LIVRE QUATRIÈME
Dans les premiers mois de 1648, les nuages qui , depuis le commencement de la régence d'Anne d'Autriche , s'amoncel£(ient sur rhorizon, grossirent et s'assombrirent de manière à présager une tempête prochaine.
L'autorité royale , victorieuse sous Henri IV du républicanisme catholique de la Sainte-Union, sous Louis XIII, du républicanisme protestant , qui avait eu un moment la Rochelle pour capitale et Henri de Rohan pour dictateur, débarrassée de l'indépendance féodale écrasée par Richelieu , s'était trouvée tout à coup saisie au corps par un adversaire dont elle n'avait 'jamais eu jusqu'alors à comprimer la résistance. Dans l'absence de tout contre-poids, dans celte des états généraux , auxquels on n'avait eu recours qu'une seule fois depuis le commencement du siècle , le Parlement de Paris se trouva porté de fait au rang de grand corps politique, plus encore par la force des circonstances que par l'ambition ou le patriotisme de ses membres. Cette cour de justice, fille de la royauté et son alliée fidèle aux plus mauvais jours de la Liguer oublia son origine pour prendre en main la cause du populaire pressuré , et se grandit tout à coup en sénat protecteur des intérêts publics.
Après trois années de tiraillements sans résultats décisifs, le Parlement et les autres cours souveraines s'arrêtèrent enfin à l'importante résolution de se réunir par députés pour entreprendre de concert la réformation de l'Ëtat et rendre impossibles à l'avenir les désordres financiers çt les excès du pouvoir arbitraire.
C'était vouloir saper par la base un gouvernement fondé, étayé sur les abus les plus monstrueux : aussi la lutte, dès longtemps engagée , prit un tel caractère de gravité , qu'il devint impossible d'en prévoir l'issue.
La désastreuse administration de la régente et du favori avait porté ses fruits. Un mélange mesquin de faiblessC) de ruse, de violence , avait remplacé la tyrannie grandiose du cardinal-duc^
i71 TANGRËDE DB ROHAN.
qui du moins forçait à Tadmiration ceux même que son nom pénétrait de haine et d'horreur. Le maître était mort, c'étaient les valets qui régnaient maintenant : ils s'efforçaient de retenir d'un poignet débile les rênes que contenait sans peine -la main puissante d'Armand du Plessis, achetaient avec de l'or la soumission qu'il arrachait avec la hache et l'épée ; mais leur main se fatiguait et leurs coffres s*épuisaient en vain : chaque jour accélérait une crise inévitable.
Le peuple français supporte longtemps parfois un pouvoir qu'il hait, jamais un pouvoir qu'il méprise; et jamais gouvernement plus immoral n'avait été poursuivi d'un mépris plus universel ni plus mérité. L'exploitation de tons le» mauvais penchants, de toutes les pasatons i>asses et sordides- qui souillent la nature humaine, égoïsme, vanité, avarice, rapacité, tel était le grand ressort , le système avoué d'un ministre qui avait fait de son cabinet un. bazar d'iniquité où toute conscience à vendre trouvait son acheteur^
Le peuple était las de payer acquéreurs et vendeurs.
Un esprit d'opposition et d'hostilité avait remplacé généralement Tobéissance passive des premiers temps de la régence : des chan* sons, déft pamphlets, dès caricatures sanglantes parcouraient au-^ dacieusement Paris à la barbe des moucha» du pouvoir, et livraient à la^ dérision publique madame Anne^ son cardinal, et le surin ten» dant des finances d'Émery , le grand maltdtier de France ; les vieux refrains de la Ligue bourdonnaient le soir sur le Pont-Neuf^ sans crainte de réveiller le cavalier du*cheval de bronze; chaque séance un peu orageuse du Parlement avait dans la ville de longs retentissements, et l'émeute, ou, comme on disait alors, Vémotiûn populaire avait plus d'une fois roulé ses fiot» grondants autour du^ FalaiS' de Justice, soit pour défendre les protecteurs du pauvre monde contre les velléilés de violence de la cour, soit pour menacer ceux de Messiturs qui passalient pour mettre obstacle aux projets énergiques de leurs collègues.
Une telle situation ne pouvait se prolonger beaucoup. On sentait que la querelle descendrait tôt ou tard du conseil d'État et de la chambre Saint-Louis * sur un autre champs de bataille', et chacun ^'apprêtait aux grands événe^nents qu'on entrevoyait dans un avenir très-rapproché.
C'était un de ces moments d'attente et d'anxiété où le cœur bat à une nation comme à un seul homme I
* .' Adte du {Mdoiy où s^sMmfiflttlenr le» diputét- Ae» 6oar»f<ratei«lhe».
TANGRÈDE DE ROHÀN. ti.îd
CHàPITRE II.
Durant -plusieurs mois, aucun changement ne sarvmt dans .te destinée de Tancrède.
La grand'cbambre , qui lui avait été si défavorable , se rtrouvait enGn. entraînée par les autres fractions de la compagniedans leimou** vement parlementaire, et toutes les influences hosliles à sa cause étaient désormais impuissantes, ses juges* étant devenus les enne^ mis politiques de ceux qui les avaient exercées ^naguète.
11 le savait, et frémissait d'une douloureuse -impatience, en son^ géant qu'il ne lui était pas permis d'agir encore : sa dix^huitième année ne devait, être révolue qu'en décembrel
6a4)ositlon à l'égard de -sa mère n'était pas moins pénible. Souvent, dans leurs tendres épanchements, une supplication ardente allait ^'élanôea du fond de son. cœur; mais. toujours la crainte de renouveler Firritation de la duchesse, de détruire toute espérance par une tentative prématurée, glaçait les paroles sur ses lèvres.
Mme deGuémené, dont les projets de vie ascétique et dO'détachement du monde n'avaient pas tardé .à s'envolef à la suite du saint jour de Pâques,. et;doDtnles affections terrestres étaient de retour avec le printemps, s'était rapprochée de son jeuneprotégé, qu'elle se repentait d!avoir chagriné, et l'entretenait par ses conseils dans une conduite prudente vis-^à-vis dé «a mère. -Elle sentait bien que ceile-ei ne pouvait revenir de -sa colère sans une réparation éclatante de la part du eomte d'Orvàl.
C'est ce qu'il n'était pas facile d'amener, au point du les choses en étaient venues.
Le jeune homme demeura longtemps dans cette situation > si cruelle pour lïne. âme jeune et active, où l'on est forcé d'attendre passivement les événements sans pouvoir réagir sur euxj où leur cours échappe au courage, à l'ardeur inutile qui nous cousument.
En proie à une sorte de Gèvre continuelle, il ne vivait que dans l'avenir, s'arrachant sans cesse par la pensée à l'insupportable inaction du présent, heureux du moins d'avoir maintenant pour déptositaire de ses désirs, de ses mille projets, le confident des péveS de son enfance ! Douleurs d'amour, espérances d'ambition et de gloire, il avait là une âme prête à tout partager, à tout comprendre, bien qu'elle^n*eût pas de secrets semblables à donner* en échange*, car l'existence tout entière du bon et simple Jacob était résumée dans un seul sentiment, r.amitté.
174 TANGRÈDË D£ ROHÂN.
L'entrevue secrète des deux amants avait failli se terminer d'une manière trop fatale pour que Tancrède voulût exposer de nouveau son amie à un tel danger sans une nécessité absolue : il se contentait d'en recevoir de loin en loin un billet écrit à la dérobée, de rencontrer un regard, un sourire, lorsque parfois, après bien des jours de courses inutiles, il l'apercevait de loin au Cours ou à Vincennes; mais c'était avec un serrement de cœur qu'il remarquait alors sur ce gracieux visage , si frais et si brillant naguère d'innocence et de gaieté, l'empreinte pâle et mélancolique de longues inquiétudes.
Il lui semblait que c'était sur son cœur, sous ses baisers seulement, que cette rose décolorée devait reprendre son doux et suave incarnat.
Mais c'est à travers mille combats qu'il eût voulu la disputer, l'arracher à son rival : chaque fois que les nouvelles de la guerre arrivaient à son oreille, il versait des larmes de rage, en songeant que chaque succès rapprochait le comte de Jarnat d'un but pour lequel il ne lui était pas permis de concourir dans la lice glorieuse des batailles.
Un jour qu'il se trouvait chez Mme de Guémené avec les dames de Vendôme et quelques autres personnes, la conversation tomba sur les derniers avantages remportés par les armes du roi : on parla des éloges que les rapports du prince de Condé ne manquaient pas de prodiguer à ses favoris ; le dernier surtout avait porté aux nues le comte Philippe de.Jarnac.
Tancrède ne put contenir les sentiments qui fermentaient dans son sein : il se récria d'une voix pleine d'amertume sur le bonheur de ceux que des liens de fer ne retenaient pas enchaînés loin des lieux où se dispensaient l'honneur et la renommée.
c Mais , observa indiscrètement Mme de Vendôme , quel gentilhomme peut être empêché d'aller acquérir du renom aux armées?
— * Moi, madame 1 s'écria-t-il impétueusement. Croyez-vous que je me puisse aller mettre en butte aux insolences des généraux de M. le prince et de ses petits-maîtres ? La cour ne donnerait pas au fils de Henri de Rohan le grade du dernier de ses officiers ! Malédiction sur elle et sur tous les siens l Ils ne veulent pas de moi à côté d'eux : ils ont raison ; ma place est plutôt en face. Dieu veuille qu'ils aient un jour d'autres ennemis à combattre que ceux de la France : ils m'y trouveront, fût-ce au bout du monde.
— N'allez pas si loin, • dit une voix fortement accentuée.
C'était celle d'un petit homme basané qui venait d'entrer, et
TAI^GRÊDE DE RÛHAN. 175
dont lejrochet violet et la croix pectorale d'or annonçaient la haute dignité ecclésiastique.
Tancrède tressaillit , et fixa un coup d'œil d'interrogation sur Tinterrupteur qui le considérait avec un sourire bienveillant.
c Vous cherchez où sont les ennemis de la cour, jeune homme? continua le nouveau venu : il n'est besoin pour cela d'aller aux Grandes-Indes ; restez à Paris , n'usez pas vos regards à parcourir les extrémités de l'horizon, baisse:&-les à vos pieds, promenez-les à l'entour de vous....
— A Paris ! Mais je n'entends ici que des crieries de bourgeois à propos des taxes et des tailles, que des disputes de gens de robe : ce ne sont de tels adversaires que je souhaite à la cour, mais bien des gens qui sachent tirer l'épée et boucler la cuirasse, j
L'autre sourit de nouveau.
c Je vous dis en vérité, mon fils, qu'il se fera cette année de grands miracles par la terre de France : dame Justice sera vue endossant un hoqueton par-dessus ses robes rouges et noires, et transmuant sa plume greffière en branc d'acier bien acéré; les moutons, las d'être tondus et mangés , entreront en grande ire et foreur belliqueuse, et pourchasseront à leur tour loups et bergers. Voici ce que rapportent les centuries du grand Michel Nostradamus, pour Tan de grâce 4648, jeune homme I >
L'enfant tenait ses regards suspendus aux yeux noirs, audacieux, flamboyants de Tecolésiastique, comme l'aiglon qui semble allumer sa prunelle à l'éclair des yeux de l'aigle!
C'était le coadjuteur qui lui parlait, et Tancrède avait compris f
Préoccupé jusqu'alors de ses lectures sur les guerres féodales ou religieuses, il avait vu d'un œil distrait et inattentif se préparer une lutte d'un genre tout différent, et cherchait bien loin ces ferments de guerre et de révolte qui bouillonnaient à sa porte.
Le bandeau venait de tomber de ses yeux.
Les paroles de Paul de Gondy germèrent dans son âme , et y firent éclore.des visions éblouissantes et gigantesques : alors lui revint en mémoire le projet qu'avait conçu jadis la tête puissante de son père, celui de diviser la France en cercles républicains aboutissant à un centre dirigé par un chef électif. Oh ! lorsqu'une fois il aurait reconquis son nom et ses biens, ce dont il ne doutait plus maintenant, qui pourrait arrêter son essor? Le jeune téméraire ne mettait plus de bornes à ses plans ni à ses espérances : son audace étonnait le fougueux La Force lui-même, comme sa sagacité précoce surprenait les membres du Parlement, dont il recherchait avidement la compagnie.
i76 TANCaËllE OE ftOHAN.
Au oommencement d'août, sa . mère voviiiJbfMirtir. peur teseauz de Bourbon : îl eût bien désiré se diâpenaer de raocompagoer ; mais, rétat des affaires ne présageant pas de catasirophe immédiate, il ne put se refuser à ses instances, et la suivit avec Jacob, laissant à Paris son page Roland avec ordre de .s'enquérir soigneusement de toutoe qui se passerait d'extraordinaire,. et de ile luirmaader incontinent.
Le page remplit .fidèlement >sa mission.
Un beau matin, tandis que Jacob se promenait tranqoiilemeDt dans la cour du logis, .un (^valier entra au grand galop , sauta à bas de son cheval, siélança au<cou de Jacob étonné, en l'embrassant à rétouffer,.et en agitant à gmnds cris un chapeau oirné d'une plume bleue, couleur adoptée par les partisans du :Parlement.
c Vive le Parlement! vivent les bourgeois et 'manants de -Paris! halalii bé! hohéel > criait à plein gosier maître Roland.
Tancrède parut. à une fenêtre du rez-dei>Ghat|ssée, reooiftnui le jeune Caumont et s'«lança dans la cour.
ciEhbienl qu'y a't>il?.quoi de nouveau?
«^ A cheval l à cheval ! répliqua Roland touteasoulBé. 11 ne faut ici musarder, on^n'a peut-élredéjà fait que. trop de besogne sans nous : (Paris est .soulevé , barrioadé; la reine <t le.Masarin, assiégés dans le Palais-Royal....
•— Morbleu! sans moi!
-^Ohlce n'est que le commencement : vous skutei ^encore le temps de mettre la main à l'ouvrage. Lacour rappelle les régiments du comte d'Erlach; Al. le prince va revenir aussi, sans doute; nous referons les belles journées du vieux temps 1 Oh! qu» Paris était beau à voir, quand je Tai quitté! ,Tout le populaire en ^armes autour de plusde deux mille :barricades surmontées de drapeaiix! et puis les clochas , les arquebu^ades! Avant de partir, j'ai prip part un moment à la fête ! Nous avonsJoljii«snt ramené lies Suisses, à la porte de Nesle : fallait voir ça, mondieu! i>
Une beure^après, Tancrède, Jacob et le page galopaient à franc étrisr sur la route de Paris, sans qjte.la duchesse, malgré ses alarmes de mère, eût pu s'opposer à des projets qu'elle avait elle-même trop contribué à taire naitfva et à nourrir dans L'âme de son fils.
Mais, avant d'arriver dans la grande cité, nos voyageurs coohaissaient déjà le. résultat de la révolte^des 26 et SS7 aoîkt,< qu'avait causée l'arresiation des conseillers Broussel eUBlaocménil.
La cour, effrayée, avait. remis en liberté. les prisonniers, et donné son adhésion aux assemblées de la cbrabre ^gaiatrJUouid : Aus$i ne
TANGRËDE DE HOHAN. 177
régnait-il plus dans Paris désarmé que ces restes d'agitation qui tourmentent encore les flots populaires, comme ceux de TOcéan, après la tempête.
Ce fut un cruel désappointement pour Taventureux jeune homme, qui comprenait beaucoup moins une réforme pacifique et l^islative qu'une révolution à la pointe de Tépée : tout son échafaudage de gloire cheyaleresque était renversé par une solution si opposée à son attente.
Il eut bientôt à lutter contre des douleurs plus amères encore.
Le prince de Gondé, après avoir détruit Tannée espagnole par la victoire décisive de Leiis , était revenu à la cour avec cette brillante élite de jeunes seigneurs qui s'étaient attachés à sa fortune, et qu'on appelait les petitS'maitreSf à cause des airs de domination qu^affectait partout cette cabale.
Le comte de Jarnac arriva des premiers, tout radieux de ses succes, et résolu d'emporter d'assaut à la fois son grade, son titre et la main de Claire, qu'il voyait déjà siégeant à la cour sur le tabouret privilégié, en qualité de duchesse de Jarnac.
Tancrède se préparait à interposer entre le comte et son but une épée déjà rougie de son sang; mais il n'eut pas besoin de recourir à cette dernière raison des amants comme des rois.
Les inquiétudes et les soucis avaient depuis longtemps altéré la santé de Claire : sans cesse obligée de concentrer en elle-même ses sentiments et ses pensées, elle souffrait doublement de ce défaut d'épanchements si nécessaires à son âme douce et affectueuse ; car sa bonne et fidèle Louise était tout à fait hors d'état de la comprendre, et la servait avec zèle comme elle eût fait pour toutes les intrigues galantes du monde, chose toute naturelle à ses yeux; la présence de Mme de- Chabot, son regard perçant et implacable, étaient pour la jeune fille un supplice de chaque jour, de chaque heure : elle végétait là péniblement comme un jeune arbrisseau transporté sur un sol ennemi.
Le retour d un prétendant odieux, le chagrin de n'avoir rien pu gagner sur l'esprit de son père, déterminèrent une crise violente : une fièvre inflammatoire s'empara de Claire, et mit bientôt ses jours en danger.
Le désespoir de Tancrède fut si effrayant que sa mère laissa échapper la promesse de tout oublier, si la jeune personne se rétablissait et que M. d'Orval vînt à résipiscence.
Claire fut sauvée du péril qui l'avait menacée; mais elle demeura faible et languissante au point qu'il fut jugé absolument nécessaire de différer son mariage jusqu'à l'hiver.
178 TANCHÈDE DE ROHAN.
Mme de Guémeiié tefita un nouvel effort : elle trouva moyeh de forcer le comte d'Orvàl & uhe entrevue , et t'attaqua vigoureusement sur toutes les faces ; mais elle ne put obtei!ir ni fuptufe avec Jàrnac, ni déhiarcbe vis- à-vis de la duchesse douairière : il fit valoir la situation de sa fille, bien que la princesse lui reprochât d'en être rauteur, pour se dispenser de toute résolution jusqu'à l'hiVer, et la conférence se termina satis résultat,
Tancrède était bien malheureux !
Savoir celle qu'il aimait lé mieux au monde souffrante et âé flétrissant loin de lui, sans pouvoir soutenir sur son cœur cette lôte fatiguée, ni faire renaître avec dé doux mots d'amour un sourire sur ces lèvres pâlies, sentir que le bonheur était le seul remède de ces souffrancê-s, ^uè lui seul était capable de le donner, et àe voir repoussé par une force irrésistible l
C'était affreux ! c'était à faire perdre la raison et la vie, si Têspoir, qui dit adieu si difficilement à une jeune âme, n'eût prêté quelque force au triste héritier des Rohan !
La situation des affairés publiques n'avait pas tardé à redevenir plus grave que jamais: la reine s'était bientôt repentie d'avoir, eomme elle disait, jeté des roses à la tête de^ fadieua;. Forte de l'appui de la cabale de Condé, elle avait résolu de ne plus faire de concessions et d'arrêter le Parlëtnent dans sa toute réformatrice : led bruits les plus sinistres circulaient sur ses projets tiliérieurs, et les haines populaires allaient gt-Dâsissant et s'amassantcomme les Vagues houleuses à l'approche d'un grain.
Des placards audacieux affichaient jdttrhellemêht la ttiendcë et la rébellion jusque sur les murs du Palals-Rôyal, et motittaient à la reine et au ministrcj lorsqu'ils traversaient Paris sombre fet silencieux, leurs lignes effrayantes qui semblaient flamboyer à chaque coin de rue comme les signes de feu de Balthazar : un poteau dressé à l'un des bouts dii Pont-Neuf s'était changé en pasquiil railleur et séditieux, qui chaque jour invitait les Parisiens en vers ôyuiquesà envoyer Mme Anne en Espagne et le carditial au gibet. £n un mot, les choses étaient revenues au même point qu'avant le ^6 août; mais les esprits étaient bien plus aigris pat l'irritation d'une grande déception, et par la prolongation des 8ouffirani[:6s publiques , et , danâ
tANCAtDE DE ROHAN. 479
les pfemiefs jours de janvier 4649, une nourelle seconsse plus te^ rible que la première était imminente.
Tancrède était trop absorbé dans se3 chagrins personnels pour reporter sur les événements une attention aussi ardente que par le passé.
li avait accompli tout récemment sa dhL-hnitième année, et sa requête avait été déposée immédiatement après ao Parlement, qui devait y faire droit aussitôt qu'il s'occu^rait des affaires des parti* culiers. Le succès paraissait infaillible maintenant; mais qu'imperta-it au jeune duc, s'il ne pouvait faire partager son triomphe à celle qui seule le lui eût rendu cher? La conduite du comte d'Orvat avait rendu à Mme de Rohan tout son éloignement, depuis que la santé de Claire avait paru se rétablir peu à peu. '
Si le comte eût connu la véritable situation des affaires de Tancrède, il se fût courbé jusqu*à terre pour obtenir un coup d'oeil de la duchesse douairière; mais, entièrement fasciné par les Chabot, il ne voyait dans cette nouvelle attaque du jeune homme qu'une inutile répétition de celle qui Tavait précédée.
Le 5 janvier, vers le soir, comme Tancrède, retiré dans sa chambre , faisait part à Jacob de ses inquiétudes et se plaignait de n'a* voir pas reçu de nouvelles de Claire depuis toute une semaine, Ro^ land lui apporta une lettre qui venait de lui être remise par Louise.
Elle ne contenait que quelques lignes presque illisibles ; car des larmes en avaient détrempé les caractères. ,
c Mon ami, lui disait la malheureuse jeune fille, je n'aime que toi au monde, tu le sais.... Je n'avais d'espoir, de bonheur qu'en toi!... mais mon père.... souffrant.... mes refus empoisonnent ses derniers jours.... et lui coûteront la vie, dit-il. Ah ! je n'oublierai pas mes serments.... toi seul pourrais me les rendre.... Hélas! mon Tan*crède !... mais songe.... ce vieillard.... il pleurait!... Ah ! je n'aurai pas beaucoup de jours à vivre loin de toi : je sens bien que ma carrière ne sera pas longue. Tancrède, décide.... dis-moi toi-même ce que je dois.... Il te resterait la gl(^ire, à toi! Nous nous retrouverions dans le ciel.... >
Tancrède devint pâle comme un cadavre à la lecture de cette lettre, qui n'attestait que trop la position de sa maîtresse elles indignes moyens dont on usait pour forcer la pauvre petite à laisser consommer son malheur. Ses lèvres bleuirent, et la première sensation de douleur lui serra le cœur avec tant de violence qu'il per
dit presque ses sens, et qu'il fût tombé à la renverse, 8*11 n*eùt été soutenu dans les bras de Jacob ; mais ce fut Taffaire d'un instant.
Il se releva, les dents serrées, le corps agité d'un tremblement spasmodique, endossa son manteau, prit son chapeau et son épée, et descendit, suivi de Jacob qui n'osait l'interroger.
Il rencontra sa mère sur l'escalier.
c Qu'avez -vous? où allez-vous ainsi? » s'écria la duchesse, épou* vantée de l'altération des tc^its de son fils.
Il lui donna la lettre.
La duchesse la parcourut des yeux avec émotion; ses mouvements de tête et d'épaule annonçaient une vive agitation.
c Mais enfin, s'écria-t-elle comme répondant à toutes les pensées de son fils, est-ce ma^aute? Je ne puis forcer le comte d'Orval à vous donner sa fille.
— Je vais voir si je serai plus heureux, » répondit-il en s'élançant vers la porte.
Il se laissa, en silence, accompagner par Jacob, et marcha droit à l'hôtel de Rohan-Ghabot.
Une réflexion cependant lui viot, comme il entrait la tète haute, et il se cacha le visage dans son manteau. Il demanda l'appartement du comte d'Orval, et monta ; mais là un valet li\i annonça que M. le comte était avec sa fille chez Mme la duchesse. *
Tancrède laissa échapper une exclamation sourde et fît un mouvement vers le corridor qui conduisait chez la duchesse Marguerite ; puis il s'arrêta, croisant les bras et réfléchissant profondément.
c Non, s'écria-t-il enfin, pas de scène devant ma pauvre Claire ! Mais il faut en finir ! Je ne gagnerais rien sur ce vieux fou : il me la fera mourir si je n'y mets ordre. Il faut que j'envoie son futur gendre où il ne puisse songer à l'aller quérir, j
Il s'enquit , en sortant , de l'adresse du comte de Jarnac , et se rendit au logis de ce seigneur.
Jacob sentait tout son sang se glacer dans l'attente de la scène qui allait se passer ; mais il n'osa rien tenter pour la détourner.
Par bonheur, au moins à ce qu'il pensa, le comte n'était pas chez lui. Tancrède frémit de rage en apprenant qu'il était chez Marguerite; il écrivit à la hâte quelques mots qu'il laissa chez son rival.
Jacob ne devinait que trop le contenu de ce billet. Il leva au ciel ses yeux pleins de larmes, puis il saisit avec force la main du jeune duc, et dit seulement :
c J'en suis, n'est-ce pas?
— Oui , répondit l'autre après un instant d'hésitation.
— Et quand cela?
TANGRËDË DE ROHAN. i8i
— Demain à hait heures , à File des Cygnes'. Allons chez La Force : il m'en faut encore un. »
Le marquis de La Force pirouetta de joie tout ^autour de sa chambre à la proposition d'une aussi galante partie.
Le lendemain matin, avant le jour, Tancrède reçut de son adversaire une réponse conçue en ces termes :
c Mon cher Monsieur,
« J'ai trouvé hier soir, en rentrant d'auprès de ma fiancée^ votre aimable proposition, laquelle m'agrée d'autant mieux que j'avais à cœur de vous payer toutes mes dettes. Ce nonobstant , j'attends de votre extrême bonté de vouloir bien remettre notre entrevue à trois jours d'hui, pour les grandes occupations que me suscitent durant la présente matinée les préparatifs de mon mariage, lequel sera célébré demain, avec l'agrément de Leurs Majestés et de son altesse sérénissime Monsieur le prince. Ce délai passé, je suis tout à votre disposition.
« Jusqu'au revoir.
c Le lieutenant général duc de Jarnac. >
« Ah 1 rugit Tancrède. Elle a consenti t sans m'avoir vu ! sans m'a voir entendu 1 Oh 1 comme ils ont du lui torturer le cœur pour ramener là ! Sang et mort! Mais non 1 il ment! il ment par sa gorge! Oh ! malédiction! Le lâche! s'écria-t-il tout d'un coup avec un rire effrayant , il refuse un duel ! Il a peur ! Vois-tu , Jacob , c'est pour cela qu'il invente ce mensonge infâme.... Par le ciel! il ne s'en tirera pas ainsi. Roland I ici, mon Roland ! »
Le page accourut aux éclats de voix de son maître.
c Dis à tous les pages et iesécuyers de ma mère de prendre leurs épées et leurs pistolets ; fais armer tous nos gens, et qu'ils se tiennent prêts à me suivre. Nous verrons s'il se mariera demain. >
Un moment après, Roland vint annoncer que tout le monde attendait les ordres de M. le duc.
c Au logis de M. de Jarnac, rue des Mathurins-Saint-Jacques , proche l'hôtel de Cluny I »
Et toute la troupe défila sans bruit, pour ne pas éveiller la duchesse, et se mit en marche aux premières lueurs du crépuscule.
c Holà hé ! cria-t-on , allez-vous donc donner bataille à l'armée de Monsieur le prince, que vous menez avec vous telle compagnie? »
A . C'était un tlot situé près de la rive gauche de la Seine, vis-à-vis le Coursla-Reine, à peu près à l'endroit où se trouve aujourd'hui le pont dléna.
i8â TANGEÈDE DE ROBAN.
CéUit le laarquiâ de La Force, qui accourait au rendez*v<His.
c Le Jarnac ne veut pas venir : il nous faut bien l'aller trouver. Il se marie demaûi, dit-il : nous lui allons porter d'avance le chaudeau\ Oui, à Tua de nous deux le Ut nuptial , à l'autre un lit plus froid, mais où l'on dort mieux 1 »
Ils remontèrent la rue Saint-Ântoiue, et ae dirigèfeut par la place de Grève vers le pont Notre-Dame.
Sans leur extrême préoccupation, ils eussent remarqué sur toute leur route une agitation assez extraordinaire à cette heure. Les marchands se montraient sur le seuil de leurs boutiques et s'abordaient les uns les autres avec inquiétude, sans ouvrir leurs châssis ni leurs contrevents. Des groupes nombreux ei animés se formaient de distance en distance.
Lorsque Tancrède et ses compagnons débouchèrent sur la place du Parvis Notre-DamCi ils virent, à travers les arcades à jour de la basilique, se dessiner sur un ciel blanchâtre plusieurs figures qui se précipitaient vers la tour du bourdon.
Un instant après, la grosse cloche tonna sur leurs tètes ", les larges vibrations du premier ébranlement furent étouffées aussitôt par un nouveau mugissement, et les éclats formidables du bourdon se succédèrent sans interruption , comme si la gigantesque cathédrale s'éveillait en rugiasant pour saluer le lever du soleil.
c Ohé l bonnes gens ! cria La Force à quelques ibrts du port au Blé qui traversaient la place en -courant, est-ce pour le jour de$ Rois que Noire-Dame chante ainsi les matines?
— Qu'est-ce qu'il dit , celui-là ? Les rois! C'est le De Profundis qu'elle leur chante 1 »
Et ils continuèrent leur course du côté du Marché'Neuf , d'où s'élevait un bourdonnement confus, s'élançant parfois en explosions de clameurs éclatantes , comme la basse continue du vent entrecoupée de rafales aiguës.
Le tumulte approcha : les acclamations avaient pns un caractère de triomphe et d'enthousiasme. Tout à coup une fouie immense , hommes, femmes,. enfants, de tout âge, de toute condition , débordèrent du Marché-Neuf sur la place du Parvis. Les cris d'amour et de menace semblaient prendre l'essor vers le ciel avec les chapeaux et les bonnets, qui voltigeaient et retombaient sans cesse sur la multitude coqoime une joyeuse volée de mcHiettes sur une mer houle«tse.
4 . Verek iniUeu46 la luiU deê nocet^dei jeunes gens mttfoésiet nétoAÂf Oostumes faouSSuM ^ponùcnt aax muàéê 4tt va obaud puCmoé â'^iow.
TANCRÈDE DE ROBAN. i83
Tançrède e( les ^ij^ns , à qui cette interrupjLion i^ipétueuse avait barré le passage, en eurept bientôt Texplicatijon ; au pbis épais de la masse turbulente, apparut un homme en soutane et en rochet violets, qui planait sur la foule » exhaussé sur les épaules de quelques robustes mariniers ; et tous les cris divers se .coufoodirent en un seul : c Vive le coadjuteur 1 1 qui roula comme w lopnerre autour de la placjB et dans toutes les rues environ uaQtes.
Le r-egard de £eu du prélat s abaiâsa ej;i passant ^ur le jeune duc : il lui Gt un signe de léte comme pour lui rappeler la prédictipi^ qu'il se chargeait en ce moment de réiaiiser^ el Û lui envoya aa bé^ nédiction en souriant.
c Mais dites-moi donc ce que signifie tout cela , demanda La Force en se jetant au jmilieu du cortège.
— Cela signifie , mon beau seigneur , que madame Anne et leé princes sont aortis de Paris pour Tassiéger, mais que notre coadjuteur nous reste, et qu'il nous a juré de vivre et mourir avec nou#. A bas la reine l à bas le Mazarin I Aux armes !
— £h bien , Taocrède , nous y voilà enfin 1 reprit le marquis. ÂUooa, eniant, déride-toi donc 1 De la joie, vive Dieu 1 La fête n'en aéra que plus belle, pour avoir si longtemps tardé. >
Sijaia Xaucrède resU sogpibre , et m répondit. qv^e par ces mota : .
c Au logis de Jarnac 1 »
La pasaion qui subjuguait en ce inonnent tout son être le rendait insensible méxne à la venue de ce jpur qu'il avait tant souhaité.
Ils franchirent rapidement le petit pont de l'Hôlel-Dieu, et, s'eugageant dans les rues étroites et fangeuses de l'Université, ila arrir vèrent bientôt à leur destination.
c Un instant, dit La Force au moment où Tancrède allait lev^ jie heurtoir. Que v^ulez'-vpui faire de tout ce monde? ^el est votre dessein?
— De forcer Jarnac à se battre incontinent avec moi dans aa propre cour, le ne me servirais de mes gens que a'il employait les aieus à repoufiaer la req^iètfi que je vais lui présenter l'épée nue au poing. >
il i!r«^p9. U^e^eàpèçe d'intendaini vint ouvrir, c Appelez sur-le-champ M. de Jarnac : j'ai à lui parler d'aiSaire f>Fesaaate,
-« Monsieur est des amis 4e ii. le 4uc?
•^ J)e.se»:fkfnii» i.. Yom^ iivez4eviné. Ailes doDcl
— M. le duc ^'f)^-plu9 ¥ip Il.^t|>arU aveciUstMle^inaifion, exr (Oep^téo^....^
— Malédiction 1
484 TANGRÊDË D£ l^OHÂI^.
«- Oh I monsieur le pourra aisément rejoindre , car monsieur ne reste sans doute pas non plus dans cette ville infectée de rébellion?
— Il a donc quitté Paris ?
— Il ne peut être encore sorti de la ville. Il vient de partir pour aller joindre M. et Mme de Roban-Chabot, et sa fiancée, Mlle d*Orval; ils vont tous ensemble à Saint-Germain retrouver la cour, à l'exception du beau-père, qui est malade de la goutte ; mais on a son consentement pour célébrer le mariage , aussitôt Tarrivée là-bas....
•— Il Tenlève t s'écria Tancrède , éperdu , furieux de douleur. A moi , mes amis 1 poursuivons le ravisseur 1 II me l'enlève, enten-* dez-vous I c'est la vie qu'il m'arrache en ce moment. Ne me laissez pas périr aiiisi sans secours t suivez-moi l courons 1 Mais où est-il? où lui arracher sa proie? mon Dieu , mon Dieu t >
Il s'agitait comme un insensé en poussant des gémissements de rage.
c Marchons à l'hôtel de Chabot , dit Jacob.
— - Ils n'y seront plus , maintenant.
*- Il nous reste une chance de succès , dit La Force ; courons à la porte Saint-Honoré : c'est celle qui donne sur la route de Saint- Germain ; nous arrêterons ton ennemi au passage, si nous le pouvons devancer.
— - Courons , oh ! courons ! Mais prendront-ils cette route ? ne feront-ils pas un détour pour éviter le peuple? Mais que faire? que décider? Malheureux que je suis! N'importe, c^est un dernier espoir, marchons. »
Ils s'élancèrent , laissant le pauvre intendant tout épouvanté de sa méprise.
A peine avaient-ils fait cent pas , qu'à l'angle de la rue de La Harpe ils furent arrêtés de nouveau par un flot bruyant qui l'inondait tout entière.
Dans les rangs de cette troupe brillaient çà et là des piques, des mousquets, des épées, au milieu d'une forêt de bâtons ferrés : c'étaient les étudiants des quatre facultés qui descendaient de la Sorbonne , chantant en chœur de six mille voix la chanson des Barricades.
Tancrède , frémissant d'impatience , voulait s'ouvrir un passage en coupant la colonne qui défilait sans fin.
Il n'en eut pas le temps ; car elle s'arrêta subitement, à l'aspect des jeunes seigneurs et des gens de livrée en armes.
Un vigoureux écolier, une main sur son chapeau, l'autre sur la garde de sa rapière , s'avança vers Tancrède.
TANGRËDE DE ROUAN. iSb
€ Holà, mon gentilhomme, qui ètes-vous ? Pour qui tenez-vous?» Une idée subite illumina le cerveau du jeune homm», et il ré*
pondit d'une voix éclatante :
c Tancrède, duc de Roban. Pour le Parlement et la bonne ville
de Paris !
— Bien répondu I dit Técolier en étant son chapeau. Vive le jeune duc de Rohanl »
De bruyantes exclamations se croisèrent du milieu des écoliers et de la suite de Tancrède , et, d*un mouvement spontané, la petite troupe se confondit avec ses nouveaux amis , et disparut dans les masses profondes des champions de l'Université.
« Écoutez-moi 1 s'écria Tancrède en s'avançant dans la rue de La Harpe, et en montant sur une borne pour se faire entendre de la multitude qui l'entourait. Écoutez-moi tous, camarades l Tous les Mazarins, tous les ennemis du peuple ne sont pas encore à Saint-Germain : il en est plus d'un qui se dispose à joindre le cardinal pour l'aider à machiner votre perte. Laisserez-vous tous ces seigneurs dévoués à la reine ou à Monsieur le prince libres d'aller grossir le nombre de vos ennemis ? Non ! non ! il faut des otages au peuple : personne ne doit quitter Paris que du consentement du Parlement et des chefs de guerre qui seront choisis ; il faut garder toutes les portes de l'autre côté de la Seine, et arrêter tout ce qui se présentera....
— Oui! ouil II dit vrai! Aux portes! Aux barrières! A notre tète , monsieur le duc I
— Il faut nous diviser en brigades pour occuper à la fois toutes les portes, et marcher sur-le-champ à notre destination respective. »
Les écoliers adhérèrent unanimement à ce plan, transmis de bouche en bouche aux deux extrémités de la colonne : plusieurs détachements filèrent par le quartier de l'Université sur les portes Saint-Antoine, du Temple, etc. , tandis que le gros de la troupe , conduit par Tancrède et ses amis, se dirigeait sui; la porte de Nesle pour aller gagner le Pont*Rouge * et de là les portes de l'enceinte nord-ouest de Paris.
Se précipitant et se grossissant sur leur route comme un torrent qui entraine dans son cours tous les ruisseaux qu'il rencontre, les voici déjà sur le quai de Nesle *. .
Paris entier bouillonne et bruit autour d'eux comme une immense fournaise.
•I . Pont de bois qu'a remplacé le pont 1^0Y^. 2. Actuellement quai Conti ou de la Monnaie.
i86 TANCajÈe^ DE flOilÀN.
Cest une ^ubliio^ et terrible scène.
Les porUs, les quais, les talus du fleuve fourmillant d'upe niuliitude étincelante, infinie , qu'y versent les grandes r^es à flols toujours renaissants, les va&les rumeurs s'élevant, sç prolongeant', s'éteignant tour à tour dans les profondeurs de la cité, et, d^ns le fond dn tableau , par-dessus ces rivages mouvants , ces £ris , ces tambours, ces arquebusades , ces mille cloches aux iimbr,es clairs , «eufds, aigus, Notre*Dame dominant tpuie }a scène de ;»esiourj» immobiles« couvrant tous cc^ grands bruitsde la voix du bourdon géant, comme si la vieille Lutèce elle-^me appelait avec cette voixd>irain ses enfants à la défense de ieur mèrel
c £a Avant 1 eu avaat 1 » répète Taoqrède en serrant des deux mains son épée nue; et bientôt la petite o^mée a franchi h Seine et débouche dans la rue des Tuileries.
Ce fu.t là qu'on se sépara : divers détacbemenls, auxquels se joi^ gnirent Ia Forcel Jacob, Boland et Préfontaine, partirent pour les portes de la Conférence , de .Gaillon , Saijpite^.Anpe et Montmartre ; Tancrède se réserva c^le de S^iQt-Ho^oré.
Como&e il y arrivait, un de ses gens, qiu'ii av^ détaclvé en écLai* reur à Thôtel de Roban-Chabot , vint l'assuré du départ de ceux qu'il cherchait , mais sans pouvoir lui dire au juste le chemin qu'ils avaient pris.
Des gardes bourgeois, des artisans armés s'étaient déjà établis à ce poste, dans le même but que notre héros, et^éme une rixe sanglante avait eu lieu, plusieurs gentilshommes ayant forcé Jie passage avant qu'on eût eu le temps de fermer la porte. L'un d'eux avait payé de sa vie l'évasion de ses compagnons; un j0bev<al| .couvert du sajog de son maître , était «ncoire là « aU^é a^x barbeaux de fer de la fenêtre du corps de garde.
Cette circonstance xedoubla l'inquiétude 4e Tanci^de ; on paj*lait d'un carrosse rempli .de d^H^^Hiea , q^'esu^taiont les cavaliers : si c'étaient eux U..
n attendit quelques instaM3 qui lui ^emfolèrenit se traîa^ con^ne des heures; rien ne parut.
11 s'élança s^r le ciïeval spn^ mai|tr.e :
€ Faites bonoie garde., lAes aoûsl dit-il^ je ^^evi^^ à T^^i^it^itU : je vais courir jusqu'à la porte de Gaillon. »
Il remonta au galop une partie de ia jrue.Saii^t-KonOiré j fit^ tournant la butte Saint-Koch*, dont les moniicules couronna ^de^oulins à vent dominaient alors d'un second Montmartre l'occident do