots du petit éclatèrent malgré ses efforts^ et les pleurs ruisselèrent à flots à travers ses doigts.
Il ne fit plus d'observations.
Il se rendit avec son nouveau guide dans un port voisin.
Le spectacle et le bruit d'une ville maritime, vraie Babel où se confondent toutes les langues , où s'agitent les représentants de
TANGRÈDË DE ROHAN. â3
toutes le^ nations, mosaïque mobile et loquace, où sincrustent et tranchent les unes sur les autres toutes les bigarrures humaines, étonna et intéressa Tenfant. Malgré son chagrin, il prit plaisir. à voir ces matelots de toutes les races du Nord, Anglais, Flamands, Hollandais, Allemands, Suédois, circulant tumultueusement dans la ville cosmopolite : il admira cette foule de bâtiments de toutes formes et de toutes grandeurs pressés dans la rade comme une autre ville à Tancre , dont les mâts semblaient les éheminées , les flèches et les clochers, et dont les pavillons semblaient les girouet» tes éclatantes et blasonnées.
Avant que l'étoile dû soir se levât à l'horizon, nos voyageurs étaient à bord d'un vaisseau hollandais de la Compagnie des Indes. Le vaisseau tourna sa proue au nord, et les côtes de France disparurent avec le jour aux regards de l'orphelin.
Dans une chambre nue et dégarnie de meubles , mais dont les murs étaient blanchis et recrépis avec toute la propreté hoUandaiae, sur quelques bancs d'un bois bien luisant, étaient assis une douzaine de marmots, aux formes charnues et massives, à l'intelligence obtuse, écoutant, la bouche béante, l'œil terne, et dans une immobilité qui eût semblé un miracle dans une école française, lès leçons du savant professeur'qui leur expliquait les beautés euphoniques et autres de leur idiome national.
Mynheer Simon Cernolles, mettre d'école au Voësterland, pesait de tout le poids de son énorme personne sur un fauteuil garni de cuir, d'où il professait ex cathedra^ entre sa pipe et une cruche de bière, aspirant lentement les gorgées de la fumée et celle de la liqueur chérie, puis laissant s'échapper tour à tour de sa large bouche, comme d'un cratère, les tourbillons de l'odorante vapeur et les flots de son éloquence.
Tout à coup, tandis qu'il s'engageait dans une dissertation tendant à démontrer la supériorité du néerlandais sur toutes les langues anciennes et modernes, un coup frappé fortement à la porte de l'école interrompit son improvisation.
Mynheer Simon posa son pot à bière et sa pipe sur la cheminée, ôta ses besicles, rajusta en hâte son pourpoint et sa culotte, entre lesquels sa chemise et son ventre avaient fait irruption et produit une inoonvenante solution de continuité, et, commandant à 1'^
de ses élèves d'aller ouvrir,i| attendit avec dignité la yi^ite qpi j»'aiinonçait ainsi.
C'était un offici^^, tenant par la main un bel enfant au^ yeux noirs et aux chevaux blonds.
Après les premiers compliments :
« Mynheer CernoUes, dit l'étranger* voioi un pensionnaire que j'ai dessein de confier à vos soins durant quelques années. Dès ce jour, je vous remets tout pouvoir sur lui , s'il vous est agréable de lui donner place en votre logis et à votre table.
— Certainement, certainement, mynheer 1 dit Simon Cernolles avec une profonde inclination. J'emploierai tous mes faibles moyens à nourrir, le mieux que faire se pourra, son esprit et son corps. Le jeune garçon est issu de votre sang, mynheer capitaine? llvou9 ressemble extrêmement, j'oserai même dire particulièrementr
— Il n'est pourtant pas à moi ; c'est mon pupille. Et quel est le prix de sa pension ?
— Trois cents florins. J'ose croire que, dans les Sept Provinces- Unies, on ne trouverait pas une éducation aussi convenable pour un prix si modéré.
— * C'est bien : voici les trois premiers quartiers de la pension. Vous pouvez vous tenir pour assuré de toucher régulièrement. Et voilà l'adresse à laquelle vous m'écrirez, s'il arrive quelque chose d'extraordinaire : si je change de garnison, j'aurai soin devons en prévenir. Quant à l'enfant, il se nomme Charles ; il ne sait que le français : ainsi vous aurez à ^instruire dans 1& langue du pays. Au revoir, mynheer Cernolles, il faut que je reparte à l'instant.
-- Le ciel rende votre voyage heureux, mynheer 1 Ah I mynheer, mynheer capitaine, dans quelle communion l'enfant d0it«*il être élevé? Il n'est point papiste , j'espère t ^st-il de la confession d'Augsbourg? calviniste, peut-être, comme Français de naissance?
'^ Calviniste 1 La confession d'Augsbourg 1 oui , c'est cela ! eomme vous voudrez ! » cria l'officier en refermant la porte sur lui.
Charles avait éprouvé tant de secousses physiques et morales depuis quelque temps , qu'il lût plusieurs jours à raffermir ses idées, à se persuader qu'il était en effet à demeure chez mynheer Cernolles. Il lui semblait toujours qu'on Tallait venir prendre pour recommencer de nouveaux voyages.
Quand il se fut un peu habitué à ce changement de situation, l'enfant eut un mouvement de joie en songeant que, s'il n'était pas traité avec autant d'égards et de cérémonie que chez le sieur de Préfontaine, il se trouvait du moins au milieu de camarades de
son âge, qu'il aimerait et dont il ^9 forait aipaer. 80» isolement allait cesser.
Cette illusion dura peu. Les petits paysans bataves , qui avaient d'abord considéré le Français avec une curiosité indolente, se reculaient en faisant la moue , lorsqu'il leur adressait des mots qui leur étaient inconnus ; puist quand il commença à bégayer tant bien que mal leur langage tudesque, ils reçurent ses avances avec aii^ tant de grâce que des hiboux qu'un jeune ramier viendrait inviter à jouer avec lui au soleil. Si, par la suite, ils s'accoutumèrent un peu mieux à lui, il ne s'en trouva cependant aucun sur qui l'orphelin pût reporter ses affectioni» enfantines comprimées au fond de son cœur.
Il lui faillit végéter ainsi quelques années d'une vie plus sombre et plus monotone que les marais et les brouillards de cette mélaUf» colique contrée, nourrissant son corps et son esprit, somme disait son hôte et professeur, l'un de stockfisb, de merlus, de bière et de fromage, l'autre des leçons non moins confortables de mynheer gi^ mon GernoUes, et contournant sa bouche gracieuse pour jargonner à contre^cœur les rudes sons d'un idiome dans lequel l'ampur n'a point de plus doux mots pour eiprimer ses douleurs que celui de ik-kiaag * /
A mesure que sa raison se formait , qu'il acquérait quelque in-^ telligence des choses de la vie , et que quelques lueurs imparfaites venaient frapper son esprit touchant son étrange existence» une tristesse, un malaise habituel flétrissaient davantage son jeune âge. L'orphelin n'eut pas d'enfance.
il entendait souvent ses condisciples s'entretenir de leur maison» de leur famille; mais on ne lui parlait jamais de la sienne. Un jour, cependant, un écolier nouvellement arrivé lui demanda : % Comment s'appellent ton père et ta mère?
— Un père, une mère! moi , je ner connais pas ça; je n'en ai pas l Sst-^ce que tu en as, toi? »
L'autre écouta cette^réponse d'un air ébahi ; il courut la redire à ses pondisoiples, qui s'éloignèrent dès lors de Charles encore plus que par le passé. Il y a dans toute la nature vivante, chez l'homme comme chez les animaux , une propension craintive et cruelle à rejeter sur le malheureux la haine qu'inspire le malheur. L'abandon où d'autres laissent un infortuné devient un titre à notre abandon, et l'imitation en sens contraire est moins fidèlement suivie , à la honte de Thumanité.