‹ Stella et VanessaChapitre 44 sur 50 · I . Garniture de rubans · texte numérisé non relu

I . Garniture de rubans

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le magasin aux mille étaux où les gens du bon ton étaient tenus d'apporter en tribut leurs testons et leurs écus, à peine de lèse-élégance et de galante excommunication.

Ils furent bientôt arrivés au passage qui conduit de la place du Palais dans la galerie , et en içontèrent lestement le double escalier.

Le premier coup d'œil surprit et charma Tancrède. Un grand nombre de dames élégamment parées se pressaient le long de la double ligne de boutiques brillantes de trésors de tout genre. De jeunes cavaliers divisaient aans leur promenade vagabonde les groupes féminins, saluant à droite , détachant des œillades à gauche, et se mêlant de temps à autre aux conversations des belles acheteuses , soit pour lier, soit pour resserrer connaissance, en don* nant leur avis sur le couronnement (l'un collet ou sur les avantages de la toile de soie , plus favorable au teint que celle de Uol'lande.

Par-dessus les voix engageantes des merciers, drapiers, doreurs, libraires, pelletiers, liugères, etc., catalogues vivants et glapis^ sants dont les riches commentaires suppléaient parfois au nombre exigu des articles en vente; par-dessus le caquetagedes promeneuses et de leurs adorateurs, s'élevaient, par intervalles, comme les grondements de la grosse caisse et les notes stridentes du fifre à travers la masse de sons qu'exhalent les autres instruments, des rafales de criailleries "aiguës, d'éclats de rire perçants, de jurements proférés par des basses profondes et grossières, ou par des dessus à déchirer les oreilles.

Tancrède en eut l'explication quand il fut parvenu au point où la galerie des Merciers, d*un côté, reçoit celle de la Sainte-Chapelle, qui la coupe à angle droit, et, de l'autre, ouvre ses arcades sur la fameuse Grand'Salle.

Une troupe asâez considérable de plaideurs , quMl était permis , sur leur mine, d'estimer pour Normands et Manceaux dépéchés à Paris en vertu du committimus , se groupaient autour du troisième pilier, si cher au peuple chiquanoux, et, dans l'ardeur des disputes qu'ils engageaient paur passer le temps jusqu'à ce que leurs affaires fussent appelées à tour de rôle en la chambre des Enquêtes , élevaient l'agréable accent du pays de sapience, de manière à fournir une quote-part de quelque importance au tumulte général ; mais ce n'était pas là le vrai foyer de ces bruits infernaux.

C'étaient les pages et les laquais, ce fléau du Paris de ce temps, qui avaient remplacé, pour la désolation de l'honnête bourgeois , les terribles écoliers du moyen âge, lorsque ceux-ci avaient commencé

1± TANGRËDfi Dfi ftOltAM.

à 8'am6nd6r et à devenir plud traitables , sans perdre entièrement toutefois leur liumeur turbulente et guerrièroi

Ils avaient fait de la Grand'Sall6 le théâtre de leurti récréations favorites : outre ceux qui s'y trouvaient pour attendre leurs maîtres engagés dans quelque plaidoirie au parlement, une multitude d'entre eux , sortis de tous les hôtels de Paris, s'y établissaient ohaqne matin , et là, jouant aux dés, aux tarots, au brelan, chantant les chansons les plus scandaleuses du jour, criant, hurlant, se gouN mant, ils faisaient, comme les vendeurs dans le temple, régner l'a* bomination dans le lieu saint, à tel point que, plus d'une fois, tnes^ sieurs du parlement, en leurs chambres respectives, furent sur te point de suspendre le cours de la justice^ ne pouvant plus entendre la voix des conseillers rapporteurs^

Les yeux de Roland s'animèrent à l'aspect de cette orageuse réunion : ils exprimèrent le sentiment qui se peint dans l'osil do lévrier retenu en laisse, lorsqu'il voit ses confrères abandonnés à travers champs à leurs courses désordonnées^ Peu s'en fallut qu'il ne proposât à son jeune maître de se joindre à la bande joyeuse. n se contenta de laisser échapper un gros soupir , accompagné d'un î

c Comme on s'amuse là dedans !

^ Gomment? dit Tancrède d'un air grave, c'est s'amuser de fort vilaine sorte. Ces garnements ne sauraient dire deux mots sans blasphémer le saint nom de Dieu! »

Roland regarda le jeune duc d'un air un peu étonné.

c C'est vrai, dit-il, ils feraient mieux de jurer autrement. Mais, bah I est-ce que le bon Dieu s'occupe à écouter des propos de pages? »

Trois ou quatre jeunes gens vêtus en bourgeois, et portant sous le bras des sacs et des liasses de papiers, les coudoyèrent en ce moment, et, jetant des regards de travers dans l'intérieur de la Grand'Salle:

c Qael vacarme font là tous ces malandrins! dit Fun d'eoi. N'est-ce pas une honte à nous de les souflfbir dans nos terres et domaines ? Au bon vieux temps, dame Basoche n'eût permis à cette vermine de pulluler ainsi au milieu de ses enfants 1

-^Cordieul répliqua un autre, nous ne devrions laisser aux archers la besogne de réprimer leurs ' tapages et sévices : il est temps d'en finir avec eux.

— Ces croquants de clercs du Palais sont**ils insolents ! S'écria Roland : ils mériteraient d'être....

'-^ Taise2-vou3, eitravagant, dit Tancrède en le saisissant par

TANGRÈDB DB ROHAN. 7^

l'épaule et to repoossant a?eo force en ettière. Alle£*«YOUS vous faire tine sotte querelle pour rien? >

Son ifitervention était arrivée à temps, car déjà les autres 9*é* talent retournés et mesuraient Tétourdi d*utt œil menaçant. Ils s'éloignèrent cependant, mais en secouant la tête et en continuant leurs invectives contre la livrée, ses maîtres et tous les gens de cour.

Majtf déjà Tattention de Tancrède était absorbée par des objets plus agréables. Deux dames, dont le maintien et l'ajustement an* nonçaient des personnes de là plus haute distinction, bien qu'elles ne fussent suivies que d'un seul écuyer, venaient de passer près de lui. Ce qu'il avait entrevu de leurs traits ranimant du désir de les contempla à son aise, il entraîna le pauvfe Roland, malgré ses coups d'cBil de regret pour la Grand'Salie, et se mit à les suivre. Elles s'arrêtèrent devant une boutique de lingère, et là il put admirer à loisir le profil de celle qui se trouvait de son côté.

C'était une femme d'une taille élevée et d'une éclatante beauté. Elle pouvait avoir environ trente ans, maisTâge ne lui avait pas fait adbieter le développement et la perfection de ses belles formes par la p^te de sa fraîcheur première. Ses larges manches retrous* sées et brodées de perles, ainsi que son corsage, dont une guirlande semblable dessinait les sveltes contours, révélaient, sous sa mante entr'ouverte, d'admirables proportions : les touffes épaisses de ses cheveux bruns ondoyaient sur un cou d'une blancheur extraordi« naire. La coupe de son visage ovale et un peu long était en har* monie parfaite avec son nez mince, sa bouche petite et d'une grâce accomplie ; mais ce qui ravissait surtout en elle, c'était la séduisante finesse de son sourire, c'étaient ses yeux noirs, fendus en amande, légèrement pressés et recouverts de leurs longues pau-* pleines, et tout imprégnés de cette enivrante langueur qui adoucit le rayonnement de deux prunelles resserrées entre une double coalisse de cils noirs.

Nul genre de beauté peut-être n'était plus fait pour émouvoir un jeune homme de l'âge et du naturel de Tancrède, et pourtant il se sentit plus ébloui que charmé : un instinct, plus sûr et plus rapide que la réflexion et que l'analyse, lui révélait sous ce sourire spiri'tuel une sécheresse dédaigneuse ; il avait surpris une expression dure et bautainedanscesyeux, que leur conformation physique avait faits si languissants et si doux. La tète et l'imagination de cette femme devaient être capables d'ardentes passions, mais on pouvait douter qu^eile eût un cœur où pût pénétrer et se graver un sentiment profond et tendre.

Cette impression confuse avait passé rapidement chez Tancrède, lorsque, les deux dames ayant fait un mouvement, la seconde devint visible à son tour, et, par un entraînement irrésistible, le regard de Tancrède quitta sur-le-champ la première pour s*attacher à celle-ci.

Elle était cependant beaucoup moins belle : petite sans être frêle, jolie sans régularité, elle n'avait rien de ces grandes lignes ni de ce port imposant qui eussent fait de sa compagne le type idéal d'un peintre ; mais son visage rose , arrondi par ce jeune embonpoint si cher aux poètes de l'Orient, ses cheveux noirs sans poudre*, ses lèvres vermeilles, son menton à la légère fossette, ses yeux, de cette nuance claire et limpide qui varie, suivant les reflets de'la lumière, du bleu céleste au gris transparent des nuages, formaient un doux et frais ensemble qui plaisait sans étonner , et retenait longtemps l'œil qui d'abord s'était arrêté sur elle sans surprise et sans admiration.

Et, tandis que le brillant aspect de sa voisine déposait dans le cœur une impression étrange et presque pénible, elle, lorsqu'on avait cessé de la regarder, y laissait, en gage de souvenir, un sentiment suave et calme qui prolongeait son empire sur l'âme doucement émue.

Car, sous ces dehors riants et enfantins, où se peignait l'abandon naïf d'un être peu habitué à voiler aux autres ses sensations et ses pensées, on devinait une sensibilité douce et passionnée à la fois, on comprenait que, dans ce cœur si facilement ouvert, ne devait se trouver à lire que le sens inné de tout ce qui est bien, de tout ce qui est bon et beau dans notre nature, et que cette simple et candide fille de quinze ans était capable de toutes les résolutions fortes et de tous les dévouements.

Mais on sentait aussi , à la tranquille sérénité de la jeune fille, que cette force d^aimer et de souffrir n'avait pas été mise à Tépreuve, et que nul souvenir ne ternissait encore le pur et clair miroir de sa mémoire.

Tancrède, aussi jeune, aussi novice qu'elle, avait compris tout cela d'inspiration, sans pouvoir s'en rendre compte. Tandis qu'il la contemplait , un bien-être inexprimable s'était emparé de lui : tout son être nageait dans une de ces molles et tendres émotions, au sein desquelles un cœur de cet âge semble parfois prêt à se fondre en larmes délicieuses. Un sentiment nouveau venait de

4 . On n'employait pas alors de pondre blanche , comme an xvxn* siècle , mais on se servait de ji^odre de couleur.

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poindre dans son âme : ce vague besoin d'amour et d'expansion, qui l'avait plus d'une fois agité sans être satisfait par ses épanchements mutuels avec le bon Jacob, qui ne l'avait pas été même par Taffection d'une mère , avait un objet maintenant ; il n'eût pu en séparer à Tavenir l'imege de cette douce enfant.

La petite, ayant tourné par hasard les yeux vers lui, parut s^apercevoir de Tattention extraordinaire qu'il fixait sur elle; car un incarnat foncé couvrit ses joues et son joli cou, et elle baissa la tête, toute confuse.

« Venez çà, Claire, lui dit sa compagne, qui, pendant cette petite scène muette, avait donné des ordres à son écuyer; M. de Ruvigny est allé ordonner à mes laquais de venir quérir nos emplettes : en attendant, nous allons visiter la boutique du mercier. »

Elles firent quelques pas.

Tout cela n'avait duré qu'un instant, mais un de ces instants plus longs et plus pleins pour l'âme que des années entières. .

c Qu'elle est belle ! murmura Tancrède.

— Par ma foi, c'est bien vrai 1 dît tout haut Roland. Je n'ai jamais rien vu de si beau que cette dame! Je gagerais bien mon cou contre un quart d'écu que la reine, toute reine qu'elle est, n'en approche de vingt lieues.... >

Il fut interrompu par un horrible tapage qui s'éleva de \d Grand 'Salle. Le tumulte y avait toujours été croissant; mais, depuis quelques moments, il avait tout à fait changé de caractère. Au lieu des rires et des jurements proférés par forme d'ornements du discours, éclataient des clameurs furieuses, des vociférations menaçantes : des coups violents retentirent contre une porte, puis tout à coup une acclamation , une sorte de hourra général, suivie des cris de : « De par le roi, main-forte au lieutenant civil! — Aux archers! aux archers! esrénons* les archers 1 casse-cou pour les, archers! > et d'un long cliquetis de fer entre-croisés.

Et plusieurs marchands, qui avaient été voir ce qui se passait, rentrèrent de la Grand'Salle tout épouvantés, et se mirent en devoir de resserrer et de mettre à l'abri leurs marchandises. En un instant, la confusion et la terreur furent aux deux bouts de la galerie : le peuple boutiquier, avec cette promptitude de panique qui le caractérise, interrompit jusqu'aux ventes commencées, et mille mains^ s'occupèrent précipitamment à dépouiller les étaux et les châssis à jour de tous les objets de commerce qui les chargeaient.

• 4 . £frénonSy éreintODS.

7G TANGAÊDË DE ROHAN.

Tancrède, sans perdre de vue les dames, interrogea un cbaussetier : le marchand, tout en expédiant ses opérations avec autant de célérité qu'un laboureur qui serre sa moisson à rapproche de rorage, lui apprit que ce bruit venait de l'outrecuidance d'un page qui avait voulu pénétrer de force dans la dhambre des Enquêtes, en dépit des huissiers : ceux-ci l'ayant repoussé, il avait mis Tépée à la main contre eux ; les autres pages l'avaient soutenu, et les huissiers, moulus de coups et leurs robes déchirées, s'étaient sauvés à grand'peine dans l'intérieur de ladite chambre, en fermant la porte sur eux. Tandis que les tapageurs travaillaient à l'enfoncer, on était allé chercher les archers du Châtelet, et le combat venait de s'engager.

Au même instant, comme une cuve bouillonnante qui déborde à flots écumeux, la Grand'Salle vomit la mêlée par sa triple arcade. Un tourbillon de'pages, d'archers, de laquais, poussants, poussés, battants, battus, et ferraillant d'une ardeur sans seconde, se ruèrent dans la galerie, chassant d'une violence impulsion le public effrayé vers les deux issues principales. Une partie des promeneurs et acheteurs avaient déjà évacué la place ; mais le plus grand nombre n'avait pas encore gagné les sorties du long corridor. Heureux ceux qui se trouvèrent dans la partie entre la Grand'Salle et l'extrémité donnant sur la place du Palais I Ils arrivèrent sains et saufs au grand air et sur le pavé, et purent rentrer au logis sans collets froissés, manteaux déchirés ni côtes enfoncées. D'autres opérèrent également leur retraite sans danger, ayant été jetés, par l'irruption des combattants, dans la galerie de la Sainte-Chapelle, où la bagarre continua derrière eux, au grand détriment des archers; car ceux-ci, assaillis en détail et corps à corps dans ces couloirs de médiocre largeur, serrés contre les châssis des marchands, ne pouvaient faire usage de leurs hallebardes , tandis que les borions pleuvaient sur eUx à bras raccourci , et que plusieurs des leurs étaient déjà dagues et tailladés par les épées de leurs adversaires.

Pendant ce rude conflit, les spectateurs paisibles qui se trouvaient proche de l'autre bout de la galerie des Merciers pressaient leurs pas vers la cour Neuve du Palais : de ce nombre étaient les deux dames, que Tancrède ne quittait pas du regard. Il les suivit, se tenant prêt à leur porter secours au besoin. Gomme elles approchaient du perron de la cour Neuve, une nouvelle et terrible rumeur s'éleva de divers côtés. < Sus, sus à la livrée! » criaient un grand nombre de voix ; et deux troupes de clercs du Palais, armés d'estocs volants et de pesants gourdins, débouchèrent à la fois par

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les degrés de la Sainte-Chapelle et par 'ceux de la cour Neuve, refoulant et culbutant tout ce qui leur barrait le passage jusqu'aux objebB de leur haine.

Ce fut un effroyable chaos : c'était pitié que de voir toutes ces riches toilettes si bien apprêtées et gaudronnées, brisées, écrasées, abîmées; que d'entendre ces cris de femmes heurtées, renversé^, étouffées par une jeunçsse qui semblait aveugle et sourde comme de$ taureaux en fureur.

Lorsque les deux dames virent la dernière issue fermée par cette fougueuse invasion, la plus âgée regarda rapidement autour d'elle, comme pour chercher son écuyer et ses gens : l'autre devint pâle; mais lorsque, tournant la tété avec effroi/ elle eut recentré les yeux de Tancrède pleins d'une ardente sollicitude, une confiance instinctive apparut dans les siens.

Elle ne fut pas trompée : déjà Tancrède, d'un élan, s'était placé en avant de toutes deux ; sans leur adresser la parole, et en leur tournant le dos, il les poussa en arrière jusqu'aux contrevents fer* mes d'un étalage de mercier, recevant sur ses bras tendus le pre-t mier choc de la foule ; puis il se jeta violemment contre la porte de la boutique, la heurtant à la fois du dos, du coude et du talon.

Elle était assurée en dedans, et ne céda pas.

Leur position à tous trois était éminemment critique : en vain s'efforçait-il d'opposer transversalement des deux mains son épée nue, comme une barre de fer, au flot qui roulait contre lui; bien qu'il luttât avec une force décuplée pour soutenir , imlnobile et de pied ferme, le poids immense qui l'accablait, il se sentait parfois si rudement poussé contre celles qu'il voulait protéger, que la pres« sion de son corps leur arrachait des soupirs étouffés.

Une sueur froide découlait de son front, une affreuse angoisse lui serrait le cœur.

Tout à coup il entendit dans Tintérieur de la boutique crier des ferrements qu'on semblait enlever : la porte s'entr'ouvrit brusquement, et le mercier, saisissant le bras de la grande dame, l'entratna avec vigueur. Tancrède poussa un cri de joie ; il prit sous les bras la jeune personne, la ût glisser le long du contrevent, et la jeta plutôt qu'il ne la déposa près de sa c'bmpagne. 11 allait refermer la porte derrière lui, quand une petite main attira fortement . la sienne, et il se trouva à côté de celle qu'il venait de sauver.

Ils restèrent un moment tous trois, haletants et sans mot dire, tandis que le mercier s'épuisait en respectueuses protestations couvertes par le bruit du dehors. Il était désespéré de ne s'être pas

aperçu plus tôt du danger de la sérénissime princesse. Il remerciait tous les saints de lui avoir inspiré la pensée de regarder par le trou du contrevent. Il eût voulu y avoir songé plus vite, lui en eûtil coûté bras ou jambe !

Et le pauvre homme s'amincissait, s'effaçait contre la muraille pour laisser le plus de place possible à ses hôtes.

C'était pour Tancrède une position bizarre et enchanteresse : au dehors, cet effroyable tumulte; au dedans de l'étroite logette, cette pression muette contre une jeune et gracieuse fille, cette tète charmante qu'il entrevoyait si près de la sienne, dans Tobscurité de leur ^sile, cette douce haleine qu'il sentait sur son cou, tout l'étourdissait §i l'enivrait.

Il fut tiré trop tôt de son absorption silencieuse. La dame, qu'on avait qualifiée du iitre de princesse, lui adressa la parole.

« Nous devons peut-être la vie à maître Pierre, dit-elle ; mais sans vous, monsieur, nous n'aurions plus été à même de profiter de son secours. Recevez mes remerciments de l'assistance que vous nous avez prêtée si à propos : vous vous êtes acquis des titres à mon ressentiment ', que je ne saurais oublier.

— Ah! madame, que n'ai-je rencontré pour vous servir une occasion plus périlleuse ! J'aurais voulu verser mon sang pour mériter ce ressentiment que vous me voulez bien promettre.

— C'est de votre part un souhait de noble et galant chevalier! Mais je me tiens pour mieux satisfaite qu'il ne vous en ait pas tant coûté. »

Tancrède pourtant le regrettait encore; mais ce n'était pas pour elle : si sa bouche avait répliqué à la noble dame, ce n'était pas à elle qu'avait répondu sa pensée. Tandis qu'elle lui adressait Texpression de sa reconnaissance, d'une voix claire et harmonieuse, mais qui n'exprimait ni n'excitait d'émotion sympathique, d'autres lèvres étaient demeurées fermées ; mais un regard s'était levé un instant vers le jeune homme, un de ces rapides regards, innocents et affectueux, qui laissent du bonheur pour si longtemps à qui les a rencontrés.

Cependant le vacarme diminuait : les cris et les piétinements s'éloignaient, et la foule ne heurtait plus bruyamment dans son passage les ais tremblants de la boutique.

4 . Le mot ressentiment, dont Tusage a depuis restreint le sens au souvenir d'une offense, avait d'abord, comme son étymologie l'indique, une signiflcalion tout aussi étendue que celle de ses synonymes souvenir ou rememhrance. On l'appliquait même plus volontiers à un souvenir reconnaissant.

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Le mercier mit la tète à la porte, et vit cette partie de la galerie presque vide : le combat durait encore, mais du côté de la Sainte- Chapelle et dans les deux cours du Palais. Les pages et les laquais paraissaient avoir le dessous; car, de temps en temps, des archers en ramenaient un ou deux en désordre et couverts de sang, et les faisaient entrer de force dans la Grand'Salle, où ils les tenaient provisoirement.

c II faut profiter de cet instant, dit Tancrède. De quel côté vos gens vous attendent-ils, mesdames? Vous me permettrez de vous servir d'écuyer, mais vous voudrez bien être mes conductrices; car c'est la première fois que j'entre ici, et je ne sais ce qu'est devenu mon page. «

— Vous êtes étranger, monsieur? demanda la princesse.

— Mais.... oui, madame! Je n'ai pas été élevé à Paris, » répondit le jeune homme, qui ne crut pas devoir décliner son nom. Par moment il doutait encore de sa propre identité, et presque de son existence.

La princesse le regarda plus attentivement, et tout à coup son œil devint perçant et inquiet, ses sourcils se froncèrent, et une singulière émotion parut sur son visage ; mais elle la réprima promptement, et sourit, comme si elle eût chassé quelque inquiétude, folle.

c Eh bien 1 monsieur, puisque vous voulez pousser jusqu'au bout votre galanterie, nous accepterons votre main jusqu'à la cour Neuve du Palais, où je dois trouver mon carrosse. »

Tancrède offrit la main aux deux dames. Tout son corps trembU' de plaisir quand il sentit entre ses doigts les jolis doigts de la petite.

Pourquoi ce chemin était-il si court?

L'écuyer et les gens de la dame les joignirent comme ils atteignaient le carrosse.

c Adieu, monsieur, dit la princesse, je ne perdrai pas le souvenir de cette rencontre. J'espère que nous ne serons pas sans révoir quelque jour notre aimable protecteur dans de moins désagréables circonstances. »

Le pauvre Tancrède avait le cœur trop plein : il ne répondit que par un profond salut.

La dame semblait attendre autre chose de sa part; mais, voyant qu'il gardait le silence, elle lui fit un geste d'adieu avec un sourire où se mêlait quelque ironie, et s'élança légèrement dans sa voiture, suivie de la gentille Claire, qui avait adressé en rougissant à son chevalier une timide inclination de tète.

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Le ieune homme resta lopgtempp doué en place , après que le carrosse fut parti, et qu'il eut cessé d'entendre le bruit des roues.

« Ah l monseigneur , vous voilà donc 1 Dieu soit loué I Je voua croyais mort ou quelque chose d'approchant, i

C'était Rolandt sans chapeau, sans manteau, sans épée» une man^ che arrachée et le justaucorps déchiré du haut en bas.

« Mais qui est-elle donc? s'écria TancrédCt sans remarquer le piimx état du page, et qui pent être cette princesse sérénissime ? Si c*était.,t. mais non» je n'aurai pas ce bonheur 1 Si c'était Mme de Guémené l

' — Quoi, )a dame que nous avons vue ? Non I ce n'est pas Mme la princesse de Guémené, je connais ceUe-ci ; elle ne lui ressemble nullement*

•*- Comment^ Vous ne savez pas qui elles sontt Vous qui êtes Parisien, vous pouvez ignorer quelles sont ces deux, dames 1

-^ Mais je ne suis ici que de deux mois !

^ Alors, courons, courons sur leurs pas. Je veux les retrouver, tes connaître. Je le veux l . •— Elles s'en sont allées à pied ?

-^ Non, en carrosse.

— Alors c'est impossible ! De quel côté sont-elles parties ? où vont-elles ?

--«- Je ne le leur ai pas demandé.

— Vous leur avez donc parlé? »

Tancrède lui raeonta son aventure.

t Quoi l dit Roland, vous ne leur avez pas demandé la permission de vous présenter dans leur hôtel ?

— - Malédiction sur moi ! je n'y ai pas eongé ! J'avais perdu la tête 1 Slapperlûût 1 Mille tonnerres ! »

Et le fougueux jeune homme frappait du pied et serrait les poings, tandis que le page faisait une moue a$sez irrespectueuse.

c C'est votre faute aussi, vaurien que vous êtes! Si vous étiez resté près de moi, au lieu de vous mêler aux batailleun», vous m'y auriez fait penser, vous les auriez suivies. Foin de vous, et de moi aussi 1

— Monsieur, j'en suis désolé; mais, foi de page, je n*ai pu agir autrement. Ce sont les archers qui m'ont insulté ; l'un d'eux m'a regardé de travers en passant, i

Tancrède lui tourna le dos et reprit, sans plus de paroles, lo chemin de la place Royale.

Roland le suivit à quelques pas de distance, avec la tournure

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d'un épagneul qui revient du combat, après y avoir laissé la meilleure part de sa fourrure et de ses oreilles.

TaDcrède retrouva sa mère, qui venait de rentrer, de son côté, de courses d'un autre genre. Il lui raconta son aventure, sans parler que très-succinctement de la partie la plus intéressante. La duchesse lui apprit à son tour qu'ils ne pourraient voir ce jour-là Mme de Guémené, laquelle n'était attendue que le soir, de sa retraite à Port-Royal, et que leur visite était remise au lendemain. Pendant que Tancrède était au Palais, sa mère avait été voir en personne quelques-uns de Messieurs de la chambre de l'Édit ', et, sous deux jours au plus tard, reqjuéte devait être présentée à ladite chambre par Marguerite de Béthune, duchesse douairière de Rohan, au nom et comme tutrice de Tancrède de Rohan, son fils mineur, à l'effet de faire constater l'état du jeune duc, et d'obtenir pour lui la mise en possession de l'héritage de son père, ainsi que défense à l'avenir à Henri de Chabot de prendre les titre et armes de duc de Rohan, qui lui avaient été concédés par la régente en faveur de son mariage avec Marguerite de Rohan.

< Grand Dieu I dit Tancrède après de longues réflexions, se peut-il que^ ce soit contre une sœur qu'il en faille venir à de telles extrémités? qu'il faille traîner le nom de mon père dans des débats judiciaires dont l'issue, quelle qu'elle soit, ne peut que ternir l'honneur de notre maison ? Faut-il que je me voie réduit à couvrir ma sœur d'opprobre aux yeux du monde entier, pour rentrer dans ma légitime? Ma sœuri je l'aurais tant aimée! Peut-elle bien préférer ma haine, la haine de sa mère? N'est-il point d'accommodement ^possible? Si elle le voulait, on pourrait encore sauver son honneur sans me frustrer de mes droits!

— Si tu la connaissais, pauvre enfant, tu saurais trop que tout accommodement Qst impossible : elle a trop d'endurcissement pour sentir des remords, trop d'orgueil pour te rien devoir, tlle repousserait toute proposition avec dédain, elle s'en ferait une arme pour te perdre.

— N'importe ! il n*en sera pas ainsi sans que j'aie tenté un dernier effort. Je serai sans reproche devant Dieu et devant les hommes. Je veux la voir I je vais chez elle : si elle me repousse, je secouerai sur le seuil de sa porte la poussière de mes pieds , et je marcherai par après, sans plus hésiter, me confiant en Dieu et en mon droit.

I. Inslituée par l'édil de Nantes pour juger toutes les conlestations entre protestants. Les protestants seuls faisaient partie de cette chambre de justice.

82 T4MGR&D£ DE ROBâN.

— Vous nlreï pas, TancrMe; ila wai cê^Mm de tou^l Voulezvous me faire mourir d'effroi?

•^Moil 80Q frère 1... Ohl non, ma flftère, vous vous trompez! votre amour vous égare 1

— Celle qui t'a dépouillé ne peut^elle pas foire plus?.*» ou du moins chercher de nouveau à s'emparer 4e toi?

— k Leyde, on pouvait craindre ; nais ici ... Maintenant, en me présentantainsi subitement chez eUel... J'ai une épée, ma mère l Mais non, c'est folie même que d'en supposer la pensée»

— N'importe! je crains tout.... Situ le veux.... ahsoftument, ta n'iras pas sans suite.... je veux que tu prennes dix de aies gens.

— Eh bien 1 à la bonne heure. Au revoir, na mère \ au revoir 1 priez le ciel de favoriser mon projet*

-^ Va donc; mais tu iras en vain : car ce seraii un miiaele <fàQ d'amollir ce cœur de pierre. »

Le front de la princesse Marguerite était voilé d^un nuage : elle secouait la tête de temps en temps , et ses lèvres serrées s'entr'ou* vraient avec ce frémissement répété qui indique la contrariété et l'inquiétude.

<c Vous êtes soucieux, Henri! i dit-elle en se retournant vers un homme assis à son côté.

Celui à qui elle s'adressait était un cavalier d'une belle figure et de la tournure la plus élégante. Ses traits étaient d'une régularité parfaite, sa taille souple et fine, et l'on n'eût pu sans injustice lui faire partager le reproche souvent décoché contrôles petits-maîtres du temps , de cacher à dessein leurs jambes difformes sous l'ampleur de leufs canons plissés ; car les siennes étaient dignes d'ua AntinoUs. La perfection de ses manières égalait celle de son corps: nul n'eût su déployer près des dames une galanterie plus brillante et de meilleur goût ; nul n'avait étudié plus à fond les ressorts capricieux et complexes qui entrent dans la composition de cet être artificiel qu'on appelle la femme du grand monde; nul n'en savait plus adroitement faire tourner la clef et fixer, au moins pour un temps, la fantasque mobilité : science bien profonde sans doUte, puisqu'elle avait pu , aidée d'une rare beauté , et peut-être , il est vrai , du lien qu'avait notié la possession d'un secret redoutable , subjug;uer invinciblement l'orgueil révolté de l'héritière de Rohan.

TAN€â£Dfi DE ROHATf. SS

Mais là doit s^arréter sen panégyrique , car là s'arrêtaient les vertus et les aptitudes spéciales d'Henri , duc àe Rohan-Ghabot. Pas une haute pensée n'apparaissait sur cette belle physionomie, pas un éclair dans ce grand œil bleu. La vanité , la soif des honneurs et des richesses pouvaient s'y peindre, la véritable ambition jamais : ce n'était pas là une passion à sa portée.

« Vous avez quelque appréhension? répéta-'t-elle.

-* J'allais vous faire la même observation , dit le duc.

— Elle eût été juste 1 Je ne suis pas tranquille ; ce retard n'est pas ordinaire. Voici une semaine entière que nous n'avons reçu de nouvelles. Les dernières, de Leyde, étaient eicellentes. Tout était disposé pour le prendre de gré ou de force; tout devait être fait sous deux ou trois jours ; et tout à coup , la correspondance interrompue! un silence absolu! C'est très-ioquiétant : si quelque circonstance eût forcé de diiférer l'exécution , nous aurions dû en être avertis par une lettre.... J'ai attendu patiemment jusqu'au courrier d'aujourd'hui; mais....

— C'est à s'y perdre : je crains que la duchesse douairière ne sache quelque chose et que.... »

Marguerite lui fit un signe de l'œil , en lui désignant une jeune et jolie personne assise auprès d'eux. Ils se retirèrent dans l'embrasure d'une croisée.

« Mais qui vous peut donner cette pensée?

— Rien de positif; des paroles rapprochées les unes des autres , des bruits vagues , mais alarmants. Dieu veuille que La Sauvetat n ait pas vendu le secret , depuis que nous sommes en froid avec lui!

— Nous aurions dû faire davantage pour lui : c'est une grande faute! En tous cas, nous ne saurions avoir de crainte sérieuse. Quand l'enfant reviendrait, nous pourrions l'attendre de pied ferme; Nous n^en sommes pas là , au reste 1

— Non, sans doute; mais il faut s'attendre à tout.. Il serait à propos que je visse Monsieur le prince *, pour le prévenir que nous sommes avertis qu'il se prépare quelque machination contre nous, que votre mère cherche de nouveaux moyens pour se venger de notre mariage.

— * Cela serait assez à propos. Mais préparez-le seulement , sans lui rien dire que de général. Vous n'êtes pas censé vous-même connaître les inventions dont on se veut servir pour nous nuire.

— Je vais aller sur-le-champ à l'hôtel de Condé ; car demaiii

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