LIVRE TROISIÈME
Le lendemain matin, tandis que sa mère se reposait encore des fatigantes et douloureuses journées qui venaient de s'écouler, Tancrède courut chez Mme de Guémené. C'était d'elle, il le savait de la duchesse, qu'était venu Tavis du perfide projet si heureusement déjoué par cette mère courageuse.
Elle venait de se lever, et le reçut dans sa ruelle.
c Ah! vous voilà, beau cavalier! lui cria- t*elle dès qu'elle l'aperçut; venez-vous nous présenter vos excuses pour avoir troublé notre sommeil cette nuit par le vacarme que vous et les vôtres avez fait dans le quartier? J'en absous par avance votre conscience, car je n'étais pas même couchée. Vous donnez plus d'inquiétude que vous ne valez aux gens qui ont la bonté de prendre intérêt à vous : je n'ai pu fermer l'œil qu'après m'ôtre bien et dûment assurée que vous étiez rentré au gîte sain et sauf, mauvais sujet!
— Ma belle cousine , dit le jeune homme en lui baisant la main, je vous dois la liberté et la vie.
— A moi ! mon beau cousin , vous pourriez vous tromper. Me préserve le ciel , surtout en cette occasion , d'usurper les remerctments dus à une autre 1 Comme vous me regardez ! Quel air étonné et curieux ! Il y a dans vos yeux une fureur d'interrogation. Comment? pourquoi? qui donc? Tout cela vous étouffe , n'est-ce pas? Un peu de patience. Vous mériteriez bien de subir le premier un interrogatoire ; mais je suis plus savante que le lieutenant criminel , moi , car je sais d'avance toutes les réponses de l'accusé. Regardez-moi en face, petit dissimulé. Ah ! vous vous permettez d'être amoureux et de ne m'en rien dire : voilà la cause de ces langueurs et de ces distractions dont je vous faisais la guerre 1 Et si j'avais pris pour moi vos soupirs et les coups d'oeil que vous lanciez vers le ciel , qui n'en pouvait mais, cela n'aurait-il pas pu être de grave conséquence pour mon cœur? Mais comme il rougit! le voilà plus honteux et plus intimidé qu'il n'était devant M. de Jarnac ! Allons, remettez-vous , je vous pardonne : l'excès de discrétion' est undé-
TANdRÈDE D£ ROHAN. iS5
faut assez rare parmi les amants de ce temps, il est vrai que celui-ci n'avait pas à se vanter de grand-chose : il n'avait pas encore adressé un bonjour à sa belle. »
Et Taimabie femme le regardait en souriant avec une malice toute gracieuse.
c.A propos, fit-elle, j'allais oublier.... »
Elle agita une sonnette : une jeune et jolie personne se présenta.
c Mademoiselle Louise , lui dit la princesse , si la personne que j'attends vient, vous la ferez entrer sans la prévenir que j'ai com< pagnie.
— Ah ! madame I dit enfin Tancrède, si cet amour que vous avez découvert a été un secret pour vous , c'est que j'aurais voulu qu'il en fut un pour moi-même. Je n'osais vous faire l'aveu de ce que je me reprochais presque comme un crime.
-*- Un crime ! Est-ce à l'Académie de Leyde que vous avez ap<pris cette morale? L'amour est un crime en Hollande?
— L'amour.... pour une fille d'une race ennemie! pour la sœur d'Henri de Chabot !
— La sœur de Chabot! Ahl je me souviens maintenant!... Pauvre garçon 1 je vous ai donné bien du souci sans m'en douter. Rassurez- vous : ce n'est pas la sœur de Chabot que vous aimez.
— Est-il possible ?
— Vous allez tout comprendre. Lorsque , la première fois que je vous vis , vous me parlâtes d'une jeune demoiselle que vous aviez rencontrée avec votre sœur , je pensai tout naturellement que ce ne pouvait être que Mlle de. Chabot, à laquelle votre description un peu vague s'appliquait tant bien que mal : je ne m^avisai nullement de songer à Claire d'Orval, dont j'ignorais encore l'arrivée à Paris. Claire est la fille d'un de nos parents, Louis de Rohan, comte d'Orval ; les grands biens dont elle est l'unique héritière ont fait naître à votre sœur et à son mari l'idée de la marier au comte de Jarnac , un de leurs plus chauds appuis , et à qui Chabot est obligé à plus d'un titre. C'est pour cela, je pense, qu'ils l'ont demandée à son père, vieux seigneur de province, sous prétexte de la produire dans le monde.
— r Ils ne la tiennent pas encore! s'écria Tancrèdetout rayonnant d'espéraiîce.
— Non , sans doute, répliqua la princesse. Quant à M. de JarnaC, il tient provisoirement le lit où vous l'avez mis.
— O mon Dieu I je pourrai donc être heureux l
— Cela n'est pas impossible ; mais ne vous livrez pas à une joie immodérée. Si ce n'est pas un enfantillage, comme je le pense d'à-
Jâ6 TANGRËDË DE ROHAN.
près votre caractère , il vous faudra du courage et de la persévérance. Mais, pour en revenir à nos éclaircissements, ce n'est qu'à liotre rencontre dans le bois que j'ai deviné ce qui m'avait été caché : l'explication à belles estocades que vous avez eue avec M. de Jarnac en a empêché entre nous une de nature plus paci6que. Claire et moi, nous restâmes plus mortes que vives, attendant l'issue de votre maudit combat , et je compris bien , aux acclamations et aux gémissements de la petite , que ce n'était pas pour le comte de Jarnac qu'elle craignait, et que les préventions qu'on lui avait inspirées contre vous s'étaient bien vite effacées à votre vue. Les éclats d'indignation qui m'échappaient contre votre sœur firent aussi sans doute une profonde impression sur elle , et , quand on nous vint dire que vous étiez sorti de l'affaire à votre honneur, après avoir blessé votre ennemi, elle joignit les mains et se jeta à genoux, comtne pour remercier le ciel. La pauvre enfant avait toute confiance en moi : elle me connaissait d'enfance , car j'ai été l'amie de sa mère ; aussi, le jour de votre arrestation, n'ai-je pas été surprise de la voir accourir en grand émoi , pour débarrasser son cœur de tout ce qui l'oppressait. .. ., et il étaitbien gros je vous assure. Elle sanglotait à l'idée d'être la cause de votre malheur , et le meilleur moyen que je trouvai pour la calmer fut de la décider à vous écrire , à quoi j'eus quelque peine, bien qu'elle en mourût d'envie. Je fis remettre le billet à votre page , pour le joindre à ce que vous envoyait votre mère.
— Ahl madame! mon ange protecteur! » et il se jeta à genoux devant elle. «
La porte de Tappartement s'ouvrit : quelqu'un s'avança vers la ruelle , et s'arrêta brusquement à l'aspect du jeune homme encore aux pieds de la princesse.
C'était Claire d'Orval.
Ils restèrent tous trois immobiles : la jeune fille, debout, confuse, interdite, les joues enflammées et le front baissé; Tancrède, agenouillé devant Mme de Guémené, mais la tête tournée vers la jolie survenante, et les yeux brillants de tout le bonheur d'une telle surprise; la princesse, assise, les bras croisés, et les considérant l'un après l'autre d'un regard nonchalant et malin.
Elle se leva enfin , et, prenant Tancrède par les épaules , elle lui fit faire un demi-tour sur lui-même , jusqu'à ce qu'il se trouvât en face de Claire.
« Votre ange prolecteur ! répéta-t-elle. Vous êtes devant lui : faites-lui votre prière! »
Claire cacha son visage dans ses mains.
TANGRËDË DE ROUAN. 127
« Âh ! cela n'est pas bien , madame ! Vous m'avez trahie.
— Pas encore, chère enfant; mais j'y arrivais. Que servirait en effet de lui cacher que c'est vous qui m'avez avertie du complot* d'hier soir? Croyez-vous qu'il ne l'eût pas deviné?»
— Mais le dire devant moi ! Pourquoi m'avez-vous attirée ainsi ? Pourquoi m'a-t-on dit que vous étiez seule? >
Et la pauvre petite se mit à pleurer.
c Claire ! ô ma généreuse libératrice , dit Tancrède d'une voix passionnée , vous repentez- vous de ce que vous avez £ait pour moi? Si j^avais cette pensée , je ra'irais remettre sur-le-champ aux mains de mes ennemis.
— Me repentir I oh l non! mais que penserez-vous de moi ?
— Grand Dieu î vous pouvez me le demander, vous que je révère comme un ange du ciel , vous à qui Je ne devrais jamais parler qu'à genoux 1 Vous suis-je donc si odieux que vous pleuriez à cause de ma présence? Faut-il que je m'en aille , que je ne revienne plus? Dieu! moi vous causer des pleurs!
— Ce ne sont pas les premiers , dit en souriant Mme de Guémené. Allons, Claire, ajouta-t-elle en la baisant au front, ne faites donc pas l'enfant , et finissons-en avec ce grand chagrin. :»
Une des femmes de Mme de Guémené entra , annonçant que M. d'Andilly demandait s'il pouvait voir madame la princesse, c Mais oui, sans doute, dit celle-ci. Introduisez.
— Un instant, s'il vous plaît! interrompit Mlle Louise, la favorite de la princesse, en arrivant précipitamment et en s'appro^ chant de l'oreille de sa maltr^e. M. le coadjuteur vient d'entrer par la porte de l'impasse ; il me suit , et veut absolument voir madame.
— mon Dieu ! encore 1 donnez-moi la force de résister. Je ne le verrai pas.
— Mais il va venir : il est là.
— On l'aura vu entrer, sans doute. mon Dieu! n'a-t-il pas déjà couru trop de bruits?
— Il n'est pas reconnaissable , il est en cavalier : on dirait un carabin arrivant de Parmée de Flandre. Vous en rirez vous-même en le voyant. »
L'espiègle suivante riait en elle-même; mais c'était de voir Tindécision de sa maîtresse entre les deux visiteurs qui lui arrivaient, ou, si l'on veut, entre Dieu et le diable; car la tendresse tout en Dieu de M. d'Andilly pour la belle pénitente, dont il dirigeait en quelque sorte la conscience, différait quelque peu en résultat, sinon en principe, de rattachement plus profane du jeune et brillant prélat.
La lutte fut coarte, et ce lut pas le ciel qui remporta.
« Je n'y suis pour personne ce matin , dit la princesse à la messagère de M. d^Andilly. Je recevrai cette aprèd>midi. >
Puis elle suivit en soupirant l'émissaire de p^dition.
c Enfants, dit-elle d'une voix un peu émue, faites 4a paix : je vous viendrai retrouver tantôt. >
Elle les laissa seuls.
Un assez long silence succéda à son départ. Les deux enfants n'étaient guère moins. embarrassés l'un que Tautre.
Claire tenait ses yeux obstinément fixés sur le carreau, tandis qu'une pudeur innocente soulevait son sein et qu'une respiration pressée s'écha^^it de sa jolie bouche , souffle doux et brûlant que Tancrède eût voulu , pour dix ans de sa vie, aspirer de ses lèvres avides.
Tancrède approcha son siège de celui de la jeune personne, qui ne recula pas, mais qui ne releva pas la tète.
c Claire , charmante Claire, dit-il timidement, pourquoi détournez-vous les yeux de moi ? Accordez-moi un regard , un seul regard.... pareil à celui que vous me laissâtes en adieu, la première fois que je vous vis. Ne me refusez pas ce bonheur, plus précieux pour moi que tous vos bienfaits. »
Elle leva involontairement ses beaux yeux , où roulait une larme plus expressive que toutes les paroles.
c Toujours t toujours ainsi ! toute la vie ! >
Mais les longues paupières de la jeune fille s^étaient déjà baissées devant ses prunelles de feu. ^
. « Oh 1 c'est le bonheur le plus enivrant de la terre 1 liais , s'il éblouit comme l'éclair, aussi passe-t-il comme lui. J'étais ingrat de l'estimer au-dessus de tous vos autres bienfaits, ingrat envers celuici (et il pressait sur son cœur le billet de Claire] , qui ne s'éloigne pas, lui , quand je contemple ses caractères adorés. >
Un second coup d'œil , plein d'une candide tendresse, lui répondit.
Toute la timidité enfantine du jeune homme avait disparu ; il s'était jeté aux genoux de sa charmante amie.
c Claire ! Claire ! cette liberté que vous avez empêché d'autres de me ravir , vous me l'avez prise pour jamais 1 Qu'en aurais^je pu faire, sinon de vous en rendre l'unique souveraine? Ah ! ne refusez pas le don d'une existence que je vous consacre tout entière ! Si je lutte avec efibrt pour arracher mon héritage à de perfides usurpateurs , si l'ambition et la gloire sont derrière moi qui m'excitent de leurs aiguillons de feu, en criant : « En avant! en avant 1 » c'est
TANGRfêDË DE ROHAN. il>9
pour vous , pour vous seule : c'est vous qui m^attendez au but , c'est votre main chérie qui tient la couronne ducale , et cette autre plus noble encore, celte couronne de lauriers que je gagnerai comme mon père pour ia déposer à vos pieds 1 Claire , je vous aime 1 Ditesmoi un mot, un seul mot : c Espérez !» Je n*ose vous en demander davantage, je ne l'ai pas mérité encore; mais dites-«ioi que vous pourrez m'aimer quand j'en serai digne.
— Monsieur le duc... je crains!... Mon père! et vous aussi, vous avez une mère.... elle ne me connaît pas....
— Une mère ! oh ! oui , une bonne mère ! Comme elle vous aimera 1 Comment n'aimerait-elle pas celle qui lui a rendu son fils? Et qui donc au monde pourrait ne pas aimer ma douce Claire? Je lui dirai tout : elle nous protégera ; elle m'aidera à vous enlever à mes ennemis ; car je puis espérer, n'est-ce pas, si ma mère y consent? Vous me l'avez dit : oh 1 vous me l'avez promis ! Mais vous saviez, n'est-ce pas, que je vous aimais? vous le saviez avant que je vous l'eusse dit? ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous sommes compris ?
— Oui , je vous avais compris ! »
Elle voulut de nouveau se couvrir le visage de ses mains ; mais elle n'en eut pas le temps, car l'une d'elles était déjà au pouvoir de Tancrède , qui l'avait portée à ses lèvres et qui l'y retint longtemps dans une muette extase.
Il sentit cette douce et blanche main se presser légèrement contre sa bouche enivrée.
c Cette main qu*on m'abandonne en ce moment sera-t^Ue un jour à moi?
— Ah l du moins, elle ne sera jamais à un autre!
— ma bien^aimée ! ... »
Et il pencha sa tête sur les genoux de Claire , et pleura de bon-' heur : quand il releva les yeux, il rencontra ceux de la jeune fille, qui le contemplaient avec une inexprimable tendresse ; il la dévora de ses regards.
c Oh ! ne me regardez pas ainsi ! murmura-t-elle avec les dou« ces inflexions d'une tourterelle pâmée d^amour; noni vous me faites trop mai ! »
Puis , quand ils se furent un peu familiarisés avec leur situation si étrange et si nouvelle pour eux, ce fut une causerie tendre , enfantine, abandonnée, un de ces épanchements mutuels où deux jeunes cœurs faits pour s'entendre se mettent en une heure au cou-* rant de toute leur vie, pour se connaître après comme s'ils ne s'étaient pas quittés depuis le berceau.
i:^0 ^ TAN€RÈD£ D£ EOfiAN.
Seulement, quand on en fut arrivé au bienheureux jour où l'on s'était rencontré, par un coup du ciel^ un : « Vous êtes trop curieux 1 > accueillit quelquea-unes des questions de Tancrède, relativement aux émotions réciproques qu'avait dû exciter la sympathie.
£t de temps en temps un court silence continuait et n^interrompait pas la conversation ; puis Tancrède passait la main sur son front et sur ses yeux, en répétant :
c Oh! tout cela est-il bien vrai? est-ce bien elle que je Tois là, seule près de moi, écoutant mes paroles d'amour? N'est-ce pas en« core un rêve? Ohl dites-moi que ce n'est point un rêve 1 »
Elle lui apprit enfin comment elle avait découvert le complot du cardinal Mazarin et d'Henri de Chabot. Vers le soir, comme elle sa trouvait dans le cabinet de la princesse Marguerite , appuyée sur le balcon, et cachée, sans intention, par les rideaux de la croisée, Chabot était entré avec sa femme, causant de l'entretien qu'il venait d'avoir avec le ministre. Aux premiers nM>ts , elle avait eu l'intention de se montrer, ne voulant pas surprendre leurs secrets; mais , le nom de Tancrède ayant frappé son attention, elle était demeurée comme clouée à sa place par l'inquiétude et la cunoûté. Ausâitôt la sortie des deux époux ^ elle s'était échappée de sa cachette^ et avait couru chez Mme de Guémené l'informer de l'imminence du danger.
La rentrée de Mme de Guémené termina enfin ce long téle-àtète, auquel les deux enfants prenaient tellement goût qu'il leur semblait n'avoir fait autre chose de leur vie.
Ils n'essuyèrent pas d'abord les aimables railleries qu'il» appré^ hendaient : la princesse était troublée , rêveuse et distraite, et eut peine à se remettre à la conversation. Glaire ne tarda pas à prendre congé ; elle craignait que son absence ne parût bien longue à Tbôtel de Rohan-Chabot.
c Adieu, mon enfant, dit Mme de Guémené; embrassez^moi^ et donnez votre main à noire Tancrède ; il n'a peut-être pas atteo* du ma permission pour faire connaissance avec elle, heio? AUods, ne vous déconcertez pas pour si peu ; votre chevdier n'est ni languard ni félon : je vous suis sa caution , s il en est besoin. J'espère que la crainte dé rencontrer ce dangereux personnage ne rendra pas vos visites plus rares, maintenant que le voilà déprisoBné? fille n'ose pas dire le contraire 1... allons, adieu, mon ange 1 >
La gentille Claire s'éloigna, le cœur bien plein de souvenirs et d'espérance. i
c Eh bien i notre amoureux , comment vont les affaires? Où en êtes-vous avec ma Clairelle?
TANCRËDB DE ROBAN. 131
— Ah! madame, men bonheur est tel que j'ose à peine y croire : elle m'a promis de n^étre jamais à un autre que moi.
— Vraiment ! mais vous allez vite en besogne ; ce n'est pas mal pour un écolier qui en est à sa première aventure.
— La première.... et la dernière.
— Je l'espère ainsi : je ne vous prêterais pas mon appui si je ne le pensais. Tromper ma pauvre Glaire, ou lui être infidèle ! Il faudrait avoir le cœur hiea noir, surtout après ce que vous lui devez.
— Oh 1 de telles suppositions font mal. Gomment pourrais-je m'attaeher à une autre femme au monde ? On ne peut aimer qu'une fois, el, quand le ciel nous a fait rencontrer l'amante qu'il nous a prédestinée^ toutes les autres n'existent plus pour nous !
— Oui; voilà comme ils sont tous à cet âge ! Bien d*autres ont ainsi parlé, non moins sincères que celui-ci : cherchez maintenant dans leurs coeurs le souvenir de ces imaginations d'enfants 1 Tancrède , mon ami , ne vous gâtez pas comme les autres ; car elle ne s'y pourrait faire, voyez-vous ! Je connais cette enfant , vous la tueriez! Mais qu'avez-voust vous changez de couleur I Oui : j'ai eu tort de vous parler ainsi , vous avez une trop belle âme pour devenir- jamais coupable envers elle ; vous la rendrez heureuse, j'en suis assurée.
— Oh! puissé-je être maudit dans cette vie et dans l'autre, si je n'y emploie toutes les forces de mOâ âme , toutes les heures de mon existence !
— Vous y réussirez , mon ariii ; car Vous êtes faits l'un pour l'autre. Je l'ai jugé dès ie premier abords et c'est ce qui m'a décidée à tout faire pour aider à votre bonheut^. C'est une si grande consolation dans les peines de la vie que de voir autour de soi des heureux qu'on a faits. »
Il y avait quelque mélancolie dans Tabceilt de cette bonne et charmante femme. Elle n'était point heureuse , elle. Mariée fort jeune à un homme indolent, froid et nul, sa fausse position, l'exemple presque général , lés mœurs du temps avaient faussé sa conduite ; mais en vain cherchait-elle tour à tour le bonheur ou le repos dans la galanterie et la dévotion. Un seul homme peut-être l'avait comprise et aimée ; mais il avait emporté leur secret à l'échafaud. Allez le demander à la bière où repose le corps décapité de Montmorency 1 Depuis, quelques rapports de situation , un égal besoin de distractions et d'émotions, cet attrait qu'éprouvent sou-, vent réciproquement, en raison même de leur disparité , un génie ardent et fougueux et une âme affecfueuse et douce, l'avaient "•
132 TÀNCRÈDE DE HOHAN.
tratnée dans les bras de rhomme éblouissant et mondain qu*une destinée bizarre avait chargé^ bien malgré lui, de diriger dans la voie du salut les âmes chrétiennes de la bonne ville de Paris ; mais cette liaison, mélange de volupté et d'amitié, n'avait pu remplir le vide qu'elle emportait aussi, aux jours du repentir, dans la solitude de Port-Royal.
Tancrède la remercia avec effusion : elle lui promit de se charger de tout auprès de sa mère , ainsi que d'agir auprès du comte d'Orval pour le décider à rompre avec Jarnac et à retirer sa fille de chez les Chabot.
fc C'est, dit-^elle, un homme vain, faible et irrésolu. L'honneur d*avoir pour gendre le chef de notre.maison serait d'un grand poids auprès de lui; mais Tincertitude de votre succès, que vos adversaires ne manqueront pas de changer à ses yeux en une certitude de défaite, pourra bien Feffrayer d'abord. Il s'agit de gagner un peu de temps : par bonheur, il ne parait pas exister de projet de marier Claire très-prochainement.
— Mais, d'ici à ce que nous soyons en mesure, ne serons-nous pas privés de lavoir? Mme de Chabot n'ignore pas votre amitié pour ma mère, et l'intimité de celle qu'elle regarde comme sa pupille avec vous ne lui saurait convenir beaucoup.
— Ohl sans doute ; mais, pour l'empêcher de me venir voir , il faudrait qu'elle le lui défendit positivement, et c'est ce qu'elle ne fera pas, tant que mon mari et moi nous n'aurons pas fait quelque démarche éclatante en votre faveur. Elle espère toujours que nous nous en abstiendrons et que nous garderons ostensiblement une certaine neutralité; aussi agit-elle politiquement avec moi, quoique j'aie toujours été trop l'amie de votre mère pour être la sienne. Il n'y aura d'éclat qu'à loccasion de quelque assemblée de famille : d'ici là, soyez tranquille ; je ne perdrai pas de temps. Au reste, savez-vous ce que je ferai pour entretenir les communications? Je donnerai ma Louise à Claire, et, si nous ne pouvions plus voir cette chère enfant, Louise serait notre intermédiaire.
— Quoi 1 madame, vous priver des services de cette personne qui vous est si attachée ! C'est trop, c'est trop en vérité ; nous ne pouvons accepter un tel sacrifice .
— Vous l'accepterez, mon beau cousin, amsi que ma médiation auprès de votre mère.
— Âh ! madame, j e voudrais avoir mille vies à donner pour vous!
— Et que ^arderiez-vous à votre petite femme? Laissez-moi faire, et nous arriverons à nos fins sans qu'il en coûte la vie à personne, à moins que M. de Jarnac ne s'aille pendre. Je ne suis pas
sans quelque appréhension du côté de votre mère: elle aurait peut-être désiré un plus grand parti ; elle a déjà, sans doute, cherché plus d'une fois en idée;, parmi les princesses des maisons souveraines , laquelle était destinée à son enfant chéri ; mais nous en viendrons à bout : prenez confiance en Tamour et en moi!
— Je ne crains rien au monde avec deux semblables appuis. Je vais retrouver cette bonne mère, qui s'étonne sans doute de ma longue absence, bien qu'elle me sache près de vous.
— Je ne tarderai pas à lui rendre visite. Il n'est pas à propos de lui garderie secret plus longtemps ;'mais il vaut mieux que ce soit de moi qu'elle le tienne. 9
Elle resta pensive après son départ.
c Pauvre enfant, se dit-elle, il ne se doute guère que son bonheur terrestre ne soit pas le seul but de mes efforts 1 Facile comme il Test à toutes les impressions , mon influence , aidée de celle d'une femme aimée, pourra peut-être seconder chez lui les mouvements de la grâce. Mon Dieu, faites que mes soins contribuent à dehvrer cette jegne âme des liens de Thérésie 1 Oh! oui, bien des fautes seront remises pour une telle œuvre ! »
c Mais apprenez-moi donc, ma chère, disait la duchesse de Rohan , comment vous avez été informée du danger que courait mon fils? Pourquoi vous obstiner à m'en faire un mystère ? Avezvous prêté quelque serment sur la croix et sur l'Évangile?
— Non, madame, répliqua en souriant la princesse de Guémené ; grâce à Dieu , l'on ne m'a point imposé de si terribles serments : je n'ai donné qu'une simple parole , à laquelle j'ai déjà dérogé en faveur de votre Tancrède. Mais permettez-moi de vous laisser encore un moment dans l'incertitude, et de vous entretenir d'abord d'auti'e chose. Parlons de votre fils. . . .
— Vous savez bien le moyen de donner le change à ma curiosité, méchante. Eh bien! qu'avez-vous à me dire de cet enfant ? Il est resté bien longtemps chez vous hier malin : je crois qu'il n'est pas insensible à votre mérite.
— J'ai eu la présomption de le soupçonner; mais je dois avouer en toute humilité qu'il n'en est rien. Certes, il est peu de nos beautés à la mode qui dédaignassent son hommage , et l'enfant peut
134 TANGRËDE DE ROHAN.
déjà , comme je vous Tavais prédit , se mesarer avec les plus ao complis de nos cavaliers. Un des brillants petits-maîtres de Thô* tel de Gondé réprouve en ce moment à son dam.
-^Gomment cela? demanda la mère tout orgueilleuse. Que vouIez*vousdire?
— Le comte de Jarnac n*a pas à se louer de s'être trouvé sur iu>n chemin. Battu l'épée au poing, il ne l'est pas moins complètement dans une guerre d'une autre nature.
^-* Gomment? à son âge! une aventure! une intrigue ! Uais vous m'inquiétez.
— Rassurez-vous : l'intrigue est très-innocente, et cela ne sort ps^s de la famille. Tancrède aime la petite Claire, la fille de notre parent le comte d'Orval.
— Glaire d'Orval 1 Et je n'ai rien su de fout cela 1
•<* Âh 1 n'en voulez pas à votre fils ! Le bon jeune homme se reprochait déjà comme un crime le secret qu'il vous avait gardé. Il n'a pas le goût mauvais, je vous assure : c'est une touUê précieuse enfant, un charmant caractère.'
— Mais où donc en veut venir cet étourdi? Goipment avez-vous su cela ?
— Je ne veux pas dissimuler avec vous : les pauvres enfants ont remis leurs intérêts entre mes mains. Je n'ai pu me refuser à jouer le rôle d'avocat auprès de vous. Je plaide pour le bonheur de votre fils ; me serait-il possible de perdre ma cause ? >
Mme de Rohan était évidemment mal à l'aise ; son front s'était obscurci ; ses sourcils se fronçaient légèrement.
c Mais, ma bonne amie , l'unique héritier des ducs de Rohan , songez-y donc! Songez que j'ai entre les mains l'avenir et la gloire de la race où je suis entrée. J'aurai à en rendre compte un jour !
— Ce ne serait pas là une tache à votre écusson.
— Sans doute : ce serait outrager notre sang à nous-mêmes que de le dire. Mais, si cette alliance n'a rien dont il faille rougir, elle n'est pas non plus pour relever notre maison. Cette jeune fille n'est pas princesse. Je dois penser à l'avenir, je vous le répète. L'enfant a du cœur : il voudra marcher un jour sur les traces de son père. Il faut bien que je lui prépare les voies.
— Âh! madame, ne vàudrait-il pas mieux lui préparer une destinée de bonheur et de paix ? Elles sont brillantes, les voies où vous le voudriez voir engagé : les premiers pas qu'on y fait avec gloire peuvent retentir dans le cœur d'une mère ; mais où s'arrêtent les derniers?... Dans quelque plaine sanglante.... ou bien.... sur les degrés d'un échafaud ! »
TANCRÊDE DE ROHAN. 135
Et Fangoisse de douleurs trop connues altéra sa voix , décolora son Tîsage à ces derniers roots.
c La volonté de Dieu soit faite, répliqua Mme de Rohan, s'il doit vivre et mourir comme son père ! »
Mais son accent ému était peu d'accord avec ses paroles.
Elles gardèrent un instant le silence.
c Mais d*où vient cette belle passion? reprit la duchesse. Ils ne se peuvent connaître qu'à peine. C'est le caprice de deux enfants qui s'attachent au hasard au premier objet qu'ils rencontrent.
— Je ne le pense pas : les circonstances qui les ont rapprochés sont de celles qui forment un lien difficile à rompre.
-*0n pourrait laisser cela se dissiper de soi-même.... A cet âge, en leur évitant l'occasion de se voir, ils se seront bientôt ou-^ bliés....
— * Ce serait une grande ingratitude de la part de Tanorède !
— Gonunent cela ?
— Vous vouliez connaître le véritable sauveur de Tancrède : eh bien ! c'est elle !
— Elle ! cette enfant ?
— Elle-même ! Par un merveilleux hasard , on plutôt par une grâce toute particulière da ciel, Claire a entendu tout le complot , et sur-le-champ elle est accourue m'en donner avis. C'est à son séjour chez.... vos ennemis que vous devez le bonheur déposséder encore Tancrède. N'adopterez-vous pas pour votre fille celle qui vous a rendu votre fils ? >
Mme de Rohan ne répondit pas d'abord ; mais son attendrissement était visible. Mme de Guémené lui raconta ensuite plus en détail la manière dont elle était devenue la confidente des deux amants.
Elle se retira satisfaite de sa visite , bien qu'elle n'eût pas obtenu de parole positive : elle était assurée d'avoir disposé favorablement la fière veuve, et d'avoir fait faire de grands pas à sa négo* ciation. Mme de Rohan avait même témoigné le désir de voir sa jeune parente.
Le pauvre Tancrède attendait chez la princesse le résultat de l'entretien : ce fut le cœur grandement allégé qu'il rentra à Thôtcl de Rohan ; pourtant ce cœur battait encore bien fort lorsque Tancrède se présenta dans la ruelle de sa mère.
Il eut en effet à essuyer un sermon maternel qu'il écouta avec une componction fort peu mélangée de repentir, et qui se termina par l'ordre de prévenir sa mère quand la petite viendrait chez Mme de.Guémené.
136 TANGRËOE DE ROHAN.
Peu de jours après, comme Claire venait d'arriver chez la princesse, où se trouvait déjà son jeune ami, on annonça Mme la du* chesse douairière de Rohan.
La pauvre enfant avait souhaité vivement cette entrevue ; mais, quand elle entendit la porte s'ouvrir et la robe de la duchesse frôler le parquet, un nuage passa sur ses yeux, un tremblement universel la prit : elle eût voulu être à cent pieds sous terre I
Elle se leva sans oser regarder devant elle^ jpuis elle sentit la main de Mme de Guémené s'emparer de la sienne.
c Permettez-moi, madame , dit la princesse, de vous présenter notre jeune parente, mademoiselle Glaire d'Orval.
— Elle est charmante ! Mais comme elle est timide ! Vous ne m'osez pas envisager, mon enfant? »
Claire hasarda un regard à travers ses longs cils noirs et vit une figure douce et grave qui la regardait avec intérêt : elle ne conserva de son saisissement qu'une légère rougeur qui la rendait plus jolie.
c Vous ne me devriez pas traiter en étrangère, poursuivit la duchesse; car vous avez agi à notre égard en bonne parente dans une occasion que je n^oublierai jamais. »
Elle la baisa doucement au front : son coup d'œil de mère était satisfait.
Ce fut un moment délicieux pour Tancrède.
Il y eut alors dans la vie orageuse du jeune Rohan un de ces In* tervalles si rares et si courts où Tàme, enlevée aux douleurs de l'existence, semble transportée dans ce monde de quiétude et de félicité qii'ont perdu nos premiers pères : entre une tendre mère, une maltresse aimante et chérie, une amie dont les douces leçons le guidaient dans les ruelles en attendant qu'il put suivre ailleurs les enseignements plus graves que lui avait laissés son père, il s'enivrait du présent, attendant l'avenir sans trop d'impatience, et surtout sans crainte. Â cet âge, une confiance sans bornes succède si vite aux soucis et aux inquiétudes !
Et quelles craintes eût-il pu concevoir? Après avoir vu Glaire, était-il même supposable que sa mère pût jamais changer de sentiment? Quant à son procès, le gain en était assuré. Quels juges seraient assez iniques pour hésiter? A l'hôtel de Montbazon, à l'hôtel de Béthune, à l'hôtel de Ghâtillon, il était déjà le duc de Rohan comme à Tbôtel de Guémené : les plus illustres de ses parents reconnaissaient donc sa naissance ! De tous les coins de la France, des lettres de félicitations arrivaient chaqqe jour chez sa mère, et le jeunç marquis de La Force, son grand ami, l'entretenait sans cesse de l'espoir que mettait en lui toute la noblesse
TANCRËDE DE ROHAN. 137
protestante. Jacob, de son côté, donnait de ses nouvelles de temps à autre* : à la vérité, il n'avait encore pu joindre La Sauvetat, et avait même perdu ses traces un moment, mais il mandait, dans sa dernière dépèche, qu'il le savait en Suède, où La Sauvetat avaitpris du service, et qu'il allait s^embarquer pour le joindre à Stockholm.
Ce fut pour Tancrède une douce et rapide période de repos et de bonheur ; mais Thorizdn de sa vie ne put rester longtemps si pur, et de légers nuages revinrent bientôt en altérer la sérénité.
Claire avertit Mme de Guémené que leur intimité commençait à devenir suspecte à Mme de Rohan-Chabot, et que des insinuations à mots couverts lui avaient été adressées plus d'une fois pour l'engager à rendre plus rares ses visites à l'hôtel de Guémené. Ce n'était pas qu'on eût le moins du monde soupçonné son intervention si efficace lors de la tentative d'enlèvement; tous les soupçons étaient retombés sur l'officier à qui l'expédition avait été confiée, et qu'on supposait en avoir vendu le secret à la duchesse ; mais Tépouse de Chabot ne pouvait se complaire à voir sa pupille fréquenter une maison où elle devait se trouver souvent en contact avec ses enne*. mis, et l'appui que les Guémené prêtaient à ceux-ci était trop pa«tent pour que Taltière et vindicative Marguerite gardât encore de longs ménagements.
Les deux amants convinrent, ou plutôt la princesse les força de convenir qu'on ne se verrait qu'à des jours beaucoup moins rapprochés, pour éviter tout ce qui serait dans le cas d'amener un éclat prématuré. Le sang de Tancrède bouillonnait dans ses veines, quand il songeait que son rival, guéri du coup qu'il lui avait porté d'une main trop peu sûre, pourrait à toute heure importuner de ses assiduités la maîtresse adorée loin de laquelle on l'obligeait à languir.
Peu de temps avant ce motif de chagrin, Tancrède avait eu à en supporter un d'une autre nature, occasionné par les personnes qu'il chérissait le plus.
Mme de Guémené avait commencé à mettre en œuvre son plan de conversion et s'était servie de sa jeune amie comme d'un puissant auxiliaire. Claire, sans être animée du zèle ardent de la princesse , peut-être parce qu'elle n'avait rien à faire oublier à Dieu, avait cependant ce penchant religieux naturel aux âmes aimantes et méditatives, et qui s'alliait toujours aux croyances positives dans ce siècle où l'on ne connaissait guère d'incrédules que ceux qui avaient besoin de ne pas croire. Ce lui était souvent un vif chagrin de songer que son Tancrède ne priait pas Dieu de la même manière qu'elle, et que leur union sur la terre ne serait pas con-
i3B TANGRËDE DE ROHAN.
liimée dans le ciel : aussi se préta-t-elle avec joie à toutes les attaques dirigées contre la foi de son ami.
C'était un rude choc à soutenir pour un jeune homme, rempli à la vérité d'une foi sincère, mais qui avait jusqu'alors assez peu réfléchi sur les points de doctrine jiébattus entre les deux religions. Les savantes dissertations de M. d'Ândilly, qui se rencontrait souvent avec lui par hasard^ et se complaisait à développer devant lui l'imposant système de l'unité catholique, ne laissaient pas que de produire quelque impression sur son esprit : les arguments plus directs de Mme de Guémené, controversiste aussi obstinée et plus insinuante qu'un docteur de Sorbonne, le laissaient souvent sans réplique ; mais un regard tendre et suppliant, quelques mots pro» nonces d'une voix émue sur le bonheur de croire et de prier ensemble, ébranlaient plus fortement son âme que toute l'éloquence de Port-Royal.
Bien des fois il fut sur le point de s'écrier : c Oui, je suis catholique, je veux adorer Dieu aux mêmes autels que toi ! > Mais alors • une voix s'élevait du fond de ses entrailles en faveur de cette cause pour laquelle les siens avaient 'tant souffert, et l'ombre du duc Henri surgissait, pâle et sévère, entre lui et sa maîtresse.
La crainte des conséquences de ces petites scènes le poursuivait auprès de sa mère : il cherchait sans cesse avec inquiétude à lire dans ses regards si elle n'avait point conçu de soupçons. Il la connaissait assez pour sentir que la révélation de semblables tentatives réveillerait à l'instant chez elle les souvenirs assoupis de ces luttes religieuses où elle avait joué un si grand rôle : il redoutait son caractère inflexible pour tout autre que pour lui. Si cette exception lui allait être ravie ?
La duchesse ne pouvait rester longtemps dans cette ignorance.
Un jour, Tancrède , en rentrant de l'hôtel Guémené, trouva la duchesse seule dans sa ruelle. A son air grave et austère, au regard sombre et interrogateur qu'elle fixa sur lui, il comprit qu'elle savait tout. Le sang lui monta au visage, et il resta debout devant elle, le cœur palpitant d'une vive émotion :• c'était la première fois qu'elle le regardait ainsi.
t Tancrède, lui dit-elle d'une voix qui le fit tressaillir; car, avant de vous nommer mon fils, je veux savoir qui vous êtes en ce moment : est-ce encore à un membre de l'Église réformée que je parle, i un ennemi de Rome et de ses superstitions impies ?
— Ma mère, répliqua-t-il avec agitation, pouvez-vous ttie demander ?.. , Pouvez-vous douter que?. . .
— Je vous demande si vous êtes Fennemi du papisme.
TANCRÊDE DE ROHAN. i39
— Je ne partage pag les sentiments des papistes ; mais ce sont des chrétiens comme nous ; je ne puis haïr leurs croyances.
— Courage ! d'une pareille tolérance à l'apostasie, il n'y. a qu'on pas. Il changera de râigion pour plaire à sa maîtresse ! Henri de Bourbon du moins Ta fait pour une couronne i
— Ma mère !
— Voilà le fruit de ma condescendance! On m'a payée de mon imprudente confiance en séduisant le cœur de mon enfant. J'aurais dû le prévoir, aveugle que j'étais de le laisser sans cesse au milieu des adversaires de notre foi! Était-ce donc pour cela que je t'ai retrouvé ? Deviendras-tu aussi, comme Vautre y mou tourment et mon ennemi?
-« Dieu m'est témoin que je ne mérite pas ces reproches et que je suis demeuré .fidèle à l'Église évangélique.
— Prouve*le moi donc en écartant d'un effort courageux la pierre d'achoppement qui s'est rencontrée sur ton chemin. Renonce à des projets que tu n'aurais jamais dû concevoir, ni moi souffrir. Il est plus d'une princesse, dans l'Europe protestante, capable de te faire oublier la fille du comte d'Orval.
— Que dites-vous, ô ciel ! Oublier celle qui partage avec vous toutes mes affections sur la terre ! Claire 1 mon espoir ! «la vie I
— Vous sortez d'une race où l'on est habitué à sacrifier pour son Dieu l'espoir et la vie f
— Mais non pas l'honneur ; Dieu ne demande pas de tels sacrifices. N'a-t-elle pas reçu mes serments? N'a-t-elle pas mis en moi sa confiance, son avenir tout entier ? Vous ne pouvez exiger que je la trahisse 1 vous ne pouvez me demander de violer u-n devoir sacré!.
— Va, ne cherche pas si haut tes prétextes f Ce n'est pas un devoir que tu suis^ c'est ta folle passion ! Faible enfant ! tu n'auras jamais le cœur de fer des nôtres : ils disent vrai, tu n^es pas un Rohani
— Moi! par le ciel, madame, je vous prouverai un joirr que je le suis , peut-être plus que vous ne voudrez ; car c'est un baptême de feu et de sang qui me donnera ce nom que vous me déniez ! i
Elle rejeta la tète et le corps en arrière, contempla le visage du jeune homme, tour à tour étincelant d'orgueil et pâle de douleur, et ses yeux passèrent peu à peu de leur expression sévère et irritée à celle d'une fierté sereine et presque satisfaite,' aux phrases désordonnée qui s'échappaient de la bouche de son fils.
« Oui, vous saurez qui je suis un jour.... bientôt.... Croyez-vous que ce soit pour passer ma vie au Cours ou aux galeries du Palais
140 TANCaÈDË DE ROHAN.
que je m'enferme durant de longues heures avec les manuscrits de mon père, tandis que vous me croyez à partager leurs divertissements et leurs foiies? Vous pensez que je n'étudie d'autre art que celui d'assortir les nuances d'un galant. Vous changerez peut-être d'opinion» quand je serai mort comme mon père à Rhinfeldt.
— TancrèdCf mon fils, arrête ! s'écria la duchesse vivement agitée.
^-Demandez, poursuivit-il, demandez à La Force, mon ami, le confident de mes espérances, comme il sera un jour le compagnon de mes combats, si mes vœux, mes projets sont ceux d'un traitre à la foi protestante?
— Tu n'as donc pas oublié nos saintes croyances?
— Je jure devant Dieu et devant vous de leur être fidèle jusqu'à la mort.
— Ah ! je n'ai donc pas perdu mon fils ! Viens dans mes bras, mon enfant, mon cher enfant l 9
Ils se tinrent longtemps embrassés. Tancrède parvint à arracher de sa mère la promesse de ne pas mettre d'obstacle à son union avec Claire, si le temps consolidait, au lieu de l'affaiblir, leur affection mutuelle, et il jura, de son côté, de ne jamais se prêter à l'avenir à une discussion religieuse, quelle qu'elle fût.
Il tint parole; mais il resta dans l'âme de la duchesse, bien qu'elle n'en fît rien paraître au dehors, des traces de ressentiment contre une amie dont le zèle indiscret lui semblait un abus de con« fiance.
c Tenez, dit Mme de Guémené à Tancrède, voici une lettre de votre futur beau-père : il a pris le temps de méditer sa réponse à mes communications confidentielles. Elle n'en est pas plus claire pour cela : c'est un terrible homme que le digne comte d'Orval ! Ce que je redoute le plus, c'est de voir son génie trembleur et tâtonnant aux prises avec l'énergique volonté de votre mère ': il la blessera et l'irritera continuellement, bien malgré lui sans doute. Lisez! >
Tancrède prit la lettre Mei en était à peu près le contenu :
c Madame et chère parente,
« Partagé entre le plaisir d'entendre annoncer le retour d'un rejeton mâle du chef de noire maison (ainsi que l'affirme Mme la duchesse douairière), et le chagrin du procès commencé entre ladite dame et mes autres bien-aimés parents, M. le duc et Mme la du-
TANGRÈDË DE ROHAN. i4i
chesse de Rohan-Chabot, j'attendais avec anxiété l'issue de ce merveilleux événement, lorsque j'ai reçu votre honorée lettre dans la* quelle vous avez bien voulu m'entretenir du projet d'alliance que vous avez conçu en faveur de ma fille unique , Claire d'Orvah Certes, ce m'est une grande gloire que l'héritier légitime du feu duc Henri (ainsi que vous le reconnaissez, vous et plusieurs autres des membres les plus illustres de notre famille), ait jeté les yeux sur notre branche pour la greffer au tronc auguste des ducs de Rohan, princes de Léon, etc., et je ne saurais trop m'empresser de lui en témoigner, ainsi qu'à vous, une satisfaction mêlée de gratitude.... »
— Il y paraît, interrompit Mme de Guémené, qui suivait des yeux avec Tancrède : il y a six semaines que ma dépêche Ta été relancer au fond des bruyères de sa Bretagne ! »
Le jeune homme continua :
a Cependant vous sentez , madame et chère cousine, que toute démarche précipitée et trop publique pourrait être intempestive. Ma fille est si jeune encore ! M. le duc, M. Tancrède, veux-je dire, doit être en ce moment tout occupé de la grande affaire dont le résultat (je n'en dois pas douter, puisque tel est votre sentiment) sera favorable au droit et à la justice. Il faut, en toute chose, se garder de trop de hâte. J'ai quelques eno:agements d'une autre part, lesquels je ne saurais rompre incontinent et avec éclat. Je converserai avec vous touchant ces honorables projets, lorsque j'aurai le contentement de vous voir, à mon prochain voyage à Paris, car les engagements dont je vous viens de parler ne me lient point d'une manière irrévocable. Pour ce qui est de l'offre que vous avez bien voulu me faire de vous rendre dépositaire de ma fille, en attendant toute résolution ultérieure, après que je l'aurai retirée de chez Mme ia duchesse de Rohan-Chabot, c'est encore d'un cœur éminemment reconnaissant que je l'accepte.... »
— Il accepte 1 s'écria Tancrède.
— Poursuivez, dit la princesse.
c Je l'accepte.... dans le cas où nous nous arrêterions à un parti définitif. Pour le présent, je ne saurais, sans manquer à ce que je dois à ma bonne ^t noble parente, Mme la duchesse de Rohan- Chabot, retirer Claire de dessous sa bienveillante tutelle. J'espère, madame et chère cousine, la voir un jour sous la vôtre.... >
Tancrède froissa la lettre avec impatience.
€ La maudite lettre 1 s'écria-t-il
142 TANGRËDË DE ROHAN.
-- U nous en fera voir bien d'autres 1 » répliqua Mme de Guémené.
Le prochain voyage fat, à ce qu'il parait, soumis comme la let^ tre à de mûres délibérations ; car il s'écoula maint délai entre la résolution et l'exécution.
Le temps, durant cet intervalle, avait apporté peu de changement dans la situation de nos héros : Tancrèdeet Claire sevoyaient assez rarement ; ils en savouraient plus délicieusement les courtes entrevues dont chaque instant leur était plus précieux que tous les trésors de la terre.
Cependant, une fois qu'après quinze longs jours de séparation ils se retrouvèrent chez leur amie , la joie ne brilla pas comme de coutume dans les yeux de Tancrède. Il sourit avec tendresse à sa bien-aimée ; mais ce sourire était triste, et son front semblait obscurci par l'inquiétude.
c Quelque chose vous tourmente, mon ami ? lui demanda Claire. Âuriez-vous de mauvaises nouvelles?... i
Il voulut éluder l'explication y aifecter de la gaieté ; mais l'œil d'une amante était trop clairvoyant pour se laisser abuser : il fut obligé d'avouer qu'il avait de graves inquiétudes relativement au procès. Il venait de voir chez sa mère le conseiller Joly,que le Parlement lui avait donné pour tuteur provisoire. Ce magistrat les aVait prévenus que l'affaire prenait une tournure peu favorable: le vieux Préfontaine, dont la déposition eût été si importante, était mort tout récemment, avant qu'on eût pu l'entendre en justice; Henri de Taillefer, sieur de Barrière, la cheville ouvrière de toute l'œuvre d'iniquité^ n'avait pas répondu au mandat de comparution décerné contre lui; il avait été impossible de savoir ce qu'il était devenu ; le sergent La Violette avait également disparu. Il ne restait guère de témoignages positifs que ceux de Préfontaine le fils, de l'apothicaire et de la demoiselle Millet, qui venait d'accourir du fond de la Bourgogne, où elle vivait depuis plusieurs années, sur le bruit de la résurrection inespérée de son cher nourrisson. Ce qui désolait surtout Tancrède, c'était le silence absolu de Jacob; depuis plus de deux mois il n'avait donné aucun signe de vie. Qu'était devenu ce fidèle ami? S'il avait été victime de. son dévouement? Cette idée bourrelait le jeune duc ; cependant les raisonnements de Claire et de Mme de Guémené sur les nombreuses circonstances qui pouvaient arrêter une correspondance dans un si grand éloignement calmèrent un peu l'excès de ses craintes.
Il apprit à Claire que sous peu de jours devait avoir lieu une assemblée de famille, dans laquelle tous ceux de ses parents qui em-
TANGRÈDE D£ ROHAN. iéi
brasseraifiDi ou avaient embrassé son parti décideraient de la conduite à tenir dans les présentes conjonctures, et s'engageraient décidément en sa faveur d'une manière éclatante.
c Ah ! dit Claire, c'est peut-être alors ma dernière visite ici, au moins quant à présent !
— C'est acheter trop cher la reconnaissance de mes droits! s'é* cria douloureusement Tancrède.
— «Pouvez^vous parler ainsi? Aurons-nous à nous plaindre de quelques jours d'ennui , si ce qui nous sépare aujourd'hui amène plus tard notre réunion pour toujours ? £t puis j'attends mon père incessamment. On pourra, je Tespère, le résoudre à rompre. . • .
— Vous attendez votre père? interrompit Mme de Guémené; mais est-ce bien assuré, cette fois?
— Il m'aanonce son arrivée pour demain ou le jour suivant.
— 11 sera ici avant l'assemblée I reprit la princesse. Il faut qu'il y assiste, qu'il signe les délibérations. Si nous l'amenons là, il est à nous 1 >
Mais ce fut en vain que Mme de Guémené voulut faire passer sa confiance dans l'âme des jeunes gens : la mélancolie de Tancrède avait gagné sa jeune amie. Ils comptaient avec tristesse les rapides moments de cet entretien, car ils ignoraient quand il serait suivi d'un autre !
c Claire 1 Claire i s'écria Tancrède, pourquoi ai-je troublé la paix de vos jours ? Avant de me connaître, nul souci n'avait jamais altéré la sérénité de ces beaux yeux \ Pourquoi vous attacher à un , ôtre né. sous une étoile funeste? J'ai «souvent eu le pressentiment d'une fin malheureuse et prématurée. Il en est temps encore : détacheE votre existence heureuse et paisible d'une vie ballottée par tant d'orages 1
— Des orages 1 dit Claire les larmes aux yeux : l'ingrat peut croire ^e j'hésiterai à les braver près de lui I
— Ces magistrats, ces juges, ils vont peut-être déclarer que je ne suis pas le âis dd duc Hedrii
— Est-ce donc le duc de Rohan que j'aime en vous?
— Mû noble, ma fidèle amie ! >
Il se jeta à genoux devant elle, la ftoitrine gonflée d'attradrissemènt et d'une reconnaissance passionnée.
Avant de se séparer, il obtint d'elle, grâce à l'asâistance de Mine de Guémené, la promesse de recevoir ses lettres et d'y répondre quelquefois, s'ils étaient réduits à la triste nécesi^té de cesser momentanément de se voir.
On se quitta le cœur gros de plart et d'autre.
iU TANGRÈDË DE ROHAN.
Quelques jours après, Mme de Guémené envoya chercher Tancrède : il se rendit sur-le-champ à son invitation , et la trouva en compagine- d'un vieux seigneur qu'il reconnut à l'instant sans l'avoir jamais vu.
Il savait de la veille , ainsi que sa mère, l'arrivée du comte d'Orval.
Si la poésie s appelle, avec juste raison, la peinture écrite, certes la lettre du comte (bien qu'assez peu poétique, sauf une métaphore inspirée sans doute par la contemplation de l'arbre généalogique de sa famille) pouvait passer à bon droit pour le portrait écrit de ce digne seigneur. Sa missive n'avait pas un ensemble plus indéterminé que sa physionomie, où n'apparaissait jamais une impression spontanée : c'était une de ces figures^dont le sourcil ne se fronce ou la bouche ne sourit que tout bien et dûment pesé pour et contre. L'art donne parfois ce masque, impénétrable au reflet des passions intérieures; la nature avait épargné à M. d'Orval la peine de l'acquérir. Son œil, indécis plutôt que faux, n'avait jamais envisagé qui que ce fût de prime abord, son premier regard étant toujours détaché obliquement comme un timide éclaireur ; mais cette circonspection excessiv.e, qui eût pu être chez un autre prudence et habileté, ne dénotait chez lui qu'une grande faiblesse de caractère, et ce manque absolu d'énergie et de volonté propre qui s'allie parfois avec une obstination à contre-temps.
Lorsqu'on annonça M. le duc Tancrède de Rohan , le pauvre comte eût voulu, pour tout au monde, se retrouver au fond de son manoir de Bretagne. Il sentit bien qu'il était la victime d'un guetapens : causer tète à tète avec Mme de Guémené du grand projet qu'elle lui avait communiqué , passe encore ; mais se trouver inopinément, et sans avoir le temps de la réflexion , face à face avec son équivoque cousin et prétendu gendre, était, chose de telle conséquence que la chair de poule lui en vint à tous les membres.
Cependant sa contenance ne trahit point trop ce qui se passait dans son for intérieur : on se salua profondément de part et d'autre; puis, après les premiers compliments:
a Eh bien, mon cher comte, dit Mme de Guémené, pensez-vous que ce cavalier-là fasse déshonneur à sa maison?
— En vérité, répliqua M. d'Orval, je trouve que monsieur ressemble quelque peu.... j'oserai même dire, ressemble singulièrement au feu duc de Rohan. »
11 s'arrêta épouvanté de sa propre hardiesse, et regardant autour de lui comme pour s'assurer que nulle oreille indiscrète n'avait pu entendre ces audacieuses paroles.
TANGRËDE DE ROH\N. I4S
c C'e&t à demain soir, sans remise, dit Mme de Guémené, qu'est fixée la réunion du consul de iamille?
— Oui, madame, répondit Tancrède : on n'a pu la décider pour le matin, le conseiller Joly, mon tuteur d'office, et noa amis, I0 préaident de Novion, les conseillera Longueil et Martineau, étant obligés d'aller siéger au Parlemoit.
<— On assure que la séance sera jdMmportance, dit le coknte d*Or» val, saisissant Toccasion de détourner ta conversation.
— - Oui, répondit la princesse; Messieurs du Parlement ae veu<lent opposer à l'établissement de la chambre du domaine. Ce sont tous les' jours nouvelles querelles entre eux et la cour : je ne sais trop comment tout cela finira; il règne beaucoup d'agitation dans le menu peuple. »
L'œil de Tancrède s'anima.
c II y a eu du bruit au Palais aujourd'hui, poursoivit*e!le. Les marchands se sont révoltés contre l'impôt domanial ; ils ont man« que d'assommer le président de Thoré , parce qu'il est le fils du surintendant des finances.
•-^ C'est vraiment effrayant; je n'avais pas d'idée de ce qui se passe ici. Comment ! se rebeller contre l'autorité de Sa Majesté la reine régente du royaume ? Un gouvernement si clément et si bé* nin ! On ne décapite plus personne entre les gens de qualité.
-* Oui, niais on fouille un peu trop souvent dans l'escarcelle des bourgeois, et les voilà qui déjà ne se contentent plus de geindre et de se lamenter : j'ai grand'peur que l'exemple des Napolitains ne soit pas perdu pour eux, et qu'ils ne trouvent un Masaniello ouun GennaroÂnnese!... »
Tancrède sourit à une idée qui traversait son esprit comme le rayon serpentant de la foudre : un instant, un seul instant il oublia qu'il était devant le père de Claire et que des intérêts d'un autre genre devaient remplir sa pensée; mais l'Image de son amie ne tarda pas à chasser les brillants fantômes qu'avait involontairement évoqués la princesse.
c Monsieur le comte a reçu le billet de ma mère relativement ô rassemblée de demain? » demanda-t-il avec quelque émotion.
M. d'Orval sentit son sang refluer vers 5on cœur.
€ Je.;., pense.... c'est-à-dire, oui, monsieur!... Je dois à Mme la duchesse mille excuses de ne lui avoir pas encore présenté mes hommages; je ne suis ici que tout récemment, que d'hier, monsieur, et j'étais si fatigué du voyage !
— Ma mère espère que vous serez assez rétabli de vos fatîgnes pour nous honorer de votre présence.
14(1 TANGRËDË DE ROHAN.
T- C'est trop d'honneur pour moi, monsieur le duc ; mais en vérité je suis de si peu d'importance.... j'^i si pea l'habitude des affai* res.... puis, demain, je me souviens.... je crains de me trouver dans rimpossibili(é«...
«— Oh 1 nous avons compté sur vous, sur votre expérience, vos avis ! Nous vous savions trop bon parent pour croire que vous pus* siez hésiter à nous en accorder le secours. Les liens du sang.... qui, j'ose l'espérer, se resserreront davantage encore.... »
Ces derniers mots furent prononcés presque à voix basse, et les yeux ûxés en terre«
c Vous me rendez confus, monsieur le duc<
— On ne saurait se passer de vous, dit Mme de Guémené : il faut absolument que vous vous concertiez avec M. de Guémené, MM. de Montbazon, de Chevreuse, de Béthune, et les autres parents et alliés de notre parti. Que dirait Mme la duchesse si vous ne figuriez point parmi eux ? »
Ces noms imposants, sur lesquels la princesse avait appuyé avec une intention marquée, parurent agir favorablement sur l'esprit du comte : il se laissa arracher sa parole d'assister à la réunion , puis il prit congé.
tt Nous comptons sur vous, répéta Tancréde, avant l'heure de l'assemblée, comme ma mércvous en a prié.*..
— J'espère, monsieur le duc., que nul obstacle, à moins que.... — ^ Songez à votre 6lle , lui dit à l'oreille Mme de Guémené* —«Je crains que ma goutte....
. — Elle sera duchesse i
— A demain.... monsieur le duel
— Pauvre comte! dit en riant Mme de Guémené, quand il fut sorti, il ne dormira pas de la nuit! Quel pas il vient de faire, lui qui n'avait osé me venir voir qu'après le soleil couché, et sans livrée, de peur que la princesse Marguerite ne le sût! »
M. d'Orval tint sa pronjesse : il se rendit le lendemain à l'hôtel de Rohan, et entra en désespéré, s'étourdissant sur sa résolution qui avait chancelé vingt fois en chemin.
La duchesse le reçut de la manière la plus aimable, et aborda franchement la grande affaire. Le comte se sentit un peu soulagé quand il eut vu qu'elle-même ne voulait rien précipiter, qu'elle parlait d'un délai de deux années, et ne paraissait rien exiger de décisif sur-le-champ; mais, hélas l il se rappela avec effroi que ce n'était pas pour cet entretien seulement qu'il était venu !
En effet , on vit bientôt arriver ensemble le prince et la princesse de Guémené,. spectacle qu'offraient rarement au public ces deux
TÂNGRÈDE DE ROHAN. 447
illustres époux; les ducs de Ghevreuse et de Montbazon, dont la philosophie pratique paraissait se soucier aussi peu de l'exil de leurs turbulentes moitiés que de leurs intrigues politiques et autres; puis le comte de Béthune, tout frais sorti de la Bastille, où Tavait fait jeter Mazarin, comme un des chefs de la cabale des hi^ portants, et nombre d'autres seigneurs, débris des guerres de religion et du gi'and .parti protestant, membres dispersés de la faction de Vendôme, mais presque tous opposés à la cour et au prince de Condé, et destinés peu après à forofier le noyau de la noblessefrondeuse , durant la première guerre de la Fronde.
Le jeune marquis de La Force entra le dernier, salua les damies avec grâce, étouffa un bâillement sous son gant brodé, à Taspect des membres du Parlement et des avocats, et vint embrasser amicalement Tancrède.
c Hein? cousin, lui dit^il à Toreille, vaudrait-il pas mieux tenir les Chabot et leur engeance derrière les Minimes? Ce serait plus tôt fait et plus amusant! »
Tancrède sourit avec un signe approbatifet lui rendit tendrement son accolade.
Le comte d'Orval eût dispensé volontiers tous ses nobles cousins des félicitations empressées, mêlées d'un peu de surprise, qui l'assaillirent de toutes parts; il sentait qu'au revers de chacun de ses compliments était attaché un reproche du parti opposé, et les larges vides qu'il remarquait dans les rangs de la parenté , bien qu'il se trouvât là plus de quarante seigneurs , commençaient à jeter dans son cœur de grandes inquiétudes.
Le tuteur provisoire, Joly, prit la parole et Ht un résumé succinct de la situation des choses : elle n'était pas aussi brillante que Mme de Guémené, dans sa chaleureuse amitié, l'avait présentée au comte. Des circonstances malheureuses, qu'il eût été impossible de prévoir, en aVaient changé la face depuis quelque temps : la mort de Préfontaine, la disparition des principaux complices de l'enlèvement, détruisaient une grande partie des preuves testimoniales; quant aux preuves écrites, il ne s^en trouvait aucune dans les pa* piers que Priolo, le secrétaire du feu duc, avait remis à la veuve après la mort de son maître ; il était fort probable que cet homme avait soustrait tout ce qui renfermait des allusions directes ou indirectes à la naissance de Tancrède; Tinterrogatoire qu'on lui avait fait subir n'avait eu , comme de raison , aucun résultat. Pour la nouvelle tentative d'enlèvement , lors de la sortie du jeune duc de la Bastille, si elle eût pu se prouver judiciairement, elle eût dénoté de la part des auteurs du rapt et du ministre , leur complice'
148 TANGRËDB DE ROHAN.
une grande défiance du bon droit de Marguerite, et eût produit sur les juges une impression très-défavorable aux Chabot; mais Tofficier chargé de Texpédition niait absolument ce projet, et se plaignait à son tour d'avoir été chargé Tépée au poing par les gens de la duchesse, tandis qu'il reconduisait bien et loyalement Tancrède k Thôtel de Rohan. Par malheur, Tendroit où Ton avait atta< que la voiture rendait le fait impossible à vérifier.
Tout cela n'était rien moins que rassurant.
Les membres du Parlement déclarèrent en outre que, depuis plusieurs mois, l'on n'avait cessé de travailler la grand'chambre et la Tournelle contre le jeune duc; qu'on n'avait rien négligé pour soumettre les juges aux influences les plus hostiles et surprendre leur religion.
(c Ce serait, dirent-ils, grandement s'aventurer en ce moment que de s'en remettre purement et simplement à la décision de justice. »
Toutes les figures se rembrunirent, mais sans rien perdre de leur énergique détermination : la plupart de ceux qui faisaient partie de cette réunion n'avaient plus à ménager leurs adversaires.
Pour le comte d'Orval, ses traits demeurèrent immobiles; tnais son visage alternait incessamment d'une pâleur extrême. à une éclatante rougeur.
t Mordieu! s'écria le marquis de La Force, voilà ce qu'on a gagné à l'établissement des chambres de justice ! Au bon temps , quand il n'y avait de juges que les hommes d'épée, on eôt décidé une telle affaire en gens de bien , à belles et bonnes estocades et taillades! C'était là le vrai jugement de Dieu! Mais à présent.... Foin des chicanoux, des parlements et des roisl ajouta-t-il entre ses dents.
— Que faut-il faire? s'écria*t-on de toutes parts, Nous protesterons ) Cela ne se passera pas ainsi ! Nous ne reconnaîtrons jamais d'autre duc de Rohan 1
-—Entre le duc Tancrède et nous, c'est à la vie et à la mort! cria La Force.
— Oui 1 oui I oui ! »
Et tous les assistants se pressèrent avec feu autour du jeune homme qui , la main sur son cœur, fixait sur eux ses yeux brillants de fierté et humides de reconnaissance.
Malgré les craintes trop fondées qui l'obsédaient, ce fut un beau moment peur la fière veuve.
Il fut décidé incontinent, sur l'avis des gens de robe , que , dans le cas où l'on ne pourrait obtenir de nouveaux délais pour aviser à
TANGRÈDË DE ROHÂN. i49
faire les preuves, les avocats de Mme de Rohan et de son fils ne répondraient point à Tappel , et laisseraient prendra par défaut tou-*' tes décisions contre leurs clients , la minorité de Tancrède lui permettant de faire réviser plus tard un jugement qui ne pouvait avoir de caractère irrévocable à son préjudice.
On arrêta en outre une protestation dans laquelle tous les seigneurs ci-présents déclareraient se pourvoir par avance contre toute sentence dommageable à l'héritier légitime du chef de leur maison, et où l'on donnerait pour motif de la non-comparution des avocats la crainte que ressentaient les signataires de ne pas rencontrer dans la grand'chambre, tant affectée par les sieur et dame de Chabot, toutes les dispositions requises pour une justice impartiale.
Le pauvre comte d'Orval eût voulu être à cent pieds sous terre. 11 se sentait défaillir, en songeant qu'il allait être for é d'apposer sa signature à cette pièce fatale.
Il respira, comme un criminel à qui l'on accorde vingt-quatre heures de délai au moment de monter sur l'échafaud , lorsque Joly demanda jusqu'au lendemain pour rédiger la protestation. On convint qu'elle serait signée à domicile par tous les assistants, et l'assemblée se sépara.
Le lendemain soir, la duchesse reçut de M. d'Orval une lettre dans laquelle il lui mandait, flanquant la phrase capitale de force excuses et circonlocutions , que des affaires indispensables le forçaient de repartir à l'instant même , mais qu'il espérait être de retour très-incessamment pour prendre part aux résolutions ultérieures de ses illustres parents.
u Parti 1 s'écria Mme de Rohan , et sans avoir signé 1 »
Tancrède vit monter l'orage , qui n'éclata point encore , mais qui se concentra dans l'àme boi^Uante de la duchesse. Le jeune homme trembla pour Tavenir.
Voici ce qui avait déterminé le comte à cette échappatoire.
Le matin, incertain encore du parti auquel il s'arrêterait, il s'é* tait présenté , pour écarter les soupçons, chez Mme de Rohan- Chabot. Celle-ci ne répondit à ses civilités qu'en lui demandant sèchement, avec toute la roideur orgueilleuse de ^on caractère, s'il était son ami ou son ennemi ; qu'il eût à se décider promptement.
c Oui, oui , s'écria-t-elle en interrompant ses justifications embarrassées , je n'ignore pas plus le lieu où vous avez été hier soir, que les beaux projets auxquels , dit-on , vous vous prêtez le plus Gomplaisamment du monde. Écoutez-moi , monsieur le comte d'Orval. Il a été question hier en votre présence d'une protestation ^
i50 TANGRÈDË DE HOHÀN.
signer par quarante seigneurs: eh bien! aujourd'hui sachez qu'une contre-protestation le sera par quatre-vingts autres. Vous voudrez bien faire votre choix : vous choisirez , pou/ vous , entre ma haine et mon amitié; pour votre fille, entre M. le comte de Jarnac, mon parent, et le petit manant hollandais. Vous pouvez y réQéchir jusqu'à ce soir. »
Le soir, M. le comte cheminait sur la route de Bretagne.
Il avait envoyé aux deux duchesses deux missives assez analogues pour que l'une pût passer à la rigueur pour la contrefaçon de l'autre , et s'enfuyait, laissant le procès entre les mains de Dieu , et sa fille en otage entre celles de Mme de Chabot.
Après trois mois d'enquêtes, de contre-enquêtes, d'interrogatoires, d'interlocutoires, de plaids, la grande affaire, entamée immédiatement après les vacances parlementaires de la Saint-Martin, arriva enfin à son terme.
Le calcul de Mazarin ne fut que trop justifié par l'événement. La chambre de TÊdit, entièrement dévouée aux intérêts de la religion réformée, à laquelle appartenaient tous ses membres, demeura inaccessible aux menées des adversaires de Tancrède; mais on obtint plus de succès au sein de la Tournelle et de la grand'charobre, dont les conseillers, pour la plupart refroidis par l'âge, amollis et dégradés par leur long esclavage sous Richelieu , étaient loin de déployer contre tout ce qui venait de la cour l'énergique hostilité des autres chambres du parlement. La raison d'État fut mise en jeu auprès des uns; l'intérêt de l'Église auprès des autres; le défaut de preuves arrêta les consciences plus timorées; bref, la brigue des Chabot, ouvertement soutenue par le Palais-Royal, le ministre et la maison de Condé, élayée d'une requête à laquelle adhéraient les ducs de Longueville et de Sully, les puissantes familles de Lussan, de Matignon , de Gondy, d'Harcourt , de Laval , de Jarnac , de Maillé , emporta la majorité dans les deux chambres adjointes à celle de l'Édit.
Après avoir ouï les plaidoiries des sieurs Martinet , Gautier et Patru, avocats des sieur et dame de Rohan-Chabot , et du duc de Sully, qui s'était porté partie dans l'affaire, comme neveu de la duchesse douairière de Rohan,la cour de justice, sur les conclusions de l'avocat général, Omer Talon, rendit arrêt par défaut, en
TANGflÈDE DE ROMAN. ibl
date du 26 février, portant défense au sieur Tancrède, se disant fils du feu duc de Rohan , de prendre le nom et les armes de cette illustre maison , et à Mme la duchesse douairière de Rohan , de lui en attribuer la qualité.
Le lendemain, la protestation, à laquelle depuis longtemps il ne manquait d'autre signature que celle du comte d'Orval, fut déposée aux requêtes du parlement.
Il n'en est pas de la souffrance comme du plaisir : il y a toujours quelque douleur inattendue dans l'infortune même à laquelle on s'est le mieux préparé d'avance.
La duchesse et son fils supportèrent avec courage un coup qu'ils avaient prévu : cependant, au moment où l'on apprit à Mme de Rohan qu'il lui était défendu de donner à Tancrède le nom de son père, elle trembla de tous ses membres, et un frémissement sourd s'exhala de sa gorge.
c Sans nomi murmura-t-elle.
— Sans nom I » répéta Tancrède ; et il rongeait avec fureur la garde de Tépée du duc Henri.
La mère et le fils eurent d'ailleurs peu de temps ce jour-là pour se livrer à leurs réflexions, et l'hôtel de Rohan fut loin d'offrir cette solitude qui suit trop sauvent le malheur. La nuit seule vida les salons où se pressaient les adhérents fidèles du jeune prétendant, entre lesquels le marquis de La Force se distinguait par ses fougueuses protestations et ses espérances tant soit peu séditieuses.
De tous les parents ou amis qui avaient embrassé la cause de Tancrède, un seul l'avait abandonnée; mais, hélas! c'était le seul dont l'appui lui parût indispensable.
Le malheureux jeune homme était dévoré de chagrins et d'inquiétudes; il n'osait parler de Glaire ni du comte à la duchesse, qui gardait à ce sujet un silence absolu. L'incertitude du sort de son cher Jacob, les sombres nuages qui s'appesantissaient sur son avenir, tout contribuait à le plonger dans un profond accablement, que ne dissipaient pas toujours les consolations de Mme de Guémené.
Une fois pourtant, des éclairs de bonheur brillèrent encore sur son visage : Glaire était parvenue à lui faire passer un billet par Mlle Louise , la suivante que lui avait donnée Mme de Guémené. Jamais la pauvre petite n'avait déployé pour lui plus de trésors de candeur et de tendresse.
Une autre lettre fut apportée le lendemain par un cavalier à la livrée du comte d'Orval. Tancrède était présent quaud la duchesse en rompit le cachet armorié : il s'adossa tout palpitant au lambr
152 TANCRÈDË D£ ROUAN.
les bras peddanis, les mains croisées, s'efforçant d^épeler sur la physionomie de sa mère chaque syiiable de cette importante dé» pèche.
Une expression d'impatience et de dédain s*y montra im infant; tout à coup le sang se porta violemmdDt aux joues de là duchesse; ses prunellei élargies lancèrent un double éclair qui pénétra jusqu'au fond du cœur de Tancrède; elle entr'ouvrit la bouche, mais ses dents se iserrèrent aveo force les unes contre les autres , et elle Me parla pas.
Elle tendit vers le jeune homme son bras agité d^une irritation jierveuse, et lui présenta la lettre. Tancrède parcourut machi* nalement quelques lignes embarrassées et entortillées , puis un nuage s'étendit sur ses yeux, sa respiration haletante et les baW tements précipitée de soq cœur s'arrêtèrent brusquement, et il chancela.
Ce labyrinthe de circonlocutions et de phrases incidentes abeuiissait à une rupture aussi formellement énoncée qu'elle pouvait l'être par la plume ambiguë de M. d'OrvaL Des circonstances impé» jrieuses, des obstacles insurmontables, d'anciens engagements auxquels il lui était impossible de se soustraire, le forçaient, disait-il, de renoncer à un honneur dont l'espoir lui était si précieux.
c Avez 'VOUS lu? ji demanda la duchesse avcTc un calme effrayant.
Tancrède ne put qu'incliner la tète pour réponse.
Mme de Rohan prit la lettre et la jeta dans le feu.
« Souvenez-vous désormais que le nom qu'anéantissent ces flammes a été prononcé ici pour la dernière fois : le passé doit aussi s'anéantir dans votre cœur sans y laisser plus de traces 1 . — Il pourra s'effacer, en effet, mais avec ma vie! murmura-t-il l'une voix presque inintelligible.
— On ne meurt pas d'un affront, insensé; on s'en venge! «—Sur qui? sur elle et sur moiJ Est-ce à nous, enfants inno-
oents l'un envers l'autre comme envers tous, d'expier la lâcheté d'un homme pusillanime?
— Et tu oses songer à devenir le fils d'un lâche? C'est lui qui décline ton alliance 1 Va donc, duc de Rohan, demander à genoux au comte d'Orval de rétracter le refus de ta main....
— Ma mère! quelles cruelles paroles! Je ne vous demande rien.... rien que de me laisser le temps et l'espérance 1
— Tancrède ! s'écria Ta duchesse en se levant sur son séant, pâle, Tœil enflammé, je te maudis, si tu persistes à déshonorer ton ' nom....
•-•Vous savez bien que Je n'en ai plus! vous savez bien qu'ils
TANGRËOE D£ HOUAN. 153
ffle Tont pris, ces juges d'iniquités et que c'est pour cela que cet homme me refuse 1 Plus de nom, de maîtresse, de mèrel »
Il s'élança comme un insensé hors de la ruelle , puis hors de l'hôtel de Rohan.
Quelques pas le conduisirent près de Thôtel de Guémené) où il n'était pas allé depuis plusieurs jours : il passa machinalement sous le cintre de la porte ; il était déjà sur l'escalier lorsqu'il jeta un regard autour de lui, et reconnut dans quels lieux il se trouvait.
L'infortuné frissonna. Ces mêmes degrés sur lesquels il gravissait maintenant, la tète affaissée, le désespoir dans Tàme, que de fois il les avait franchis, le front radieux, le cœur plein d'une délicieuse attente ou d'un souvenir plus délicieux encore 1
Il traversa les appartements, et, sans paraître entendre les ob* servations d'une femme de chambre ^qui le prévint par deux fois que sa maîtresse ne recevait personne, il pénétra dans le cabinet de Mme de Guémené. .
Il n'avait pas l'esprit assez libre pour remarquer d'abord le chan* gement de costume et de physionomie de la princesse.
Ses atours mondains avaient fait place à l'habit simple et sévère qu'elle portait lorsqu'il l'avait vue pour la première fois, et sa figura semblait parvenue, non sans efforts, à se mettre à l'unisson de sa toilette. Une gravité péniblement impassible, un recueillement mystiquo, avaient glacé la douce langueur de son sourire, et, lorsque Tancrède entra, toute sa personne était absorbée par la lecture de V Échelle sainte de saint Jean Clymaque, nouvellement traduite par M. d'Andilly. :
Au bruit des pas du jeune bomme, elle leva la tôte avec cette expression de malaise et de contrariété que réprime difficilement la dévote la plus douce et la plus bienveillante, si Ton vient à l'interrompre dans ses pieuses méditations.
. c Ah 1 madame,, dit Tancrède avec un accent étouffé, tout est perdu I perdu pour moi ! »
Mme do Guémené ne put retenir un tressaillement.
c A peine me reste-t^il une lueur d'espoir en vous seule !
— - l^e parlez pas ainsi, monsieur. C'est en Dieu qu'il faut mettre son espoir, et non dans une faible créature qui a bien assez à tra* vailler, hélas I pour ne pas désespérer elle-même de sa grande affaire, de son salut 1
• — Mais ma mère. ... le comte. . . . tout est rompu 1 Oh ! il faut que vous parliez, que vous priiez pour moi! Ne m'abandonnez pasl
-<-*ies approches du saint temps de carême m'ont fait faire de sérieuses réflexions.... sur bien des choses! Je me suis décidée à
iU TANCRÈDË DE ROUAN.
passer dans la retraite, à Port-Royai, les quarante jours expiatoires où toute âme vraiment chrétienne doit écarter d'elle les vanités et les affections mondaines : je pars ce soir...;
— Madame, s*écria-t-il d'une voix rauque et haletante, le comte d'Orval m'a refusé, refusé î entendez-vous? Ma mère me maudit si je persiste à songer à Claire! Comprenez-vous ce que je vous demande, maintenant? »
Mme de Guémené resta immobile et répondit, en évitant de lever les yeux :
c Le ciel n'avait point béni ces projets de mariage ! Ils m'ont été chers comme à vous : j'avais espéré de contribuer à votre bonheur en ce monde et dans l'autre ; mais vous avez été rebelle à la grâce. Je ne puis agir contre la volonté du ciel I Je lui demanderai pour vous" la force de supporter l'épreuve qu'il vous envoie, ainsi que d'ouvrir vos yeux à la vraie lumière. »
Étonnée du profond silence de Tancrède, Mme de Guémené hasarda un regard sur lui. Elle frissonna.
Ses sourcils, au lieu d'étreabaissés par la douleur, se dressaient au-dessus de ses yeux larges et Oxes, sous un triple sillon qui creusait étrangement ce front de dix-sept ans : les muscles de sa bouche étaient dilatés en un sourire ; mais il y avait dans ce sourire une souffrance atroce, une souffrance à faire de l'enfant un vieillard, car elle résumait tout ce que l'homme peut supporter sans mourir dans soixante années de misères.
« Tancrède, écoutez-moi ! » s'écria-t-elle.
Le son de sa voix dissipa l'effrayante atonie du jeune homme; mais il n'écouta ni n'entendit ses paroles : il bondit comme un daim frappé au cœur et disparut.
Il erra quelque temps à travers les rues sinueuses des quartiers Saint-Antoine et Saint-Paul, sans remarquer les regards curieux des passants, surpris de voir ce jeune homme richement vêtu errer ainsi par la ville sans chapeau et sans manteau.
Au détour d'une ruelle obscure, il se trouva inopinément au bord de la Seine.
Le soleil, à son déclin, tantôt glissait derrière d'épaisses nuées, laissant entrevoir, sous leur voile sombre, son orbe éteint pareil à une tache blanchâtre sur un fond noir, tantôt reparaissait suspendu sur les groupes de maisons de la Montagne Sainte-Geneviève, brisant ses rayons sur les flancs subitement éclairés des nuages, et teignant à grandes couches d'une lumière vive et humide le profil bruni des édifices du quai Saint-Paul, la rivière houleuse et scintillante, les masses blanches et neuves de l'Ile-Saint-Louis, et la
TANGKÈDË DE ROHAN. 153
vénérable Notre-Dame, dont la grande rosace septentrionale semblait illuminer à gon tour Paris de tous les feux qu'elle recevait du ciel.
Tout à coup une rafale violente s*éleva, comme le soleil descendait sous rhorizon : les nuées s'étaient rejointes, ainsi qu'un rideau funèbre tiré entre le ciel et la terre, et crevaient sur la ville en giboulées tourbillonnantes.
£n un instant le quai fut désert : les pas et les voix qui en troublaient le silence -de loin en loin éclatèrent, se précipitèrent, puis s'éteignirent presque à la fois; chacun avait cherché un asile sous les auvents, dans les boutiques, dans les rues nombreuses qu'en* voie au vieux quai la longue parallèle de la rue Saint-Antoine; tous les bruits moururent, hors le claquement sec et pressé de la grêle sur l'ardoise et la tuile, son pétillement clair contre les vitraux, et son clapement fluide criblant les eaux du fleuve.
Tancrède, la tôte nue, couvert d'un justaucorps de satin, restait là, insensible au vent qui tourmentait ses cheveux trempés et ruisselants et qui lui fouettait au visage des ondées de grésil et d'eau glacée.
Croisant les bras, comme pour délier les éléments, il trouvait une amère jouissance à servir ainsi de but à la tempête, dont les phases successives lui oflraient l'emblème de son existence.
c Oui, pensa-t-il, c'est ainsi que la lumière, après une longue lutte contre des nues obscures, m'a entouré un instant d^une éblouissante auréole pour me laisser bientôt dans les ténèbres et Torage ; mais le soleil qui a brillé sur mon âme n'aura plus d'aurore ni de lendemain l Ainsi, tout est dit! Cet avenir immense, inconnu, qui s'ouvrait devant moi, lorsque je quittai l'ami.... que je ne reverrai sans doute plus.... le voilà parcouru, englouti en quelques mois! Dieu ! cette révélation inouie de l'énigme que je poursuivais depuis ma naissance, mes rêveries les plus impossibles réalisées, surpas* sées, ces flots de tendresse épanchés de toutes parts sur moi , orphelin jusqu'alors compris d'un seul cœur dans le monde, tout cela n'était que déception, dérision barbare. La puissance infernale qui m'a pris pour jouet a fait apparaître à mes yeux famille, amour, gloire, bonheur, m'a conduit d'enivrement en enivrement jusqu'au but, pour me l'arracher des mains au moment où j'y touchais, et .me rejeter à mon point de départ, le cœur déchiré et vide de ce que j'avais alors, l'espérance et l'amitié ! Mon Dieu, qu'ai-je donc fait pour être livré à une telle destinée? Ne me refusez pas une grâce du moins! C'est la seule que je vous demande! Donnezmoi bientôt le sommeil où les songes fatigants de la vie ne nous
156 TANGRËDE DE ROUAN.
■ poursuivent plus. Les songes de la yiel ah I tout n'y est pas songe pourtant. 11 me reste quelque chose de tant d'illusions évanouies : je suis aimé! C'est un supplice de plus. J'ai fait le malheur du seul être qui n'eût pas mêlé d'amertume à l'affection que je lui ai vouée. Est-ce là le prix de son généreux amour? misérable ! n'aurais-je pas dû pressentir l'influence implacable de mon astre, quand j'ai enchaîné à moi le sort de cette enfant? >
Des gémissements étouffés sortirent de sa poitrine ; puis une résolution forte et douloureuse raffermit ses traits décomposés et y rétablit une sorte de calme, le calme qui règne sur la mer quand le navire qu'elle ballottait s'est abtmé sous les flots.
c II n'en sera point ainsi 1 s'écria-t-il. Je périrai seul : je ne veux pas l'en traîner avec moi ! Oui, je veux la voir une fois encore, une seule fois, lui rendre ses promesses, sa liberté, la prier de penser* quelquefois à moi quand je ne serai plus! Et puis, j'irai mourir à la guerre : le fils d'Henri de Rohan trouvera bien placepour se faire tuer dans les ran^s de quelque bataillon. »
Il se dirigea d'un pas ferme vers l'hôtel de Rohan*Chabot.
Un des battants de la porte-çochère était encore ouvert : la préoccupation de Tancrède était si profonde qu'il entra ; ce ne fut qu^au milieu de la cour qu'il se rappela chez qui habitait Claire!
Il se retira lentement, et demeura immobile dans la rue, caché dans l'ombre d'une maison voisine, attendant vaguement que Louise, que Claire elle-même peut-être vint à se montrer à quelque croisée.
Il resta là deux longues heures, brûlant et frissonnant d'une fièvre ardente : il sentait par moment ses idées devenir incohérentes jusqu'au délire.
Tout à coup, une femme passa près de lui sans le voir : elle longea d'un pas leste et pressé les murailles de Thôtel, et, se retournant par hasard, montra au jeune homme un frais et malicieux vi« sage éclairé par la lune.
« Louise! » s'écria Tancrède en s'éiançant vers elle.
La jeune fille recula en jetant un cri à cette brusque apparition : elle ne le reconnut qu'au second coup d'œil.
« C'est vous, monsieur le duc! Mais dans quel état! 6 mon Dieu 1 C'est pour vous que j'étais sortie, pour tâcher de vous rencontrer. Je n*ai pu voir que votre page Roland, à qui j'ai remis une lettre pour vous....
— Louise, il faut que je lui parle, qjie je parle sur-le-champ à Claire, en tendez- vous. Louise, introduisez-moi près d'elle! Il le faut à tout prix. Peu m'importe qu'ils me tuent en sortantl C'est un dernier service que j'attends de vous.... »
TANGRËDE DE ROHAN. 157
Mlle Louise ne parut pas très-surprise de la proposition : peut- 6tre s'étonnait*elle plutôt qu'elle lui fût faite en ce moment pour la première fois.
c Ne vous désolez pas ainsi, monsieur le duc : j'espère bien, moi, trouver un moyen de vous rendre encore plus d'un service, sans qu'il vous coûte aussi cher ! Quoi qu'il arrive, je ne vous refuserai pas celui-ci. Vous ne pouvez voir mademoiselle chez elle; mais ma chambre donne sur un escalier dérobé qui conduit à la porte de derrière, par dû je suis sortie. Vous y pourrez causer en liberté. >
Tancrède la suivit sans mot dire. Louise avait laissé la porte entr'ouverte : ils parvinrent, sans bruit et sans malencontre, dans la petite chambre de la suivante.
Elle le quitta pour aller chercher sa maîtresse.
Nous n'essayerons pas de retracer les pensées qui bouleversèrent rame du jeune homme dans c^ cabinet obscur, tandis que des voix confuses et joyeuses arrivaient jusqu'à lui de la ruelle de la princesse MargueritOé
C'étaient ses malheurs, sans doute, qui alimentaient ces joies bruyantes et qui fournissaient un texte inépuisable aux sarcasmes des vainqueurs.
Un pas craintif et mal assuré se 6t entendre : une porte s'ouvrit doucement, et, dans le rayon argenté qui tombait d'une étroite fenêtre,' apparut Tangélique figure de Claire, troublée par mille violentes émotions de tendresse, de pudeur, de crainte, de tristesse. Elle tourna vers Tancrède ses yeux remplis de larmes, et joignit les mains sans pouvoir parler.
n la contempla un instant, comme on contemple son seul bien qu'on va perdre, et dont on s'enivre pour la dernière fois; puis il recueillit toutes ses forces pour pouvoir dire, sans expirer, ce qui Pavait amené.
cAh! Tancrède, qu'avez-vous fait? Imprudent! je tremble.... Vous, dans cette maison fatale 1
•— Quel lieu n'est pas fatal pour moi maintenant? Peu importait où vous entendriez ce que je Vous dois dire. Mais il fallait que ce fût aujourd'hui ; car demain.... j'aurai quitté Paris pour toujours!...
— Pour toujours! murmura Claire d'une voix étouflfée. Oh! ce que j'avais prévu est arrivé. Mon père a obéi à l'injonction de la princesse Marguerite, il a tout rompu I ma lettre, mes supplications, tout a été inutile.
-^ Inutile ! répéta Tancrède. Claire, vous avez été bonne et généreuse envers moi, vous m'avez donné votre cœur ; c'est à vous que
i^9 TANGRËDË DE ROHÀN.
je dois les courts moments de bonheur que j'ai goûtés sur cette terre de larmes ! Je vous en remercie, mais je ne veux pas vous en payer en vous associant plus longtemps à ma misérable destinée. ... je vous rends votre foi, votre amour; je n'aurai pas longtemps à en être privé !... Recevez mes derniers adieux !..«
— Voilà comme il me juge, dit Claire en fondant en larmes. Mon amour était pour lui un luxe des jours heureux 1 II s'en dépouille dans le malheur; car je suis trop faible à ses yeux pour porter ma part de ses maux! Laissez-moi! Vous ne m'aimez pas! Vous ne me comprenez pas !
-^ Claire, écoutez-moi, mon adorée Claire. Oh ! je n'ai jamais douté de ce quil y avait de noble, d'héroïque tendresse dans votre cœur ; mais dois-je en abuser plus longtemps pour troubler votre vie? Hélas! quand je vous demandai votre cœur en échange du mien, un brillant avenir m'éblouissait de ses promesses : je caressais avec ivresse l'espoir de vous offrir un sort digne de vos charmes, de vos vertus. Aujourd'hui, que suis-je dans le monde? Un être équivoque, sans père, sans patrie et sans espoir, quoi qu'on en dise, de les reconquérir 1 Cbargé du refus de votre père, du courroux de ma mère, si je persiste, abandonné de Mme de Gué* mené, il vaut mieux que je m'en aille mourir !
r- Tu veux mourir : tu veux donc que je meure aussi, moi ! Ah ! Tancrède, à notre âge, devons-nous désespérer ainsi du temps et de l'avenir? Ce nom, ces droits qu'on t'a ravis, tu pourras les redeinander encore, je le sais. Dieu changera le cœur de tes juges : il dessillera leurs yeux I Ëh ! que m'importe, d'ailleurs? Ta naissance, tes biens, tes honneurs, ce n'est pas là mon Tancrède ! Ce n'est pas à tout cela que je me suis donnée à jamais !
— Oh ! tu es belle ainsi, mon amour I mais cesse, cesse, je t'en supplie : j ai besoin de courage pour obéir à mon cruel de-
* voir ! Oh ! laisse-moi cette douce main une dernière fois. Je suis bien malheureux; mais j'emporterai au moins une consolation dans la tombe. Je ne m'étais pas trompé à ton égard ! »
D'un mouvement spontané et irrésistible, la jeune fille se pressa contre lui, et il sentit deux lèvres tremblantes effleurer sou front brûlant.
C'en était trop pour lui. Toutes ses résolutions s'évanouirent : les larmes amassées sur son cœur débordèrent; il jeta en sanglotant ses deux bras autour de la taille de Claire, et la retint fixée sur son sein dans une étreinte convulsive.
Elle se dégagea de ses bras après un long et silencieux embrassèment.
TANCRÈOE DE ROHAN.. 459
« Tancrède, lui dit-elle avec cet accent grave et calme que donne une inébranlable résolution, je vous renouvelle ici, devant Dieu qui nous entend, le serment que j'ai fait de n'être jamais à un autre. Je ne sais ce qui nous est réservé à tous deux ; mais souvenez-vous qu'une autre existence est irrévocablement liée à la vôtre ; que si Ton nous sépare sur la tierre, je me conserverai pure de tout autre lien pour te retrouver dans le ciel : car tous les bons sont les enfants de Dieu, n'importe comment ils le prient*
— Que Dieu nous entende tous deux ! J'accepte, j'accepte pour ce monde et pour l'autre ! »
Elle laissa tomber sur l'épaule de son amant sa tête charmante, qu'il couvrit de baisers aussi chastes que ceux des anges.
Ils n'avaient pas entendu dans la rue voisine les cahotements sourds d'un pesant carrosse dont les quatre roues ébranlaient le pavé et vinrent s'arrêter devant la porte par laquelle Tancrède était entré.
Ils n'entendaient pas davantage le grand mouvement qui se fit bientôt après dans l'hôtel; on allait, on parlait haut, les voix et les pas approchaient peu à peu....
Louise s'élança tout à coup dans la chambrette :
c Vite, séparez-vous 1 Venez, monsieur le duc , fuyez I On appelle mademoiselle : son père arrive à l'instant ; il va monter chez elle, il me suit peut-être.
— Mon père ! s'écria Claire; ah ! il vient pour cet odieux mariage 1 Ob, jamais 1 je me jetterai à ses pieds : je lui demanderai la mort plutôt....
— Non! vis pour moi, ma bien-aimée! ma femme chérie! Adieu, adieu !
— Venez, répéta Louise : retournez chez vous, mademoiselle ; hâtons-nous! >
Elle ouvrit la porte qui donnait sur l'escalier, descendit quelques marches, puis rentra dans une extrême agitation.
< Tout est perdu I dit-elle d'une voix entrecoupée , les écuries sont vis-à-vis de cet escalier : les gens de M. d'Orval sont là, et le temps manque pour les écarter. ...
— Mais par ici, dit Tancrède, en montrant l'autre porte.
— Elle donne sur l'intérieur de l'hôtel, répondit Claire avec angoisse.
— Il faut le cacher, dit Louise, cherchant autour d'elle.... Mais où? mon Dieu ! pas de rideaux à mon lit : je n'ai qu'une couchette. Que faire ? »
En ce moment, Claire reconnut la voix de M. d'Orval qui l'appelait d'une pièce voisine.
La malheureuse enfant haletait de douleur et d*efîroi.
Tout à coup le regard de Trancrède s'arrêta sur la croisée : il tressaillit, courut l'ouvrir et se pencha un instant au dehors.
« Adieu, Glaire ! répéta-t-il en la serrant encore sur son eo^r; puis il détacha son épée, et s'assit sur le bord de la fenêtre.
— Arrête 1 arrête ! murmura Glaire ; reste I je veux que tu restes ! n'importe....
— N'aie pas peur I ce n'est rien ! deux étages ! des assises ! un balcon ! pas de danger 1 Adieu ! »
Elle s'élança vers lui pour le retenir ; mais déjà ses deux pieds avaient glissé, entraînant son corps au*delà de la saillie de pierre à laquelle sa main s'attacha un instant : il Iftoha prise, et glissa les jambes lancées en avant... «
Glaire tomba presque évanouie dans les bras de Louise, qui faisait de grand? signes de croix en suivant d'un œil effrayé le voyage aérien du jeune téméraire.
«Ah! il se raccroche au balcon du premier, s^ suspend!... Eh 1 il recommence... In nominePatriSy et Filii-,. et file le long du premier.... miserere nobis..,. Béni soit le Sauveur .%.. Mademoiselle, mademoiselle, regaiHiez, regardez donc... le voilà à terre, pauvre jeune homme.... un peu étourdi de la course, ce me semble... . mais ce ne sera rien.... Il faut lui rendre son épée, au moins ! »
Elle jeta par la fenêtre l'arme que Tancrède eut Tadresse de saisir au moment où elle touchait le sol. '
c Allons maintenant au cher père. Le joli cavalier ! leste comme un écureuil ! » répétait-elle en entraînant sa maîtresse encore pâle et chancelante.
Tancrède s'éloigna lentement : un chaos douloureux, produit à la fois par tant de violentes émotions et par l'étourdissement de sa périlleuse descente, bruissait et tintait dans sa tête ; mais un sentiment vague et délicieux vibrait dans ce désordre de ses idées, comme l'harmonie d'une harpe éolienne à travers la tempête.
Ses pas errants l'avaient conduit dans Pétroite et sombre rue de la Mortellerie.
c Monsieur, monsieur ! » dit une voix derrière lui; et il se sentit arrêté par son justaucorps. Il se retourna et entrevit une petite fille d'une douzaine d'années.
c Monsieur, dit Tenfant , m'e^t avis que vous êtes an quôte de quelque chose. youlQjs-vous pas que je vous le dise? Yous.^tes.ea peioe du glapier de la jmre Prud'homale, coiur Brisset : ce n*est' .p^ là le chemin. »
Tancrède la repoussa et continua sa route.
<c jkh ! c'est par là que vous allez! reprit :1a petite fille avec une insistance effrontée. Je vois bien < ce que vous cherchez à présent. Je vas vous conduire, car c'est chez nous que vous' trouverez ça. Faites semblant de ri^n 1 »
Ëlle^.ipit à marcher devait lui : au bout de quelques pas. elle .s'arrêta devant une maison.de chétlve apparence, dont les fenêtres donnant sur la rue étaient fermées par des volets de bois ; puis l'entant poussa une porte d^allée.
c Monsieur, eh bien 1 venez donc 1 c'est ici 1
— Ici! QMQi?Quemeveux-tudonc?;!)demandaTanQréde impatienté.
Elle s'approcha de son oreille :
a Cherchiez -vous pas une maisio^n où Top pétune» en dépit des ordonnances.de police ? Eh ,bien 1 entrez ! C'est nous.qui avons le meilleur pétun de tout Paris 1 Foin du prévôt des marchands et des écbevins 1 »
Elle le saisit par la main et lui fit faire.quélques pas.dans une allée obscure. Un bruit sourd et singulier que Tancrède entendait au fond du Ipgis avait éveillé $a curiosité et l'avait fait céder invo» lontairement.
c Ma mère ! eh 1 rça mère t cria l'enfant.
— Quoi 1 c^est toi ! rufienne maudite, répliqua une voix aigre et fêlée. Va-^t'en, va- t'en au diable 1 On n'a que faire.fle toi Oé soir! ,Va coucher où tu voudras I
— Ma mèrO) répliqua la petite fille assez peu sensibJ^ à œ gra» çietpc accueil, je vous amçne un .beau seigneur q|ji veut pétuner.
•^ Mille charretées de diable t'emportent ! hurla la vieille : oa ne pétune pas à cette heure- ci. Allez vous^n au pl^s vite. »
Elle accourut le long de Tallée, et, saisissant au collet Tancrède qui continuait à prêter l'oreille» elle voulut le mettre à, la porte saoa cérérnpnie.
Tout à coup le jeune homme renversa la vieille d'une secoussei terrible, et, sautant par-dessus son corps, il mit l'épée à la mai^ et se précipita vers un escalier dérobé qu'il apercevait au bout du sombre corridor.
Il avait entendu, parmi des piétinements, des heurtis de meubles, des chocs de fer, une voix étouffée s^écrier à plusieurs reprises : c An jïiieiiirtre.l à Xsni» l.à Ta^sassin I j
162 TANGRÈD£ D£ ROHÂN.
En quatre bonds il arriva au haut de l'escalier, et, guidé par les rayons de lumière qui jaillissaient des ais mal joints d'une vieille porte, il se rua contre, jeta la porte en dedans d^un seul choc et se trouva dans la salle noire et enfumée d'une tabagie, sorte de cabaret du plus bas étage, où s'assemblaient secrètement les plus déterminés fumeurs de tabac, connu vulgairement sous le nom de petun, en dépit des ordonnances de la police municipale ; car ces sortes de réunions avaient été expressément* défendues pour les larron neries et désordres de tout genre qui s y commettaient journellement, et rhonorable corporation des épiciers était alors seule investie du droit de détailler aux amateurs cette précieuse production du Nouveau-Monde.
Mais , en ce moment , l'odeur acre et suffocante dont étaient im* prégnées les sales murailles de ce bouge indiquait seule sa destination , et le tableau qui s'offrit à Tancrède n'était pas celui d'une honnête société de fumeurs et d'ivrognes.
Les tables, les bancs, les brocs fracassés, gisaient culbutés, non dans les ébats de joyeux buveurs , mais dans les efforts d'une lutte désespérée.
Un homme, que ses vêtements froissés, déchirés, sanglants, annonçaient pour une espèce d'officier, à demi renversé contre un amas de vieux meubles, de bancs boiteux , de tréteaux hors de service, à l'un des angles de la pièce , se défendait avec vigueur èontre trois assassins. Sa main droite, armée d'une rapière, parait habilement les coups d'épée que lui détachait un<de ses ennemis, tandis que sa gauche avait saisi fortement par le milieu la lame du second, et que, par des mouvements violents et irréguliers, il cherchait à éviter le grand couteau acéré que le troisième allongeait contre lui.
Les deux premiers des assaillants, à leur grand chapeau râpé» surmonté d'une vieille plume de coq , à leur buffle rapiécé, à leurs méchantes chausses , jadis boutonnées de la ceinture au genou , au ceinturon de corde qui soutenait leur longue brette , se reconnaissaient facilement pour des narquois , vagabonds ou déserteurs , moitié soldats , moitié brigands , hauts dignitaires de la trop fameuse confédération des argotiers ou bélistres , et qui , le jour , gueusaient l'épée au côté , en qualité de soldats licenciés et de gentilshommes ruinés au service du roi, et, la nuit, se livraient à des entreprises plus lucratives , mais plus dangereuses.
Le troisième , petit homme à la mine ignoble et rapace, était sans doute le maître de céans.
Ce combat inégal eût été terminé dès longtemps , si l'ofiBder
TANGRËÛË DE ROHAN. 163
n'eût eu l'adresse de l'amener sur un terrain où ses derrières étaient assurés ; mais, malgré cette position avantageuse, lorsque Tancrède força la porte dé la salle , la résistance touchait à sa fin , car répée de l'étranger venait de se rompre. Au même instant , l'homme au couteau , rampant entre les deux narquois, saisit l'officier aux genoux , le jeta les jambes en l'air sur les meubles brisés, et, lui sautant sur le corps, se mit en devoir de le poignarder. Les rapières des deux soudrilles se levèrent à la fois pour aider l'homme au couteau à expédier plus vite la besogne.
Cette rapide péripétie d'une scène atroce avait eu lieu dans l'instant même de l'effraction de la porte.
Un cri terrible s'ensuivit : les meurtriers étonnés se retournèrent, lâchèrent leur victime, et aperçurent, debout près de rbuis battant sur le seul gond qui lui restât, un jeune homme blond et pâle , une épée nue à la main , qui les regardait avec des yeux flamboyants d'horreur et de menace.
Un sentiment de crainte et d'hésitation se montra sur le visage de deux des coquins ; mais le dernier , vigoureux drille de près de six pieds , se remit promptement de la première surprise , en voyant qu'on n'avait affaire qu'à un jeune homme à peine sorti de l'enfance.
« Grevez-moi ce sac à vin , dit-il à ses compagnons en leur montrant l'officier haletant et couvert de sang , je me charge de l'autre. Je vais apprendre à ce beau raffiné à se mêler de ce dont il ne lui chaut pas ! )
11 s'avança sur Tancrède , tandis que les deux autres assaillaient de nouveau l'étranger , qui s'était armé du pied d'un banc démonté.
La rencontre fut courte ; mais l'issue n'en fut pas telle que se le promettait le narquois.
Dès la seconde passe , une estocade qui semblait pointée aux yeux du bandit se rabattit, prompte comme l'éclair , de son vir sage à sa ceinture , et lui plongea dans les entrailles la lame jusqu^à la garde.
Le narquois poussa un hurlement inarticulé, chancela deux ou trois fois sur ses jarrets défaillants, tomba lourdement de toute soa énorme taille , et ne bougea plus.
c Courage, mon maître! Je suis à vous! » cria Tancrède; et il s'élança au secours de l'officier.
Mais les deux bandits restants n'attendirent pas le redoutable champion qui venait de dépêcher si lestement le renommé Cocodrille , la fleur du royaume argotique : ils s'enfuirent vers le fond
164 TÂNGRÈDE DE ROHAN.
de la salle , ouvrirent une petite porte, et dispanifent par^un passage obscur.
c Vous êtes blessé, monsieur? demanda Tancrède<en s'appro* chant de l'homme qu'il venait de sauver.
-— Oh ! peu de chose , répliqua celui-ci en reprenant haleine : quelques horions, quelques piqûres ; les coquins m'ont seulement un peu lardé de leurs pointes. Mais , tétebleu ! quand vous ôtes arrivé, je n'aurais pas donné six blancs de mes os. Il £aut que ce soit Dieu ou le diable qui vous ait envoyé si à propos ! »
En ce moment, le rayon de la lampefumeuse qui éclairait à peine la salle donnait en pleia sur le visage de Tofficier.
Tancrède laissa échapper une exclamation, et, reculant d'un pas /fixa sur cet homme un regard perçant :
c Oui , vous dites vrai , plus vrai que vous nepensez: c'est Dieu qui m'a envoyé! i
L^autre à son tour l'envisagea et tressaillit:
X Le jeune duc! s^écria-t-iK
— Ah ! tu me reconnais donc « Henri de Tailleler , sieur de Barrière? »
Barrière , la tète baissée ^ sembla quelques instants en proie à un violent combat ; puis il se redressa , secoua la tète et le bras droit avec un air d'iosouciante détermination :
< Eh bien ! advienne ce que pourra ! Puisque le mot est lâché , du diable si je m'en dédis ! Oui, je vous reconnais , monsieur le duc de Rohan 1
— Par le ciel, il faut que vous répétiez ceci en face delà France^ -entière !
— Hum 1 tétebleu 1 De fait, je ne suis pas content de mon cou* sin Chabot : il faut se damner comme serpe pour ses beaux yeux et ceux de sa précieuse dame, s'enfermer des mois entiers entre quatre murs, et ne sortir que la nuit , comme un chat-buant, et tout cela pour si peu! II n'a pas été reconnaissant envers moi, et, puisque vous avez sauvé ma chienne de peauides griffes de ces païens, je veux être pendu si je ne vous aide à reprendre votre héritage , pourvu que vous me garantissiez l'oubli de mes vieux péchés , comme de raiaon !
— Courage l suivez la voix de votre conscience! Dès ce jour, tout est oublié , pardonné. Avouez tout sans crainte. C'est fous notre sauvegarde désormais que sera votre conduite passée. Un tel repentir équivaudra pour nous à un dévouement de toute votre vie !
— Vrai 1 dit Barrière avec une émotion qui ne s'était pas fait jour depuis longtemps «ous le masque onifonneque le *vice avait
TAUGRËDR DE ROHAN. iM
imprimé sur sa face. Je n'en méritais pas tant; mais , tétebleu ! je vonsrte jure ,. je vous ferai autant de bien que j'ai pu vous faire de mai. Ma déclaration en justice, audiabie, où -vou» voudrez; ne sera pas le plus grand service que je vous pourrai rendre;
— Sortons d'abord de cette infâme maison. Vous avez perdu da sang , vous avez peine à vous soutenir : prenez mon bras , jp vous emmène à l'hôtel de Rohan.
— Où bon vous semblera I Je suis présentement et à- toujom*s votre homme lige et fidèle vassal. Tétebleu 1 quand je suis entré dans ce maudit bouge , je ne mç doutais guère- que j'en sortirais demi-égorgé, et , qui plus est, homme de bien 1 »
Tancrède trouvait lui-même sa position si étrange, qu'il se de^ mandait parfois s'il n'était pafr le jouet d'une de ces fantaisies d'imagination qui vous saisissent dans la vague transition de la veille Bu sommeil.
Mais non; c'était bien le ravisseur de son enfance, l'ap^ent acharné de ses persécuteurs , à qui il prêtait amicalement l'appui de son bras !
Chemin faisant , Barrière lui expliqua le motif du guet-apen» dont il avait failli être victime. •
La veille, il avait laissé échapper devant Fhdte de cette tabagie, où il passait d'habitude une partie de ses soirées, qu'il devait rece^ voir le lendemain quelque cent pistoles. Ce soir-là , l'hôte s'étant aperçu , à la rotondité de sa bourse, que le payement s'était efifeetué, l'avait retenu adroitement à boire et à fumer, longtiemps après le départ du reste de la compagnie, et jusqu'à ce qu'il tombât assoupi sur tine table. Alors le niiàérable avait introduit , par le passage qui donnait sur la cour Brisset , deux narquois sans douter apostés et prévenus. Par bonheur Barrière s'était réveillé au moment où i^s allaient se jeter sur lui : bientôt dégrisé par le danger , sa vigueur et son adresse avaient rendu la tâche des assassins pUui difficile qu'ils ne s'y attendaient ; l'arrivée de: Tancrède avait fait le reste.
A pein« la porte de Thôtel de Rohan se fut-^le ouverte au retentiflsement du heurtoir , que le jeune homme fut environné des gens de la duchesse et assourdi de leurs exclamât ionsw
« C'est lui 1 le voilà ! Dieu soit loué ! il est retrouvé 1 Courez pré» veaip madame ! »
Tancrèdeappeia Préfontaine et Roland , leur confia l'étranger et leur ordonna de le panser , avec l'aide des^ îemmeê de- sa mère , et de lur donner une chambre ; puia il monta L'esealier qui conduisait à rappttrtement de la ducheasev
Elle accourait au bruit , palpitante d'inquiétude : lorsqu'un premier coup d'œil lui eut montré son fils sain et sauf, elle essaya d'armer de sévérité sa physionomie où régnait une extrême agitation ; mais cet effort fut inutile : une joie, qui n'était pas produite seulement par le retour de Tancrède, étincela dans tous ses traits.
a Malheureux enfant ! s'écria-t-elle , d'où venez-vous à cette heure de nuit , et dans un tel équipage? Vous voulez donc me faire mourir ? D'où venez-vous ? répondez.
— Je viens d'abattre du front d'Henri de Chabot la couronne ducale qu'il m'a prise. »
La duchesse le regarda d'un air étonné : en cet instant, cpielqu'un se précipita impétueusement dans la chambre.
< Je ne sais , dit-elle , comment tu as pu abattre ta couronne de la tête de Chabot ; mais voici qui, je l'espère, la remettra sur la tienne ! >
A peine Tancrède eut-il jeté un regard sur le nouveau venu , qu'il poussa un cri perçant, s^élança d'un seul bond entre les bras que l'autre tendait vers lui , et se suspendit à soa cou avec des trépignements, des pleurs, des cris inarticulés.
c Tancrède! Monsieur le duc , vous ne m'avez donc pas oublié! Tu n'as pas changé non plus , toi ! bégayait Jacob Renetz en pleurant à chaudes larmes sur l'épaule de son ami.
— Mon Jacob, est-ce bien toi ? Je n'espérais plus jamais te revoir !
— Je t'écrivais pourtant; mais j'étais si loin! Mes lettres se perdaient sûrement en route. »
Après les premières effusions de tendresse , Jacob raconta briè* vement à Tancrède le gigantesque voyage qu'il avait accompli sans autres ressources que la modique somme remise entre ses mains par mynheer Potenicq , et sa connaissance du latin et de l'allemande
Le bon jeune homme eût été bien étonné d'apprendre qu'il avait fait un acte héroïque d'amitié.
Lorsqu'il était arrivé à Copenhague, comme on Ta dit plus haut, le régiment dans lequel La Sauvetat venait de prendre du service élaitparti depuis quelques jours pour la Norvège. Jacob s'embarqua sur le premier bâtiment qui mit à la voile pour Drontheim ; mais le sort semblait se faire un cruel plaisir de mettre sa persévérance à l'épreuve. Quelque trente milles avant d'arriver au port, le vaisseau où il était se croisa avec un brick et deux transports de guerre qui faisaient route vers Pouest : au débarquement , Jacob apprit que ce convoi transportait aux îles Faroè'r le bataillon de
TANCRÈDE DE ROHAN. i67
La Sauvetat. Plusieurs semaines s'écoulèrent sans qu'un seul navire appareillât pour cet archipel sauvage , alors en proie aux désordres d'une révolte de mineurs. L'impatience prit le jeune Liégeois : il se jeta dans une barque de pêcheurs ; un gros temps survint; après avoir manqué vingt fois d'être submergé avec ses compagnons , il se trouva jeté jusque sur les côtes d'Islande ; là enfin il trouva un lougre danois qui le rendit à sa destination, et il parvint à s'aboucher avec l'homme quUl avait poursuivi à travers tant de peines et de fatigues.
ce Victoire ! victoire 1 mon Tancrède , s'écria-t-il en terminant son récit. Voici les lettres , les bienheureuses letti-es où il dévoile toute la trame ! où il fait sa confession générale, vois-tu ? Sa signature y est 1 Us ne la sauraient arguer de faux , les schelms qu'ils sontl Visée par le vice-roi de Norvège, s'il vous plaît, avec le grand sceau des Royaumes-Unis ! »
Et l'honnête Jacob dansait de joie en agitant au«dessus de sa tète les précieux parchemins.
c Mais comment l'as-tu amené là? c'est un miracle !
-^ Dame ! peut-être bien ; mais cela m'a pourtant paru tout simple. Il était enragé du manque de con6ance de M., de Chabot à son égard, depuis qu'on t'avait voulu faire prendre chez M. Poteniq sans lui en donner avis. 11 avait sans doute encore d'autres sujets de plainte quil ne m'a pas énoncés, mais qu'on peut sans peine imaginer : bref, après trois jours entiers de pourparlers, soit rancune contre tes ennemis , soit remords de conscience envers toi , il s'est décidé à en passer par tout ce que j'ai voulu, et ses dernières paroles, en nous séparant, ont été celles-ci : c Vous pouvez avertir c mon cousin de Cbabot que , si mon frère Ta fait duc autrefois , je « le dégrade aujourd'hui de son duché ! >
Tancrède apprit à son tour à sa mère et à son ami la singulière rencontre qu'il avait faite, et l'heureux résultat de cet étrange incident.
Les regards de bonté presque maternelle que la fière veuve d'Henri de Rohan laissait tomber sur l'obscur héritier d*un marchand de Liège firent à Tancrède un bien inexprimable : il lui sembla que ce cœur de mère ne saurait demeurer toujours inexorable au plus cher de ses vœux l . .
Les espérances sont comme les douleurs; quand l'une d'elles entre au logis , toutes les autres la suivent bientôt se tenant par la main.
On ne se coucha qu'au grand jour à l'hôtel de Rohan.
fCa TXN(ÎRSDB dé ROHAl^.
.iàd.
vr.
Dès le^ lôiidfetïiairi, Taticréde reçut ded nouvelles dé Claire' par l'adroite Louise, qui depuis longtemps continuait à set-vir actîveitient- les déiix Binants , en écstrtaril it)Us les* soupçons psir le 2ële qu'elle' affectait en public pour les Chabot et le comte dé Jarnac.
La pauvre enfant ^tait un peu malade' des suites de sa frayeur : elle i*edbutait rexpjicatibn qu'elle né pouvait redulei* avec son père, et tf avait guère d-éspoif que d^obtehir du t'crtps ; elle exportait Tancrède à mettre toujours sa confiance en elle et en Tavenir.
Louise lui reporta de meilleures nouvelles ; mais Claire ne tarda pA& , comme elle l'avait pressenti , à subir les persécutions de' son père, qui se mouvait en ce moment, comme un docile automate , sous l'inipérieuse niain dé la princesse Marguerite.
Sa lettre à la duchesse de Rohan lui avait ét^ imposée pat* unedépêche de Mme de Rohan-Chabot , dans laquelle cellé^i lui- enjoignait péremptoirement , pour la dernière fois , de se décider et de serendlre imnfiédiatemént à Paris.
Le cotate se fût trouvé datts un cruel embarras sané la' sage précaution qu'il avait prise de laisser un de ses gettS à Pbriâ , avec ordre d'àecourir à franc-étrier au cbâteau d'Orval , aussitôt Tarrôt de la chambre de justice.
Ce courrier avait précédé dé quelques heures Te message de Mme de Chabot, et M. d'OrVal coririaissaît Tarrôl qui avait refusé tout délai nouveau â Taticréde et Tavait débouté de ses prétentions.
Le comte écrivit sur-le-champ* à'Mïirguerité urte lettré pleine de dignité , où il déclarait que jatnai^ son intention n'avait été de manquer à sa promesse , et que peu s'en était fallu que là missive de sa bien -aimée parente ne. l'eût croisé en chemin ; puis il se mit effectivement en route; à' quelques lieues de Paris, il* dépêcha un homme de sa livrée , avec sa lettre pour la duchesse douairière', et arriva le soir, fort m'ai à propos', comme nous Tavoiis vu.
L'égoïatne timide du comte n'avait pu fermer entièremeût son cœur aux affections de la nature : quelle âme, si insensible qu'elle fût , eût* résisté sans cesse à l'attrait de Pêtre doux et charmant q^ui suppiiafiH uti'père' de'né paâ immoler à jamais lé bonheur' de son enfant?.
Après de Ibttguës conversations où il- eti appelait en vailià la raison de sa fille, il la quittait plus d'une fois ému, ébranlé; mais
un GOopd^OBil d^ lUattguerite le rendait bieA- tite à> sa résolution ; il redevcmait barbare à forcé de faiblesse.
Au iftomentoî^Glaire ne savait plus que devenir, oùTàncrède^ commençait à rouler dans sa tête les projets les plus violents , il» obtinrent tout à coup un répit ine^éi^é; M. le prince, partant pourra mett^eà'lsrtéte de i-aonnée de Flandre, engagea le comte de Jarivac àle'suivre s«r-le^cbatnp et à difféner jusqu'à l'arrière-saison ce ma*^ riage que la grande jeunesse de Claire ne rendait pas extrêmement pi^^.
Comme cette. campagne semblait devoir être décisive et fournir aux offlciei^i^ 'de mérite plue d'une occasion de se signaler, leprince espérail^ ly ite obtenir à* son protégé, vers la fin de la saison-, età^ la faveur d'une alliance qu'il préjugeait devoir être agréable à< la^ cotir, le brevet de Ufeuleriant général et peu^étre celui de duc.
L'anfibit!on tenait pour le moins autant de place que l'amour dadS^ le ccëtir de* Jarnac , et cet arrangement Ait conclu à la satisfaction^ de toutes les parties : un délai d'une saison est si long à Tâgede Cliaire et de fancrède 1 C'était pour eus avoir tout gagné.
Cependant Barrière s'était rapidement rétabli de ses blessures. Un jour que Tancrède vonlut le faire appeler, on ne le trouva plu» dans sa chambre.: il était sortâ dès le matin et ne reparut pas de 1cm jeuifnée.
De graves soupçons agitèrent l'esprit du jeune duc. Le repentir,la reeonnaissanee , les promesse» de cet homme n'étaient peut^tre qU'U4i jeu , qu^'une ini^me bypocmme ; peut-être était-il retourné^ nouer de nonvelles* trames avec ses puissants complices.
Mais', tandis que- Tancrède se livrait à ees réflexions, sans le» comaiuniquet( à sa mère ni à ^cob , celui qui en était l'objet entr» dans le cabinet de la duchesse.
c Madame, dit-il, j'avais promis à M. le duc, votre fils, de m'acquitter envers lui plus effîcacemeat que par tous les aveux et les déclarations que je pourrais faire : je vie^s dégager ma parole, i»
Ety s'inclinant profendëmenty il présenta à' la duchesse [ilusieur» lettres ouvertes, dont le cachet était aux armes des ducs de Rohan>.
c C'est l'écriture de mon mari , dit-elle avec saisissement.
— Des lettres de mon père ! s'écria Tancrède.
— Ce sont les dernières qu'il ail adressées à madame : l'une est datée du camp devant Rhinfeldt , la veille de ta bataille où il fut blessé à mort ; l'autre , de Kœnigsfelden , peu avant qu'il n'y mourût des suites de cette blessure. Ces dépèches ont été soustraites par son secrétaire. Benjamin Priolo, qui était dans les intérêts de la princesse Marguerite. t>
no TANCRËDE DE ROHAN.
La duchesse frémit d'horreur et d'indignation : aux pièces qu'on lui avait remises était annexée une lettre de Marguerite, qui ordonnait à Priolo de livrer aux flammes tous ceux des papiers de son père relatifs à la grande affaire *.
Barrière remarqua ce mouvement.
c Priolo n'a obéi qu'en partie à ce commandement, reprit-il : il a gardé ces lettres , dans l'idée qu'un jour elles pourraient servir d'instrument à sa fortune, s'il n'était pas assez grassement payé à son gré. Il paraît que l'honnête gentilhomme n'a pas eu de sujet de plainte jusqu'à présent , poursuivit-il avec une expression de jalousie contre son ancien complice. En tous cas, il peut chercher maintenant d'autres moyens d'arrondir sa bourse, car il s'est généreusement dépouillé gratis de celui-là. »
Priolo , dans une débauche , avait autrefois laissé deviner ce se* cret à Barrière , et celui-ci venait d'en profiter sans scrupule. Il avait enivré l'ex-secrétaire , lui avait dérobé la clef de sa cassette et s'était emparé des précieux papiers.
La ducbes>e s'enferma longtemps avec son fils pour lire plusieurs fois ces caractères tracés par une main tant chérie : sa plaie s'était rouverte vive et saignante comme le premier jour; mais au moins l'enfant dont le héros mourant déplorait la perte dans ses derniers adieux à une femme bien-aimée était là aujourd'hui pour pleurer avec sa veuve.
Une nouvelle assemblée de famille eut lieu peu de temps après , et il fut décidé qu'on se tiendrait en repos jusqu'à ce que le jeune duc eût atteint ses dix-huit ans révolus : qu'à cette époque on le ferait immédiatement émanciper , et qu'il se présenterait alors de nouveau à la barre du Parlement , armé du formidable corps de preuves qu'il venait enfin d'acquérir.
4 . Voy. ce que dit réditenr de Tallemanl des Réanx(2* édilion, t. V, Ifisto. rUttede Mesdames de Rohan, p. 29] contre Fanthenticité de ces pièces, et , indirectement, pour la justification de Priolo et de la princesse Marguerite sur ce point.
TANCRËDE DE ROHAN. ili