‹ Stella et VanessaChapitre 43 sur 50 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

Entre tant de rues de toutes formes et de toutes grandeurs qui viennent se perdre dans la longue et populeuse rue Saint-Antoine, comme autant de courants d'eau, subalternes dans le lit bruyant d'un grand fleuve, il en est une, courte et droite, qu'au premier coup d'oeil on pourrait croire sans issue, car un pavillon de médiocre hauteur en ferme l'extrémité. Cependant un regard plus attentif voit s'ouvrir sous ce pavillon trois arcades à travers deux desquelles on aperçoit des arbres, une statue équestre et des constructions semblables au bâtiment où est pratiqué le passage. Si par hasard vous mettez le pied sous cette voûte rougeâtre, au delà de cette porte mystérieuse vous vous trouvez introduit dans un autre monde : vous êtes dans une grande place solitaire qui semble n'avoir point d'échos pour les bruits de la rue tumultueuse que vous venez de quitter. L'arcade que vous avez franchie est la seule communication de cette place avec le Paris vivant et remuant qui s'agite du côté opposé du passage : les trois autres issues aboutissent à des rues silencieuses, à des quartiers peu fréquentés; deux seulement sont à ciel ouvert; la dernière, comme la première, se dérobe sous le cintre des arcades : il semble que l'architecte ait voulu cacher cette œuvre d'un autre âgje à la foule dédaigneuse de nos jours ou réserver un spectacle singulier et inattendu au promeneur errant par la grande ville.

Cette place semble le centre d'une autre capitale, le spécimen d'un Paris qui n'est plus, le milieu d'un cercle dont la circonférence a disparu.

L'impression que produit l'aspect de la place Royale tient du rêve : l'œil d'un homme du dix-neuvième siècle ne peut s'habituer à ces quatre lignes de pavillons uniformes, intacts et purs de tout mélange de constructions modernes, et tels qu'ils apparurent le jour où la dernière pierre fut posée, où la première statue de Louis le Juste fut élevée sur son piédestal par ordre d'Armand du Plessis, cardinal duc de Richelieu, le 13 de septembre 4639.

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Ce n'est pas qae cette architecture ait rien qui séduise par Télégance ou éblouisse par la hardiesse des formes : ces quatre galeries aux arcades surbaissées, aux pilastres doriques; ces doubles étages de briques percés de longues fenêtres, coupés à angle droit de pilastres pareils à ceux des arcades et de longues arêtes de pierres de taille ; ces grands toits d*ardoise où d'étroits œils-de-bœufs alternent avec des baies au fronton triangulaire, tout cela est bien loin sans doute des sveltes faisceaux de colonnettes, des auda* cieuses ogives, des pignons aux pro6ls gracieusement effilés, des lucarnes encadrées de trèfles à jour et de merveilleuses arabesques, précieux restes des jours de gloire que l'art rie reverra plus. C'est même inférieur, si l'on veut, à la magnificence sèchement imposante du grand roi, à la simplicité froide et noble des modernes : c^est un ensemble lourd comme les chevaux flamands des batailles de Van der Meulen , comme leurs cavaliers aux pourpoints de buffle, aux grandes escopettes , aux bottes immenses ; mais cette pesanteur, ce goût équivoque ont un attrait d'originalité, un caractère qui manque à des édifices de plus haute renommée. Ces grands et sombres corridors, ces corps de logis bleus, rouges et blancs, ou plutôt grisâtres, remuent plus d'une pensée dans notre mémoire vide et insensible devant les splendeurs de la blanche rue de Rivoli. La place Royale n'est ni grecque, ni romaine, ni cosniopolite, ainsi que tant de chefs-d'œuvre auxquels rien ne manque que le cachet d'un siècle et d'un pays; elle est française, elle est de la première moitié du dix-septième siècle, et ne saurait être autre chose.

C'est à l'heure oii tout est muet, où la lune dort sur le grand carré qu'enferme la grille de la place Royale, et adoucit les teintes tricolores des bâtiments, c'est alors qu'il faut aller s'adosser au pilier de quelque arcade : bientôt la vision vous presse de toutes parts, vous assiège irrésistiblement. La vue des rares bourgeois du Marais qui traversent de loin en loin les galeries semble une anomalie inexplicable : on dirait que ce sont des étrangers qui passent, et que les vrais habitants endormis vont tout à l'heure ouvrir leurs croisées et montrer aux vagues lueurs du soir leurs épaisses royales et leurs épaules moirées de rubans, ou bien leurs chevelures à la Ninon et leurs collets gaudronnés ^

Car cette solitude redevient un moment, pour les yeux perçants de l'esprit, ce qu'elle fut dans les années lointaines que le temps a balayées sans retour, le séjour enchanté de la bonne compagnie,

4 . On apprêtait alors les collets avec une sorte d'empois appelé gaudron.

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le rendez-vous de toute une société splendide , remuante, spirituelle : les galeries se repeuplent de Ggures d'autrefois ; les noires fenêtres s'illuminent de clartés magiques, et derrière leurs châssis subitement éclairés s'agitent les ombres de toutes ces beautés dont les noms ont brillé dans les orages politiques comme dans les annales de la galanterie, dont les attraits furent aussi redoutables au pouvoir d'un ministre qu'au cœur d'un amant; cette chambre, c'est celle de Marion de Lorme ; cet antique rideau cache peutêtre aux yeux indiscrets Paul de Gond y aux pieds de Guémené ; regardez, c'est Pierre Corneille, le vieux Pierre, qui longe à pas lents la grille dorée, enveloppé dans son manteau de velours noir.

Quels noms I quels souvenirs !

Ils ne sont pas les seuls qui s'éveillent dans ce lieu. Le Paris de Richelieu et de la Fronde repose là sur un autre Paris bien plus étrange et plus merveilleux : le dix-septième siècle a bâti son édifice sur les débris du quatorzième, la place Royale sur l'hôtel des Tournelles, en attendant qu'une troisième couche achève de le faire disparaître à son tour. On sait que le moyen âge avait étalé toutes ses magnificences dans cet immense palai» de nos rois, dont le terrain de la place Royale ne contient qu'une faible partie, et qui étendait, sur l'emplacement de tout un vaste quartier, ses logis pareils à une ville entière, ses préaux verdoyants, ses douze galeries, ses trois parcs dont la rue du Parc-Royal a pris sa dénomination, et ses six grands jardins, non compris le tant miraculeux labyrinthe de Dédalus. L'hôtel des Tournelles s'en alla avec le seizième siècle. La main qui signa l'ordre de la Saint-Barthélémy signa aussi la destruction de ce célèbre monument ; mais sa démolition, commencée sous Charles IX, ne fut entièrement terminée que sous Henri IV. Le bon roi, peu de temps avant sa mort, fit faire le plan d'une place à construire sur une grande cour et une portion de parc restant du palais : il fît élever un des quatre côt^, concéda les trpis autres à des entreprises particulières et ordonna de percer les quatre rues aboutissantes. La place Royale ne fut terminée que sous Louis XIII.

La place Royale est debout encore ; mais ses fêtes et ses promenades sont mortes, comme les pas d'armes et les festins royaux du palais des Valois qu'elle a remplacé.

Ainsi passe la gloire de ce monde !

Où en seront dans deux cents ans la Chaussée-d'Antin et le boulevard des Capucines?

* Transportez-vous maintenant par la pensée au temps où les vieux marronniers à la maigre couronne , qui s'élèvent au centre

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d^a place , étaient encore dans la graine paternelle, où le bronze des quatre fontaines n'avait pas quitté ses fiions dans les profondeurs de la terre.

Au lieu du blanc cavalier de marbre, dont la monture pèse de tout son poids sur la souche qui la tient en équilibre , une figure de bronze, le casque en tête et le bras étendu dans l'attitude du commandement, montant un coursier de superbe encolure, aux jambes nerveuses , à la légère crinière , ouvrage de Daniel Ricciarelli , élève de Michel Ange, s'élève sur un haut piédestal, au point d'intersection de quatre allées qui partagent en compartiments quadrangulaires une grande pelouse de gazon.

Il est sept heures du soir.

La place Royale semble s'épanouir par une de ces belles soirées de la fin de l'été, où tout emprunte aux nuages du couchant leur pourpre et leur flamme , où tout brille d'une splendeur qui charme les yeux et ne les fatigue pas : de grandes teintes jaunes tombent du haut des toits sur les pavés, sur les gazons et sur la statue , et, lavant largement les pans rouges et les coins blancs des pavillons, harmonisent tous les objets qu'ils rencontrent d'un glacis limpide et doré, tandis que les angles de la place projettent déjà des ombres arrêtées et vigoureuses. L'esplanade entière , des deux rangs de croisées à l'intérieur des arcades, en dedans comme en dehors de la grille, fourmille, bruit et chatoie aux derniers feux du jour : c'est un mélange éblouissant de sole et de velours, de serge et de toile , de plumes , de rubans , de perles et de dentelles , sans cesse confondant et variant ses combinaisons infinies comme les nuances d'une queue de paon au soleil, ou comme les dessins capricieux d'un kaléidoscope. Le costume noir, grave et simple du bourgeois fait ressortir les vives couleurs de l'habit du militaire ou du jeune courtisan , si élégant , si pittoresque , si fièrement dessiné : l'escoffion de la jolie grisette s'entrevoit derrière la tête nue de la dame de qualité, à la chevelure couronnée de perles, aplatie sur le front et tombant en ondes gracieuses sur de blanches épaules.

C'est une confusion assourdissante de cent conversations diverses , parcourant à la fois tous les tons de la gamme sociale , depuis le beau langage des précieuses de l'hôtel Rambouillet jusques aux quolibets vulgaires du Ponceau, A cette fenêtre ouverte , qui laisse entrevoir un cercle nombreux de dames et de cavaliers, on est engagé dans une discussion chaleureuse sur la nécessité de la transition de petits soins h. billets doux, et sur les mérites respectifs des deux parfaits amants Artamène et Orondate. Ici, près de la grille, à l'aigreur de leurs voix disputeuses, à leurs pourpoints un peu

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râpés , à la malpropreté de leurs rabats , vous reconnaîtrez sans peine un groupe de beaux esprits en querelle à propos d'un nouveau sonnet de Saint-Amand et d'un madrigal de Benserade. Plus loin , des pages et des écoliers se regardent de travers, se soupçonnant réciproquement de prétentions illicites sur ces quatre fillettes qui viennent d'entrer sous l'arcade de la rue Royale ; des drapiers et des merciers causent de la hausse des serges d'Aumale et de la défaveur des aiguillettes ; des gentilshommes s'entretiennent des nouvelles de l'armée ; des bourgeois font cercle autour d'un conseiller de la Grand'Chambre qui raconte les délibérations de la dernière séance ; et toutes ces voix aux mille inflexions s'agglomèrent en un bourdonnement immense, pareil au murmure qui monte d'une chaudière en ébullition.

Car c'est le moment où, avant de procéder au dernier repas delà journée, le vieux quartier Saint- Antoine et le jeune et brillant Marais viennent s'abattre tout entiers sur la place Royale. C'est le moment pour tous du délassement , de la promenade et de la causerie.

Tout à coup un lourd carrosse de voyage à quatre chevaux s'arrête au débouché de la rue de TÉcharpe : deux hommes en descendent, et, traversant diagonalement la grande pelouse , se dirigent vers Tangle sud-est de la place. L'extérieur de Tun d'eux n'offre rien qui soit digne de remarque : l'autre, à peine parvenu à la première jeunesse, porte un costume étrange par sa simplicité môme; son chapeau rond est désarmé de plumes , son justaucorps aux manches étroites souffre non-seulement une indigence, mais une absence totale de rubans ; son court haut-de-chausses à larges plis s'arrondit en ballon au-dessus de ses genoux , comme les culottes que portent encore de nos jours les paysans frisons et les Grecs des iles, et pourtant, à mesure qu'il fend les flots du beau monde, les chuchotements moqueurs qu'avait excités son premier aspect font place à un murmure de bienveillance et de sympathie.

c II a vraiment la mine avantageuse.

— C'est dommage !

— S'il avait un ajustement galant et de bon air, il sentirait furieusement son homme de condition. »

Et plus d'un gracieux visage lui accorde en passant un de ces sourires doucement railleurs qui encouragent et enivrent un cœur d'adolescent et qui bouleverseraient les sens de notre voyageur, si ses yeux éblouis pouvaient détailler quelque chose dans cet ensemble prestigieux.

c Ah ! laissez-moi jouir de ce spectacle ! s'écrie-t-il en arrêtant son compagnon. Mais c'est le pays des fées où vous m'avez trans-

porté du fond de la froide Hollande ! Oh I que le vrai Paris remporte sur celui de mes souvenirs I

— Monsieur Tancrède , dit l'autre , chaque instant de retard est long^t rude à ceux qui attendent , et Ton nous attend depuis bien des jours 1 »

Toutes les fascinations de la Place Royale s'évanouissent à ces mots. Tous les souvenirs du jeune homme à la fois évoqués , ses longues anxiétés, ce grand doute qui va être enfin résolu , s'emparent de tout son être...»

c Marchons ! marchons 1 »

Et il entraine à son tour son guide sans savoir où il va !

Celui-ci l'arrêta soudain.

« C'est ici ! »

Ils étaient entrés sous une arcade. Le compagnon de Tancrède soulève le marteau d'une porte richement sculptée.

Des pages et des laquais vêtus d'une brillante livrée se pressent sur le seuil , au moment où la porte s'ouvre ; mais une femme d'apparence grave et respectable accourt , les écarte , jette un coup d'œil aux deux voyageurs, échange quelques mots à voix basse avec le guide du jeune homme.

Ils sont introduits.

Le compagnon de Tancrède l'a remis à son introductrice , qui lui fait monter les larges degrés d'un escalier protégé par une rampe de fer à grandes arabesques, chef-d'œuvre de serrurerie.

Il traverse avec elle deux grandes pièces dont il entrevoit vaguement les tapisseries de haute lice et les profondes cheminées; arrivé à la porte d'un cabinet, elle lui fait signe d'attendre, entr' ouvre la porte qui laisse échapper un rayou de lumière , et se glisse dans l'intérieur.

Ce crépuscule coupé d'un faible jet lumineux semblait au jeune homme le symbole de toute sa vie : son émotion était inexprimable, son cœur battait avec une violence douloureuse, ses genoux pliaient sous lui....

Il serait tombé , privé de ses sens , si cette situation se fût prolongée.

Elle ne dura qu'un instant.

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Son introductrice reparut , le fît entrer dans le cabinet , et sortit, en refermant la porte sur elle.

Le crépuscule avait disparu : une vive clarté vacilla aux yeux de Tancrède. A la lueur des bougies fixées sur les trois branches d'un riche candélabre, il se vit à rentrée d'une ruelle peinte et dorée avec magnificence , et dont les croisées donnaient sur un grand jardin : les fauteuils, les tabourets, les pliants étaient garnis en velours cramoisi à crépines d'or; des portraits, de famille, ouvrage de grands maîtres , étaient appendus aux lambris ; un miroir de dimension peu ordinaire , luxe très-rare à cette époque, splendidement encadré, reposait au-dessus de hauts coffres de bois des Indes à fermoirs massifs , auprès d'un lit dont les vastes rideaux émaiilaient.leur damas rouge de fleurs d'or et d'argent.

Au fond de la ruelle était assise une femme d'un âgé mûr , mais belle encore et d'une physionomie imposante.

Ses amples vêtements noirs et d'une coupe austère, sa coiflfe noire rétrécie en pointe sur son front et retombant en s'élargissant sur ses épaules comme la guimpe d'une religieuse , eussent assez indiqué sa qualité de veuve , si la tristesse profondément empreinte sur ce noble visage n'eût encore mieux révélé une et peutêtre plusieurs de ces douleurs dont les années peuvent amortir parfois la violence première, mais dont elles ne ferment jamais entièrement la plaie toujours saignante. H y avait de la douceur et de la bonté dans ses traits ; mais l'expression la plus prononcée qui se pût lire sur ses lèvres un peu fortes , sur son large front , dans ses grands yeux bleus , était celle d'une fierté , d'une force et d'une énergie dont le malheur avait altéré, sans l'effacer , le caractère primitif.

Cependant le chagrin était loin de régner dans ce moment sur son visage ! Si Timpression que nous venons d'indiquer était celle que produisait habituellement sa vue, il eût fallu l'œil d'un observateur bien sagace pour découvrir ce fond de deuil immuable à travers les sensations qui l'émouvaient : s'il y avait quelque souffrance en elle, ce n'était pas alors du regret, c'était de la crainte, la crainte de voir le naufrage d'un dernier espoir, d'un espoir qui semble impossible, tant il apporterait de joies enivrantes aune âme qui ne croit plus à la joie.

A l'aspect de cette dame, Tancrède , le chapeau à la main et la tête inclinée , était demeuré immobile près de la porte. Des mouvements confus de respect et de tendresse l'agitaient jusqu'au fond des entrailles : il s'imaginait plutôt retrouver une personne aimée que rencontrer une inconnue.

Quand il était entré , un tremblement universel l'avait saisie : elle s'était levée brusquement; puis elle était retombée sur son siège , pâle et presque défaillante.

Elle le regardait en silence, l'œil fixe et comme égaré, la bouche entr'ouverte, le sein haletant, serrant convulsivement des deux mains les bras de son fauteuil.

Elle voulut parler, mais sa voix s'éteignit dans sa gorge. Elle lui fit signe d'approcher.

Tancrède avança tout près d'elle et mit un genou en terre.

Elle se pencha sur lui pour le mieux contempler , et laissa enfin échapper ces mots, d'une voix pleine d'amour et de larmes :

« Oui, c'est bien lui. Voilà son front qui enfermait tant de grandes pensées, sa bouche dont le sourire était si doux , ses prunelles au regard de^feu. Hélas! l'autre, à cet âge, ne devait pas avoir la langueur de celui-ci. Pauvre enfant! C'est qu'il a tant souffert ! Oh ! c'est bien mon Henri , mon grand Henri ! »

Elle passa sa main tremblante dans la blonde chevelure du jeune homme.

c II a déjà jusqu'à la mèche blanchâtre qui distingue tous ceux de sa race. Qu'ils lui en contestent le sang , s'ils l'osent. »

Un nouveau silence eut lieu.

Enfin tout ce qui gonflait depuis si longtemps ce cœur de femme sans le pouvoir briser, tout ce que dix années solitaires avaient successivement amassé de pensers étouffants et de silencieuses douleurs, déborda , éclata en un seul cri :

« Mon enfant! mon cher enfant! »

Un cri comme il n'en part que des entrailles d'une mère qui retrouve son fils mort dix années pour elle 1

Et, se levant de nouveau d'une impulsion irrrésistible, elle se jeta au cou du jeune homme avec une telle impétuosité qu^il chancela du choc ; elle resta suspendue à lui sans mouvement et comme anéantie. Il eût pu la croire morte sans les tressaillements nerveux des bras dont elle l'enlaçait....

Ils restèrent quelques moments dans cette ineffable situation ; puis il la replaça doucement sur son fauteuil , et s'agenouilla près d'elle, sanglotant, mouillant de pleurs et pressant de ses lèvres convulsives les mains de celle qui n'eût pas eu besoin de parler pour se révéler à lui , tandis qu'elle couvrait de baisers délirants ses cheveux, son front et ses yeux.

c Ma mère ! j'ai une mère ! » s'écriait-il à son tour avec ivresse.

Lui aussi avait souffert de longs jours, des mois sani$ fin dans l'attente de cette heure de félicité.

Ses souffrances et ses transports n'étaient pourtant pas encore «eux d'une mère!

a Oui, je suis ta mère I reprit-elle d'un accent de passion à fea- •dre le cœur ; mais maintenant regarde, regarde.... »

Il suivit des yeux la main qu'elle étendait vers le portrait d un homme de noble visage, armé à blanc comme pour le combat.

< C^estlui! » s'écria-t-il en tressaillant.

Cette figure ne lui était pas inconnue : sa mémoire fidèle lui ^vait rappelé l'étranger qui l'avait visité un jour chez la femme qui le gardait , à Paris.

a II Ta deviné, murmura la dame en fondant en larmes. La nature a parlé.... Tu ne t'es pas trompé, reprit-elle. Oui, celui-là, c'est ton père, et voilà tout ce qui me reste de lui 1 »

Tout à coup ses pleurs se séchèrent; ses muscles amollis par l'attendrissement se roidirent et se dessinèrent avec force ; ses traits passèrent en un instant de l'expression d'un bonheur tendre mêlé de regrets à celle d'une joie superbe et d*un indomptable orgueil.

Tancrède était toujours à ses pieds.

c Levez-vous, lui dit-elle d'une voix forte et assurée, prince du -sang d'Ecosse, de Navarre et de Bretagne! levez-vous, Tancrède, duc de Rohan, prince de Léon, comte de Porhouët ! »

L'enfant bondit, avec un cri pareil à celui de Taiglon perdu qui rentre dans l'aire paternelle.

« Cet homme (elle lui montrait de nouveau le portrait), je vous l'ai dit, c'est Henri, duc de Rohan, votre père : auprès de lui sont ses ancêtres. Cette tète chauve à la longue barbe, c'est mon père, à moi, Maximilien de Béthune, baron de Rosny, duc de Sully, votre aïeul ! »

Et la Gère Marguerite de Béthune se redressa, éclatante de toute la majesté des deux races dont les images imposantes et muettes l'environnaient.

c IVÎais va ! va ! dit-elle en poussant avec une sorte d'impatience son fils éperdu. Embrasse-les donc I Ne vois-tu pas qu'ils t'ont •tous reconnu?...»

Elle le parcourait d'un long regard de complaisance. « Il ne dit rien : on dirait qu'il est pris de vertige ! Eb bien ! la tête te tourne-t-elle ? Tu t'appuies contre le mur? Quel morne sérieux î Tancrède, es-tu fâché de ce qui t'arrive? »

Tancrède, pour toute réponse , se précipita dans les bras de la duchesse*

c Pauvre enfant I comme il est ajusté I poursuivit-elle avec un

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mélange de tendresse et d'indignation. Le descendant des rois sous l'habit d'un manant hollandais 1 élevé parmi toute cette cohue, tous ces fils de pécheurs de harengs et de marchands d'épicerie l

— Ne dites pas de mal de l'Académie, ma bonne mère : je n'étais pas là en compagnie qu'on pût tenir à déshonneur ; je n*ai pas toujours été si bien. Durant les premières années de mon séjour en Hollande, mis en pension dans un méchant village du Voësterland, parmi les enfants des paysans, j'ai dû trouver Leyde une espèce de paradis auprès de mon précédent séjour.

— Dieu ! Dieul les infâmes ! Ils ne voulaient pas lui arracher la vie, non î Ils voulaient seulement lui arracher du cœur tous les sentimenta dignes de sa naissance, abâtardir dans ses veines le sang des siens. Ah i ils ont tenté d'abrutir le jeune lion dans la captivité, parmi les ignobles animaux d'une vileétable! Mais ils Tont tenté en vain! N'est-ce pas, mon Tancrède, qu'ils n'ont pas tué chez toi l'âme d'un Rohan?

— Donnez-moi Tépée de mon père, s'écria- t-il , l'œil étincelant de l'orgueil des héros bretons ses ancêtres, et vous le saurez bientôt !

— Bien 1 dit la duchesse Marguerite. Ainsi, toujours ainsi ! Ah ! je reconnais mon enfant ! Le voilà tel que je l'ai rêvé 1 »

Et son sein se gonflait de plaisir et d'enthousiasme.

€ Quand un riche panache ondoiera sur ces tresses blondes , quand^ l'or, le velours et la moire décoreront cette taille svelte, comme il les effacera tous, nos beaux diseurs de cour et de ruelles ! Il n'aura pas besoin de toute leur afféterie. Quelle est la fille de prince qui rejettera les hommages d'un tel cavalier? Mais comme ta as dû être malheureux parmi ces gens grossiers avec qui tu vivais ! Il ne pouvait y avoir rien de commun entre eux et toi : ta devais te trouver toujours seul. Quelle triste existence !... Car tu te sentais, n'est-il pas vrai ? tu ne pouvais te croire de même espèce que tout ce qui t'entourait?

— En effet, je me sentais d'une autre nature que ces traficants des Provinces-Unies : je me sentais du sang de Français , du sang de soldat dans les veines ; mais je n'étais pas tellement isolé que vous le pouvez supposer. J'avais un ami, un bien bon ami ; il faudrait que je fusse le plus ingrat des hommes pour jamais l'oublier !

— Un ami ! Mais, Tancrède, vous ne pouviez avoir là d'ami ! Quelle était donc la naissance de ce jeune homme?

— Je ne sais trop ce qu'avaient été son père et jsa famille : pour lui , c'est le pupille de mynheer Potenicq, le mercier, mon ancien

hôte. Ma bonne mère, vous ne me refuserez pas de rappeler près de moi. Je le lui ai promis en le quittant. Si vous saviez tout ce que je lui dois!...

— Un pupille du mercier Potenicq ne saurait être ici sur le pied de votre ami. Appelons-le, j'y consens , mais à litre de domestique*.

— Ce n'est pas cette protection humiliante que je lui promis, le jour où il me protégea, lui, au péril de sa vie, contre les sabres de cinq assassins. Sans celui dont Taffection vous parait indigne de moi, vous n'auriez jamais revu ce fils que votre amour rend si heureux ! »

Et il raconta, avec tout le feu de l'amitié, Timmense service que lui avait rendu si courageusement Jacob Renetz.

c Tu as raison, mon enfant: je n'ai plus rien à t'opposer. Ton père n'eût pas eu d'autres sentiments en pareille circonstance. Fais venir ce brave jeune homme : c'est moi qui me charge de sa fortune maintenant !

— Bonne mère! ditTancrède en lui baisant la main.

— M'as-tu reconnue en entrant? t'es-tu souvenu que c'était moi qui t'allai visiter plusieurs fois dans la maison où je te faisais élever, rue Saint-Paul ?

— Oh! mon cœur ne m'a pas trompé. A votre premier aspect, toute mon âme s'est émue d'un profond saisissement ; une voix inconnue me disait que j'étais en présence de ma mère.

— Hélas ! ton père ne reviendra point partager ma joie 1 Le chagrin de ta perte a empoisonné ses derniers jours. Avec quel transport n'aurait-il pas retrouvé un semblable fils 1 quelles délices il eût goûtées à diriger tes premiers pas dans la glorieuse route qu'il a parcourue aux applaudissements du monde entier, à faire de toi un héros tel que lui ! Dieu n'a pas voulu qu'un tel heur nous fût réservé à tous. Cher enfant, dans l'ignorance où ils t'ont tenu, quand je t'ai dit le nom d'Henri de Rohan, je n'aurai fait que frapper ton oreille d'un mot sans éveiller un souvenir dans ton esprit ! Sais-tu seulement ce que c'était qu'Henri de Rohan? Avant ce jour, avaistu entendu prononcer une seule fois ce nom qui faisait Tetonlir l'Europe?

4 . On se rappelle qa'alor8 on donnait le titre de domestiques à tous les gens attachés an service d'un ^and et dévoués à sa fortune. Beaucoup de cadets de famille et de gentilshommes de moyenne (pialité ne rougissaient pas de ce nom, auquel n'était point adhérent de préjugé avilissant. C'est Tidée seule de soumission et d'infériorité absolue qui blesse l'amitié de Tancrède.

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— Esl'il donc sur la terre un seul chrétien, né dan« le sein de rÉglise réformée, qui n'ait entendu parler du défenseur de la foi protestante, du noble soutien de la liberté ? mon pèrel mon père! si ceux qui m'ont soustrait à tes glorieuses leçons ne m'ont pas permis de recueillir teâ derniers regards et tes dernières paroles, ils n^ont pu du moins empêcher ton nom immortel d'arriver jusqu'à moi chaque jour par toutes les voix qui m'environnaient. Je pressentais bien, à l'impression qu'il faisait sur mon âme, qu'il devait m'étre plus cher et plus précieux que celui des autres héros de la liberté, leur Frédéric-Henri de Nassau, ou le grand roi Gustave, tes rivaux de renommée I Âh ! que ne suisje né près de toi dans Texil où le cruel Richelieu t'avait forcé d'emporter ce génie et ces vertus qui faisaient la gloire de la France ! Le tyran n'aurait pu m'arracher à ton amour, à celui de ma mère.... Car c'est lui, n'est-ce pas, c'est ce barbare despote qui m'a fait prendre par ses satellites dans le château de Préfontaine ? >

Le visage de la duchesse devint pâle ; ses yeux élincelèrent ; une haine profonde assombrit tous ses traits ; mais il s'y mêlait une inexprimable douleur.

c Non, malheureux enfant! le persécuteur de ton père n'a point ajouté ce crime à tous ceux qui l'ont escorté devant le tribunal de Dieu. Sais-tu qui t'a arraché ton nom et tes biens, qui t'a fait traîner ta jeunesse dans la misère et l'obscurité ? sais-tu qui a versé du fiel dans les plaies de ton père, qui a déchiré dix ans à plaisir le cœur de ta malheureuse mère? sais-tu qui va maintenant te disputer pied à pied ce qui t'avait été ravi par une fraude infâme, qui va mentir et en faire mentir d'autres en face du Christ pour te nier ton droit légitime? le sais-tu ? Prie le ciel de ne pas écraser de sa foudre ce toit qui a couvert la coupable 1 C'est ta sœur, c'est ma fille, la fille d'Henri de Rohan ! »

Tancrède fit un mouvement d'horreur à cette terrible révélation, c Écoute ce qu'il faut que tu saches enfin ! C'est une trisle et longue histoire où tout s'est passé pour toi et autour de toi, dont tu as été témoin et acteur principal sans la comprendre, depuis seize ans et plus, depuis que tu es dans ce monde de crimes et de misères. L'une des conditions du traité de 4629 , qui mit fin à cette guerre si longtemps et si glorieusement soutenue par ton père contre les forces bien supérieures du roi, ou plutôt du cardinal de Richelieu, fut son éloignement de cette terre de France qu'il n'avait pu délivrer. Nous nous retirâmes à Venise, mais la grande âme du duc Henri ne pouvait languir dans l'inaction : de vastes desseins roulaient incessamment dans sa tête. Sachant apprécier à leur valeur

les amnisties et les promesses royales, il craignait pour ses core~ ligionnaires le retour des persécutions. Ce fut alors que ses liaisons avec le patriarche grec Cyrille, dont la profession de foi se trouvait peu différente de celle de notre Église, lui firent concevoir ridée d'acquérir de la Porte ottomane la souveraineté de Tlle de Chypre , pour en faire un refuge aux protestants de France et à toutes les victimes de la tyrannie du cardinal. Cyrille s'était chargé d'jsn négocier les conditions près du sultan Soliman : tout fut interrompu par sa mort, et nous vîmes ainsi avorter ce grand projet qui t*eût donné un trône. Dans le temps où l'espoir de la réussite nous semblait le mieux fondé, mon époux, sentant le besoin d'avoir entre ses mains de fortes sommes d'argent, et ne pouvant se les procurer que par la vente d'une partie de ses biens, çésolut de ra'envoyer à Paris à cet effet. Je te portais alors dans mon sein : nous nous communiquâmeâ nos cruelles appréhensions à ce sujet. Nlétait-il pas à craindre que, si j'accouchais d'un enfant mâle pendant mon séjour en France, le tyran, habitué à ne reculer devant la pensée d'aucun attentat, ne se défît sans scrupule du rejeton d'une race ennemie, qui pouvait recommencer un jour l'histoire de son père et mettre en péril à. son tour cet édifice monarchique à grand' peine cimenté par tant de sang et de larmes? Un sénateur vénitien de nos amis, à qui nous avions con6é nos anxiétés, nous proposa l'exemple de deux illustres familles de la Romagne qui firent élever secrètement leurs enfants pour les dérober à la cruauté de César Borgia , duc de Valentinois. Ce fut à ce parti que nous nous arrêtâmes : je vins à Paris au mois d'octobre 4 630, mais je ne parus point en public jusqu'après mon accouchement, qui s'opéra dans le plus profond mystère chez une de mes amies ; puis je te confiai à la sage-femme qui m'avait assistée, bonne et fidèle créature qui le veilla fidèlement jusqu'à l'âge de six ans ; je t'envoyai ensuite chez Préfontaine, père de mon maître-d'hôtel. Durant cet intervalle , ton père eut bien souvent le désir de te faire venir près de lui, de te reconnaître, surtout depuis qu'il t'eut visité, dans un voyage à Paris, en 4634....

— Je ne l'ai jamais oubliée , cette visite! s'écria Tancrède.

— Ce fut la première et la dernière fois qu'il te vit! II était réconcilié , du moins en apparence , avec son ennemi ; mais il était loin de se livrer en toute confiance à ce rapprochement. On avait besoin de son courage et de son génie : on lui fit des avances; on lui offrit le commandement de l'armée destinée à rendre la Valte- Une aux Grisons , alliés de la .France , et à repousser à la fois de ces cantons les Espagnols , maîtres de la Lombardie , et les forces

de l'Autriche. II s'agissait des intérêts de la patrie : il accepta , et fit son immortelle campagne de Valteline. L'ingratitude la plus noire en fut le prix : il s'y attendait. On l'environna d'espions ; on l'abreuva de dégoûts; il résigna le commandement, et se retira à Genève. C'est là qu'il s'occupa des moyens de te réunir à lui : il n'eut pas le temps de réaliser le bonheur qu'il se promettait.... Il fut mandé en France : sa perle était certaine , s'il eut obéi ; il s'excusa sur des raisons de santé ; un ordre du roi lui enjoignit de retourner à Venise. Une embuscade l'attendait sur la roule! 11 le sut» et, au lieu du chemin de i'itaiie, il prit celui de l'Allemagne , et s'alla jeter dans le camp de son ami , Bernard de Weymar , le grand capitaine. Peu de jours après, le duc Bernard attaqua les Impériaux à Rhinfeldt.... Henri mena les VVeymariens à la charge, comme un simple volontaire.... et.... »

La voix lui manqua un instant; puis elle reprit avec fermeté : c II tomba, percé d'une balle, et mourut en chrétien et en soldat, craignant Dieu et bravant les hommes, comme il avait fait toute sa vie. Cette nouvelle avait été précédée de quelques mois par celle de ta perte. Le sieur de Préfonlaine m'avait annoncé ta mort par suite d'une maladie violente et subite, et je fus seule, seule au monde, car il n'y avait entre la fille qui me restait et moi ni union ni tendresse, et j'étais bien loin pourtant de la connaître I Ce fut là un rude fardeau à porter pour ma faiblesse! Dieu soit loué pour n'avoir pas permis que j'y succombasse, puisqu'il me réservait cette journée en récompense ! Cependant , très-peu de temps après que j'eus reçu le fatal message de Normandie , des bruits étranges vinrent jusqu'à moi; il était question d'enlèvement, de violences commises par des soldats. Outrée de douleur et poussée en même temps par un vague et dernier espoir , je partis de Paris et j'arrivai inopinément chez Préfontaine. Il se troubla, balbutia, et finit par avouer qu'en etfet tu lui avais été ravi de force par des hommes armés et masqués , et que leurs menaces 1 avaient déterminé à m'en imposer sur ton sort , dans la persuasion que tu étais perdu pour moi , dans tous les cas , et que la vérité ajouterait encore à mon désespoir. Oh ! c'était vrai î Le coup que j'avais reçu en apprenant que la Providence t'avait retiré d'ici-bas , si terrible qu'il fût, n'était rien auprès de cette affreuse idée d'une fin sanglante , œuvre de la barbarie des hommes ! Je voyais toujours mon pauvre enfant se débattant sous les épées des soldats, puis Uvide, glacé par la mort, enseveli sous la terre humide d'une fosse creusée par les mains rouges des assassins ! Ou bien j'entendais ses plaintes étouffées par les murs d'un cachot où on l'avait enterré vivant pour

64 TANGRÈDE DE ROHAN.

y mourir d'un long supplice. Celait horrible ! Préfontaine m'assurait bien qu'on lui avait juré de respecter ta vie; mais qu'était^e qu'un tel serment, prêté par de telles bouches? Je fis des recherches : j'interrogeai les gens de Préfontaine , les paysans des environs; je ne découvris rien , sinon que les gens qui avaient fait le coup paraissaient appartenir au régiment de la Marine , et qu'ils étaient arrivés du côté de Lizieux. Ce corps d'infanterie avait été en effet cantonné dans ces districts ; mais il venait de partir pour l'armée. La coopération des soldats pris dans son sein était une preuve de plus que le crime devait être attribué au cardinal : ce régiment , dont il s'était déclaré le colonel en titre , était rempli d'officiers dévoués à sa fortune et tout à sa discrétion. Le cœur brisé et désormais sans espérance, j'écrivis à mon époux ces lamentables détails : il dut recevoir ma . lettre au camp devant Rhinfeldt , quelques jours avant le combat!... Hélas! sa douleur lui fît sans doute ménager sa vie moins encore que de coutume, de même qu'elle rendit incurable une blessure qui, dans un autre temps, n'eût laissé qu'un sillon de plus sur ce corps cicatrisé par tant de batailles 1 Les années s'écoulèrent sans m'apporter ni lumière sur ta destinée ni adoucissement à mes maux. Le tyran et son roi fainéant étaient morts aussi , et mes malédictions poursuivaient dans la tombe l'homme au chapeau rouge et le valet couronné. Dieu me pardonne ! je calomniais Richelieu. Le serpent qui m'avait ravi ma progéniture n'était pas si loin : il n'avait pas eu la peine de s'introduire chez moi! Un jour enfin, il y a six mois environ , on vient me dire que le sieur de Préfontaine demande instamment à me voir : il entre, ridé, cassé, se traînant à peine, c Madame, > me dit-il, c vous voyez un grand pécheur, un pécheur indigne de votre « pardon, mais qui, du moins, avant de mourir, veut déchaîner sa c conscience d'un poids qui rendrait son âme trop lourde pour obte-

< nir merci de notre Seigneur, s A ce début je tremblai de tous mes membres, dans l'attente de ce qu'il m'allait dire, c J'avais, i continua-t-il, c depuis longtemps, deux aveux à vous faire. La crainte

< retenait l'un, une fausse honte arrêtait Tautre; mais Dieu m'a fait ce la grâce de me reconnaître : dans une grande maladie, me trouvant « sur le bord de l'autre monde, j'ai commencé d'éprouver une crainte c bien autrement fondée que celle de la vengeance des hoiximes, et , c dès que je me suis senti la force de soutenir le voyage, je me suis c rendu ici pour tout vous apprendre. Les menaces que je vous ai « dit m'avoir été faites sont réelles ; mais elles ont été accompagnées c de.... promesses.... et d'effets.... J'ai vendu mon silence mille (C écus. I Le misérable resta un instant la tête baissée et les mains

jûintesi comma a'U 6At aUepdn qu'un coup de massue Técragât, J'étouffais , et ne pus trouver un seul mot. Il continua : c Je voua « ai 4it cela pour recevoir sur la terre tout ce qui me revient d'opc prpbre; mais le reste est plus important. Uannée d'après Tévéne^ « ment, ayant fait un voyage en Picardie, je fis rencontre par la c campagne d'un homme dont la physionomie me frappa comme un c souvenir- Lui» de son côté, m'envisageait avec curiosité. Une f large balafre qui lui cicatrisait le menton me remit sur la voie, et a je le reconnus pour le sergent qui était venu de prime abord me c demander M. Tanoréde : j'approchai; quand il vit que je le recon* H naissais aussi, il chercha à m'éviter; mais je le joignis, et j'enga^ f geai la conversation, assez contre son gré, à ce qu'il me parut. Je « le remis presque aussitôt sur son expédition; il feignit de ne pas « me comprendre ; € Cessez donc cette affectation, lui dis^je, elle est « inutile; votre capitaine et moi sommes maintenant les meilleurs c amis du monde, et tout s'est arrangé à la satisfaction commune. » c Je le persuadai de mon mieux, et il finit par se laisser emmener c au cabaret voisin , où je tirai de lui des choses de grande censé» $; quence. J'appris que son capitaine se nommait M. de Barrière; « que, peu avant l'enlèvement, il était arrivé de Paris incognito , c et avait évHé, durant son séjour, de se montrer dans le pays ; < qu'il avait reçu une lettre d'un sien frère, nommé La Sauvetat , a officier au service de la république des Provinces-Unies, et que «£ c'était après la réception de cette missive que l'affaire avait été « décidée. M. de Barrière, affectant une grande confiance envers le c sergent, lui avait appris, sous le plus profond secret, que l'enfant « était un fils naturel de ce La Sauvetat, qu'on refusait de remettre If aux mains de son père. Après l'enlèvement, Barrière lui avait « acheté son congé , et l'avait renvoyé dans son pays avec une assez ( bonne somme. Voilà ce que j'en appris, à bâtons rompus, et c comme des choses que je devais savoir aussi bien que lui, à son « jugement. J'ai eu la lâcheté de laisser passer plus de huit années a sans vous faire part de ce que je savais, Vingt fois j'ai été sur le a point de me rendre ici pour vous en instruire ; mais toujours les c terribles menaces de ce Barrière retentissaient à mon oreille et me (i retenaient chez moi. Voilà ce quej'avaissur le cœur! Puissiez- vous c trouver là dedans quelque jour sur cette déplorable affaire.... d Mais déjà je ne l'entendais plus, Les traits d'une affreuse lumière avaient traversé mon esprit : je luttais en vain avec angoisse pour les repousser loin de moi; ee nom de Barrière m'avait tout appris! C'était le moins scrupuleux et le plus capable d'une audacieuse entreprise, entre toute cette cohue déjeunes gentilshommes et d'o'

66 TAKGRÈDE DE ROHAN.

ficîers^ans fortune qui entouraient d'une cour dévouée la prin* cesse Marguerite, Tunique héritière du grand duc deRohan. C'est ce titre fatal qui a poussé ma fille dans l'abime 1 Habituée aux hommages de tous les princes et des aînés des grandes maisons de France et d'Europe» qu'attiraient ses biens immenses non moins que sa merveilleuse beauté , demandée par Bernard de Saxe-Weymar, recherchée par le comte de Soissons et le duc de Nemours , son orgueil lui faisait d'avance un tourment de Tidée qu'il faudrait descendre de si haut pour n'être plus que la sœur du duc régnant, Tancrède deRohan. Les sentiments qui fermentaient chez elle ne pouvaient être un mystère pour ceux qui l'entouraient, cherchant à lire dans ses pensées , et toujours prêts à tout oser pour les transformer en réalités. Ceux qui savaient le secret de l'existence de son frère osèrent.... que te dirai-je?... ils osèrent lui faire entendre que cette ambition était légitime. Ils réveillèrent d'anciennes calomnies imaginées par de lâches ennemis qui avaient voulu frapper en moi tout à la fois mon mari et mon père. Ils y rattachèrent ta naissance clandestine.... et ma fille les crut contre sa mère.... elle voulut les croire ! C'était moi qui conspirais pour lui ravir son héritage 1 On lui fit entendre qu'elle avait le droit de le défendre, de sefaire justice à elle-même. Barrière s'offrit : elle accepta. Et ce fut pour tomber d'un Weymar et d'un Condé * jusqu'à Henri de Chabot qu'elle a commis ce crime! Ah ! passé le premier mouvement d'horreur que souleva en moi cette odieuse conviction , je me sentis trop bien dédommagée pour ne pas remercier le ciel : je pouvais croire encore à ta viel Je ne doutais pas qu'ils ne t'eussent envoyé en Hollande, près de La Sauvetat : je dépêchai des gens sûrs pour épier ses démarches , ses relations habituelles r je ne pus rien découvrir. Je fus plus heureuse près de Barrière , que j'avais environné d'yeux ouverts nuit et jour sur ses pas : j'appris qu'il partait pour la Hollande , sous je ne sais quel prétexte. Je le fis suivre par un domestique fidèle , puis par mon secrétaire , déguisé et chargé de ma procuration qui l'autorisait à s'emparer de toi partout où il te trouverait, il t'a trouvé , mon enfant , mon cher enfant! On ne t'arrachera plus des bras de ta mère ! >

Et de nouvelles et réciproques effusions accompagnèrent la tendre conclusion de ce récit.

Tancrède , à son tour, fit connaître à la duchesse la partie qu'elle ignorait de son histoire, détails moins extraordinaires sans doute, mais bien intéressants pour un cœur maternel.

4 . Louis do Bourbon, comte de SoiRRon» ^ oncle du grand Condé.

TANGRÈDE DE ROHAN. 67

Une grande partie de la nuit s'était écoulée ainsi : la duchesse s'en aperçut la première. Son active spllicitude avait remarqué sur le visage de son fils Tempreinte des fatigues du voyage : elle voulut le conduire elle-même dans la chambre qu'elle lui avait préparée depuis deux jours; car c'était la surveille seulement qu'elle avait appris à la fois avec certitude l'existence de cet enfant tant pleuré y- le lieu où on l'avait découvert, et sa prochaine arrivée.

a Adieu , lui dit-elle , repose en paix , mon ami ; tu n*as point ici de pièges à craindre dans ton sommeil , car ta mère veille près de toi : songe à elle dans tes rêves. Nous parlerons plus tard d'affaires ; car nous ne sommes pas au bout de nos tribulations. Ceux qui te détiennent ton droit ne te le rendront pas sans combat. Tu n'es encore duc de Rohan que pour moi et par le sang que tu tiens de Dieu : Henri de Chabot l'est par la grâce de madame Anne d'Autriche et de monsignor Mazarini , son ministre 1 Qu'il vienne donc avec la faveur des roiâ : toi , marche avec ton droit , et Dieu*soit en aide au vrai duc de Rohan I »

Elle fit quelques pas, puis une impulsion irrésistible la ramena de nouveau vers lui.

c Embrasse-moi encore une fois. C'est qu'il est si beau , mon enfant ! Que je voudrais le voir déjà dans des habits convenables à sa naissance ! Le reste de la nuit sera bien long. Adieu! à demain. »

Il était beau en effet !

Le frêle et gracieux enfant s'était changé en un adolescent de haute et noble apparence. A sa taille élevée et bien prise, au développement précoce de ses formes minces et nerveuses , on lui eût donné vingt ans. Ses traits, quoique délicats, étaient grands et prononcés : c'était la reproduction presque exacte du type héroïque qu'offrait la face de son père, voilée, pour ainsi dire, par une sorte de langueur pensive qui en adoucissait l'ensemble.

Nous avons vu le portrait de cet illustre et infortuné jeune homme : son front large et découvert, son œil fier et trisle, son visage allongé, dont le burin indiquait la pâleur comme eût pu faire le pinceau , ont produit sur nous une impression profonde. Nous ne pouvions détacher nos regards de cette touchante physioilomie. On croit y lire à la fois la promesse d'une grande destinée et le pressentiment que cette promesse ne sera pas remplie.

68 TANCRËDK DR HOIUH.

ni.

ff

Le soleil était bien haut sur Thorizon lorsque Tanorède s'éveilla du pesant sommeil où rayaient plongé la fatigue et l'étourdissement de tant d'émotions diverses. Toutes les circonstances anciennes et récentes de sa vie se pressant à la fois dans sa tête à demi assoupie , la confusion de ses idées était telle que , pensant sortir d'un songe, il ne savait plus où poser la limite entre la réalité et lei enfantements de son imagination . dans une existence qui tout entière avait Tair d'un long rêve. Un moment il se crut encore chez M. Potenicq , bien que les grands rideaux qui environnaient son lit étonnassent un peu ses yeux inaccoutumés à ce luxe.

c Oh 1 murmurait-il en se levant sur son séant , j*ai fait souvent de beaux rêves , des rêves d'ambition et de bonheur; mais jamais comme cette nuitl J'étais prince, j'étais le fils d'un grand homme! Pavais une mère, une bonne mère 1 C'est si doux d'avoir une mère! Ohl je crois sentir encore ses baisers sur mon front! Mais, hélas! après le songe toujours vient le réveil, le réveil.... Ahl mais..-. qu'est ceci? >

Sa main étendue avait rencontré une sonnette d'argent posée sur un guéridon à la tête de son lit, 11 1 agita machinalement.

Là porte de la chambre s'ouvrit: on tira ses rideaux, et un homme élégamment vêtu s'inclina respectueusement devant lui.

c Monseigneur le duc a-t-il dessein de s'habiller? Mme la duchesse m'a chargé de lui faire agréer mes services en qualité de valet de chambre. Voici les ajustements qu'elle lui envoie en attendant que monseigneur en ait commandé d'autres.

— Mon rêve est donc vrai ! s^écria le jeune homme en joignant les mains avec exaltation* Oh ! dites-moi encore que je suis le 6U de Marguerite de Béthune, que j'ai dans les veines le sang du grand duc Henri!

— Je puis le redire à monseigneur tant qu'il lui plaira de l'entendre, Mme la duchesse ayant daigné faire part cq matin à toute sa maison de l'heureux événement qui ramène près d'elle l'héritier véritable du sérénissime duc Henri.

— mon Dieu ! je te rends grâces l » Et, se jetant à genoux sur son lit , il fit bien la plus fervente prière qui fût jamais sortie du fond de son cœur.

Il faudrait être mère pour comprendre avec quelle impatience la

TANCRËDË DE ROHAN. 69

duchesse Tâttendait, avec quel cri de joie elle l'accueillit, lorsqu'il entra leste et radieux sous ses nouveaux habits.

< Mais comme cela lui va bien 1 II est aussi à l'aise là dedans que s'il n'avait porté autre chose de sa vie. Âh I c'est que ceci lui était naturel , comme au paon son plumage ; le reste n'était pour lui que d'etiaprunt. »

De fait, il n'était non plus embarrassé de cet éclat inusité, que le soleil , lorsqu'à son lever matinal , il retrouve son habit d^or et sa perruque de rayons , comme eût pu dire un de ces poëtes faiseurs de dédicaces qui foisonnaient alors dans les antichambres des maisons princières. Sa bonne mine ressortait merveilleusement sous ce noble et brillant costume, que l'étiquette de la cour du grand roi alourdit plus tard, de même que, dans le siècle précédent, les modes pittoresques de François I*' avaient dégénéré en celles d'Henri IIL

Au lieu du simple collet de toile de Hollande, un point de Gênes, artistement brodé , découpait ses festons délicats sur Uû justaucorps de satin blanc , aux manches garnies de parements de dentelles et ouvertes à l'intérieur d'une large fente, d'où sortaient avec grâce les plis bouffants de la chemise. Un léger manteau de velours cramoisi, galonné d'or, flottait librement sur ses épaules. Un hautde-chausse écarlate-, à raies d'or, décoré plutôt que fermé de boutons de même métal , et descendant au-dessous des genoux, avait remplacé les culottes hollandaises, et des bottines de daim jaune, aux retroussis de dentelles largement évasés , complétaient sa toilette de raffiné.

« Il vous manque quelque chose, Tancrède : la pièce la plus importante de l'ajustement d'un gentilhomme; je vous l'avais cependant envoyée ! Comment l'avez-vous oubliée? >

Et son regard interrogateur s'arrêtait sur le flanc désarmé du j eu ne homme.

« Je ne l'ai pas oubliée , je l'ai volontairement omise. Je ne porterai jamais que celle du duc Henri. »

L'œil de la duchesse étincela : elle considéra un instant le généreux enfant, et s'élança vers un coffre dont elle fit sauter le couvercle.

« Tu as raison , dit-elle en y fouillant avec une précipitation convulsive. Tiens, voici l'épée qu'il portait à Luvino ! Celte écharpe, je Tai brodée pour lui î Tiens ! porte-les comme il les a portées. »

Slie lui ceignit la simple épée de combat , dont la garde d'acier bruni reposa comme une tache obscure sur l'or et le satin.

c Ah ! Dieu aidant, elle ne se rouillera guère à mon côté , et je ne la mènerai en lieux où ne l'eût montrée son premier maître!

70 ÏANCRÈDE DE ROHAN.

La mère et le fils passèrent ensemble le reste de la journée. Le soir, Mme de Rohan annonça à Tancrède qu'elle le présenterait le lendemain chez la princesse de Guémené, leur proche parente, et Tune des beautés les plus célèbres de l'époque.

« C'est, dit-elle, une amie éprouvée, que la différence de religion n'a jamais éloignée de moi : elle était, depuis quelque temps, la confidente de mes espérances comme elle l'avait été de mes maux. Je l'ai envoyé prévenir de votre arrivée : il faut que vous vous mettiez en devoir de lui plaire, Tancrède , et que je me puisse faire honneur de mon enfant. C'est une personne toute précieuse, et qui vous formera plus vite aux belles. manières que ne le pourrait faire une pauvre veuve comme moi, presque étrangère au monde d'aujourd'hui. »

Une telle annonce devait travailler vivement l'imagination d'un jeune homme de ce caractère, qui , jusqu'alors, n'avait guère connu d'autre femme que la digne épouse de mynheer Potenicq , et qui n'entrevoyait la société des dames qu'à travers ce voile rose et transparent, si souvent interposé entre des yeux de seize ans et le monde réel.

De brillants fantômes environnèrent toute la nuit son chevet.

Le matin suivant, monseigneur assembla en conseil privé les écuyers de sa mère, le maître d'hôtel Préfontaine le fils, avec qui il avait renouvelé connaissance, et tous les pages, à l'effet de décider si la perfection de sa mise était en juste rapport avec l'importance de la visite qu'il avait à faire. Le grave sanhédrin , après une mûre délibération, décida, à la majorité des voix, que le galant^ était peu congruent à l'habit, le ruban n'en étant pas de couleurs assez éclatantes, et que le panache rouge du chapeau soupirait amoureusement après le mariage de deux plumes blanches.

Toute l'assemblée s'offrit avec empressement pour aller aux emplettes; mais Tancrède, ravi de trouver un prétexte pour courir quelque peu les rues de Paris, déclara qu'il irait en personne faire se^ acquisitions, et, refusant le carrosse qu'on voulait atteler pour lui , il sortit , accompagné d'un seul page nommé Roland de Caumoçt, qu'il avait pris en affection tout d'abord.

A peine furent-ils dehors, que Tancrède, avec une familiarité qui sentait l'académie de Leyde, saisit le bras du page, tout fier d'un tel honneur, et les deux nouveaux compagnons se dirigèrent en causant amicalement vers le Palais, dont la grande galerie, dite des Merciers, était alors, comme on sait, le quartier général de la mode,

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