‹ Stella et VanessaChapitre 45 sur 50 · Louis de Bourbon, prfnce de Condé · texte numérisé non relu

Louis de Bourbon, prfnce de Condé

84 TANCRÊDE DE ROHAN.

peut-être le prince ne sera-t-il plus à Paris. Nous pouvons sans doute compter sur le ministre ; mais Tappui de son altesse est le plus sûr de tous. N'est-il pas le véritable auteur de notre bonheur? 1

Il baisa galamment la main que lui tendit Marguerite.

Après son départ, la princesse se rapprocha de la jeune demoiselle, qui était demeurée à sa place , et causa un mstant avec elle ; mais la conversation ne se soutenait qu'avec effort de part et d'autre, et tomba bientôt entièrement. La préoccupation de Marguerite était facile à reconnaître , et celle de sa jeune interlocutrice ne rétait guère moins , bien que sa rêverie fût sans doute produite par des souvenirs plus innocents et moins pénibles.

Tout à coup un homme entra brusquement sans être annoncé.

L*état de ses vêtements froissés et poudreux annonçait un long et rapide voyage.

« M. de Barrière I » s'écria Marguerite avec agitation.

Elle courut à lui, le saisit par la main, et Tentraina dans son cabinet, où elle s'enferma avec lui.

c Eh bien! l'avez-vous? où est-il?

— Si je l'ail non. Où il est? ici , peut-être.

— Ici ! s'écria-t-elle en reculant, et jetant autour d'elle un regard effrayé.

— Ici. A Paris , j'entends.

— Quoi? comment cela? Mais vous nous avez donc trahis!

— Grand merci ! Exposez-vous donc à recevoir une cravate de chanvre , ou tout au moins un bon pourpoint de pierre , pour être accueilli de la sorte , si le diable s'est venu jeter à la traverse de l'entreprise.

— Mais que s'estil passé, alors? Comment Ta-t-on tiré de vos mains? Ma mère.... la duchesse douairière sait-elle tout?

— Oui! cela ne peut partir que de là ! Vous vous rappelez que, dans ma dernière lettre, je vous mandai que le mercier m'avait assez brutalement repoussé, mais que j'avais fait affaire avec quelques bons drilles pour empoigner l'enfant bon gré mal gré, et l'embarquer sur un vaisseau dont le capitaine était à ma dévotion. Eh bien ! le coup a manqué par la résistance de cet enragé diabloteau et d'un de ses camarades , qui se sont défendus en appelant les bateliers à leur aide. Ce n'est là que le commencement. Le lendemain de l'affaire , m'élant tenu caché , Ton me vint avertir qu'on allait lancer un mandat d'arrêt contre moi , en qualité de ravisseur, et qu'un scribe de la maison de ville avait dit qu'un fondé de pouvoir des parents de cet enfant j dont l'aventure faisait quelque

brnit^ sollicitait un ordre pour obtenir la remise du jeune gars entre ses mains. Je m'échappai sans plus attendre, et, au lieu d'aller m'embarquer à Rotterdam, où l'ordre de mWrêter m'aurait sans doute précédé, je gagnai par l'intérieur du pays leBrabant septentrional, d'où je suis revenu comme j'ai pu, crevant je ne sais combien de chevaux , pour vous apporter plus tôt la nouvelle de l'approche de l'ennemi. Ainsi, attention! et sous les armes!

— Nous y sommes et ne craignons rien , répondit Marguerite , dont Ténergie avait repris le dessus , aussitôt le premier étourdissèment passé. Nous aviserons à nous faire pardonner un premier mouvement et des paroles que nous ne pensions pas , même en les prononçant , monsieur de Barrière.... »

On frappa à la porte du cabinet.

c Qu'est-ce? que me veut-on? demanda Marguerite avec impatience.

— Madame, dit une voix au dehors, on vous veut entretenir sur-le-champ pour affaire d'importance.

— Je n'ai pas le temps. Qu'on attende! qu'on revienne plus tard ! Qui me demande ainsi?

— Un jeune homme de la plus haute apparence, qui ne veut dire son nom qu'à vous seule, s

J.a princesse et le capitaine se regardèrent.

« C'est singulier, dit Marguerite. Qui peut-il être?

— Si j'osais vous donnerun avis, ce serait de le recevoir. Cela peut avoir trait en effet à natre importante affaire.

— Restez donc là : je vais l'entendre. »

Marguerite rentra dans la pièce où elle avait laissé la jeune demoiselle seule. Elle fit introduire l'étranger.

La petite, à son aspect, laissa échapper une exclamation et rougit extrêmement. Lui, en entrant, était très-pâle; mais l'incarnat des joues de la jeune personne se communiqua aux siennes, et sa vue parut lui faire éprouver une impeession dont la nature était très-diffîcile à expliquer : il était évident qu'il ne s'attendait nullement à la rencontrer en ce lieu.

La duchesse sourit gracieusement au jeune cavalier.

c C'est vous, monsieur! Je n'espérais avoir le plaisir de vous retrouver si tôt. En ne m'annonçant pas votre visite ce matin , c'était une aimable surprise que vous me prépariez sans doute. Vous m'auriez fait regretter d'avoir été l'objet de votre généreux procédé , si vous ne m'aviez promptement mise à même de vous en exprimer ma reconnaissance chez moi.

— C'est pour vous entretenir d'une importante affaire que je

86 TANCRËM » EOSAN.

suis venu, dit le jeune homme d'une voix grave et d'un visage glacé.

^-> Claire, mon enfant, dit la prioeesse à demi-voix à la jeune personne, laissez-nous un moment. Je vous rappellerai tout à l'heure. ».

Claire sortit la tète baissée , et sans lever les yeux une seule fois.

Ils restèrent un moment en silence après son départ. La physionomie de la princesse exprimait une attente et une inquiétude singulières, tandis qu'elle examinait la tète fortement caractérisée du jeune homme.

Elle parla cependant la première.

c Puis-je savoir, monsieur, quel est le cavalier à qui je parie en ce moment?

— Tancrède, duc de Rohan ! »

Marguerite se leva d'un mouvement terrible : son corps était penché en arrière, sa poitrine péniblement soulevée par une respiration pressée et sifflante ; ses beaux yeux, effarés, ouverts d'one manière effrayante, ne pouvaient s'arracher à la fascination du regard perçant et fixe qui semblait vouloir plonger dans les plus profonds abîmes de son cœur.

c Je suis Tancrède, votre frère ! dit le jeune homme d*un accent imposant et calme, qui faisait avec son âge un admirable contraste. Je sais celui que vous aviez condamné à un éternel exil , celui qui devait vivre et mourir sans avoir ce qu'a la plus misérable créature, le serf dans i^ chaumière, le sauvage dans sa forêt, un nom parmi les hommes. Remerciez le ciel de vous avoir épargné le malheur d'un tel succès.

— Que signifie tout cela? répondit Marguerite d'une voix d'abord presque inintelligible, mais qui se raffermit peu à peu. Je ne vous comprends pas. Vous m'êtes inconnu, et je n'ai pas de frère.

— On ne vous Vaveit pas du moins donné à garder, madame ; mais vous avez bien su vous charger de sa garde, de votre plein gré. Écoutez : je ne viens pas vous accabler de mes reproches, ajouter l'amertume de mes paroles à celle de vos remords. Car je ne puis vous haïr encore : je me souviens que nous sommes du même sang tous deux ! Si je voulais me venger, je ne serais pas ici : je ne viendrais pas vous présenter la paix el l'oubli, je ne viendrais pas vous offrir de mettre à couvert votre honneur en voilant aux yeux du monde entier la mémoire ftineste du passé. Vous êtes émue! Ahl laissez-vous aller aux sentiments qui commencent à rentrer dans votre Ame....

TAmitËM m ROHAN. 87

-p* Éarae.... oui; cel audaeieux langage a droit de m'émouvoir en effet. On m'ose veoir ofilHr le pardon , à «noi t le pardon à If argoerite de Rehan t Voiei ta première fois e[ite oee deux mots se se sont trouvés ensemble.... »

Elle voulait ajouter : c H n^ a que Dieu à qui je puissa par* fois demander 1 > mais elle ne le put. .

Pour la première fois, sa soonscience hésitait. Bile se dompta.

c Je ne vous entendais pasd*abord, monsieur, reprit-elle. Prenez garde que je ne vous entende trop bien , il n'est pas de trame si bien ourdie qui mie puisse surprendre et que je ne saehe défaire. Sachei que vous avez affaire à la fille du grand due de Rohan.

-* Et vous à son fils l et c'est au nom de notre père et de nos communs ancêtres que je vous adjure de ne pas affliger leurs âmes, dans Fautre monde, du spectacle des bonteux diseords de leur race.

— Imposteur! dit^^elle avec emportement; mais son œil troublé, toujours fixé sur la lace de Tancrède, soutenait mal Tassurance forcée de sa voix.

— tu sais bien que je ne le suis pas : tu m'as trop bien reconnu. Quoi 1 ces traits, qui reproduisent ceux d'un père dont la mémoire devrait t'étre si chère, ne sont pour toi qu'un sujet d'effroi ! En effet, ces traits glorieux, seul héritage que tu n'aies pu me ravir, seront, à des yeux étrangers, tes accusateurs et tes juges !

— Vous, m*étre un sujet d*effroi, jeune insensé ! Que m'importent les extravagantes espérances qu^on vous a inspirées et le rôle ridioule que vous jouez? J'attends et je défie tous mes ennemis, quels qu'ils soient 1

■^ Tes lèvres tremblantes, ta pâleur démentent tes paroles : une conscience coupable est un pesant fardeau, n'est-ce pas? Ahl Marguerite , comment a^tu pu avoir le cceur d'agir ainsi? Que t'avaift-je fait, moi qui t'aurais tant aimée , qui t'aimerais encore si tu voulais ! Marguerite , sois ma sœur; c'est moi qui t'en prie , c'est l'offensé qui demande à l'offenseur de mettre tout en oubli comme si rien n'avait été. C'est pour mes biens, pour mes terres , mes châteaux^ que tu as fait cela; eh! gardes-en la moitié, garde tout, si tu veux ! Mais rends-moi mon nom, le nom de mon père ! »

St tandis que, To^l humide, il pronmigait ces paroles d'une voix dont les vibrations touchantes et profondes eussent pénétré l'âme la plus endurcie, il s'était approché si près de Marguerite, que sa main enir'ouverte effleurait presque celle de sa sœur.

Un instant les muscles du visage de celle-ci s'agitèrent, sa bouche fit un mouvement, son regard se voila.... mais ce ne fut qu'un instant; an physioncmnie reprit une immobilité dédaigneuse.

88 TANCRËDE D£ ROHAN.

« FinissoDS*en , je vous prie.... Cette scène.... absurde me fatigue. Vous pouvez aller rejoindre ceux qui vous ont envoyé : que vous soyez leur complice ou leur instrument, ce que votre âge rend plus présumable, dites à ceux qui vous mettent en avant que je ne crains personne au monde, personne. »

£t la main qui avait presque touché celle de Tancrède lui désignait la porte, tandis que la tête de la princesse se détournait pour ne plus le voir.

.Tancrède fît quelques pas, puis il se retourna impétueusement.

a Ainsi donc , tu veux vomir Toulrage et la calomnie sur l'honneur de ta mère ! Tu veux déclarer devant la justice des hommes que ta mère a menti, quand elle présente son fils à la face du monde comme le fils d'Henri de Rohan ! qu'elle a mêlé un sang étranger à celui de ta maison 1 »

Elle pâlit, rougit, s'écria : c Non, je ne ferai pas cela, je ne le ferai pas ! » Puis', reprenant avec force son empire sur elle-même ; « Je n'ai point à le faire; vous n'êtes pas plus le fils de la duchesse que le fils d'Henri de Rohan.

— Mensonge! infamie! 9

La princesse frémit de colère.

c Voilà donc tes plans dévoilés 1 Ce n'est point d'adultère , c'est de supposition d'enfant que tu vas accuser ta mère! Mais, quand la justice serait à toi, au lieu du mensonge et du crime, si tu avais dans rame la moindre parcelle des sentiments que Dieu et la nature ont donnés à l'homme, tu reculerais d'horreur à l'idée d'appeler Tignoroinie sur le front d'une mère 1 tu sacrifierais tout pour éviter cet odieux triomphe ! De quel nom te flétrir donc , malheureuse, quand tu sais si elle a dit vrai ? »

Marguerite, étouffant, courut à la porte et l'ouvrit avec violence.

ff Marguerite, je vous ai demandé la paix, et vous l'avez refusée ; jef vous ai offert l'abandon de mon patrimoine pour le baiser d'une sœur, et vous m'avez dit : c Je ne te connais pas ! 1 Qu'il soit fait comme vous l'avez voulu : tout est dit entre nous ici. Au revoir, comtesse de Chabot ! »

Et il partit à travers les gens de la princesse , qui , accourus au geste de leur maîtresse» s'écartèrent avec une sorte de respect instinctif devant l'étrange jeune homme.

^ La duchesse douairière s'était attendue à ce résultat, et pourtant une dernière espérance qu'elle ne s'avouait môme pas s'était glissée chez elle : une mère renonce à si grand'peine à l'espoir du retour d'un enfant ingrat. Les paroles de Tancrède firent saigner , comme le premier jour, la plaie qu'avait ouverte dans son c^buf la

TANGRËDE DE ROBAN. 89

révélation du crime de sa fille : avec cette douleur s'en allèrent les derniers sentiments maternels; la duchesse n'avait plus qu'un seul enfant désormais, et Marguerite de Béthune n'était plus pour Marguerite de Roban qu'une ennemie implacable, éternelle. . Tancrède avait hâte d'être seul : cette journée avait été si féconde pour lui en événements et en impressions, qu'il sentait le besoin de démêler à loisir l'orageux chaos qui fatiguait sa têle.

Quand vint la. nuit, dans le silence de sa longue veille, l'image de sa sœur et celle de la gentille Claire l'assiégèrent tour à tour de visions bien opposées ; enGn la gracieuse enfant , comme un bon génie, chassa le fantôme ennemi qui lui disputait les souvenirs du jeune homme, et il se reposa dans les délicieuses inquiétudes d'une passion naissante. Quand et dans quel lieu la reverrait-il? quipouvait^lle être? pourquoi se trouvait-elle ainsi chez sa sœur? circonstance alarmante, qui présageait des entraves, de pénibles luttes, des résistances difficiles à briser, mais qui, loin d'érouffer à leur naissance ses idées de bonheur, les échauffait de cette exaltation, fille à la fois du cœur et de la tète.

A cet âge héroïque de la vie, où nul obstacle ne fait reculer, où les projets de dix années et les serments tenus de constance éternellement jugés l'ordre habituel des choses de ce- monde, quel adolescent énergique et chaleureux n'a point enchaîné ses premières amours à celle qui semblait ne pouvoir être à lui, ne s'est pas roidi, armé de son courage et de sa foi, contre un monde d'impossibilités qui l'attristaient sans pouvoir l'effrayer?

Telle était la disposition de son âme, lorsque ses yeux se fermé* rent enfin de lassitude. Sa première pensée, à son réveil, fut qu'il apprendrait sans doute quelque chose de Mme de Guémené touchant la jeune fille qui s'était déjà emparée de toutes ses pensées. C'était le seul motif qui pût maintenant lui faire attendre avec im* patience cette présentation dont il était la veille si vivement pré* occupé.

Dans la matinée, il se rendit avec sa mère à l'hôtel de Guémené, proche voisin de celui de Rohan.

Ils trouvèrent Mme de Guémené entouréed'un petit cercle d'amis intimes, composé du savant et pieux Arnauld d'Andilly; de son frère, Antoine Arnauld, docteur de Sorbonne, 4iéjà fameux par l'éclat de ses thèses et par son livre De la fréquente Communion , bien qu'il n'eût pas encore cette réputation colossale où rélevèrent depuis son génie vigoureux et inflexible, et son infatigable activité; de la dévote Mme de Vendôme ; de Mme de Nemours, sa fille, et de leur amie, Mme de Choisy.

90 TANCRËDfi «B ROHAN.

Cette grave seeiété, la simptieité du oosliime de ki prineesse, fioii^ natuFeHemeitl de aea dievei» bkmds , sase frisare et sans poudre, et vêtue d'un eorpa de serge Doire, eomme si les ordooBances somptuaires de Louis Xlil eussait été encore en vigueur, étaient peu d'aeeord avec l'idée que Tancrède s'était formée à Tayance d'un astre du beau monde» d'une brillante reine des cœurs et de la mode.

Du reste, son air de doueeur et de bonté prévinrent favorablement le jeune homme. Elle ne paraissait plus très-jeune ; mais elle était d'une extrême blanefaeur et d'un éelatpeii commun. Son double menton, sa taille un peu forte, ses traits peu vigoureusement arrêtés, avaient quelcpie chose des femmes du pays que Tanerède avait si kmgtemps biÀté ; mais, si sa physionomie annonçait de lindécisioa et quelque mobiUté , ses yeux bleus étaient remplis de biraveti<lance, et sob sourire de gràoe et de sensibilité.

Au moment où l^on annonça Mme la duchesse douairière de Rohan et modleigneur le duo son fils, la société se leva avec un menvemeat d'intérêt et de curiosité extraordinaires. Mme de Ooéroené, qui s'attendait à cette visite, venait de mettre en peu de mots ses amis au courant de cette merveilleuse histoire, moins la part qu'y tenait la princesse Marguerite, afin d'amortir l'effet du premier étonnement, et dedonner le temps à chacun de se faire une contenance.

E^es deux princesses s'embrassèrent affectueusement. Tancrède s^avança sans hésitation, prit la main de sa belle parente et la porta à ses lèvres.

Elle se recula un peu, Trasyninant avec une attention complaisante qui fit rougir le jeune homme.

c C'est donc là le jeune duo? dit^He.

-- Oui, répondit la m^ toute glorieuse , e^est là cet enfant tapt pleuré, que Dieu m'a rendu tout à coup, quand Tespirir était depuis longtemps disparu de mon âme et que j'y faisais un même et unique deuil pour le pi^e et pour le fils.

— Ah! madame, s'écria M. d'Andilly avec un accent expaasifet mystique qui ne semblait pas devoir appartenir à sa tonnante bassetaiile, qu'il est véritable à vous de dire que Dieu vous l'a rendu ! C'est là en effet un de ces coups de la Providence qui toucheraient le cœur du libertin et de l'impie te plus dur aux mouvements de la grâce. Prion»»la tous de ne vous plus êter ce qu'elle vous a donné quand vous ne Pattendiei plusl

— Je vous remercie, monsieur ; car je crois agréables à Diea les prières des vrais chrétiens comme vous, de quelque communimi qu'ils soient. Oui, c'est un vrai miraoledu ciel, qui ne permet pas, même sur la terre/ le triomphe des iniques et <tes scélérats! »

TANCRËDE US ftOHAN. 9i

Et SOQ œil énergique lançait des fiammea.

« Comme il est bien 1 répétait Mme de Quémené; mais c'est un charmant cavalier. Patience I je yeux que, dans trois mois d'ici , il n'y ait pas un de nos raffinés qui ne tremble pour ses conquêtes.. .. >

Slle s'arrêta courte rougissant et jetant un regard de côté sur les Arnauld, comme un écolier qui voudrait rattraper le lapsus lingux qu'il a laissé échapper devant son pédagogue.

c N'est-ce pas, madame de Vendôme, qu'il a bonne mine? dit* elle à la vieille duchesse pour reprendre contenance.

^^ Oui, vraiment! répondit celle-ci; il est aussi bi^ fait que M. de Rohan-Chabot. »

Ce rapprochement maladroit fît pâlir Mme de Quémené : la duchesse douairière et son fils avaient détourné la tète en fronçant le sourcil. La dame du logis se hâta de faire prendre un autre cours à la conversation , et parla de son séjour à Port-Royal , de la paix et du détachement du monde que l'on goûtait dans la solitude.

« C'est M. d'Andilly qui parle en ce moment par votre bouche , ma chère, dit en souriant Mme de Rohan. Oh ! je lui veux beaucoup de mal de vous enleva ainsi de temps en temps à vos amis. Nous n'avons pas trop de vous tout entière. Ici, qu'il en prenne sa part, à la bonne heure !

—Vous m'accordez libéralement, madame, un mérite que je n'ai pas devant Dieu , répliqua M. d'Andilly. Mme la princesse n'a pas besoin de mes humbles avis pour se rendre docile aux inspirations de sa haute piété....

— Là l là ! ne vous défendez pas tant, interrompit Mme de Guémené. Je me plais, moi , à reconnaître devant tous ce que je dois à vos sages et saints conseils.

— La grâce est un pur don de Dieu , dit Antoine Amauld de sa voix retentissante. Les paroles des hommes peuvent réveiller dans notre âme le repentir et les bonnes résolutions ; mais les pensées n'engendrent pas les actions sans ce secours efficace que le ciel accorde quand et à qui bon lui semble. #

— J'espère qu'il l'accordera à ma bonne parente , ici comme à Port-Royal , répondit Mme de Rohan , et qu'elle ne fera plus de retraite que dans le jardin de l'hôtel Guémené. Mais i quoi passezvous le temps là-bas , ma chère? Vous ne pouvez vaquer toute la journée à la prière et à la contemplation ! M. d'Andilly vous enseigne-t-il à faire des sabots, à l'instar des solitaires?

— Il paraît, madame, dit M. d'Andilly, que le bruit qui s'est ré^ pandu touchant cette prétendue occupation de nos amis est arrivé

92 TANGRÈDE DE ROHAN.

jusqu'à vous. Il n'y a là rien dont un chrétien doive rougir : c*est cependant une erreur. Mais, si l'on n'y fait pas de sabots, on y cultive un fort beau verger, dont j'ai plus d'une fois émondé et greffé les arbres de ma main, et, lorsque je m^y serai retiré pour n'en plus sortir, ce qui ne tardera sans doute guère, je vous promets de vous faire goûter chaque année des productions de mes élèves, qui vous réconcilieront, j'espère, avec Port-Royal et ses habitants.

•—Je prends acte de cette promesse, monsieur, et je ne manquerai pas de vous la rappeler.

— Et moi de la tenir.... du moins tant qu'il nous sera permis de prier en commun dans cet asile paisible et d'y cultiver en repos les présents de Dieu. >

il y avait dans son accent comme un triste pressentiment. « Qui vous en pourrait empocher? répliqua Mme de Rohan. Qu'avez-vous à craindre?

— Je ne crains pas, madame; mais je prévois. Nos ennemis sont habiles, implacables et puissants. S'ils échouent dans les tentatives qu'ils font pour nous perdre auprès du pouvoir spirituel , ils se tourneront sans scrupule vers le temporel.

— Ces jésuites sont d'abominables hommes I dit vivement Mme de Guémené.

— Il y a parmi eux des gens de savoir et de piété, répondit avec douceur M. d'Andilly ; mais l'esprit de Dieu s'est évidemment retiré de cet ordre, depuis que sa propre gloire lui est devenue plus chère que celle du Seigneur.

— Lapis offensionis et petra scandali, s'éci:ia Antoine Arnauld. L'institut des jésuites n'est plus qu'une pierre d'achoppement pour l'Église, qu'une occasion de réjouissance pour ses ennemis! Que la compagnie tourne tant qu'elle voudra autour de Port-Royal et des siens , qussrens leo quem devoret, Dussé-je aller dormir à mon tour dans une prison d'État , sur les pierres qu'usa la tète de saint Cyran , du fond du donjon de Yincennes je continuerai cette sainte guerre contre eux , tant que Dieu me prêtera un souffle de vie : je combattrai jusqu'à l^i mort pour la nécessité de l'amour divin et la doctrine de saint Augustin, mon glorieux maître. »

Et l'éclat de ses yeux flamboyants donnait à son visage rude et grossier une grandeur imposante : tous ses traits respiraient la puissante conviction et l'ardeur de controverse qui le suivirent jusqu'au tombeau.

« Il irait au martyre avec moins de peine que nous n'en avons à observer un jour de jeûne! dit Mme de Choisy en joignant les mains d'admiration. Faut-il être abandonné du ciel pour se déclarer

TANGRÈDE DE ROHAN. 93

Tennemi d'un tel homme ! Et pourtant ils viennent encore de publier un horrible livre contre lui 1

— Celui du P. Meynier, répondit Arnauld. Il m'accuse de vouloir établir le déisme sur les ruines des autels du Christ. Les révérends pères soiit en haleine : ils enchérissent Tun sur l'autre du plus beau zèle du mondé. Ce n'était qu en qualité d'hérétique que le P. Brisacier était allé solliciter ma condamnation du saint-père. Il a dû reconnaître, grâce à Dieu, que j'étais pour le moins aussi bien que lui près de Sa Sainteté; mais n'importe! Qu'est-ce que Tautoritédu pape et de l'Ëglise aux yeux de l'infaillible compagnie?

— Sainte Vierge ! s'écria Mme de Vendôme , le vouloir faire passer pour hérétique , lui , le plus ferme rempart de la foi catholique, lui qui a réduit en poudre les arguments de Mestrezat, le grand champion de Genève ! i

— Mais, madame, dit la duchesse de Rohan, c'est ce dont il est permis de douter, quelque estime que Ton fasse du génie de M. Arnauld. Croyez bien que Genève ne se tient pour battue non plus par les conférences que par les bûchers. »•

Le feu des disputes religieuses montait au visage de la veuve du roi des huguenots : Mme de Guémené était sur les épines. Par bonheur, Mme de Vendôme se trouva un peu déconcertée, et balbutia la phrase d'usage en pareil cas, que chacun était maître de garder son sentiment sur ces matières. Quant aux deux Arnauld, ils avaient un trop grand sens pour souJ.enir une discussion déplacée, et Mme de Guémené put passer, par forme de transition , aux nouvelles de ce qui s'était passé dans Paris pendant sa retraite.

Mme de Vendôme s'empara de la réplique.

c En fait de nouveautés, il ne s'est rien dit ni fait assurément de si digne de mémoire que le sermon qu'a prêché M. le coadjuteur à Saint-Germain-l'Auxerrois, pour la fête de Notre-Dame d'août. En vérité, ma chère belle, je suis désespérée que vous n'y ayez pas assisté : cela vous aurait été non moins profitable que quinze jours de retraite. Quel feu! quelle éloquence I Si vous saviez comme il était pénétré, quand il vantait les mérites et la chasteté de la très-sainte mère de Dieu ! Ce digne jeune homme est l'espoir de l'Église gallicane. »

Mme de Guémené souriait, bien qu'une sorte de componction luttât contre Tépanouissement de sa figure.

M. d'Andilly paraissait mal à Taise.

c II n'est pas encore arrivé à toute la perfection chrétienne, continua Mme. de Vendôme; mais si sa conduite se ressent, dit-on, un peu des erreurs de sa première jeunesse, son âme rst toute por-

94 TAMRÈDfi DE ROSAN.

tée à la vraie piété. On dit qu'il a encore de Gertains attachements mondains qui ralentissent ses pas vers la bonne voie : prions pour qu'il en oublie les dangereux objets! 9

Pour le coup, le gant ne fut pas relevé; mais la bonne dame ne s'aperçut pas qu'une teinte enflammée avait banni les lis du visage de la princesse décontenancée , que sa propre fille , la précieuse Mme de Nemours, baissait les yeux et se pinçait les lèvres, et que M. d'AndiHy toussait , se mouchait et se tourmentait étrangement sur sa chaise.

La compagnie ne tarda pas à prendre congé par discrétion, pour laisser à la maîtresse du logis et à ses parents la liberté de s'entretenir en famille.

c Eh bien 1 mon beau cousin , dit Mme de Guémené quand ils furent seuls, la conversation ne vous a pas beaucoup amusé, que je croie» A votre âgO) on s'imagine avoir tant de temps devant soi pour s'occuper des choses du ciel, qu'on n'en fait pas souvent le sujet de ses réflexions. Mais passons un peu de l'autre vie à celle-ci , maintenant, et causons de vous, de votre enfance , de tout ce qui vous est arrivé. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je me suis occupée de vous, eniieint. Quand , depuis si longtemps, votre bonne mère venait répandre dans mon sein toutes ses douleufs , je ne pensais guère qu'un jour nous jaserions.tranquillement tous trois à l'hôtel de Guémené. » ^

EUe écouta avec intérêt toute l'histoire du jeune homme, jusques et y compris les événements de la veille.

a Oh! mon Dieu, s'écria-t-elle , qui eût pu prévoir qu'elle en viendrait là, cette Marguerite qu'on estimait la perle et le joyau de sa race, cette fière beauté dont la rigueur superbe accablait sans pitié les faiblesses des autres? Tandis qu'elle étalait sa vertu hautaine au grand jour, elle avait déjà commis le crime dans l'ombre! C'est l'orgueil qui l'a perdue, comme la mère des hommes !

— Je vous l'avouerai , dit Tancrède , bien que je fusse prêt à lui pardonner, à redevenir son frère, si elle eût voulu, la voix du sang ne s'était point fait entendre chez moi à son premier aspect. Au contraire , quelque chose me repoussait d'elle comme d'un ennemi qu'on devine sans l'avoir jamais vu. Mais, poursuivit-il avec un peu d'hésitation, quelle est donc cette jeune personne qui demeure chez elle, et.... dont l'air.... de douceur offre avec elle un tel contraste?

— Une jeune personne chez elle ! Ce doit être Mlle de Chabot. Elle n'est pas mal ; seulement elle n'a rien d'imposant ni qui sente la grandeur dans la taille et dans le visage. C'est la sœur d'Henri de Chabot. »

TANCR&Dfi DE ROflAN. d^

Tancrôde pâlit; il aurait chanoelé s'ii n'eût été aansu

Il s'était bien attenda à quelque révélation désagréable, mais il n'était pas copendaot préparé à ce coup. La sœur de son ennemi mortel! de Thomme avec lequel il allait engager une lutte où devaient d^neurer l'honneur et l'existence sociale de Tun des adversaires, puisqu'il n'y avait plus dans le monde qu'un seul nom pour eux deux!

L'entretien languit dès lors, au moins de sa part : il ne se sentait plus en état de le soutenir.

Quand on se sépara, Mme de Guémené l'engagea à la revenir voir souvait , et lui dit gracieusement que sa ruelle lui était toujours ouverte, et qu'il y trouverait parfois sans doute une compagnie pins agréable pour lui qije celle de ce jour.

Tancrède la remercia d'une voix presque inintelligible, et sortit Tair singulièrement troublé.

c Je crois vraiment que ce petit est amoureUx de moi, » se dit en riant Mme de Guémené.

Tancrède âittendAit iiUpaiiemme&t l'arrivée de son bon ami Jacob Renetz, à qui il avait adressé une longue lettre où il lui rendait un compte détaillé da prodigieux changement de sa position et de la grande affaire qui allait s'engager en son nom : il l'avait telles ment pressé d*acCourir, dans cette missive à laquelle la duchesse avait ajouté de sa main quelques mots pour appuyer l'invitation , qu'il ne s'étonna pas trop d'un silence un peu prolongé ; il pensa que Jacob s'était mis en route sur-le-champ pour apporter sa réponse en personne.

Il n'en fut cependant pas ainsi , et le jeune duc reçut enfin une lettre datée d'Aix-la-Chapelle : il Touvrit avec anxiété.

La lettre contenait ce qui suit, plus un bon nombre de réflexions ot de développements dont nous faisons grâce au lecteur.

c Monseigneur,

« Ce m'a été une joie bien sensible que d'apprendre l'heureuse découverte que vous avez faite de vos nom et famille véritables, et j'espère que vous ne doutez pas de la part que je prends aux prospérités dont le ciel vous vient de combler, et que vous méritez si bien. J'étais assuré que tu ferais ton chemin et que tu te trouve-

96 TANGRÈDE DE KOHAN.

rais un beau jour un homme d'importance : je ne me suis pas trompé, non plus que dans la pensée où j'étais que vous n'oublieriez pas votre fidèle camarade, quand vous deviendriez aussi grand seigneur que l'empereur Charlemagne ; dès que j'eus pris connaissance de votre honorée dépêche , ainsi que des lignes pleines de bonté dans lesquelles rillustre dame votre mère daignait promettre sa protection et son amitié à un pauvre étudiant, mon premier mouvement fut de courir rejoindre mon ami pour ne nous plas quitter, comme c'était convenu. Mais, en relisant la partie de ton récit relative au procès que tu aurais sans doute sur les bras, l'inquiétude me prit, touchant les preuves qu'il faudrait fournir contre les ravisseurs : je pensai qu'on ne saurait en amasser de trop décisives, et, en ruminant à part moi, je songeai qne^ puisque ce La Sauvetat, qui t'avait d'abord eu sous sa garde, n'avait pas été prévenu des projets ultérieurs qu'on avait sur toi, il fallait que les autres se défiassent de lui et qu'ils ne fussent plus d'accord entre eux ; il y aurait moyen peut-être de l'engager à tout avouer. Je communiquai cette idée à M. Potenicq, qui en reconnut la justesse; j'écrivis à M. de La Sauvetat une lettre où je l'attaquais par tous les motifs de religion, de crainte et d'intérêt ; il ne me répondit pas, mais bien son hôte, qui m'annonça son départ pour l'Allemagne. Mon parti fut bientôt pris : je résolus de l'y suivre ; M. Potenicq fit tous ses efforts pour m'en dissuader, tant que je ne fis valoir que des raisons de cœur et de devoir ; mais je m'avisai de lui dire que ma fortune en dépendait, et il y consentit. Tu juges bien que c'est à quoi je ne songeais guère. Me voilà donc parti : f on m'a donné ici les renseignements nécessaires pour suivre la piste de mon homme, et demain je me remets en route jusqu'à ce que je l'aie trouvé et que je puisse ou te Tamener en personne , ou t'apporter du moins de bonnes et authentiques pièces signées de sa main. < Adieu , mon cher Tancrède ; je t'embrasse et suis pour la vie,.

« Monseigneur ,

a De votre seigneurie, « Le très-dévoué et très-affectionné serviteur. »

P. S. « Je dépose aux pieds de Mme la duchesse les très-humbics hommages de mon respect et de ma reconnaissance. M. el Mme Potenicq et tous les camarades m'ont chargé de te témoigner leur satisfaction de ton bonheur. La veille de mon départ , il y a eu grande réjouissance à l'Académie en ton honneur : le ministre Van-Geist a prononcé une superbe homélie sur les vicissitudes humaines ; après la leçon de dissection, nous avons fait la

TANGRÈDE DE ROHAN. 97

toilette de tous les squelettes, et nous leur avons mis à chacun une couronne de fleurs sur la tète et une belle pipe toute neuve entre les mandibulf^ ; la soirée s'est terminée par un de ces assauts d'armes que tu aimais tant, et par un feu de joie oiX Ton a brûlé en grande pompe le pape et le roi d'Espagne. »

Tancrède fut touché jusqu'aux larmes de cette nouvelle preuve d'attachement d'un être que la nature avait fait doux, paisible et peu aventureux, et qui se dévouait avec tant d'énergie et de simplicité à la seule passion dont il semblât capable, l'amitié !

Son éloignement lui fut pénible : souffrant d'avoir déjà un secret pour sa mère, il avait compté sur l'arrivée de Jacob pour épancher du moins ses nouveaux chagrins dans le sein où il avait si longtemps déposé ses craintes et ses espérances enfantines. Il regrettait des avis prudents, qu'il n*eût sans doute pas suivis; car il s'était fait à lui-même toutes les objections du monde sur les peines qu'il se préparait,/sur la folie de son amour pour une jeune personne de la bouche de laquelle il n'avait pas entendu sortir une parole, et qui l'avait peut-être oublié le lendemain de leur rencontre : c'était en vain , et il n'était pas probable que les raisonnements d'un autre fussent plus efQcaces que les siens propres. Toujours la gracieuse image de la jeune fille, son sourire d'adieu dans la cour du Palais, son charmant embarras quand il l'avait retrouvée chez sa sœur, revenaient à la fois troubler et consoler son cœur.

Dans toutes ses promenades, un aimant invincible le ramenait au retour devant Thôtel de Rohan-Chabot ; mais , bien qu'il eût plus d'une fois aperçu Claire à la croisée, il n'avait pu échanger un regard avec elle, soit qu'elle ne l'eût pas vu, soit qu'elle eût détourné volontairement la tête à son approche.

Un matin qu'il s'était présenté chez Mme deGuémené, ayant appris qu'elle était allée au bois de Vincennes, il résolut de l'y rejoindre, dans un vague espoir peut-être d'y rencontrer celle qu'il s'était promis de fuir une heure auparavant.

Accompagné de Roland, qui était rentré en grâce auprès de lui, il se dirigea vers ce parc royal, que sa position au delà du faubourg Saint-Antoine faisait jouir alors de tous les privilèges transmis depuis au bois de Boulogne parles révolutions de la mode.

C'était un d^anche:en passant dans la grande rue du faubourg, Tancrède vit une foule élégante sortir de l'abbaye Saint-Antoine, où l'office venait de se terminer , monter dans des carrosses qui stationnaient devant l'église , et prendre rapidement le chemin du bois; mais Téquipage de Mme de Guémené n'était pas du nombre. 186 g

98 TANGRÈDE DE ROHAN.

Il continua sa route, et entra modestement à pieâ par la porto de Saint-Mandé ; puis il erra en silence parmi les groupes nombreux de promeneurs, admirant ^ tout préoccupé qu'il fût, le^^oup d'œil qui s'ofirait à lui.

En face, l'énorme donjon du château, masse au triple étage, flanquée de rondes tours, et sa chapelle à la svelteet riche façade, sœur et rivale de la Sainte-Chapelle de Paris, se détadiaient tout baignés de lumière du fond bleu d'un ciel clair et pur. A droite^ les masses épaisses de la forêt déroulaient leurs cimes pressées et chenues , comme des zones de velours vert ondées de reflets de gretiat et d'or bruni. Autour de Tancrède, derrière lui , la large allée qui longe la muraille du parc, la clairière voisine, pareille à une pelouse émaillée de papillons nacrés, changeants et satinés, resplendissaient parsemés de costumes splendides, de toilettes aux étoffes brillantes, moins brillantes toutefois et moins variées que les nuances inânies dont le doux soleil de septembre avait peint le manteau des grands chênes : le froissement des feuilles sèches, criant sous taiit de pas vagabonds, le caquetage des promeneurs qui venaient chercher au bois tout autre chose que le bois même , et qui se souciaient peu d'en goûter avec recueillement les beautés champêtres, le piaillement assourdissant des légions de moineaux qui s'ébattaient à travers les feuillages, les voix plus douces des autres habitants de l'air, chantant les derniers beaux jours, se mêlaient en une harmonie toute particulière au lieu et à la saison.

Chaque fois que Tancrède voyait pointer, à travers les buissons d'aubépine aux rameaux verts et aux baies rouges , de nouveaux groupes de coiffes et de feutres emplumés, il approchait, avec un battement de cœur, cherchant sa belle parente, mais espérant faire une autre rencontre , dût-il l'acheter au prix du pénible aspect de sa SQBur ou de son beau-frère.

Tout à coup, au détour d'une allée, il se trouva face à face avec une nombreuse société qui revenait d'ouïr la messe aux Minimes de l'intérieur du bois : les deux premières dames sur lesquelles son œil s'arrêta étaient Mme de Guémené et Mlle Claire , se tenant familièrement sous le bras.

Il resta fixé à sa place, portant machinalement la main à son chapeau, et saisi d'une sorte d'éblouissement;

Claire avait tressailli^ et un éclair de plaisir avait précédé sa soudaine rougeur. Un certain malaise avait passé sur le visage de Mme de Guémené ; elle le maîtrisa sur-le-champ , et adressa la première la parole à Tancrède :

c Eh ! mon Dieul quel salut morne et soucieux vous me faites làl

TANCRÊDE DE ROHAN. 99

Vous avez Taîr d'un désespéré chevaliéf qui vient cotiter aux échos des forêts les rigueurs de sa dame. Avancez donc! »

Tancrède s'était tout à fait remis , et , saluant profondément la jeune compagne de la princesse, il raconta à celle-ci comment il se trouvait au bois.

c Je vous sais gré de cet empressement, répondit-elle. Voilà comtne j'aime à vous voir , et non morose et taciturne comme la dernière fois quevousétesvenudansmaruellerjevoussoupçonnevraimentd'avoir laissé par là quelque passion hollandaise, monsieur Tex-étudiant ! Apprenez qu'à votre âge on doit toujours afmer la femme près de laquelle on se trouve : est-on avec plusieurs, on lés aime toutes.

— Vous me permettrez pourtant de n'en aimer qu'une l

— Nous soumettrons ce cas de conscience à la cour d'amour ; mais, en vérité, à votre regard passionné , on dirait que c'est en ma laveur, ou bien en celle de Mlle Claire, que vous voulez user de la permission. »

La pauvre Claire baissa la tête , aussi confuse que si elle se fût trouvée directement aux prises avec une grave accusation.

« Un vrai chevalier, répliqua le jeune homme, se doit déclarer par ses soins et ses services, et non par de téméraires paroles.

— Pas mal! vous profitez, mon cher Tancrède.

— Tancrède ! répérta Claire involontairement, et elle recula avec agitation.

— Oui, mon enfant, dit Mme de Guémené en appuyant sur les nom et qualité : c'est le jeune duc Tancrède de Rohan , le fils de ma meilleure amie, que je vous présente. »

Une lutte de sentiments difficiles à analyser apparaissait sur les traits de la jeune personne : il semblait que ses idées fussent bouleversées par cette révélation, et que des préventions défavorables fussent inhérentes à ce nom dans son esprit, tandis que l'instinct et le souvenir l'entraînaient à la fois vers celui qui le portait.

« Monsieur et moi, nous nous sommes déjà rencontres, dit enfin Claire, avec un accent timide et presque à voix basse ; mais je ne savais pas.... son nom : je serais bien ingrate d'oublier la manière dont il s'est fait connaître à moi. »

Cette douce voix enivra Tancrède.

« Ah! s'écriat-il, pour mériter de telles paroles, j'aurais voulu combattre et souffrir des années.

— Claire! Claire! dit Mme de Guémené, moitié souriante, moitié sérieuse, ne parlez pas de cette rencontre à la princesse Marguerite. »

La plus grande partie de la compagnie avait continué lentement

iOO TANGRËDE DE ROHAN.

son chemin ; mais Mme de Guémené s'aperçut que quelques jeunes gentilshommes observaient Tancrède avec une attention marquée.

Elle quitta le bras de Claire, et attira le jeune duc à quelques pas en avant.

c Écoutez-moi, mon ami, luidit^lle, et, je vous en prie, soyez raisonnable, et songez à votre mère : vous savez combien votre compagnie m'est agréable et tout Tintérêt que je vous porte; mais ici l'inquiétude où je suis trouble tout le plaisir que j'aurais à vous posséder près de moi. Je me suis trouvée engagée par hasard dans cette partie avec beaucoup de jeunes gens dont plusieurs sont parents ou amis des Chabot, entre autres ce jeune cavalier que vous voyez là près de nous, le comte de Jarnac, le prétendu de Mlle Claire....

— Ah ! fit Tancrède.

— Ou peu s'en faut, continua la princesse, et je tremble que, s'ils viennent à savoir qui vous êtes, il ne s'élève quelque querelle. Je vous le demande par grâce, quittez-nous sans affectation. Je vous attendrai ce soir pour me dédommager de la violence que je me fais en cô moment. »

Les lèvres et les poings de Tancrède se serraient convulsivement, et il regardait d'un œil sombre le jeune comte, qui parlait avec vivacité à Claire.

a Mais, madame, je suis un Rohan, et je ne puis fuir devant mes ennemis.

— Et moi aussi je suis une Rohan , et je ne conseillerais pas une bassesse à celui qui est à mes yeux le chef de ma maison. Si vous aviez une afifaire sur les bras, je vous dirais la première : c Allez, a soutenez jusqu'au bout votre honneur ! 9 Mais ce qui serait lâcheté alors n'est que prudence maintenant. Qui d'ailleurs saura que vous avez fait retraite pour éviteriine rixe inutile et insensée?

— Moi, madame 1

— Réfléchissez à l'affreuse position où vous me mettriez 1 Que dirait votre pauvre mère, votre mère qui ne vit plus qu'en vous? >

Tancrède soupira, hésita.... il céda à ce dernier moyen.... mais il était trop tard 1

Pendant sa conversation avec Mme de Guémené, le comte de Jarnac s'était approché de Claire.

Après quelques phrases de galanterie : < Quel est donc, lui demanda-t-il, ce jeune homme qui vous a tout à l'heure abordée? Je ne l'ai encore vu nulle part, ce me semble. Son page ne porte-t-il pas la livrée de la duchesse douairière de Rohan ?

— De Rohan.... oui!... C'est lui.... c'est M. de Rohan....

TANGRÈDE DE ROHAN. 101

— M. deRohan?

— Oui ! .. . le jeune Tancrède I »

Cette question avait tellement troublé Claire, que la réponse lui était échappée comme à son insu et contre sa volonté : elle ne l'eut pas plutôt lâchée, qu'une sueur froide glaça tous ses membres ; elle avait pressenti ce qui allait arriver.

c Tancrède! dit tout haut M. de Jarnac; ah! oui, Tenfant trouvé, le petit manant qu*on a été quérir en Hollande pour faire pièce à M. le duc de Rohan ! Quoi ! mademoiselle, vous avez souffert l'entretien d'un pareil drôle 1 Vous ignorez donc cette scandaleuse histoire? »

Claire était sur des charbons ardents.

« Par pitié!... silence ! Oh ! je vous en supplie, pas de querelle!

— î)e querelle ! Oh 1 soyez tranquille ! On ne se querelle point avec de pareilles gens : on les chasse de l'honorable compagnie où ils ont osé s'introduire. '»

Il avait élevé la voix de manière à rappeler tous ses amis autour de lui.

» Voici le soi-disant héritier de Rohan, dit-il en montrant du doigt Tancrède qui prenait congé de la princesse : êtes-vous d'humeur à souffrir ce fils de cotireuse au milieu de vous? Qu'en ditesvous, Maillé, Lussan, Matignon?

— Non, cordieu! hors d'ici le croquant ! C'est ici promenade de gentilshommes, et non d'enfants sans père ni mère ! Qu'il aille à l'hospice des orphelins! »

Mme de Guénjené leqr lança un regard de crainte et de colère ; mais elle ne les avait pas seule entendus, car Tancrède se retourna au même instant, la face enflammée d'une rougeur sanglante.

a Vous parlez de moi, mes maîtres, je crois! dit-il, croisant les bras sur sa poitrine et les regardant l'un après l'autre avec les prunelles enflammées d'un lionceau qu'on harcèle à coups de pierres.

— Nous te faisons cet honneur : on parle bien de son chien et à son chien ! Nous te disons donc, puisquUl te convient de l'entendre, que tu aies à vider au plus tôt ce lieu, et dépêchons.

— Et s'il me plaît de rester, à moi !

— Alors il nous plaira de te faire escorter jusqu'à la sortie du bois par les houssines de nos laquais. >

Tancrède fit un pas en avant, la main sur la garde de son épée ; mais il vit Mme de Guémené levant les mains au ciel avec accablement, et Claire pâle et presque défaillante dans les bras dune autre dame : il se^contint.

iOâ TANGRÈDfi DE ROHAN.

< Vous êtes dix, leur cria-t-il ; eh bien! accompagnez-moi tous où vous voudrez. L'escorte différera peu de celle que vous m'offriez. U y a longtemps que ma faqiille est habituée à prendre des valets dans chacune des vôtres.

— Insolent! Misérable! A nous, pages, laquais! Faites mourir ce drôle sous le bâton !

— Je vous ai dit que je ne voulais avoir affaire à d'autres laquais que vousl Ne m'avez-vous pas compris, ou ne savez-vous qu'aboyer sans mordre, comme les chiens couards, qui n'ont de bon que le gosier? N'est-il pas un d'entre vous dix qui ose me faire raison? Comte de Jarnac, je serais ravi d'éprouver si votre sang a la couleur aussi belle que celui d'un Rohan !

— Je suis votre second 1 Prenez-moi pour votre second ! s'écria Roland, qui s'était venu placer à côté de son maitre.

— Voilà un vilain bien audacieux, de croire que j'irai croiser ma noble épée avec sa méchante rouillarde de paysan !

— C'est l'épée d'Henri de Rohan I cria Tancrède écumant de rage. Ton ventre n'est pas digne de lui servir de gaîne !

— Par tous les diables! dit un autre cavalier en s'avançant et enfonçant son chapeau, vous lui ferez raison, comte Philippe de Jarnac, ou c'est à moi que vous la rendrez.

— Avec plaisir et quand vous voudrez, marquis de La Force. Mais, en vérité, vous vous ferez peu d'honneur de rompre une lance pour pareille cause.

— La cause est excellente, et tous ceux qui soutiennent le contraire en ont menti. Mme de Chabot a vendu la foi de ses enfants au Mazarin pour un brevet de duc donné à son mari *, et elle a volé à ce jeune homme son patrimoine et le nom de son père, grâce à l'appui de la maison de Condé.

— ^ C'est vous qui mentez, La Force ! cria le comte de Maillé, cousin germain de la princesse de Condé.

— - Venez me le prouver ! répliqua celui-ci. M. le duc de Rohan pour lé comte de Jarnac, vous pour moi 1 Après?

— Moi! Moi! Moi ! Moil J'en veux être!

— Je suis de la partie, crièrent sept ou huit autres voix dans le groupe qui entourait Jarnac.

— Et nous, qui avons -nous encore? demanda La Force en regardant autour de lui.

— Moi ! dit Roland. Prenez-moi : je suis bon gentilhomme. Ne me reconnaissez-vous pas, mon cousin de La Force?

4 . Il veut dire qu'elle a promis que ses enfants seraient oalholiquefl.

TANGRËDE DE ROHAN. i03

— ' Eh 1 parbleu ! c'est le petit Gaumont t Mais tu es bien jeune, mon garçon 1 Vraiment, je m'en ferais scrupule.

— Oh! je suis fort, je me bats bien, j'ai dix-sept ansl Je veux me battre pour le jeune duc.

— Allons, allons, ne crie pas tant, et songe à bien besoigner, puisque tu le veux absolument. Holàl M. de Vaumorinl » cria-t-il.

Celui qu'il interpellait accourut.

c Êtes-vous des nôtres pourTancrède deRohan contre les Chabot?

— Oui , tétebleu ( Il y a longtemps que je cherche l'occasion de voir de près les petits-mattres de l'hôtel de Condé 1 Ici surtout, à la vue de ce château où cette maudite cabale de cour a fait enfermer mon pauvre mattre, M. de Beaufort, ce sera une vraie fête pour moi que de leur dire deux mots.

— C'est bien : nous voilà quatre. A présent, vous autres, arrangez-vous, et faisons au plus vite. >

Peu s'en fallut que le parti ennemi ne s'entre-battU pour savoir qui se battrait.

c Remettons-nous-en au sort pour les deux qui restent , cria Jarnac en s'interposant à grand'peine. Arrachez-vous à chacun une faveur de couleur différente, et jetez-les dans un chapeau. Bien ! »

Il mit un genou en terre en présentant le feutre à Claire.

c Soyez, lui dit-il, la divinité propice qui décidera du choix de nos champions. *

Elle le repoussa avec horreur, et se trouva mal.

c Ah!... je SUIS fâché.... j'ai eu tort.... Comme je dois être reconnaissant de cet effroi 1 Veuillez donc vous en charger, madame. »

Et il offrit les rubans à une jeune dame qui tira d'une main assez assurée.

a MM. de Matignon et de La Roche-Giffart! Allons.... où allonsnous?

— Derrière les Minimes, » dit La Force ; et, saluant les dames, ils s'éloignèrent tous les huit, et disparurent bientôt à travers les arbres, aux yeux des spectateurs de cette scène effrayante.

Mais auparavant Tancrède avait jeté un long regard sur Claire évanouie : elle revint à elle comme déjà ils étaient à distance, et un cri perçant retentit aux oreilles des duellistes. Pour qui s'étailil échappé du sein de la jeune fille?

Après avoir cheminé quelque temps dans le bois, ils arrivèrent devant les murailles du couvent des Minimes, et en firent le tour. Ils se trouvèrent dans un espace où les taillis avaient été entièrement coupés depuis peu.

i04 TANGRÈDE DE ROHAN.

< Halte-là ! dit le marquis de La Force; voici un endroit qui me parait convenable.

— A bas les justaucorps I répliqua Jarnac en se mettant en devoir de déboutonner le sien.

— Un moment, dit La Force ; examinons un peu plus à fond la nature du terrain. N'y a-t-il' point de souches mortes, de troncs abattus qui nous puissent faire manquer le pied ? Nous ne sommes pas pour le présent en partie galante, messieurs, et les faux pas ici auraient de plus sérieuses conséquences. Non , tout est pour le mieux : nous serons là comme des princes du sangl Quand il vous plaira, messieurs, les violons sont prêts.

— Nous aussi ! A la danse 1 » crièrent les sept autres partenaires du terrible quadrille qui allait entrer en jeu.

Les chapeaux et les pourpoints tombèrent épars sur le sol jonché des dépouilles des vieux chênes, en attendant que quelqu'un de leurs maîtres viot tomber gisant près d'eux sur ce lit de feuilles desséchées, et en teindre d'un autre rouge les nuances pourprées et mordorées.

Huit éclairs d'acier jaillirent en même temps des fourreaux : les huit combattants étaient en garde.

Alors un bruit s'éleva et se prolongea longtemps par les profondeurs résonnantes du grand bois, et les chevreuils s'enfuirent au loin vers le Fond-de-Beauté et les rives de la Marne, comme si la chasse royale eût galopé à travers les halliers de Vincennes.

Mais les auteurs de ce bruit chassaient une proie moins timide : la chasse était réciproque entre eux. C'étaient les pas pressés et confus des combattants, les chocs continuels du fer entre-heurté avec un cliquetis aigu, qui s'entendaient sans mélange de voix humaines. A la soldatesque les cris rauques et les hurlements sauvages 1 Les gens de bonne race tuent et meurent en silence.

Ces mots : le prétendu de Claire , tintaient encore aux oreilles de Tancrède comme le glas qui annonçait que son ennemi ou lui devait mourir. Les outrages sanglants qu'il avait reçus étaient oubliés, effacés, devant le souvenir de cet autre crime de son adversaire. Tout était résumé là dedans : le prétendu de Claire !

Et, quand il se trouva face à face avec lui , sa poitrine se dilata avec un long soupir, et U sourit.

L'autre le regardait avec une pitié dédaigneuse. Ce duel était presque compromettant pour une fine lame conime lui : il. était tellement assuré d'en finir à la première passe, qu'il craignait vraiment qu'une telle victoire ne s'atUchât à lui dans le beau monde comme un ridicule.

TANGRÈDE DE ROHÂN. 105

ce Allons, avancez, avait-il dit en lui croisant l'épée, puisque vous avez l'orgueil de vouloir mourir de la main d'un gentilhomme. »

L'enfant ne répondit pas ; mais il se fendit avec impétuosité , et lui détacha son épée droit au cœur d'une main si prompte et si sûre, que la parade de Jarnac ne put détourner la pointe mortelle qu'au moment où elle lui piquait la poitrine.

c Ah l > fit le comte , et l'expression de son visage passa brusquement d'un dédain insouciant à une attention fixe et profonde.

Alors la lutte commença.

On l'eût jugée bien inégale aii premier abord: Beaucoup plus âgé, plus vigoureux, plus versé dans les mystères de l'escrime, bien que^ Tancrède , comme nous l'avons vu plus haut, se fût acquis dans cet art une haute renommée parmi les écoliers de Leyde , le comte de Jarnac semblait devoir terminer promptement la rencontre d'une manière fatale à son jeune antagoniste.

L'extrême légèreté de celui-ci compensait tous ces avantages : la fougueuse irrégularité de ses mouvements déroutait toutes les combinaisons, et les manœuvres les plus savantes échouaient contre un ennemi qui échappait aux attaques par ses bonds et ses élans désordonnés» et qui se trouvait déjà sur son rival, quand celui-ci le croyait tout occupé à rompre et à parer en reculant.

Le combat dura longtemps sans qu'ils parvinssent à prendre d'avantage l'un sur l'autre ; mais Tancrède sentait ses forces diminuer ; sa respiration haletait péniblement ; ses articulations se roidissaient. Il comprit en frémissant que , du* moment où son agilité l'abandonnerait, tout serait fini , et il eut peur. Peur 1 non pas de la mort, il est vrai, mais des suites de la mott. L'autre, en effet, n'irait-il pas tout triomphant dire à Claire: c Voyez, j'ai corrigé cet insolent! » Elle, le plaindrait-elle seulement, lui dont elle ne savait peut-être pas même l'amour? Et sa mère, sa mère I

Il rencontra l'œil de son rival , où recommençait à briller une arrogante confiance.

« Pas encore l » cria Tancrède , répondant tout haut à la pensée du comte , et il le chargea de nouveau avec rage.

Il né put le toucher, et se vit à son tour forcé de battre en retraite.

Un cri sourd partit assez près d'eux : un homme glissa et tomba lourdement sur le sol froissé.

C'était le comte de Maillé : il avait reçu dans la poitrine l'époe du marquis de La Force.

iOÔ tANGRÊDË DE ROHAN.

Taacrède vit ce dernier, sautant par-desgus le corps du blessé , s'élancer à son aide en brandissant son arme sanglante.

Un sentiment rapide comme Féclair traversa Tâme du jeune homme. Avoir besoin de ce secours I quelle honte !

Et rassemblant tout ce qui Ipi restait de vigueur, il bondit de côté, et revint sur Jarnac comme un sanglier lancé.

Celui-ci n'eut que le temps de faire un demi-tour pour ne pas recevoir la lame au milieu de Testomac ; mais il ne put éviter le coup qui lui transperça l'épaule droite, et lui fit une seconde blessure au-dessous de l'aisselle.

Il chancela , et laissa tomber son épée.

c Rends-toi , comte de Jarnac , ou tu es mort ! lui cria Tancrède en lui portant la pointe à la gorge.

— Achève-moi et ne m'insulte pas , répondit l'autre.

— Te confesses-tu vaincu ? i

Le comte secoua la tète sans répondre, pâlit et perdit connaissance. '

Tancrède remit dans le fourreau cette épée qui venait d'être ensanglantée pour la première fois depuis la mort de son premier maître.

c Bravo 1 mon jeune lion , dit le marquis de La Force en lui serrant la main avec effusion. Ah! le bon duc Henri, à qui Dieu fasse paix, eût été grandement réjoui de voir un pareil coup d'essai 1

— A nos amis! secourons nos amis maintenant! i dit Tancrède, et ils s'avancèrent vers les deux derniers couples de combattants. MM. de Matignon et de Vaumorin s'étaient légèrement atteints tous deux , et continuaient à se battre avec assez d'égalité ; mais ii était temps pour Roland qu'on vint lui donner du renfort : le pauvre garçon n'en pouvait plus, bien qu'il ne fût encore que trèspeu blessé. Par bonheur, son adversaire n'était pas de première force , car il est probable qu'on fût arrivé trop tard.

Ils s'arrêtèrent tous quatre à l'aspect des deux vainqueurs.

« Messieurs , dit La Force en s'adressant à MM. de Matignon et de La Roche-Giffart , il est tout à fait inutile, à mon avis, que deux braves gentilshommes se fassent massacrer sans motif, car vous ne pouvez espérer de tenir deux contre quatre. Les deux principaux intéressés de votre part sont hors de combat : donc , je vous propose d'en rester là. J'ai quelque expérience en ces matières , et j'affirme sur mon honneur que le vôtre n'en souffrira aucun préjudice.

— Occupons-nous à secourir les victimes de cette affaire, su

TANGRËDE DE ROUAN. iOl

lieu d'en faire de nouvelles , » ajouta Tancrède , dont le cœur entendait maintenant la voix de l'humanité après celle de la vengeance.

MM. de Matignon et de La Roche-Giffart , après quelques objec* tions pour la forme , se rendirent à cette proposition , qui ne pouvait leur être désagréable, tout braves qu'ils fussent.

Roland deCaumont et M. de La Roche-Giffart, qui tout à l'heure travaillaient de grand cœur à se couper la gorge, s'en allèrent amicalement côte à côte chercher les premiers secours aux Minimes. Ils ramenèrent plusieurs frères qui s'empressèrent d'aider les duellistes à transporter les blessés dans l'intérieur du couvent, et qui les pansèrent, en attendant qu'on pût faire venir un chirurgien de Paris.

c Que ferons-nous? dit Yauniorin à ses compagnons quand ils sortirent du monastère. Prendrons- nous quelques précautions contre les recherches de la justice ?

— Bah 1 c'est inutile , répliqua La Force. Qui songe encore au défunt édit de feu Louis XIII ? Depuis que l'enragé de cardinal est mort , qui diable a-t-on décollé pour semblable bagatelle ? Je ne bouge de chez moi , si ce n'est pour me montrer au Cours et autres lieux, en beau carrosse tout ouvert, comme si de rien n'était.

— Tope, dirent les autres, en ce casi A bon exemple, bons imitateurs! »

Ils ne se quittèrent qu'à la rue Royale , après force embrassades et promesses de se revoir entre Tancrède et La Force; puis le jeune vainqueur s'élança vers l'hôtel de Rohan.

Sa mère venait de recevoir à la fois la nouvelle de son combat et celle de sa victoire.

Mme de Guémené, au désespoir, avait ordonné à un de ses gens de suivre de loin les champions et de lui rapporter le résul*tat de l'affaire. Elle attendit avec angoisse à l'entrée du bois , puis elle remonta en carrosse, et courut chez la duchesse douairière, de peur qu'elle n'apprit par une autre voie le péril de son ûls sans la manière glorieuse dont il en était sorti.

Malgré cette précaution, malgré l'assurance cent fois r^tée que Tancrède était sain et sauf, qu'elle l'allait revoir triomphant, la pauvre mère fut dans une agitation affreuse jusqu'à son retour. c N'est-il point blessé? Ëtes-vous bien assurée qu'ils n'aient point recommencé le combat? » répétait - elle incessamment, allant écouter de moment en moment si Ton ne heurtait pas à la porto de l'hôtel. Elle avait donné ordre d'atteler son carrosse pour aller à la rencontre de Tancrède, lorsque la porte s'ouvrit à grand

108 TÂNGRËDË DE ROHAN.

bruit, et que des* pas rapides se pressèrent sur les marches de l'escalier.

C'était lui. Elle se laissa aller dans ses bras, le serrant contre son sein palpitant comme s'il lui eût été retndu pour la seconde fois, et pleura. Mais, quand elle l'eut bien contemplé tout enflammé encore de sa bataille, quand elle fut sûre que son sang n'avait point coulé , qu'il était bien là devant elle hors de tout danger, alors la faiblesse maternelle s'évanouit, la joie et l'exaltation chassèrent de son âme les alarmes d'un sexe timide : son caractère avait.reparu tout entier.

Elle mit la main sur la garde de Tépée de son fils : c Je savais bien , enfant , qu'elle ne se rouillerait pas à ton côté 1 »

Puis, se tournant vers le portrait de son mari : c Henri , es-tu content? » s'écria-t-elle.

Le lendemain niatin , comme Tancrède achevait de s'habiller, il entendit un grand tumulte s'élever du rez-de-chaussée : on se querellait très-haut , et la voix perçante de Roland dominait toutes les autres , criant : c Hors d'ici , marauds 1 Vous ne l'aurez pas ! Au diable ! »

Il descendit en hâte, et trouva dans le vestibule un homme habillé de noir et^ armé d'une baguette blanche , qui se démenait au milieu des gentilshommes, des pages et serviteurs de la maison, en disant et redisant d'un ton criard et monotone : a L^ordre du roi , messieurs 1 l'ordre du roi ! C'est ma commission !» et en promenant un parchemin sous le nez de ceux qui le menaçaient.

Une troupe d'archers, appuyés sur leurs hallebardes, attendaient près de la porte l'issue de cette discussion , qui allait dégénérer en une rixe à main armée , car Texempt venait de leur faire signe d'avancer, lorsque Tancrède s'approcha , imposa silence aux gens de l'hôtel , et demanda au noir visiteur à qui il avait affaire.

c Au sieur Tancrède , se disant fils du duc de Rohan , répliqua l'oiseau de mauvaise augure.

— Je suis le duc Tancrède de Rohan, » dit le jeune homme en le toisant d'un regard auquel Tautre répondit par un humble salut ; puiS) se redressant à son tour avec une dignité emphatique, il toucha Tancrède de sa baguette : < De par le roi , monsieur, vous êtes mon prisonnier.

TAMGRËDE DE ROHAN. iÛ9

— Prisonnier ! » s*écria Tancrèdô en reculant de deux pas et mettant Tépée à la main.

Xous les gens de sa mère en firent autant, prêts à se jeter sur les archers.

c Prenez garde, monsieur, dit Fexempt, ceci va devenir crime de haute trahison. Voici la lettre de cachet signée de Sa Majesté la reine régente du royaume. »

Un moment de réflexion avait fait comprendre à Tancrède que la résistance était inutile ; mais il ne rendit pas son épée, il la remit à Roland. « Conserve-la-moi, lui dit-il : si je reviens, tu me la rendras; sinon.... garde-la, et fais-en bon usage. >

Roland la prit en pleurant de colère.

Tancrède se disposait à suivre l'exempt, quand tout à coup quelqu'un descendit impétueusement l'escalier et vint se placer entre lui et l'homme noir.

C'était sa mère.

c Que venez-vous faire ici? :i s'écria-t-elle d'une voix tremblante et rauque.

Et ses lèvres pâles frémissaient , ses yeux flamboyaient , les mèches grises de ses cheveux s'échappaient en désordre de dessous sa coiffe.

c Remplir les ordres de Sa Majesté, » répondit l'exempt avec un respect craintif; et il tendait machinalement son parchemin.

Elle le lui arracha, y jeta un coup d'œil.... et le foula convulsivement sous ses pieds.

« Tiens, va dire à la veuve de Louis de Bourbon ce que la veuve d'Henri de Rohan fait de ses lettres et de ses ordres.

— Ma mère, je vous en supplie.... la douleur vous égare! dit Tancrède, en cherchant à la retenir.

— Tù viens prendre mon enfant! continua-t-elle. Ah! oui, parce que je suis une femme, on croit pouvoir s'attaquer impunément à moil Savez-vous bien qui je suis, vous tous? Savez- vous que j'ai déjà fait la guerre contre une armée royale? Et croyez-vous que moi, qui ai soutenu un siège dans Castres contre le maréchal de Thémines, je ne sache pas défendre mon fils contre vous? 9

L'exempt et les recors reculèrent, saisis d'une sorte d'efi'roi. Il y avait dans son attitude, dans sa voix, dans son regard, quelque chose d'héroïque et de terrible. L'âme du grand duc de Sully semblait avoir passé tout entière dans le sein de sa fille.

Tancrède saisit la main de la duchesse et l'entratna dans une pièce voisine.

e Hélas ! ma mère, lui dit-il, le temps n'est plus où des millier*'

140 TANGRÈDE DE ROHÀN.

de braves se ralliaient sons la bannière des neuf mâcles d'ot, pour marcher contre la cornette blanche des rois. Où est Tarmée prête à répondre au cri de guerre de Rohan ? Ces jours de gloire reviendront, si Dieu me prête vie : aujourd'hui, cédons à Torage, jusqu'à ce que nous soyons assez forts pour braver sa fureur et pour tonner plus haut que lui. Cette arrestation n'est rien, une afifaire de forme, sans doute, à cause de notre combat. On n'oserait la pousser à fond 1 Adieu, ma mère, adieu! Nous nous reverrons bientôt! Du calme l de la prudence ! Adieu! »

Il s'arracha à ses douloureux embrassements, et, sortant précipitamment, se remit aux mains des arohers qui s'éloignèrent avec leur proie.

La malheureuse mère resta immobile et anéantie.

L'exempt monta en carrosse avec Tancrède, mais ils n'allèrent pas loin. Ils s'arrêtèrent à l'extrémité de la rue Saint-Antoine, et l'héritier de Rohan vit en descendant surplomber sur sa tête les sombres tours de la Bastille : les lourdes chaînes déroulèrent leurs anneaux de fer avec yn bruit lugubre, et le pont-levis rendit un sourd gémissement en tombant sur ce fossé dont le large sillon séparait la liberté de l'esclavage 1

Le pont se releva derrière le captif.

Tancrède, après avoir traversé en partie l'intérieur de ce séjour des douleurs, aux gardiens duquel il avait été remis , fut introduit dans une petite chambre dont l'ameublement se composait d'un lit de sangle, d'une table et de quelques chaises, héritage que s'étaient transmis successivemetit plusieurs générations de malheureux ; puis ses conducteurs se retirèrent, et il entendit au dehors crier les verrous et les barres de fer de la porte.

f Oui, la vie est un songe! se dit-il en tombant sur l'humble lit qui l'attendait; un songe enfanté non par le hasard, mais par un génie infernal qui nous berce parfois de doux fantômes, seulement pour nous rendre plus hideuses les apparitions qui les suivent. Ah I du moins au réveil s*arrôte sans doute sa puissance : un Dieu paternel nous attend au delà de cette nuit sombre et agitée où il nous laisse quelques jours nous débattre. S'il m'en retirait déjà, je n'adresserais pas de reproches à sa providence : je n'ai pas dix-sept ans, et je suis déjà fatigué de ma route 1 Est-ce l'échafaud qui sera pour moi la porte du monde du repos? Mon père n'aurait point à rougir de me voir arriver à lui par cette voie : Rohan peut y suivre sans honte Montmorency. L'idée seule de ma mère me déchire : avoir retrouvé son fils pour le perdre ainsi 1 A quelles épreuves de douleurs inconnues la réserviez-vous, mon Dieu? Mais non : les

TAIIGRÈDE DE ROHAN. Hl

écbafauds s'en sont allés avec Richelieu ! Les gens d'à présent ne tuent plus d'un seul coup; ils font mourir durant de longues an* nées, entre les murailles épaisses de leurs donjons, faute d'air^ de l'air libre du ciel. Oh ! Ton étouffe ici I Cette voûle basse et obscure pèse sur moi comme un manteau de pierre ! Dieu ! vieillir ici , peut-être! car on y souffre longtemps avant la venue de cette libé* ratrice que n'arrêtent ni les fossés ni les tours des tyrans. La révélation du mystère de mon existence nous aura coûté cher, à ma mère et à moi , comme celle du bien et du mal au premier homme ! 11 eût mieux valu pour la mère du dernier des Rohan n'avoir jamais interrompu un deuil qu'il lui faudra reprendre ; car la Bastille ne lâchera pas sa proie. Yincennes tient depuis quatre ans M. de Beaufort, et le gardera toujours. Glaire ! Glaire ! Sais^tu seu« lement que je vais languir ici, plus oppressé par ton image que par l'atmosphère pesante de la captivité? Ges douces paroles qui m'ont fait entrevoir tant de bonheur, qui m'ont donné la victoire dans ce combat dont tu me semblais le prix, t'en souviens-tu maintenant? Hélas ! dans mon fol orgueil, insensé que j'étais, j'y ai peut-être attaché un sens bien étranger à ta pensée : c'était une formule de civilité, dite avec cette douce voix à laquelle ta reconnaissance si peu inéritée prétait un accent affectueux; mais de l'amour! oh! non! Qu'ai-je fait, moi, pour mériter ton amour? Et si elle l'aimait, luil Oh! malheur à moi ! si c'était pour lui qu'elle tremblait pendant la querelle! Si elle était près de lui maintenant, lui prodiguant ses soins, ses regards de tendresse que je payerais de tout mon sang! Oh! oui : malheur à moi! Mais bonheur pour elle! Je suis ai^e en ce cas de ne pas l'avoir tué : il vaut mieux que ce soit moi qui meure ! »

Telles furent les réflexions qui assiégèrent le jeune captif toute cette journée et la nuit qui s'ensuivit : il regrettait amèrement de n'avoir pas \u Mme de Guémené la veille au soir; fatiguée des agitations de la journée, elle venait de quitter Mme de Rohan lorsqu'il était rentré. Il s'était présenté chez elle, mais, ayant ap^ pris qu'elle n'était pas seule, il avait refusé d'entrer : il avait besoin (le s'épancher librement avec cette charmante femme, qui lui inspirait une confiance sans bornes. Gonnaissait-elle les sentiments de Claire? Comment s'étaient-elles séparées? Que s'étaient-elles dit?

Il eût !^ans doute emporté au fond de la Bastille, ou des consolations capables de fortifier son cœur contre tous les maux de l'avenir, ou bien le désespoir, qui donne aussi du courage 1

Maintenant, qui pourra l'arracher à son accablante incertitude?

Dans la matinée, le bruit des verrous le tira tout à coup de ses

ii± TÂNGRËDE DE ROHAN.

pensées : la porte s'ouvrit, et un guichetier entra suivi de deux porte-clefs et de Roland, qui portait un paquet assez volumineux. ^ c Mon pauvre Roland I s'écria le jeune duc en lui tendant la main, je n'espérais pas te revoir. »

Roland s'élançait vers lui, quand le guichetier le retint par la manche/ en disant d'une voix rude qu'on n'approchait pas de si près les prisonniers, et qu'on ne leur pouvait parler qu'à voix haute.

Roland le donna de bon cœur à tous les diables, qui ne parurent pas se soucier de venir quérir le présent.

« Et ma mère! dit Taucrède, comment l'as-jtu laissée?

— Elle a repris son courage, sinon sa force. Vous l'auriez vue déjà, si elle n'avait employé tout le temps à consulter ^es amis, à travailler pour vous. Elle est maintenant chez la reine....

— On ne parle pas aux prisonniers des affaires du dehors , dit l'impitoyable guichetier.

— On leur donne au moins ce qu'on leur .a apporté, cria Roland en lui faisant une hornble grimace et en fixant ï»es yeux avec une intention marquée sur ceux de Tancrède.

— Pourvu qu'il n'y ait rien contre le règlement, ni lime sourde ou autre, ni scie, ni pinces, ni armes blanches ou autres, ni....

— Ni le diable 1 regardez-y plutôt encore 1 > Il posa son paquet à terre, et le dénoua.

C'étaient un pâté, quelques bouteilles de vin, des habits et du linge.

c II n'y a rien contre le règlement, dit le guichetier, après avoir palpé les effets et fait découvrir le pâté pour s'assurer qu'il ne s'y trouvait ni lettres ni objets défendus. *

— Tenez donc, » dit Roland en prenant un justaucorps qu'il présenta à son matlre.

Celui-ci, à qui n'avaient pas échappé les coups d'œil d'intelligence que lui lançait le page, avait suivi son mouvement, et crut s'apercevoir que Roland glissait quelque chose dans la manche du justaucorps. Il s'avança lestement, sans affectation, et s'empara du vêtement mystérieux.

Le mouvement avait été si pre.^sé , que le guichetier n'y avait rien démêlé. Le guichetier 6t toutefois cesser sur-le-champ ces communications directes et mit fin à la visite ; mais il était trop tard.

c Bon courage ! cria Roland quand la porte s'interposa entre lui et Tancrède. Espérez! x> ajouta-t-il d'une voix moins distincte, en s'éloignant.

Dès que Tancrède se vit seul, il secoua en hâte le pourpoint

TANGRÈDE DE ROUAN. 143

dépositaire du secret de Roland : un papier tomba, dans lequel étaient renfermés deux billets.

Le premier était de sa mère : avec tout le désordre de la douleur, elle lui faisait part de ses démarches et de ses espérances ; elle se disposait à aller trouver la reine, à se jeter, s'il le fallait, aiix pieds de celle qu'elle bravait la veille....

Il baisa avec attendrissement cette lettre dont les caractères étaient humides des traces de plus d'une larme.

De qui pouvait venir la seconde? de Mme de Guémené , peutêtre? Une sorte de vague pressentiment faisait battre son cœur tandis qu'il la retournait dans ses mains, avant de l'ouvrir, retenu par ce sentiment qui vous fait retarder volontairement une satisfaction de curiosité ou de cœur, comme pour jouir d'abord de votre propre attente.

Il rompit le cachet et lut les lignes^ suivantes sans adresse et sans signature :

c Peut-être est-ce mal à nioi de vous écrire ; peut-être en garderez-vous contre moi quelque impression fâcheuse. Je suis trop ignorante du monde pour connaître ce qui est bien ou mal à ses yeux ; mais ce m'a été un si grand chagrin de me voir la cause involontaire de votre malheur, pour toute récompense du service que vous m'avez rendu, que je n'ai pu résister au désir de vous faire savoir toute la part que j'y prends. L'idée surtout que vous pourriez, ressentir quelque consolation, si médiocre qu^elle fût, d'apprendre qu'au milieu même de vos ennemis quelqu'un s'afflige de vos souffrances si peu méritées m'a décidée à surmonter toute crainte, même celle de déchoir dans votre estime. Prenez courage . Dieu ne vous laissera pas succomber sous d'injustes persécutions, et vos amis veillent. Adieu. »

Le cœur de Tancrède se gonfla : le pauvre jeune homme fondit en larmes, et se jeta à genoux en sanglotant de bonheur et d'ivresse, la tète penchée en arrière, le billet pressé deis deux mains contre ses lèvres, avec des transports presque convulsifs.

ce Elle m'a écrit! Elle m'a écrit! balbutiait-il. Elle s'afllige de mes souffrances. Elle m'aime ! Oh ! j'en suis sûr maintenant , son regard ne m'avait pas trompé. Claire, ma douce Claire! Oh! je ne veux plus mourir : je veux vivre pour elle, pour ma mère, pour la gloire I Oui : je serai duc de Rohan, pour placer sur son joli front une couronne de duchesse! j»

Le souvenir de la haine de sa mère pour les Chabot traversa d ou loureusement son esprit : il pressentit les obstacles que lui opposerait le caractère inflexible de l'altière veuve.

114 TANGRËDE DE ROUAN.

c Mais est-elle donc pour moi et les miens la sœur d'un ennemi, cette généreuse enfant, qui ne s'est pas souvenue, elle, si sa race était en guerre avec la mienne ? S'il est trop tard pour qu'elle devienne entre nous un gage de réconciliation, je saurai bien du moins rarracher des mains de mes persécuteurs : elle portera le nom des Rohan comme elle en porte déjà le cœur; elle remplira parmi eux la place vide qu'y a laissée une femme coupable. »

L'espérance était rentrée à flots limpides et dorés dans cette jeune âme. Lui , qui tout à l'heure se croyait dévoué à une éternelle captivité, regarde maintenant en pitié les murs impénétrables qui l'environnent; car la foi en lui-même est rentrée dans son cœur : ces remparts qui arrêteraient l'effort d'une armée vont s'écrouler devant une de ses pensées ; car il est aimé , et quelques lignes d'une main de femme l'ont transporté de l'enfer dans le ciel. Tantôt il flotte dans un océan de vagues et ravissantes visions ; tantôt , se rapprochant du monde réel , il combine mille fois les moyens de s'assurer cette félicité inconnue : il cherche eu vain à s'expliquer la circonstance singulière de ces deux lettres arrivant par la même voie. Comment le billet de Glaire est-il parvenu aux mains de Roland?

Qu'importe ? il est bien d'elle I

Cette heure , écoulée au fond de la sinistre Bastille , fut certes une des plus fortunées de la vie du prisonnier.

Tandis qu'absorbé dans une délicieuse rêverie il s'imaginait être aux genoux de Claire, les yeux fixés sur ceux de sa charmante maîtresse, Thuis verrouillé cria de nouveau : Tancrède tressaillit, et, relevant la tête , rencontra , au lieu du candide regard de la jeune fille , le coup d'œil à la fois glacial et perçant d'un homme à robe noire , qui s'avançait accompagné d'une sorte de clerc ou de greffier et de deux archers.

Tancrède éprouva la sensation de ces rêves où un frais et gracieux visage de jeune fille se contracte et se décharné soudain en une tête de spectre : il se remit promptement, et, se levant :

c Est-ce la liberté que vous m'apportez, monsieur? dit-il.

— C'est ce qui dépendra peut-être de vous , répondit l'homme ; mais d'abord , préparez-vous à me répondre sur l'affaire pour laquelle vous êtes détenu. Je suis le lieutenant criminel. »

Tancrède fut interrogé par ce magistrat sur toutes les circonstances de la querelle et du combat qui l'avait suivie. A la franchise avec laquelle il répondit à quelques-unes des questions du lieutenant criminel, quj les avait méditées avec un art bien inutile, u il sourire malfaisant dérida la face de celui-ci ; puis il

affecta de rembrunir sa physionomie pendant le reste de l'interrogatoire.

Quand le greffier eut fini de transcrire les demandes et les réponses , le lieutenant criminel prit Tancrède à part, et, cherchant à donner à ses traits durs et impassibles une expression d'intérêt et de commisération :

« Écoutez-mor, jeune homme , lui dit-il ; je ne dois pas vous cacher que votre affaire est grave , singulièrement grave , d'autant plus que vous comparaîtrez devant vos juges sous le poids d^une prévention très-défavorable , celle d'avoir usurpé le nom et les armes d'une illustre maison.... Ne m'interrompez pas : peut-être vous a-t-on persuadé vous-même ; c'était le moyen de vous faire mieux remplir votre rôle; mais les juges ne croiront pas à votre bonne foi : prenez garde de vous obstiner par ambition à continuer ce dangereux personnage ; plus vous tomberez de haut , plus sûrement vous vous briserez ....

— Monsieur, cesserez-vous des paroles dont chacune est un outrage?

— Hé 1 mon cher monsieur, pas de grands mots, et rendez vous à la raison , croyez-moi : vous vous êtes attaqué à trop forte partie pour que vos espérances aient la moindre chance de succès; et vous iriez vous perdre aujourd'hui pour des prétentions dont vous seriez débouté demain , quand même vous pourriez vou§ tirer de la présente affaire ! Ce serait folie, convenez-en. Jouer votre cou pour le plaisir de vous faire donner du monseigneur quelques' jours de plus par les laquais de Mme la duchesse de Rohan ! Écoutez: déclarez tout bonnement, par supplément à l'interrogatoire , que vous renoncez à soutenir )a requête présentée en votre nom à la chambre de l'Édit, vous tenant pour convaincu de l'illégitimité de vos prétentions : je ne doute pas que l'on ne prenne en considération votre jeunesse et votre repentir; je crois pouvoir vous promettre votre grâce, et vous assurer que, si vous consentez à rompre toutes relations avec Mme la duchesse douairière et à quitter la France aussitôt votre mise en liberté, M. le duc et Mme la duchesse de Rohan-Chabot vous assureront une honorable existence à l'étranger.

— Vous avez tout dit ? Écoutez-moi donc à votre tour ! Monsieur le lieutenant criminel , vous qui faites ici le procureur fondé de M. et Mme de Chabot, allez dire à ma sœur et à son digne époux que je leur ai offert les seules conditions de paix possibles entre nous : hors de là , guerre à mort , entendez-vous ? Et maintenant, sortez, monsieur; car vous n'êtes plus un ministre de la justice, vous n'êtes qu'un valet en robe de magistrat î »

ii6 TANGRÊDE DE ROHAN.

Le lieutenant criminel était violet de rage.

c Eh bien 1 oui , guerre à mort , puisque tu la veux , jeune extravagant : guerre à mort I car ta tête en sera le trophée.

— Elle tient encore sur mes épaules, et l'on ne la saurait abattre sans faire tomber celles de vos propres amis l

— Tu te trompes; car tu es l'agresseur, tu l'as avoué, hurla le lieutenant criminel, en agitant au-dessus de sa tète Tinterrogatoire fatal; c'est toi qui les as pifovoqués de paroles, qui les as défiés : tu ne nieras pas ton propre témoignage. Adieu, duc deHo*han ! vous irez bientôt porter votre procès devant un autre tribunal que la chambre de l'Édit 1 »

Tancrède resta seul , un rire amer sur les lèvres. < C'est bien : l'heure de joie est passée , le démon rentre dans ses droits I Est-ce le dernier au moins de ces retours barbares par lesquels il torture sa victime avant de l'accabler ? J'ai toujours eu le pressentiment que je mourrais au moment d'atteindre un ineffable bonheur. L'heure en est arrivée ; c'est bien afifreux pourtant s'il faut mourir sans l'avoir revue, sans avoir une seule fois poséma bouche sur la main chérie qui a tracé ces lignes 1 Mourir quand

j e pouvais être heureux 1 Oh ! tout mon courage s'en va , et voici que je pleure comme un lâche à cette idée t Mon Dieu I était-ce donc un crime que d'aimer la sœur d'Henri de Chabot ? Est-ce pour cela que je suis châtié ? Ame de mon père, s'écria-t-11 en s'agenouillant,

> oh 1 rappelle au moins dans mon cœur du courage pour l'instant.... où il en faudra : ne permets pas que je meure indigne de ce nom que l'on veut en vain me ravir l »

Transportons-nous maintenant dans un cabinet meublé avec une merveilleuse magnificence.

Le délicieux tableau du Corrége , connu sous le nom du Sposalizzio (le mariage mystique de sainte Catherine) la famille de Charles I", de VanDyck, le Déluge, d'Annibal Carrache, et d'autres ouvrages de grands maîtres, cachent en partie une tenture de toile d'argent à fleurs de velours des plus riches couleurs , découpées artistement dans les ateliers de Milan : le parquet disparaît sous des tapis de Perse ; des cabinets de laque de la Chine et de bois d'ébène garnissent les coins de la pièce ; des miroirs plaqués d'or et d'argent fatiguent les yeux en réfléchissant et en multipliant

TANGRËDE DE ROHAN. iil

tous ces trésors et toutes ces splendeurs ; un lustre aux mille cristaux, couronné d*un large cercle à fleurons d'orfèvrerie, se balance avec un clair et léger heurtis aux mouvements de deux hommes assis qui causent avec vivacité, près d'une table au dessus de mosaïque » encombrée de papiers et de cartons.

L'un est le duc de Rcjjian-Chabot ; l'autre , plus âgé et d'une figure très-remarquable , porte autour du cou le cordon bleu du SainJ-Esprit sur sa robe rouge de cardinal. Son grand front doit contenir un esprit étendu et fertile en ressources : son long nez , l'ovale aminci de son visage, son œil plein de feu , >d'astuce et de finesse, donneraient à sa physionomie le caractère de celle du renard, si l'indécision, qu'elle révèle souvent à l'approche des difficultés et des périls , ne faisait sentir que ce personnage doit seulement à la réflexion les heurçux stratagèmes qu'inspire l'instinct à son prototype quadrupède.

C'est le cardinal Giulio Mazarini, premier ministre de la reine douairière Anne d'Autriche, régente du royaume.

« Quoi l disait le duc , il a reçu avec une telle arrogance les conseils et les menaces du lieutenant criminel ?

— Gomme ze vous le dis , monsiou le duc : aussi roide et aussi fier que s'il eût senti derrière lui oune armée prête à l'aider à conquérir sa duché. L'enfant a oune tête de fer, oune vraie tète.... de Rohan; ne le pensez-vous pas, monsiou le duc? >

Un malicieux sourire relevait les coins de sa bouche.

c L'ambition peut donner autant de résolution que la conscience du bon droit, 9 répliqua Chabot ; et en prononçant cette phrase si étrangement équivoque, un léger malaise obscurcit un instant ses traits, c Votre Éminence pense bien qu'on n'aura pas pris au hasard cet enfant supposé, et qu'on aura choisi un caractère énergique.... un peu analogue à celui du feu duc... ou du père de la duchesse, du vieux Sully ! ^

— Enfant supposé I oï ! oï ! per Jove ! doublement supposé à nos youx par cette ressemblance même ! Diou me garde de ne Je pas croire supposé !

— Votre Éminence dit sagement ; car , s'il ne l'était pas , s'il était le fils.... de la duchesse, et, par conséquent, aux yeux de la loi. . . . si) enfin, il était possible qu'il triomphât dans ses prétentions, nous ne serions pas seuls à perdref le grand procès : l'Ëtat le perdrait avec nous I

-^ Ze le sais, répliqua le cardinal en confirmant vivement , par un signe de tète , le dire de son interlocuteur. •

— Le parlement donne déjà ao roi d'assez fâcheux embarras t

148 TANGRÈDE DE ROHÂN.

sans qu'un nouveau roi des huguenots vienne rendre un chef à la noblesse protestante , et ressusciter mon terrible beau-père : il y a quelque différence pour le bien public de voir les grands domaines de cette maison au& mains d'un fidèle sujet tel que moi , dont les enfants sont élevés dans le giron de TËglise catholique, ou bien aux mains d'un jeune religionnairei à cerveau brûlé.

— Hé ! sans doute ! sans doute 1 aussi fappui de Sa Majesté vous est-il bien et irrévocablement acquis, et vous entendrez parler, sous deux zours au piou tard , d'oun arrêt du conseil qui ne Vous fera pas de peinei

— En peut-on savoir d'avance le contenu ?

— Sans inconvénient ! Il contiendra l'adjonction de la grand*chambre et de celle de la Tournelle à la chambre de l'Édit , pour décider de la requête de la duchesse douairière de Rohan.

— Mille grâces en soient rendues à Votre Éminence 1 Si insoutenable que soit la cause de mes ennemis , je n'étais pas sans crainte de la mauvaise volonté de la chambre de l'Kdit, toute composée de gens de la religion : messieurs de la grand'chambre et de la Tournelle sont bons catholiques, et plusieurs des plus influents sont tout à Monsieur le prince ; c'était le plus signalé service que vous nous pussiez rendre en ce moment, puisque notre premier projet a manqué.

— Oï, ze crois que cela peut avoir de plus solides résultats que votre affaire du lieutenant criminel ; quand même l'enfant eût signé la renonciation et que srous l'eussiez fait partir, il est mineur : cela ne l'eût pas empêché de revenijr là-dessus un jour.

— Ohl nous l'eussions envoyé si loin.... aux Grandes-Indes, par exemple ! Mais cette qualité de mineur lui permettra aussi de revenir contre un arrêt qui lui serait défavorable maintenant.

— E œsi; ma oun premier arrêt est oun précédent d'oun grand poids. L'arrêt définitif, si votre partie revient oune seconde fois à la charge , n'en saurait guère être qu'oune confirmation de pure forme. Z' avoue cependant qu'il vaudrait mieux aviser à quelque moyen piou expéditif de mettre à néant cette requête importune ; ma, (iiavo/o/ ce n'est pas chose facile. Sa rencontre avec M. de Zarnacnous a bien offert une raison honnête de l'embastiller; ma quelle en sera l'utilité ? Nous serons bien obligés de le relâcher; car vous concevez qu'il n'y a pas moyen d'aller piou loin. Ze ne veux pas me mettre à dos toute la zoune noblesse, en poussant zousqu'au bout oun procès pour duel : dans la situation des ' af-* faires , il ne serait pas d'oune bonne conduite à moi de suivre sur ce point la méthod^de feu monsou de Richelieu; d'ailleurs, ni vous ni Mme la ducesse Marguerite ne me demandez sa tête....

TANGRËDE DE ROHÂN. 119

— C'est impossible 1

— Ze voudrais pourtant bien faire quelque chose pour vous obliger. Voyons , que pourrions-nous imaginer tandis que nous le tenons encore? hein? S'il mourait subitement à la Bastille pour revivre , bien entendu , dans quelque autre prison d'État ?

— Parfait ! s'écria Chabot.

— Non, pas moyen : la mère voudrait le corps ; cherchons autre chose. 9

On frappa à la porte du cabinet.

c Que me veut-on? cria Mazarin avec impatience. Z'avais défendu qu'on nous interrompit.

— Monseigneur, dit le secrétaire intime, Zongo Ondedei, en montrant par la porte entre-bàiU'ée sa face de chat fourré , Mme la duchesse douairière de Rohan insiste absolument pour voir Votre Éminence : vos gens n'ont osé la refuser, i

Chabot se leva avec précipitation pour fuir la rencontre de sa belle-mère.

c Veuillez passer dans cet appartement , dit le cardinal en ouvrant la porte du fond de son cabinet , et attendre que ze vous délivre de prison : vous languirez moins longtemps que l'autre, z'espère. * N

— Que luidirez-vous? demanda Chabot avec hésitation.

^ Rien de positif : ze ne sais ; ma ze traînerai l'affaire. Qui gagne du temps a tout gagné.-»

A peine Chabot était-il sorti qu'on annonça la duchesse.

Le cardinal la reçut avec ces civilités cérémonieuses dont il accablait amis et ennemis.

A voir cette femme altière , fille et veuve de héros , et leur égale en fierté et en courage , s'avancer lentement , pâle , mal assurée dans sa démarche , agitée d'un léger tremblement , à la voir hésiter avant d'ouvrir la bouche, lever un regard presque suppliant vers celui dont la voix liait et déliait, non dans le ciel, mais sur la terre , quiconque eût eu quelque chose de Thomme eût senti s'émouvoir ses entrailles.

Le cardinal attendit en silence qu'elle lui expliquât le motif, bien connu d'avance , de l'audience qu'elle avait exigée.

c Je viens de chez la reine , dit-elle enfin : je n'ai pu voir Sa Majesté ; elle était au Val-de-Grâce.

* — Sa Majesté ne recevra pas aujourd'hui.

— Je n'ai point été trop affligée de ce contre-temps ; j'étais bien aise d'entretenir premièrement Votre Éminenéë ; le juste crédit dont elle jouit près de la régente rend plus assuré le succès d'une re-

iâO TANGRËDS DE ROHAN.

quête quia d'abord passé par ses mains.... et.... la renommée d'une extrême bienveillance m'a fait espérer qu'elle ne refuserait pas de joindre sa voix à la mienne pour obtenir la cessation de la rigueur déployée envers mon fils.

— Ze serais houroux de pouvoir vous être bon à quelque chose, madame. Certamente^ Sa Majesté ne recevra zamais de moi, si elle daigne me consulter, que des avis de clémence t et z'espère.... ze désire du moins que ses intentions ne soient pas de déployer toute sa sévérité envers ce zeune homme.

— Je puis donc compter sur l'appui de Votre Êminence : c'est la liberté de mon fils qu'elle me promet en ce moment!

— Oune promesse si absolue n'est point en mon pouvoir; Sa Majesté ne se montre pas touzours auôsi docile que ze le voudrais aux inspirations miséricordieuses. Son respect pour la mémoire du feu roi son époux l'empêche parfois de s'écarter des anciennes ordonnances..*.

— Sa Majesté n'a pas, que je crois, deux poids et deux mesures pour ses sujets, dit la duchesse, reprenant son énergie: M. de Guise est encore sain et sauf, et si M. de Goligny, son adversaire, n'est plus de ce monde , ce n'est pas la justice qui l'en a mis dehors; une foule d'autres s'étalent tranquillement dans vos cercles et dans ceux delà reine, lesquels ont encore sur la poitrine les cicatrices du duel ou dans le fourreau une épée à peine essuyée. Les adversaires de mon fils sont encore libres , monsieur! Clest justice que je vous demande, et non grâce; rendez-moi mon Tancrède, ou envoyez ses ennemis le rejoindre , et jugez-les tous , si vous l'osez 1 »

Ce fut le cardinal à son tour qui baissa ses yeux , incapables de soutenir le regard de Marguerite de Béthune.

Et il en vint à se justifier.

c On ne pouvait aller prendre MM. deJarnac et de Maillé, tout malades qu'ils sont de leurs blessures. Les autres, il est vrai , ne sont point arrêtés ; ma ils n'ont figuré qu'incidemment dans l'affaire. D'ailleurs, madame, ze suis étranger, ze vous le proteste, à la lettre de cachet lancée contre votre.... le zeune homme en question. Vous me parlez à tort comme à votre ennemi : ze vous zare que vous n'avez pas de piou dévoué serviteur. Ze voudrais que ce que vous désirez ne dépendît que de moi : vous l'obtiendriez à l'instant même.

— Pardonnez-moi un moment d'emportement que je désavoue, et montrez-vous généreux et digne de votre haute fortune : vengezvous en me rendant ma vie , mon seul espoir. Hélas l c'est une mère qui vous parle ; vous ne savez pas ce que c'est que de voir

TANCRÊDB D£ ROHAN. 12i

son enfant dans la dooleur et le danger! Quand ma fîlle est à jamais perdae pour moi , ne me prenez pas encore mon fiis , qui m'aime, \ui , et n'a pas renié sa mère t Que me reeterait-il au monde? Vous le savez bien, qu'il est mon fils! Qui oserait hésiter entre la voix d'une mère et les dénégations menteuses d'une enfant dénaturée? »

Le cardinal semblait l'écouter avec une profonde attention et un intérêt grave et digne.

c Ze ne puis, madame , émettre de sentiment sur cette éminente question , pendante devant les chambres de zustice ; ma ze vous puis du moins assurer, quanta la détention de M. Tancrède, que ze ferai tout ce qui sera en moi pour y mettre oun terme le plus tôt possible, et que ze zoindrai mes instances aux vôtres auprès de la. reine.

— Que toutes les bénédictions du ciel soient sur vous , si vous me tenez parole ! dit la duchesse en se levant. Demain , au lever de la reine , je viendrai savoir le résultat de la demande que vous lui aurez adressée.

— Z'espère que vous la trouverez conforme à vos vœux , madame, répondit le cardinal en lui rendant d'un air pénétré sa révérence d'adieu. Monsoule duc, vous pouvez rentrer, j> dit Mazarin en ouvrant la porte du fond.

Chabot reparut, regardant encore devant lui avec une sorte d'inquiétude , comme pour s'assurer qu'elle était partie, c Ze l'ai trouvé I s'écria le cardinal , ze l'ai trouvé I

— Eh quoi donc?

— Le moyen) le moyen! Tandis qu'elle me parlait, ze réflédii»saisj ma tête travaillait.... Tout à coup un rayon de lumière m'a traversé l'esprit. Écoutez : cette nuit même, z'envoie l'ordre de lever l'écrou de notre prisonnier; on le lui fait signer, puis on le conduit ostensiblement jusqu'au delà du fossé. Notre prétendant est donc libre, parfaitement libre, nous ne répondons plus de sa personne; mais là, sour le pavé de Paris, vous m'entendez bien, sous un prétexte quelconque, on vouS' fait monter mon petit ribaldo dans un carrosse bien fermé qui l'emporte à Saint-Germain , et de là dans oune de ces forteresses de Normandie ou de Bretagne qui vous garderaient oun homme zusqu'au zour du jugement dernier. Fans que Diou où le diable en sussent jamais rien ; de sorte que le drôle aura l'air de s'être esquivé volontairement dans la prévision que son affaire tournerait à mal.

-^ Une vie entière de dévouement m'acquittera mal envers Votre Êminence; comptez sur une reconnaissance éternelle.

in TANGRËDE DE ROHAN.

— Va , se dit le cardinal en se renversant sur son fauteuil dans l'attitude d'un homme satisfait de lui-même , tu ne m*en devrais pas tant si le petit s*annonçait moins comme le fils de son père ! >

Tancrède venait de s'endormir d'un sommeil pénible , quand on vint réveiller pour le mener devant le gouverneur, et les premières paroles qui frappèrent son oreille furent celles-ci : c Vous êtes libre! >

. Libre ! c'était encore sans doute quelqu'une de ces idées incohérentes qui assiégeaient son cerveau troublé.

« Vous êtes libre , répéta le gouverneur : il ne vous reste plus qu'à signer le registre où l'on constate le jour de rentrée et de la sortie des prisonniers.

— Rêve du sommeil ou de la veille, n'importe! J'aime mieux celui-ci que les autres 1 *

H signa : un moment après, le sinistre pont-levis se relevait encore derrière lui ; mais , cette fois, il avait le ciel sur sa tète et non les voûtes noires de la prison d'État.

Il respira délicieusement.

c Veuillez monter dans ce carrdsse, monsieur, dit une espèce d'officier en lui tirant poliment son chapeau.

— Pourquoi?

— Nous avons ordre de vous remener où vous avez été arrêté, à rhôtel de Rohan : c'est la consigne. »

Tancrède, tout étourdi et comprenant à peine ce qu'on lui disait, monta machinalement , accompagné de l'officier.

Aussitôt le carrosse partit grand train , et le galop de quelques chevaux retentit aux portières.

A peine avaient-ils fait trente pas que de grands cris se firent entendre : c Sus! sus! le voilà! » Des chevaux en plus grand nombre accoururent contre la voiture : des gens de pied arrivaient en tumulte.

c Que signifie ceci , monsieur? » demanda Tancrède à son corn* pagnon.

Celui-ci ouvrit la portière sans répondre et cria de toutes ses forces : c Ventre à terre ! ventre à terre! >

Des cris, des menaces, un cliquetis d'armes résonnaient à l'en» tour.

TANGRÈDE DE ROHAN. 423

tf Trattre, qu'est ceci? «dit le jeune homme en saisissant l'officier à la gorge.

L'autre dirigea contre lui le canon d'un pistolet ; mais Tancrède lui releva violemment le bras et s'efforça de le jeter à bas du carrosse , par la portière béante.

L'officier se débarrassa par une vive secousse, et, abandonnant son arme , sauta hors de la voiture et s'enfuit. Plusieurs cavaliers fuyaient aussi au galop, et, lorsque Tancrède se fut élancé à terre, il ne vit autour de lui que les gens qui venaient d'attaquer son escorte.

c Les chiens , les bélîtres ! criait Roland , pourquoi se sont-ils enfuis si vite? Je n'ai pu en assommer un seul.

— Vive le jeune duc! victoire! »

C'étaient tous les gens de la duchesse qui poussaient cette acclamation en se pressant autour de leur jeune maître.

c Ils voulaient vous faire passer pour fugitif, et vous emmener prisonnier à Saint-Germain! dit Roland.

— > Mes amis , mes bons et fidèles amis , merci ! merci à tous ! Que Dieu vous donne votre récompense ; car elle dépasse le pouvoir de l'homme. »

Un cri se fit entendre : c Mon cher enfant ! » Tancrède était dans les bras de cette mère qu'il avait pensé ne jamais revoir, et qui venait de disposer et de diriger elle-même l'embuscade libératrice.

124 TANGRËDE DE ROHAN.

Page 1