‹ Stella et VanessaChapitre 42 sur 50 · I. Hélas · texte numérisé non relu

I. Hélas

26 TANGRÈDE DE ROUAN.

Charles ne pouvait comprendre pourquoi il en était ainsi. Tous les autres avaient des parents qui les conduisaient à l'école, qui les y venaient chercher : lui n'avait d'autre appui et d'autre protecteur que le vieux maître.

Jusqu'alors la manière dont s'étaient passées ses premières années lui avait interdit ces tristes rapprochements : il sentait vaguement sa solitude, mais le défaut de points de comparaison l'empêchait de se l'expliquer à lui-même.

Maintenaitt qu'il vivait au milieu d'autres enfants, à chaque instant il était froissé par des spectacles, par des paroles qui pesaient longtemps sur son cœur et s'épanchaient en larmes quand il était rentré dans sa petite chambre.

Un matin, une pauvre harengère, conduisant son fils chez mynheer CernoUes, se fit montrer le petit Français.

« C'est un gentil garçonnet, dit- elle en regardant Charles, mais... » Elle haussa les épaules, et lui jeta un coup d'œil de compassion en prononçant un mot néerlandais que le petit ne comprit pas.

L'enfant de la bonne femme était pauvre, mal nourri, mal vêtu, rudoyé de mynheer CernoUes : lui , au contraire, avait du linge blanc, mangeait à la table du maître, et on l'appelait mynheer Charles.

Pourtant il eût bien voulu être le fils de la harengère !

Cette petite scène avait affecté singulièrement l'enfant, dont l'imagination active , sans cesse en travail , se forgeait les plus étranges conjectures et les fantômes les plus bizarres. Dans ses efforts pour deviner la cause de son isolement / les idées religieuses qu'on lui inspirait, et où le diable jouait un assez grand rôle, comme chez presque toutes les sectes protestantes d'alors, consolaient et tourmentaient successivement sa jeune tête. Il allait jusqu'à se croire par moments réprouvé et possédé du démon, et à s'imaginer entendre dans son sein la voix blasphématoire de l'ennemi deshonâmes.

Les formes moins abstraites et moins sèches du catholicisme, ses pompes splendides et poétiques eussent peut-être détourné le sombre cours de ses pensées ; mais le calvinisme, surtout prêché par mynheer CernoUes et le vieux mirfistre du Voësterland, n'était pas la religion de l'enfance.

Comme il venait d'entrer dans sa douzième année, il vit arriver chez son maître l'officier qui l'avait amené : il apprit qu'il allait être conduit à Leyde, pour commencer ses études dans la célèbre académie de cette ville.

TÂNCRÈDE DE ROUAN. â7

Un changement, quel qu'il fût, ne pouvait qu'être accueilli avec plaisir par l'enfant. Le premier aspect de Leyde produisit sur lui une impression favorable : il ne pouvait se lasser de regarder ses tours, ses églises, ses clochers , sa maison de ville à la flèche originale et hardie, ses beaux quais, son grand fleuve, dont les bras nombreux l'étreignent, la sillonnent, la partagent en îles populeuses, et en font , au milieu des marais de la Hollande, comme une seconde Venise , moins le ciel bleu, les palais de marbre à l'architecture orientale, et les beautés faciles aux noires mantilles, aux masques de soie, mais moins aussi les plombs et le pont des soupirs.

Son guide l'installa chez un marchand mercier nommé Walter Potenicq, dont le logis était situé proche le château, dans un quartier assez agréable, et repartit après un entretien particulier avec le nouvel hôte de Charles.

Mynheer Potenicq était un type mercantile accompli, exact et méthodique, parce que la perte de temps est le commencement de la perte d'argent ; impassible , parce que les passions et les émotions quelconques ne sont propres qu'à détourner l'homme du but unique pour lequel il a été mis svr la terre, celui d'emplir son coffre ; probe enfin, parce que probité de crédit est la mère. C'était Tarithfflétique en large culotte et en collet rabattu. Il avait calculé scrupuleusement, par stuivers et penningen, .ce qu'il pouvait fournir à mynheer Charles de logement, nourriture, entretien, blanchissage, éclairage, livres, plumes, encre, papier et soins paternels, à raison de quarante florins gulden par mois , avait pris ses engagements en conséquence, et les tenait à l'avenant, sans en donner pour un gros de plus ou de moins qu'il n'en avait promis par convention verbale.

Quant à Mme Potenicq, elle était bien Valter ego vivant de son digne époux, sauf un peu moins de cette impassibilité à laquelle les femmes, plus heureusement organisées que nous quant aux facultés de sentir et d'aimer, arrivent plus rarement et plus difficilement. Ses talents étaient en grande estime parmi les ménagères de Leyda. Elle savait surprendre le moindre grain de pous^ sière dans le coin perfide où il se fût dérobé aux recherches 'd'un plumeau vulgaire , avec autant d*habileté que le plus renommé gentleman de la country sait débusquer un renard de son terrier. Mynheer Charles était assuré, grâce à son œil pénétrant, de ne jamais se rendre à l'Académie avec un trou au coude ou une tache au col de sa chemise : elle lui eût fait plutôt, bon gré mal gré, manquer dix leçons et autant d'examens , que de le laisser sortir une seule fois dans une tenue peu décente.

%^ TANCRÊDe DE ROUAN,

Malgré de si précieux avantages, il est douteux que le jeune orphelin se fût tenu pour satisfait de sa nouvelle condition, si, dès le jour de son arrivée, une circonstance heureuse ne lui eût offert ce qu'il désirait en vain avec ardeur depuis qu'il était en âge de pen* ser et de former des désirs, un compagnon, un ami,

Comme on allait se mettre à table pour dtner, un enfant de treize, à quatorze ans entra légèrement dans la salle, et vints'as* seoir à une place qui lui avait été réservée près du nouveau venu.

«Allons, jeunes gens, dit Mme Potenicq, faites connaissance, car vous êtes destinés à loger sous le même toit et à partager les mêmes travaux. »

Charles restait immobile, examinant timidement et d'un regard furtif le visage ouvert et agréable de son voisin ; mais celui-ci se leva et lui jeta gaiement les bras au cou.

Charles rendit de bon cœur Tembrassade.

Après le repas , quand on se fut levé de table , Charles s^appro» cha à son tour de son nouveau commensal : le cœur lui battait; il lui restait encore quelque défiance. Il se souvenait trop des mauvais procédés de ses premiers condisciples, pour ne pas craindre que les avances qu'il avait reçues tout à l'heure ne fussent le résultat seulement de Tinvitation péremptoire de Mme Potenicq.

Aussi sa poitrine fut-elle soulagée d'un grand poids, quand, à sa question faite à voix basse : c Voulez-vous être mon bon ami?» l'autre eut répondu par un : c Oui, je le veux bien , i et par une une seconde accolade.

Il s'ensuivit une bonne et joyeuse causerie, comme le pauvre orphelin n'en avait goûté de sa vie. Son nouveau camarade le mit complaisamment au courant du cercle d'études et de travaux où il allait entrer, du caractère de chacun des professeurs auxquels il aurait affaire. Bref, Charles, avant de mettre le pied à l'Académie, en sut d'avance par cœur tout le personnel ; il eût pu dire à son tour, en y entrant, 1^ somme quotidienne des pensums imposés par tel régent et la dimension de la tabatière de tel autre.

La cordialité et l'aimable empressement du jeune> élève surprirent et touchèrent tellement Charles, qu'en lui témoignant sa reconnaissance, il ne put s'empêcher de lui avouer quelque étonnement.

< Oh! lui dit-il, comme vous différez de tous les petits garçons avec lesquels j'ai vécu jusqu'à présent dans ce paysl Ils n'avaient pour moi qu'éloignement et désobligeance, et vous, vous êtes si bon et si aimable I... Je n'espérais plus trouver un ami en Hollande, quand je vous ai rencontré 1 »

TANGRËDË Wi HOHAN. SO

Le visage dé réeolier prit titl petit Ait de dédain ; puis^ rôgaiHlânt de côté poyr voir si M. et Mme Potetiicq n'étaieiit pas à portée de l'entendro) il répliqiTa à ddtnl-voix :

t Je demeure ici parce que myfiheer Potenicq est mon tuteur ; mais Je ne suis pas Hollandais, je suis catholique, mot, je suis un enfant de la bonne ville de Liège ! Pi de ces bouches à morue! Je vous parle ainsi parce que vous êtes Français, voyez-vous ; mais n'allez pas le répéter t >

Charles répondit par un grdve signe de tête, comme un homme qui comprend l'importance de le discrétion.

Depuis ce moment, Charles et Jacob Renete (c*étaii le hom du jeune Liégeois) devinrent presque inséparables.

Charles commença dès le lendemain à fréquenter les CdUfs desti* nés aux plus jeunes écoliers.

Ce fut durant plusieurs jours une grande fête pour le bon Jacob^ que de faire à son compagnon les honneurs de toutes les mer^ Veilles de l'Académie.

lis visitèrent curieusement le jardin de botanique, dont les compartiments, pleins déplantes rares et d'herbes médicinales, avaient été, au dire du savant professeur Van Eyck, dessinés sur le mo» dèle du parterre aromatique du grand roi Salomoh, et la bibliothèque, estimée alors une des plus riches de l'Europe, tant en livres imprimés qu'en manuscrits du moyen âge, grecs^ latins, hébreux et arabes. Ils circulèrent respectueusement entre les langues tables sur lesquelles tous ces trésors étaient rangés horizontalement dans leurs cases, à la portée du public, au lieu de s'élever en rayons superposés les uns aux autres dans dès armoires perpendiculaires, comme dans les Vastes dépôts littéraires dé notre temps.

Comme ils passaient devant une porte entr'ouverte, Jacob arrêta tout à coup son ami. « Fermez les yeux , lui dit-il, je vais vous montrer un miraculeux spectacle. *]»

Et il le saisit par la main.

Charles obéit et suivit le Liégeois dans cette pièce. Soudain celui-ci lui lâcha la main : Charles ouvrit les yeux..«.

Les doigts çiaigres d'un squelette, qui semblait le regarder de ses deux orbites vides, s'allongeaient presque sur son fronts

Il recula avec horreur, et jeta un coup d'œil égaré autour de lui.

D'autres squelettes, de diverses grandeurs et dans diverses atti<' ludes, se tenant debout sur des gradins circulaires, déployaient des étendards chargés d'inscriptions^ et de devises. Entre ces effrayants (lébris humains siégeaient des monstres décharnés et fantastiques. L'un emmanchait ses larges mâchoires d'un cou

30 TANGRËDE DE ROHÂN.

grêle, et les cerceaux blancs et polis qui formaient son corps, de quatre fémurs joints à des tibias terminés en sabots de cheval : Tautre armait sa tète osseuse de la formidable ramure d'un cerf dix-cors. Un troisième avait le bec d'un cygne au bout de la longue arête aux mille cannelures, qui partait de son échine, et reposait sur deux pieds palmés; cet autre offrait une carcasse hideuse entre la tète de velours bleu et la queue radieuse d'un paon. Des couleuvres, des lézards, des crocodiles se suspendaient au plafond en ouvrant leurs gueules sèches et dentelées.

On eût dit une diablerie de Teniers ou de Gallot, si, au lieu des lueurs des feux follets ou de la lune de minuit , le soleil n'eût joué au travers de tous ces corps transparents et de ces côtes découpées à jour.

terreur I l'œil de Charles, en se détournant de deux figures nues entre lesquelles se dressait un arbre enlacé d'un serpent, comme une représentation mystique de l'acte fatal qui perdit l'humanité, tomba sur le cadavre encore frais d'un homme dont le ventre était ouvert et vide denses entrailles : ce sinistre objet était étendu sur une table au centre des gradins, comme une victime offerte aux êtres infernaux assemblés en ce lieu.

a mon Dieu ! balbutia le pauvre Charles, on m'a conduit au sabbat! Mon Dieul ne m'abandonnez pas, et ils ne me feront pas peur avec toutes leurs vilaines bêtes I »

Et Tenfant, dont le courage naturel luttait avec l'horreur de ce tableau, serrait les dents et les poings, comme prêt à soutenir un combat désespéré.

« Signe-toi donc, huguenot 1 lui cria une voix suivie presque au même instant d'un grand éclat de rire. > Et Jacob Renetz se leva de dessous un banc où il s'était caché.

Charles passa la main sur son front et ferma les yeux. Il lui sembla qu'il allait devenir fou.

« Charles, Charles, s'écria Jacob alarmé^ viens, approche-toi : ils ne te feront pas de mal, va. »

Charles regarda, et vit son camarade la main sur les cornes d'un des monstres.

Il s'approcha d'Adam et d'Eve, et vit qu'ils étaient de cire. L'immobilité des spectres commençant à le rassurer, il les examina hardiment, et distingua les liens de fer qui ressoudaient leurs ossements. Sur leurs étendards figuraient des maximes telles que celles-ci : r .

« La vie est courte. *

« Tel je suis, tel tu seras. »

TANGRÈDE DE ROUAN. 3i

c Connais-toi toi-même, i

€ Icij'attends la dernière trompette, » etc.

Quant aux monstres, c'étaient tout bonnement les représentants d'une vingtaine des races vivantes qui partagent avec rhommeTair du ciel et les fruits de la terre, dépouillés par la curiosité humaine, qui de leur poil, qui de leurs plumes, et tous de la chair qui en était revécue.

c Mais cet homme ! .. . murmura Charles, encore pâle et incertain, en désignant le cadavre,

— ; C'est ici la salle des mystères de la mort : c'est l'amphithéâtre de dissection 1 »

Ils y revinrent plus d'une fois rire au souvenir du sabbat et entendre de graves dissertations sur les secrets que Dieu a cachés dans les profondeurs de nos viscères et dans les ressorts de la charpente humaine.

Ils grandirent ensemble, et, à mesure que leurs inclinations divergaient davantage, les liens de leur affection mutuelle se resserraient au lieu de se détendre.

La différence des caractères est rarement un obstacle à l'amitié ou à l'amour : celle des goûts le devient plus communément, et refroidit bien souvent ces chaudes tendresses d'enfance, qui semblaient devoir associer deux êtres pour toute la durée de leur existence.

Il n'en fut pas ainsi à leur égard, malgré les oppositions saillantes qui se dessinaient chaque jour plus fortement entre eux.

Jacob, sans être dépourvu d'une certaine vivacité extérieure, avait cette égalité d'humeur, cet esprit d'ordre, ce labeur soutenu très-communs dans- cette Hollande qu'il prisait si peu, et qui distinguent d'ordinaire les hommes nés avec l'aptitude aux sciences exactes.

Charles, au contraire, tantôt se laissait aller à une mélancolie profonde, ennemie de toute application et de toute distraction du dehors, tantôt tourmentait, sans nulle fatigue apparente, toutes ses facultés physiques et intellectuelles par les exercices les plus violents du corps et de Pesprit. Tout en lui se faisait par éclairs, par inspiration, par spontanéité, et pourtant il était capable parfois d une tension d'esprit assez tenace et assez persévérante pour creuser à fond là où les difQcultés avaient été assez ardues pour faire reculer les élèves les plus studieux.

La plupart des sciences dont les enseignements l'assiégeaient, cantonnée qu'était chacune d'elles dans une des salles de l'Académie, offrirent peu d'attrait à son imagination.

3S tÂNêftÊDË DE ROHÀN.

Son penchant aux méditations religieu&éB ravaît pôilssô d*âbÔrd vers le cours de théologie, doiit le grand nom, inscrit en lettres d'or sur un panneau de tnarbfe, avait fasciné ses yeux d'un saint respect ; mais, avant la fin dô la troisième leçon, il avait pris la fuite devant les lourds arguments et les minces arguties du révérend docteur gomariste Van Blokker ou Blokkerius.

Le Digeste et les Pandectes ne furent pas plus heureux, non plus que la faculté de médecine, au grand regret de Jacob Renetz, qui eût voulu communiquer à son ami quelque chose de Tardeur qui l'entraînait vers cette noble science, consolatrice de rhumaiiité.

Souvent ils allaient ensemble s'accouder debout su^ les pupitres dressés â l'usage des lecteurs, au sein de la bibliothèque ; mais, tandis que Jacob fouillait Grecs ôt Latihs et commençait à pénétrer hardiment dans les régions inconnues d'tflppocrate et de Gralien, Charles s'en retournait avec passion s'enivrer aux sources de sa langue maternelle : il dévorait les poètes, les chroniqueurs, les historiens français qu'il découvrait çà et là exilés et perdus dans les cases de cette région étrangère, ou bien les faits et gestes en hollandais du prince Maurice de Nassau et les relations de la guerre des Gueux.

Alors sa tête s'échauffait, sa poitrine se soulevait, des sons confus s'exhalaient de sa gorge. Il sortait, il allait errer aux bords du Rhin, seul, oubliant tout ce qui l'entourait, ne voyant et n'entendant que les récits infinis de sièges et de batailles qu'il se faisait à lui-même, et qui, de simples nâri*atioris, devenaient bientôt pour lui des réalités vivantes, etiflatnmées, foudroyantes. II ne s'éveillait souvent qu'au momebt où, poussant tin cri sauvage, il se ruait à l'escalade, les deut poitigs armés de pistolets imaginaires.

D'après de tels penchants, il est facile de deviner l'ettiploi de ses heures de récréations.

La vaste pièce qui servait â la fois de salle d'armes et de manège était le théâtre ordinaire de ses plaisirs. Tout enfant encore, il accourait se mêleï^ aul assauts que se livraient les plus âgés d'entre les étudiants, maniant avec grâce le court braquemart ou l'épée de rencontre, soulevant avec effort des deux mains le lourd espadon qu'il pouvait à peine lever par-dessus sa tête, et ferraillant avec une impétuosité et un sahg-froid dont la réunion si rare à tout âge lui avait valu l'estime et l'affection des grandB^ émerveillés de sa gentillesse.

A seize ans, fnynheer Charles, oU le jeune Français, comme on l'appelait, était êtt grande réputatioh parmi tous les élèves, et passait pour Tune des meilleures lames et l'uii dés plus habites étiuyers

de l'Académie. Il savait diriger du genou un bouillant coursier sans user du mords ni de Téperon, s'élancer d'un bond en selle à droite, à gauche, au trot, au galop, s'enlever et se suspendre en l'air en s'appuyant d'une seule main sur le pommeau, et, tournant ainsi horizontalement sur lui-même, se retrouver lestement sur le dos de l'animal docile.

La liaison des deux jeunes gens avait eu cela d'utile pour tous deux que Charles, dans la société de Jacob, avait pris nécessairement plus de teinture des langues anciennes et des sciences positives qu'il n'eût jamais fait seul, et que lacob, de son côté, avait appris à étudier les poëtes, à lancer au but une balle avec le mail, à enfourcher élégamment un cheval, à faire des armes et à jouer du bâton très-passablement , par complaisance pour son camarade.

Les jours de congé, ils aimaient à se promener dans le parc qui s'étendait sur les flancs de la colline dont le sommet est couronné par l'enceinte circulaire du châtea» fort de Leyde, sorte d'énorme pâté de murailles surmonté d'une plate-forme gazonneiise où s'élèvent de grands ormes.

Un soir, on venait de recevoir la nouvelle de la grande bataille de Nordlingen, oii l'illustre comte de Mercy, général en chef des armées impériale et bavaroise, avait été défait et tué par le duc d'Enghien et »le vicomte de Turenne. Charles, l'œil étincelant, entraîna son ami en criant : c Viens au château ! »

Ils grimpèrent sur l'esplanade d'où l'on dominait au loin la ville, le cours du Rhin, l'entrée de la merde Haarlem au nord, et au sud les plaines humides entre le Rhin et la Meuse.

c Regarde au midi, s'écria Charles, regarde, Jacob! Par delà ces fleuves, ces marais, ces canaux, c'est la France ! mon cher pays, dont on m'arracha tout petit enfant, mais que je n'ai pas oublié, et que j'irai revoir un jour î Hélas ! c'est ma seule mère, la France ! je ne veux pas vivre et mourir loin d'elle. Oh ! si tu savais comme mon cœur bat de joie et d'orgueil quand j'entends dire : « Les Français « ont gagné la grande bataille I ils parcourent l'Allemagne en vainc queurs 1 » J'irai les joindre, vois-tu. Je serai soldat, moi : vive la guerre ! Il faut que tu y viennes aussi, Jacob. Nous servirons dans la même compagnie ; nous deviendrons anspessades, caporaux, sergents, et un jour capitaines ensemble!

— Tu sais bien que je veux être médecin, et non pas soldat.

— Eh bien î n'y a-t-il pas des médecins dans l'armée, pour achever ceux que les soldats ont entamés? Nous verrorls qui de nous deux en tuera le plus, si tu m'y suis. »

34 TâNGRÈDE de ROHAN.

Jacob, blessé dans ses affections, détourna la tête, à ces plaisanteries sacrilèges.

Ils se turent tous deux un moment : une pensée douloureuse avait saisi Charles.

c Âh 1 dit-il avec amertume, celui qui s'est emparé de moi depuis tant d'années trouvera peut-être encore moyen de me fermer la route aux premiers pas, si tel n'est pas le but auquel il me destine. Fatale et mystérieuse destinée 1 Être à la merci d'un homme, d'un inconnu, moi qui me sens fait pour n'obéir qu'à Dieu et à moimême sur la terre! D'ailleurs, tous ces généraux, ces officiers, ces brillants gentilshommes, voudront-iis de moi sous leurs cornettes? S'ils me reçoivent comme soldat, il s me tiendront toute ma vie courbe sous le mousquet. Âh ! Jacob 1 je suis bien malheureux ! »

Et des larmes de rage et de douleur tombaient des yeux ardents du jeune homme.

Le bon Jacob n'avait plus de rancune : il serra la main de son ami.

c Mais tu es fou de te désespérer ! Quand tu serais sans nom et sans famille, tu ne t'en élèveras pas moins comme ont fait tant d'autres 1 Dans les grandes guerres qui agitent l'Europe aujourd'hui, on a un trop pressant besoin de gens de cœur pour exiger d'eux la preuve de leurs quartiers de noblesse avant de leur mettre l'épce au poing. *

Us s'en retournèrent, causant avec une apparente tranquillité ; mais le feu était aux poudres I Les germes des passions énergiques, qui fermentaient dès longtemps dans le sein de Charles étaient éclos maintenant. Ils avaient un but et une direction.

Peu de temps après cette conversation, comme ils rentraient de l'Académie, ils virent de loin sortir de chez M. Potenicq une espèce d'officier, couvert d'un riche manteau de velours nacarat et d'im chapeau à plumes.

Mme Potenicq était dans la salle à manger, s'occupant à dresser la table ; mais, chose tout à fait inusitée et alarmante, une pensée quelconque semblait la poursuivre à travers les détails du ménage. Elle avait laissé deux couverts, poussés sans doute par quelque* secrète affection l'un pour l'autre, diminuer de plus de ceux pouces l'intervalle invariable qui les séparait d'ordinaire, et

TANGRÈDE DE ROHAN. 35

deux autres, par compensation, s*écarter dans la même proportion. Elle secouait la tète de temps à autre, murmurant des mots sans suite, tels que : c C'est singulier ! Oui , vraiment ! Qu'est donc cela ? > Et autres exclamations analogues.

c Eh bien ! maman, dit Charles (car la bonne femme, privée de postérité issue de son sein, aimait à être appelée de ce nom par ses deux pupilles), eh bien ! vous recevez de belles visites en notre absence, à ce qu'il me paraît, des chapeaux à panaches, des capes de velours l Mais, vous avez l'air tout ému ! Est-ce le beau cavalier qui a produit cette impression sur vous ?

— Taisez-vous , enfant , répondit Mme Potenicq. Il s'agit bien de toutes vos folies I C'est pour vous qu'il est venu, ce gentilhomme

' de malheur, et, si je suis émue, c'est d'inquiétude sur votre compte 1

— Comment ? pour moi ? Et que me peut-il vouloir ?

— Il voulait vous emmener.

— Et où cela ?

— Où? le bon Dieu le sait ; mais non pas moi. Quand il e^t arrivé, M. Potenicq était sorti. 11 m'a demandé d'abord si nous n'avions pas ici en pension un jeuiie Français, étudiant de l'Académie. Moi, je lui ai dit que oui, sans penser à mal. Alors il m'a fait une foule de questions sur votre compte ; puis il m'a déclaré qu'il vous venait quérir de la part des personnes qui ont autorité sur vous. Moi, je ne savais que répondre, comme vous pensez bien, quand M. Potenicq est retenu. Le gentilhomme étranger lui renouvela son dire, et demanda à' vous voir sur-le-champ r mais M. Potenicq, qui est4in homme prudent et entendu dans les affaires, et qui ne fait rien sans avoir toutes ses sûretés, le pria d'exhiber, avant toutes

choses, une autorisation écrite de M. de du gentilhomme qui

vous a con6é à sa garde. L'étranger a battu la campagne : il a dit qu'il était le frère de votre.... tuteur; que d'ailleurs celui-ci ne tenait ses droits que des mêmes personnes au nom desquelles il vous réclamait; que sais-je, moi! Mais tout cela n'a servi à rien, et M. Potenicq l'a éconduit, malgré tous ses grands cris et ses protestations, en disant, comme de raison, qu'il ne vous connaissait de protecteur que celui qui paye votre pension, et que qui que ce soit ne vous aurait sans une lettre de lui avec sa signature bien authentique. Il s'en est allé enfin, mais murmurant je ne sais quoi entre ses dents, et faisant bien la mine la plus maussade que j'aie vue de ma vie!

— Qui peut être cet homme ? dit Charles, la tête penchée sur sa poitrine et se parlant à lui-même comme s'il se fût cru seul

3€ TANGRÈDE DE ROHAN.

Cet incident me présage-l-il du nouveau ? Yerrai-je enfin se lever quelques-uns des voiles qui me dérobent à moi*mème le secret de ma fatale existence ? 9

Une vive inquiétude se peignait sur les traits de Jacob : il n'y avait point de crainte dans les plis du front de son ami. Le sentiment que reflétait le visage soucieux de Charles était plutôt cette attente avide et anxieuse qui nous fait appeler à tout prix, même au prix du malheur , une péripétie dans notre situation. Les yeux levés au plafond , les bras croisés , les lèvres serrées, il tendait toutçs les fibres de son cerveau pour renouer la chaîne des temps dont les anneaux s'étaient mêlés dans sa mémoire, pour réunirai coordonner des circonstances éparses, à demi eflfàcées, et qui reparaissaient successivement à Tappel de son souvenir. Son regard ùxe semblait contempler des tableaux visibles pour lui seul.

Il se frappa le front.

c II faut que je voie cet homme ! Il le faut !

— Y pensez- vous, mynheer Charles ? dit Mme Potenicq. Mais savez- vous ce qu'il vous veut? Il a peut-être de très-mauvaises intentions. N'allez pas chercher à le rencontrer, au nom du ciel ! Si je vous en croyais Tintention, j'engagerais mon mari à vous empêcher de sortir....

— Avez-vous peur qu'il ne me prenne sous son manteau, en allant on en revenant de l'Académie? Je n'ai plus six ans, aujourd'hui, Slapperloot ! et je vous puis assurer qu'on aurait quelque peine à se passer de mon consentement pour m'emmener. Ce monsieur n'a sans doute pas ici un régiment de cavalerie à ses ordres !

-^ Quelle tète ! 9 dit lamentablement la pauvre Mme Potenicq.

Les graves remontrances de son digne époux n'eurent pas plus de succès. Charles mit pour condition , à sa promesse de ne point faire de démarches pour retrouver l'étranger, la révélation de tout ce que mynheer Potenicq savait sur lui et sur son protecteur. Le traité ne fut point accepté , et on l'enferma sous clef dans sa chambre.

Il se tint tranquille le soir et la journée du lendemain. A l'heure du dtner , Jacob Renetz entra tout effaré dans la prison temporaire de son camarade.

« J'ai vu l'homme !

— Vrai ? dit Charles en se levant d'un bond.

— Oui. M. Potenicq fait sagement de veiller sur toi. Il faut que ce gentilhomme, cet officier, ce suppôt de Satan, pour mieux dire, ait un grand intérêt à s'assurer de ta personne ! Il en vent peutêtre à ta vie I »

TANGRÈDE DE ROfiAN. 37

Et il frémissait.

< Mais que t'a-t-il dit ? que t'a-t-il fait enfin ?

— Il m'a d'abord pris pour toi , à ce qu'il paraît. Il m'a tout à coup accosté dans la rue , en m'appelant monsieur Charles. Puis , quand je luis eus fait connaître sa méprise, il s'enquit de toi, de tes habitudes , de tes goûts , parla de notre amitié, comme s'il nous eût connus tous deux de longue date , assura qu'il ne voulait que ton bien , quUl t'était tout dévoué , m'engagea à te déterminer à le suivre en. France, et, voyant que j'hésitais et que je le regardais avec défiance , car ses paroles dorées ne faisaient que fortifier la manvaise opinion que j'avais conçue tout d'abord, il crut couronner toute son éloquence par une irrésistible péroraison. Devine ! Oh ! non , tu n'y arriveras jamais.... un argument à la Philippe.... en m'ofifrant 600 ryders d'argent , si je te pouvais décider à te livrer à lui.

•^ Ah ! il m'estime 600 ryders ! C'est beaucoup pour un pauvre orphelin dont on paye la pension par charité ! Oui, c'est beaucoup ! Pourtant , Jacob , je crois en vérité valoir encore davantage ! »

Et son regard étincelait de fierté et de foi en lui-même.

c Mais quelle mine avait cet homme ? demanda-t-il d'un air pensif.

— Oh ! celle d'un mauvais compagnon , d'un franc capitaine de bandouliers. Une tournure effrontée, débraillée, sous ses beaux habits !

— Bah ! tu Fauras jugé avec prévention , le pauvre homme. Je parierais, moi, qu'il est des plus galamment tournés, d'après ce que j'en ai entrevu avant-hier. Eh 1 à propos, que lui as-tu répondu ?

— Comment me fai^-tu une pareille question ? Je l'ai repoussé avec toute l'indignation qu'il méritait, en le menaçant de le dénoncer aux magistrats comme voulant détourner frauduleusement un pupille de chez son tuteur.

— Eh 1 tu as eu tort I Tu as agi en véritable enfant ! Rejeter son offre avec mépris, à la bonne heure ! mais cette menace ne signifie rien. Il fallait lui dire que c'était à moi seul à lui répondre sans instigation étrangère. Est-ce que j'ai un tuteur, moi ? L'homme qui me fait élever ici ne m'a fait jamais connaître la nature de ses droits sur ma personne; et.... je doutera vrai dire, qu'il en ait aucuns. Je ne lui dois point d'obéissance.

— Mais , si l'on te fait un njystère de ta naissance , c'est sans doute par nécessité ; car tu ne saurais douter des bonnes intentions de ton protecteur, tandis que celui-ci m'a tout Tair de

38 TANGRËDE DE ROHAN.

vouloir t'entralner dans quelque piège diabolique. Il y a là-dessous un effrayant secret , que nous connaîtrons sans doute un jour. Mais, au nom du ciel, de la prudence ! »

Le bon Jacob s'épuisa toute la soirée en semblables conseils et remontrances, et, Charles ne répondant plus, il espéra l'avoir convaincu.

Le lendemain matin , quand on alla porter au jeune obstiné son déjeuner habituel , on trouva sa fenêtre ouverte, et les draps noués au balcon et flottant au vent. Le prisonnier avait disparu.

Lorsque Charles eut achevé sa périlleuse descente , il s'arrêta un instant, dans Tattitude d'un jeune cerf qui vient de franchir la muraille du parc où on le retenait captif > il jeta un coup d'œil rapide autour de lui , tendant le cou et aspirant, pour ainsi dire, les sons d'une oreille inquiète; puis , assuré que personne ne s'était aperçu de son évasion , il prit légèrement sa course et se mit à errer par la ville, entrant dans toutes les hôtelleries et s'informanl partout du quidam, qu'il dépeignait de son mieux.

A la fin, l'hôte d'un cabaret assez peu fréquenté crut reconnaître, aux indications du jeune homme , un voyageur français qu'il hébergeait depuis quelques jours. L'étranger était sorti ; mais on l'avait vu se diriger vers l'endroit où la jonction des divers canaux qui partagent la ville forme le bras du fleuve que reçoit la mer quelques lieues plus loin.

Charles y courut.

Comme il arrivait sur la grève , il aperçut une barque ainarrée au rivage. Plusieurs hommes, qu'à cette distance on n'eût su dire soldats ou matelots, causaient, de la barque, avec un gentilhomme debout sur la rive.

Charles le reconnut sur-le-champ pour le cavalier au beau manteau : il s'approcha en toute hâte; mais, dans ce moment, l'inconnu s'éloigna de la barque, tournant le dos à notre héros.

Charles se mit à sa poursuite. Comme il l'atteignait presque , ne pouvant plus contenir les sentiments qui bouleversaient son âme , un cri invol6nt;aire lui échappa.

« Est-ce vous , monsieur de Préfontaine le fils ? »

L'inconnu tressaillit et se retourna vivement.

Son regard se baissa un instant, avec une sorte de malaise, devant l'œil perçant qui semblait interroger tous ses traits ; mais^ cet embarras fit bientôt place à l'expression d'une vive joie.

c Ce n'est pas lui ! murmura Charles en secouant la tête et la laissant retomber sur sa poitrine avec accablement ; ce n'est pas lui !

TANGRËDE DE ROHAN. 39

— Vous êtes monsieur Charles ? dit l'étranger en le considérant à son tour avec curiosité.

— Oui. Mais puisque vous n'êtes pas monsieur de Pr^ontaine le fîls, qui donc étes-vous pour vous attacher ainsi à mes pas? Que me voulez-vous ? Vais-je enfin savoir qui je suis ? Apprenez-le moi, à tel prix que ce soit. Je le veux.

— Cela n'est pas en mon pouvoir ; mais je vous veux rendre un service plus essentiel que ne serait la révélation de ce secret. Je vous veux arracher à Tobscure destinée qui vous attend ici. Je suis envoyé par des gens qui prennent intérêt à votre avancement dans le monde. Suivez-moi en France : c'est là que leur bonne volonté pour vous pourra devçnir efficace. Si par hasard une vie aventureuse , agitée , se trouve être de votre goût , eh bien I nous n'irons pas jusqu'en France : je vous fournis une pacotille, je vous recommande à quelque capitaine de vaisseau de la Compagnie des Indes, et vous allez, pardieu, amasser par là des lacs de roupies et des monceaux de diamants, comme tant d^autres ! Que préférez- vous? »

Charles ne répondait pas , mais il semblait réfléchir profondément, et son regard avait repris cette fixité embarrassante qui avait déjà déconcerté l'inconnu. ♦

Cependant celui-ci, croyant l'avoir au moins ébranlé, redoubla ses instances.

« Que deviendriez- vous ici? êtes-vous fait pour mener la vie de comptoir, au milieu de ballots d'épicerie? Jeune homme, quand on est taillé comme vous , mieux vaudrait avoir au poing des pistolets de flibustier qu'une aune de marchand. Oui, de flibustier, ma foi, puisque le mot en est lâché. Cordieu 1 c'est là une belle carrière ! Les quadruples du roi d'Espagne se gagnent plus vite et plus aisément que les roupies des Indes dont je vous parlais tout à l'heure, et vivent les filles des lies, à la peau brûlée du soleil ! Hein 1 vous rougissez ? Ventrebleu ! à votre âge je n'eusse rougi pour si peu , à moins que ce ne fût comme un jeune coq , de plaisir ! »

Mais il se trompait sans doute sur le sentiment auquel il attribuait la rougeur de Charles; car en même temps un éclair avait jailli de l'œil pensif du jeune homme , tout à fait inattentif aux paroles de son interlocuteur.

« Je ne vous suivrai pas , dit Charles d'une voix sourde et comprimée.

— Mille diables ! et pourquoi cela ? Ah I je sais ! vous avez un camarade , vous y tenez : cela se conçoit; eh bien ! cordieu , qu'il vienne avec vous! Je le lui ai déjà proposé; il ne m'a répondu que

40 TANCRËDE DE ROflAN.

des billevesées. Partons toujours, je laisserai ici quelqu'un qui ramènera nous rejoindre.

— Je ne Vous suivrai pas , reprit l'orphelin avec force.

— Et quelle raison m'en donnerez-vous, obstiné que vous êtes? que fautr-il faire pour que vous preniez confiance en moi ?

— Quoique vous fassiez, je ne me fierai point à. vous, capitaine I »

Tout en discourant, ils avaient rétrogradé jusqu'à quelques pas de la barque. L'étranger rougit à son tour, mais d'étonnement et de colère. A ces dures paroles, rendues plus dures encore par Paccent qui les accompagnait, il jeta un coup d'œil sur l'esquif et sur l'équipage aussi immobiles l'un ^ue l'autre, et, saisissant Charles par le bras :

c Monsieur, s'écria-t-il , que signifie ceci ? Ëtes-vous un enfant ou un homme , et sentez-vous la portée de ce que vous venez de me dire ?

— J'ai tort, en effet, monsieur le capitaine, et c'est ingratitude à moi de si mal reconnaître le changement avantageux qui s est opéré en vous. Vous n'avez pas toujours daigné employer ainsi à mon égard les formes persuasives. »

L'étranger fit un meuvement qui n'échappa point au jeune homme , et ce fut d'une voix moins assurée qu^il répliqua : c Que diable entendez-vous par là ?

— N'affectez pas de ne point me comprendre : c'est inutile, car ' je vous connais ; c'est vous qui m'avez enlevé des mains de l'homme à qui on m'avait confié, et qui a eu la faiblesse de se rendre votre complice; c'est vous qui êtes l'agent de mes persécuteurs. Après m'avoir arraché à mon pays, à ceux qui m'aimaient sans doute et qui veillaient sur moi, que vous reste*t-il à me ravir aujourd'hui? ma vie ? Prends-la donc , si tu peux l »

Sa main droite fit sauter les boutons de son pourpoint et saisit rapidement un objet que le capitaine n'eut pas le temps de distinguer; mais, au même instant, du large haut-de-chausse de Charles jaillit la lame étincelante d'un couteau de chasse.

c Au nom du diable 1 êtes-vous fou ? s'écria l'officier en reculant brusquement. Si l'on avait eu les desseins que vous supposez, n'eût-il pas été bien plus simple de les mettre à exécution la première fois que l'on vous a tenu ? Ce n'eût pas été la peine de vous laisser grandir ! Je vous jure que vos vrais amis sont ceux qui vous ont repris à ce vieux coquin de Préfontaine,: c'était le seul moyen d'empêcher que vous ne fussiez la cause des plus grands malheurs ! Çà , viendrez- vous , et finirons-nous tout ce caquetage? »

tâncrède de ROHAN. 4i

£t il voulut s'approcher pour rentraîner; mais l'autre lui tenait toujours la pointe au visage , et le dévorait de son regard d'aiglon irrité.

€ Puisque vous m'y forcez , tant pis pour vous ! » dit Tofficier : et il donna un coup de sifflet.

A ce signal, quatre matelots armés sautèrent hors de la barque, et, gravissant sur l'escarpement de la rive, ils environnèrent à l'instant le jeune homme.

Il se vit perdu , et ne craignit point : il avait peu de sujet de tenir à la vie ; il prit une résolution désespérée , et fondit en furieux sur l'étranger.

Celui-ci rompit, en se contentant de parer avec sa rapière les estocades forcenées qui pleuvaient sur lui. Il ne s'attendait pas à avoir affaire à si forte partie, et n'eût pu jouer longtemps ce jeu, car la pointe du coutelas avait déjà effleuré sa poitrine, lorsque^ Charles fit un faux pas et tomba en arrière : un des matelots lui avait jeté un bout de corde entre les jambes; il s'y était embarrassé et avait' perdu Téquilibre.

lisse précipitèrent tous sur lui. Il se sentit arracher son arme , et saisir les bras et les jambes sans avoir le temps de résister : ( A la barque, à la barque , et au large! » cria le chef des ravisseurs.

Mais , dans ce moment , l'un des hommes qui tenai^it Charles reçut un si rude coup de bâton sur l'occiput, qu'il chancela, voulut se raccrochera son [>ri&onnier et l'entraîna dans sa chute, la surprise et la secousse ayant fait lâcher prise aux trois autres.

C'était Jacob qui s'annonçait ainsi.

Charles s'était déjà débarrassé de l'homme tombé sur lui, lui avait enlevé son court sabre de marin et s'était relevé avec un cri terrible en reconnaissant celui qui venait le défendre.

« Encore ce petit maraud 1 » s'écria l'officier qui l'avait reconnu aussi; et il se rua sur Jacob , en vomissant des imprécations, tandisque les matelots cherchaient de nouveau à s'emparer de Charles.

Mais le sabre et le bâton se protégeaient réciproquement, l'un décrivant tantôt des ellipses capricieuses, tantôt des cercles dont l'autre semblait allonger sans cesse le diamètre menaçant : il n'était pas facile d'approcher les deux adroits champions qui maniaient ces armes redoutables et qui gagnaient du terrain dans leur retraitevers la ville , poussant de temps en temps de grands cris pour s'encourager et pour appeler du secours, i

Cependant chaque instant qui prolongeait ce combat inégal diminuait les chances de sucoèsdc^ courageux enfants; l'haleine corn-»

4â TANGRËDE DE ROHAN.

mençaità leur manquer, leurs bras se lassaient; ils prévoyaient l'instant où les armes échapperaient à leurs mains roidies.

Comme ils commençaient à sentir leur position désespérée , un mouvement d'hésitation se manifesta parmi leurs adversaires.

«t Sus donc! cria Tofficier. Qui vous arrête? ne voyez -vous pas comme ils soufflent d'ahan? ils n'en peuvent mais : ils sont à nous! »

Les matelots n'avancèrent pas et s'entre-regardèrent avec inquiétude. ^

Des clameurs se faisaient entendre à quelque distance; Charles tourna la tête et vit des pêcheurs accourir armés de leurs avirons ; das nacelles semblaient se disposer à cerner la barque des ravisseurs.

Toutes les exhortations furent inutiles : les matelots prirent la fuite , et force fut à leur instigateur de les suivre , en maugréant le ciel et la terre.

Les deux amis les virent se jeter tous cinq dans la barque, qui prit le large, poursuivie par les cris et les injures des pêcheurs.

< Mon bon Jacob ! » s'écria Charles en serrant dans ses bras son libérateur.

L'autre ne parlait pas; mais de grosses larmes roulaient sur ses joues.

« Mais comment as-tu pu me découvrir? qui t'a enseigné de quel côté je m'étais dirigé?

— Le cours a été terminé de bonne heure ce matin. A mon retour, j'ai trouvé Mme Potenicq dans une vive agitation , M. Pote.nicq se promenant à grands pas dans la salle à manger, ce qui ne lui était pas arrivé une seule fois depuis douze ans que j'habite chez lui ! Lorsque j'appris la cause de leur inquiétude , tu peux juger quelle dut être la mienne! Par bonheur, je me rappelai qu'hier, après mon entrevue avec l'homme, j'avais eu la curiosité de l'épier, et que je Pavais vu entrer dans la vieille auberge del'Écu deHoro. C'est là que j*ai su qu'il était sorti de ce côté et que tu étais à sa recherche. Dieu soit loué ! je suis arrivé à temps ; un moment plus tard , mon pauvre Charles ....

— Oui, un moment plus tard, ma foi, j'étais prisonnier aux mains des infidèles ! Je voudrais bien savoir ce que ces geos-là auraient fait de moi. >

Nous épargnerons au lecteur la grande colère de M. Potenicq et les piteuses exclamations de son épouse : quMl suffise de savoir que Charles n'en fut à l'avenir ni plus ni moins mauvaise tête que parle passé ; cette aventure lui valut un redoublement de cette sorte

TAiNfCRÈDE DE ROHAN. 43

d'agitation fiévreuse qui s'était emparée de lui depuis quelque temps : chaque soir il semblait triste et désappointé de ce que rien d'extraordinaire n'était arrivé dans la journée.

La semaine suivante , un jour que les deux amis s*en revenaient de TAcadémie, ils apprirent qu'un sergent delà compagnie du. protecteur de Charles s'était présenté chez M. Potenicq, en réclamant le jeune homme au nom de son capitaine; mais que, comme il n'avait pu justifier d'aucune autorisation , le fidèle dépositaire l'avait assez rudement mis à la porte.

Peu de temps après , M. Potenicq reçut une visite d'une toute autre espèce : un cavalier de la plus haute apparence , vêtu à la dernière mode de Paris» lui vint demander un entretien particulA*. Ils restèrent enfermés plus d'une heure dans Tarrière-magasin du mercier; quand ils sortirent, le Français fronçait le sourcil et paraissait éminemment contrarié. M. Potenicq le reconduisit jusqu'à la porte de la rue , avec les révérences les plus civiles qu'on lui eût vu faire de sa vie , et cependant ils ne se séparèrent sans doute pas tout à fait contents l'un de l'autre, car les dernières paroles du gentilhomme furent :

c Est-ce bien là votre dernier mot? Prenez garde d'avoir à vous repentir de votre entêtement !»

Et celles de M. Potenicq :

c Mynheer, Walther Potenicq et tout ce qu'il possède sont au service de Votre Seigneurie ; mais, quant à ce que vous me demandez, fût-ce Sa Majesté le roi de France qui eût pris la peine de se transporter en personne dans ma pauvre demeure à cet effet , je lui répondrais comme à vous : impossible 1 Autant vaudrait me proposer de jeter au feu mon grand livre 1 »

L'étranger fit un geste de colère et partit.

M. Potenicq rentra tout soucieux dans la salle à manger, où étaient sa femme et les deux jeunes gens.

c Hum I murmurait-il , il prend bien son> temps ; aujourd'hui même j'ai reçu une lettre de. l'attire qui me défend de remettre l'enfant à qui que ce soit au monde.

— Hein? c'est de moi qu'il s'agit? dit Charles en se levant impétueusement.

— Qu'est-ce que c'est , mynheer, qu'est-ce que c'est? Vous êtes bien curieux 1 Eh bien , oui , c'est de vous qu'il s'agit. Que maudit soit le jour où je me suis chargé de la garde d'un enfant qui devait apporter tant de tracas dans ma paisible maison ! Mieux vaudrait avoir sur les bras la cojiduite de dix pucelles. Savez-vous quel est ce beau cavalier? Rien moins que le comte d'Estrades , le chargé

44 TANGRËDË D£ flOHAN.

d'affaires de France à La Haye, qui venait aussi pour vous retirer d'entre mes mains. Voilà bien du monde, et du plus haut, en mouvement pour ce coquebin ! Il faut vraiment que vous soyez un personnage d'importance, mon maître ! Mais, que vous soyez ce que le .diable voudra, plaise à Dieu que Ton me débarrasse bientôt de votre personne; car je crois, si cela dure , que j'en deviendrai fou , et ce ne sera pas vous, jeune homme, qui débiterez à ma place mon bois des Indes et mes clous de girofle , n'est-ce pas? »

Cette véhémente harangue, une des plus longues qu'eût jamais prononcées mynheer Potenicq , et dans laquelle il était tout à fait sorti de ses formes oratoires habituelles, eût vivement blessé, dans tôtt autre moment, la susceptibilité de Charles ; mais, tout occupé de la singulière apparition du comte d'Estrades , il avait à peine fait attention au reste du discours.

«( Mais qui suis-je donc? s'écria le jeune homme avec un emportement qui tenait du désespoir; oh 1 par pitié, dites-le-moi, si vous le savez ; dites- le-moi 1 Je vous en adjure par le saint nom de Dieu l»

11 y avait quelque chose de si solennel dans l'accent du jeune Français et dans sa noble figure que M. Potenicq lui->mèmese sentit troublé et presque ému.

« Mais en' vérité, mynheer Charles, je ne sais rien.... ou bien peu de chose sur votre compte. Si je vous ai caché jusqu'à présent ce que Ton m'a appris sur vous , c'est que cela n'eût servi qu'à troubler votre repos, sans vous donner en retour les moindres lumières .sur votre famille ; votre imagination en eût travaillé davantage sans utilité pour vous.

— Nimporte, dites-moi tout, tout ce qu'on vous a révélé.

— Tout ce que je sais, c'est que l'honneur et la tranquillité d'une grande maison sont attachés au mystère qu'on fait de votre existence. Comprenez- vous? Votre naissance ne peut et ne pourra jamais se révéler. Du reste, on n'a jugé à propos de m'apprendre ni les noms ni les circonstances.

^^ Jamais, murmura Charles; » eit son front retomba sur ses mains.

Il resta quelque temps accablé; mais une nouvelle idée le saisit, et il secoua la tête d'un air de doute.

a II ne vous a pas dit mon nom de famille ; mais vous a-t-il dit au moins qu'on ne m'a pas toujours appelé Charles?

— Non, et je n'ai que faire de le savoir : plus j'en saurai sur cette malheureuse affaire , plus cela me vaudra de tracasseries et d'inquiétudes.

— Oh ! quand vous sauriez qu'on me nommait autrefois Tan-

crède, cela ne vous mettrait, pas sur la voie du reste plus que moi.

— Tancrède ! dit Jacob avec surprise, on t*appelait Tancfède? Cestdonc toi qu'on cherchait dernièrement sous ce nom? >

Charles tressaillit.

« Et qui me cherchait? où ? comment?

— La veille de notre grande aventure , un homme s'enquérait de tout le monde, à TAcadémie, s'il n'y avait point parmi les élèves un jeune Français du nom de Tancrède. L*âge, la couleur des yeux et des cheveux , tout le portrait qu'il en faisait te ressemblait au mieux, excepté la chevelure, qu'il disait blond cendré, et qui tire un peu sur le châtain chez toi. ^

— J'étais tout à fait blond dans mon enfance : c'est bien moi. Mais qu'était-ce que cet homme? quelle tournure? quel extérieur?

— Pire que l'autre : une énorme moustache noire cachant sa bouche, une perruque rousse tombant sur ses yeux comme les crins d'un taureau , une large trace rouge , une sorte de cicatrice toute saignante partageant la face du nez au menton ! De ces gens à mettre au pilori , rien que sur la montre ! »

Charles ne répliqua pas : cette réponse semblait l'avoir profondément affligé. Ce nom de Tancrède se rattachait dans sa pensée à je ne sais quel vague espoir. Devait-il être réduit à ne voir dans celui qui le cherchait sous ce nom qu'un vil oppresseur déplus?

« Ah! dit le malheureux jeune homme, s'il est une Providence, comme la voix de tous les hommes et celle de la nature entière l'attestent, sans doute sa justice nous attend à l'entrée d'un autre inonde; mais celui-ci n'est pas de son domaine! Qu'ai-je fait, moi, dans mon innocence , pour être jelé sur cette terre comme une énigme vivante , ignorée de moi-même et connue seulement de mes persécuteurs? Si du moins ils m'avaient épargné cette douloureuse existence , s'ils avaient arraché la jeune plante avant qu'elle eût pris racine dans la vie! Mais non, ils n'ont su- jusqu'à présent être cruels qu'à demi : ils ont pris soin de mon éducation, et pourquoi? quel est leur but? Ah! qu'ils me tuent ou qu'ils me tirent enfin de ces anxiétés dévorai) tes de chaque jour, de chaque heure! Mon Dieu ! je vous en conjure, faites que mon sort se dévoile enfin ! Je vous le demande à tout prix , fût-ce au prix de la mort. »

Comme il achevait ces sombres paroles, on heurta violemment à la porte.

Le commis de bureau de M. Potènicq introduisit un homme do bonne mine et d'une physionomie grave, vêtu à la française.

Le cœur de Charles battit avec force.

46 TANGRÈDE DE ROHAN.

« Moasîeur Polenicq , dit Tétranger, je vous invite et voua requiers, au besoin , de me remettre incontinent le jeune Tancrède, Français de naissance, élevé chez vous depuis quelques années.

— Oh ! pour le coup, s'écria le digne mercier poussé à bout, ceci est trop fort I II semble que tous les diables se donnent rendez- vous ici pour me faire perdre la tète.

— Ce n'est pas là mon intention , monsieur, et ma demande n'a rien qui doive agir sur votre cerveau d'une manière aussi pernicieuse que vous le craignez; au surplus, voici qui lèvera sans doute vos scrupules et dissipera vos inquiétudes. »

Et il lui remit un parchemin scellé du sceau de la maison de ville. ^C'était un ordre exprès des magistrats, enjoignant la remise immédiate au porteur du jeune homme y désigné.

M. Potenicq lut à haute voix , s'arrétant pesamment sur chaque syllabe et faisant de temps à autre un signe de tête vertical , en signe d'assentiment respectueux.

Quand il eut fini, il rendit la missive municipale , et, s'inclinant plus profondément :

c Je vous demande pardon, mynheer, dit-il; j'avais été jusqu'ici harcelé par tant d'individus sans aveu ou sans mission , que mon premier jugement ne saurait m'étre imputé à crime. Je me suis d'abord mis en tête que c'était encore comme ce comte d'Estrades....

— Le comte d'Estrades? dit l'étranger avec vivacité; comment ! le comte d'Estrades vous l'a demandé aussi ? et quand cela?

— 11^ a peu d'instants. Vous avez failli vous rencontrer avec lui.

— Ah ! vraiment ! Ils n'auront pas de reproches à se faire : ils ont tout employé. M. le comte est serviable I rien ne lui coûte pour obliger ses amis. Dieu soit loué de ce que je n'ai perdu temps non plus qu'eue !

— Oh ! quand vous auriez tardé, ils ne l'auraient pas. eu davantage. Vous, c'est différent, vous êtes en règle. Cependant j'aurais souhaité que vous eussiez une lettre de son protecteur....

— Son .... protecteur !

— Oui , le capitaine qui paye sa pension.

— Ah I j'entends ; mais ce n'est pas précisément de sa part que je viens.

— C'est ce que je vois. J'en suis fâché ; mais le capitaine ne saurait m'en vouloir. Quiconque a l'honneur d'être bourgeois de Leyde doit obéissance à la loi et à mynheer le bourgmestre.

— Obéissance à la loi ! s'écria Jacob Renelz désespéré. Si la loi vous ordonnait de livrer votre hôte, votre pupille au couteau d'un

TANGRÈOE DE ROHAN. 47

assassin, obéiriez-vous encore? Ëh bien! qui vous dit si ce, cas n'est pas devant vous ? qui vous dit qu'on ne veuille pas couronner par sa mort toutes les tentatives dirigées contre sa liberté? Et vous, madame, vous qui vous plaisiez à recevoir de lui le nom de mère, laisserez-vous aller à sa perle votre enfant adoptif? Si vous l'abandonnez tous, eh bien 1 je le défendrai, moi 1 Je Tai déjà sauvé une fois, je le sauverai bien deux, en dépit de tous les bourgmestres du monde.

— C'est la loi, » dit M. Potenicq, sans qu'un muscle de son visage subît l'impulsion d'un autre sentiment que celui de l'obéissance passive.

Mme Potenicq poussait vers le ciel de douloureux ik-klaag! c'était là tout le secours qu'on en pouvait attendre. Charles, ou plutôt Tancrède, répondit affectueusement à Tétreinte pleine d'angoisse de Jacob ; mais l'émotion qui agitait tous ses traits n'avait rien qui ressembiât à la crainte ou à la douleur.

(c Le ciel m'envoie cette réponse que je lui demandais, mon bon Jacob; je l'en remercie. Console-toi : une solution, quelle qu'elle soit, vaut mieux pour moi que la continuation de l'état où je me trouvais.

— Mais où t'emmène-t-on ? Que veut-on faire de toi ?

— Jeune homme , dit tranquillement l'étranger, vos appréhensions sont aussi singulières que peu motivées, bien qu'elles fassent l'éloge de votre attachement pour votre ami. Regardez-moi en face. Me trouvez-vous l'air d'un coupe-jarret ?

— Si vous n'avez pas de mauvais desseins envers Chftries.... envers Tancrède, donnez-m'en la preuve en m'emmenant avec lui. >

M. Potenicq prévint la réponse de l'étranger, en mettant son veto absolu à cet arrangement.

c Vous êtes mon pupille, et vous devez vous soumettre à mon autorité, qui représente pour vous celle de la loi. Vous ne partirez pas. Quand vous serez majeur, vous agirez suivant votre bon plaisir ; mais, en attendant, vous ne me quitterez pas.

— Je m'échapperai malgré vous. Je fuirai. •

— Vous n'aurez pas dans votre poche un seul rixdale pour aller jusqu^à Rotterdam.

— Calmez-vous, jeune homme, dit l'étranger; votre ami vous donnera de se.<% nouvelles aussitôt son arrivée en France, et vous serez sans doute réunis un jour.

— Oui, oui, mon Jacob, nous nous retrouverons en France.... ou aflUeurs, ajouta-til tout bas. Ah! c'est en France que je vais!

Vojlà déjà un bonheur qui m'arrive.... quand ce serait pour y mourir. Quand partons-nous, monsieur?

— A rinstant, tout est prêt pour notre voyage. Nous nous embarquerons à Rotterdam , pour éviter de traverser le théâtre de la guerre. »

Les paquets de Tancrède furent bientôt prêts, grâce aux soins de Mme Potenicq , qui glissa dans une mallette six chemises de fine toile de Hollande qu'elle avait; coupées de sa propre main à l'intention de son époux. Ce furent là ses adieux, accompagnés de recommandations itératives de se tenir toujours bien propre et de ménager son argent et ses chausses, si on lui en donnait de neuves par là.

M. Potenicq lui souhaita gravement toutes sortes de prospérités, et se remit à ses comptes de la journée.

Jacob ne souhaita rien, car il lui fut impossible de prononcer un seul mot. Les sanglots qu'il s'efforçait de contenir soulevaient convulsivement sa poitrine : il étouffait.

Au moment de quitter, sans doute pour toujours , le seuil de cette maison où il avait passé des années, sinon heureuses, du moins paisibles, où il avait trouvé un ami, un consolateur, le cœur faillit un instant à Tancrède : son énergie l'abandonna ; il fondit en larmes et se jeta de nouveau dans les bras de Jacob. Ils se tinrent un moment embrassés, mais déjà sa résolution était revenue : il serra une dernière fois la main de son fidèle camarade et s'élança sur les pas de son guide.

c Quand et où le secret me sera-t-il révélé ? lui demanda-t-il d'une voix presque inintelligible.

— Bientôt ! à Paris, i

Pendant tout le cours de leur voyage, il fut traité par son conducteur avec de grands égards et une déférence singulière; cependant il n'en put obtenir que la même réponse à toutes ses questions. Il apprit seulement que c'était lui dont la méchante mine avait si fort inquiété Jacob. Il s'était déguisé , pour éviter d'être reconnu par le gentilhomme qui avait tenté d'enlever Tancrède, et dont il savait la présence à Leyde. Tancrède dut prendre patience.

Oh! qui pourrait dire quels tourbillons d'idées s'attiraient, se repoussaient, se heurtaient dans son cerveau , éclatantes ou sombres, dorées oii livides, idées tour à tour de gloire et d'opprobre, de deuil et de bonheur, de triomphe et de mort, tandis que le navire l'emportait sur cette mer qu'il avait traversée dix ans auparavant', pauvre petit enfant, triste et rêveur, s'en allant en exil pour la vie, qu'il repassait maintenant, jeune homme fier, ar-

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dent, plein de force et d'avenir? Ce mystère fatal qui enveloppait ses premières années, pèse encore sur lui comme un voile de plomb : un peu de temps encore, le voile sera levé. A tel prix que ce soit! il l'a dit, il le répète à chaque heure, à chaque heure qui rapproche en fuyant cette heure terrible et souhaitée !

Ce fut un malin, à la pointe du jour, qu'ils entrèrent au port. Tancrède était sur le pont avec son compagnon. Un cri lui échappa :

« C'est ici 1 c'est ici! Je reconnais cette ville! C'est ici que l'on m'a embarqué autrefois !

— C'est Calais , c'est la France. »

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