I . Aplanie et rasée en
T4NCRÈDE DE ROHAN. i87
Paris, il laDça son ehieTal à travers les ruelles et les sentier* <i« qoer- ^ tier ÔB Gailbn, eocorecouvert de granges, de jardins et de cuUiires, et parvint bi^tôi dans la rue qui eonduisait à la pori» de ce nom.
Un tumulte effroyable régnait dans cette rue, encombrée d*hommes et de ehevaux. La porte était entre-bâiilée, et une lutte acharnée s'était engagée entre plusieurs cavaliers et une escouade de la garde bourgeoise, les premiers s'efforcaat de lenir Thuis ouvert pour aspirer le passage de trais ou quatre carrosses qu'ils précédaieni , les seconds tâchant de dégager la porte et de serrer les voitures de façon à leur iaierdife tout mouvement. D'autres cavaliers en plus grand nombre , qui suivaient les carrosses , avaient fait volte-face, et contenaient à grand'p^e use grosse troupe d'éooliers qui les assaillaient avec fureur; cependant lés deux partis jusqu'alors ne faisaient usage que des armes blanches et des bâtoas.
Tancrède , le cœur bondissant , se dressa sur ses étriers et reconiuit la livrée de Rohan-Chabot.
En ce moment , les cavaliers parvinrent à faire reculer les étudiants par une charge vioiente, tandis que leur petite avant-garde, repoussant vivement les gardes bourgeois , rendit lui peu d*espae0 aux chevaux des voilures et au jeu des roues*
Les carrosses firent un mouvement en avant.
Tancrède jeta un cri terrible^ et, poussant son cheval à travers les écoliers :
c A moi; camarades! à moi 1 »
Les écoliers, à la tète desquels était Jacob « Taccueitiireat .par une acclamation belliqueuse , et, tandis que leurs adversaires revenaient sur eux, après avoir repris du champ, une douzaine 4'es* tocs volants ou bâtons à deux bouts volèrent en sifflant entre ies ■ jambes des chevaux.
Cinq coursiers s'abattirent ks uns sur les autres , lançant leurs cavaliers la tète la première sur le pavé.
Tancrède bondit par^dessus leurs corps , et, passant comme la foudre à travers l'escorte en désarroi , pénétra jusqu'aux carrosses.
c Claire 1 Claire 1 j s'écria-t-il avec frénésie.
Un cri perçant Lui répondit, et une tète à demi conv^rted'un ieup de velours noir souleva le rideau d'une portière.
Huit ou dix genUlahommes enveloppaient Tancrède.
c Ne laissez pas échapper .ce friande Satmil Saisiasez4e! Désarmez-le l Qu'il vienne présenter aes requêtes au donjon de Salnit*> (arermain. »
C'était Henri do Chabot qui parlait ainsi , en fondant 4Mir .son jaunie eompélÈteur.
188 TANGRÈDE DE ROUAN.
Au même instant, le fougueux genêt de l'époux de Marguerite manqua des quatre pieds , entraînant son maître dans sa chute.
Le noble animal avait reçu dans le poitrail le fer de Jacob.
Tancrède à son tour fut dégagé, et M. de Rohan-Chabot entouré et désarmé par les écoliers , qui s'étaient précipités entre les cavaliers violemment séparés les uns des autres.
Les carrosses se trouvaient cernés, excepté du côté où M. de Jarnac, avec quelques gentilshommes, ferraillait contre la garde bourgeoise.
Tancrède s'élança vers le carrosse de Claire; mais, à côté du doux visage de la jeune fille, qui avait arraché son masque, parut la tête pâle, mais hautaine, de la princesse Marguerite.
a Henri de Rohan faisait la guerre aux rois, dit-elle ; celui qui se dit son fils la fait aux femmes ! »
Tancrède lui lança un regard qu'elle soutint avec une audacieuse assurance : elle n'avait pas du moins perdu le courage de sa race.
« Non, je ne fais pas la guerre aux femmes ; mais je viens reconquérir la mienne ou mourir I >
Uh cri involontaire partit du fond du cœur de Glaire :
c Mon Tancrède! »
Elle se pencha vers lui si vivement , qu'elle perdit l'équilibre , prête à tomber par la large portière d'un carrosse fermé seulement par des rideaux de soie.
Leur impulsion avait été sympathique : les bras de Tancrède l'enlacèrent comme elle chancelait , et il l'enleva jusque sur la croupe de son cheval.
c A mol , Tancrède 1 à moi , schlem , misérable bandit , » rugit le duc de Jarnac, qui avait aperçu l'action de son rival.
Et, suivi des siens, il s'efforça de percer jusqu'au jeune Rohan , à travers les fantassins qui le harcelaient.
«Fuyez, fuyez, monsieur de Jarnac, ou vous êtes perdu!» lui cria Marguerite.
Les gardes bourgeois profitaient de son mouvement pour se glisser entre les chevaux et la porte, qu'ils allaient essayer de fermer.
« A moi , Tancrède 1 répéta Jarnac sourd à cette voix amie.
— Viens donc , répondit le jeune duc , puisque tu consens à te battre, quoique tu te maries demain! >
Et l'un de ses bras pressait Qaire épouvantée, tandis que l'autre brandissait son épée.
A cette sanglante ironie, Jarnac fit un effort désespéré pour
TANGRËDE DE ROHAN. 189
arriver à lui ; mais une masse d'écoliers se précipitèrent entre eux.
Jarnac prit son épée entre ses dents et fît feu des deux mains.
Deux écoliers tombèrent.
Un hurlement de mort s'éleva : plusieurs coups de mousquet et de pistolet ripostèrent à bout portant; trois gentilbommes furent tués à côté de leur chef, et lui-môme roula avec son bel alezan frappé au cœur.
c Quartier! quartier pour lui! s'écria Tancrède. Laissez-le-moi! J'ai des comptes à régler seul avec lui t >
Mais il revit son rival déjà en selle sur la monture d'un des morts.
Jarnac ne l'avait pas entendu. Il regarda autour de lui et vit que tout était perdu.
« Au revoir, Tancrèdel s'écria-t-il. Nous nous^ retrouverons. »
Et , faisant volte-face , il s'élança vers la porte , renversa deux gardes bourgeois , et passa comme l'éclair entre les deux battants qui déjà roulaient sur leurs gonds pour se refermer.
Une seconde plus t^ , il était écrasé avec son cheval.
Le combat était terminé , la plupart des cavaliers , plus ou moins grièvement atteints , étant demeurés aux mains des vainqueurs.
c Nous sommes vos prisonniers, monsieur , dit Marguerite à son frère d'une voix sourde.
— Vous avez l'enceinte de Paris pour prison , madame. M. de Chabot peut remonter auprès de vous : je vais vous faire accompagner jusqu'à votre hôtel. »
Cette protection était indispensable en effet; car l'exaspération populaire était portée au comble, et des cris sanguinaires retentissaient de toutes parts contre les Mazarins.
Tancrède regarda successivement le carrosse et Claire : elle comprit ce coup d'oéil, se serra contre lui avec une sorte d'horreur, «t remit son masque.
ff Avec moi ! toujours avec moi 1 » murmura-t-il d'une voix passionnée.
Tancrède chargea Jacob, avec quelques-uns des gens de sa mère et des écoliers de bonne volonté, d'escorter les débris de la caravane vaincue jusqu'à l'hôtel de Chabot, et il partit avec sa charmante conquête à travers les cris de : c Vive le duc de Rohan ! » qui déchiraient deux cœurs gonflés de haine et de douleur, ceux de Marguerite et de son époux.
L'implacable duchesse roulait déjà de nouvelles pensées de ven-
190 TÂNCRËDt; DE MHAK.
geAûce contre «on frôrô , tandis que t'escorte qu'H lui evail donnée la défendait encore contre les groupes qui menaçaient de mort elle et les siens.
Amis, ennemis, bruits d'armes, clamtears guerrières, tovii ce monde de tumulte et d'agitation avait disparo pour Tancrède : il ne voyail, n'entendait plus rien ; le monde entier, pour lui , e*était le doux fardeau que portait son cheval.
a Je t'ai donc retrouvée, ma chérie 1 Oh! tu es à moi, maintenant! On ne t'arrachera pins de mes bras)
— Qu'ai-je fait? Vous suivre ainsi? Tancrède) n'al^je pas mal agi ? ne m'accuserez- vous pas ?. . .
— Moi, grand Dieu! Ah! Claire, vous repentiriez -vous déjà d'avoir échappé à vos oppresseurs? étes-'VOus fâchée que je vous aie arrachée de leurs mains?
"— Ohî non, non, mon ami! Mais je suis si troublée!... Cette horrible scène! Où me conduisez-voos?
~ Che2 ma mère ! à ses genoux , oti plutôt dans ses bras t Bile ne les tiendra pas fermés pour vous! Elle m'aime aussi, elle) elle ne voudra pas ma mort! elle se laissera fléchir!
— Oui, j'irai.... à ses pieds!*., mais plus tard î*Bamene2-moi à mon père!
— Votre père! le barbare qui vous a sacrifiée , qui nous sépare* rait encore!
— Oh! non! plus maintenant! Il était plus fbible que cruel. .«. Ils l'ont tant tourmenté! tant persécuté!... »
Un nuage passa sur le front de Tancrède.
c Ils vous auront bien tourmentée aussi pour que Vous ayez consenti à.i.. leur projet, sans attendre ma réponse? -^ Consenti , moi ! jamais !
— Comment? vous deviez vous marier dètnain à Saint-Germain ! — ' Je fie vous comprends pas.
— G*est pour cela qu'on vous emmenait.
— Voilà donc pourquoi ils m'ont arrachée de force d'auprès de mon père!
— De force?
— Oui : depuis l'entretien à la suite duquel je vous ai écrit, j'ai été éloignée de son appartement. Ce matin, Marguerite m'a ordonné de sa part de m^appréter à la suivre. Je refusai, je déclarai que je ne quitterais pas mon père souffrant et malade; mais elle nie montra un ordre écrit de sa main, m'empêcha de le voir, de lui parler, et m'obligea, malgré ma résistance, à monter avec elle en carrosse, sans me rien dire de ses projets lii du but de notre voyage.
TAT^CftÈDE DE RÔfiAN. i9i
— Le rdpt est chose familière à ma noble sœur et  don digtio épout ! Ils servent leurs amis comme eux-mêmes, i
Claire exigea que Tancrède la recondaisît près de M. d'Ofvat: î! la quitta au bas de Tescatier qui conduisait chez le comte, après mille protestations, mille promesses de la jeune fille, et sortit noû sans dépit de la laisser, fût-ce pour une heure, dans cette odïeuM maisoii.
Il attendît près de la porte de l'hôtel , jusqu'à Tarrivée du cortège de Chabot; mais il laissa dans la maison un détachement de ses gens , à la fols pour préserver des boutades populaires la demeure où se trouvait encore son amie, et pour intercepter toute communication entre l'appartement de sa sûeur et celui de M. d'OrVât. * Lorsque Claire entra, le vieux comte, vaguement informé des datu* gers que couraient tous ceux qui essayaient dé franchir les portes, était assez inquiet du sort de sa fille, et de plus en proie à'une inexprimable confusion d idées, par suite dés étranges événements dont la rumeur était montée jusqu'à Ipi.
Paris en armes contre la reine régente du royaume , soumis à d'autres lois qu'à celles du successeur de feu Mgr le cardinal de Richelieu, C'en était bien assez pour jeter la perturbation danS le cerveau du pauvre comte.
Aussi, après avoir reçii sa fille aVec une expànsidn qui lie lui était pas ordinaire, écouta-t-il patiemmeiit et passivement le récit de Claire, ses prières, ses raisonnements : la petite voulait i'entràtner sans délai chez Mme de Gùémené ; par bonheur il put se retrancher derrière sa goutte, pour obtenir de pouvoir réfléchir jusqu'au lendemain matin.
L^ lendemain , Claire recommença ses attaques, achevant d'arfà" cher le voilé épaissi par les Chabot sur les yeux de son père, relativement à la situation de Tancrède.
c Mais est-il bien vrai qu'il puisse gagner son procès , qu'il ait acquis le crédit que vous me dites sur ces terribles gens de Paris?
— Ah ! si vous l'aviez vu à leur tête , si vous aviez entendu son nom dans toutes les bouches....
— Et qui sait si demain les Parisiens ne rentreront pas dans le devoir et ne livreront pas votre Tancrède et les autres séditieux à Son Éminence le cardinal ?
— Écoutez! Voici la réponse!
— Oyez ! oyez ! criait une voix perçante sotis leur fenêtre. Voici la teneur de l'arrêt de proscription rendu par nosseigneurs du Parlement contre Jules Mazarin et ses fauteurs. Et vdici la hominatiéâ de Mgr le duc d'Elbeuf au commandement eh chef dés forces pari-
i92 TANGRËDE DE RaHAN.
siennes, et les offres de service faites au Parlement par MMgrs le duc ' Tancrède de Rohan, les comtes de Rieux et de Lillebonne, et par If M. les marquis de La Force et de La Boulaye , et leur promotion . aux grades de généraux sous M. d'Elbeuf. Six deniers! pour six deniers! messieurs et dames! De l'imprimerie de Marlot, imprimeur du Parlement! »
Une heure après, le comte et sa fille étaient chez Mme de Guémené. Celle-ci, qui les attendait depuis la veille, leur déclara qu'ils ne sortiraient plus de chez elle jusqu'à l'union de Claire et de Tancrède, et les accompagna sur-le-champ chez Mme de Rohan.
Tancrède était absent : il assistait à une grande réunion politique < chez le coadjuteur. Le commencement de l'entrevue fut pénible pour tous : la duchesse reçut avec froideur les excuses embarrassées que balbutia le comte d'une voix assez mal assurée ; Mme de Guémenè- souffrait de la position de sa pauvre petite Claire, lorsqu'eufin Mme de Rohan laissa tomber ses regards sur la jeune fille.
Quand elle la vit pâle, émue, tremblante, baissant sa jolie tête pour cacher les larmes qu'elle ne pouvait réprimer, elle sentit s'en aller en faveur de la fille tout le ressentiment qui lui restait contre Je père.
c Allons! approchez donc! > lui dit-elle d'une voix affectueuse.
Claire avança timidement, et s'arrêta à quelques pas de la du* chesse.
a Non, pas ici; mais là! là! Viens donc, mon enfant! ma fille chérie! »
Elle la reçut dans ses bras , et la serra sur son cœur avec tendresse.
Ce fut là le spectacle qui s'offrit à Tancrède lorsqu'il rentra dans la nielle. de sa mère.
Le voilà donc arrivé à ce double but qu'il a poursuivi à travers tant dervicissitudes.
Son étoile , victorieuse des noires vapeurs qui l'avaient si longtemps obscurcie , rayonne maintenant dans un nimbe de splendeur ; ses yag^es et lointaines espérances deviennent de puissantes réalités, et semblent le porter sur leurs mains enlacées à une fortune inouïe comme ses malheurs.
TANICRËDE DE ROHAN. 193
Le voilà siégeant dans le conseil des princes et des généraux, traité par les grands et le peuple avec les honneurs de son rang , commandant à des guerriers en armes contre les successeurs de celui qui a condamné son père à mourir dans Texil , bientôt peut-être chef suprême des protestants de TOuest et du Midi , que La Force est allé soulever en son nom I
Le voilà fiancé à celle qui lui a coûté tant de larmes amères et de nuits sans sommeil , à celle qu'il voit chaque jour se ranimer comme une fleur languissante à la rosée vivifiante du bonheur !
Dans trois jours, il appellera son amante adorée d'un nom plus 1^ doux et plus saint encore.
■ Dans huit, après le triomphe assuré qu'il attend de l'arrêt du Parlement, it s'élancera vers les Cévennes, où l'étendard de la religion n'attend que sa venue pour se déployer du haut des monts sur quatre provinces.
Et pourtant, il ne peut s'abandonner sans réserve à renivre** ment de la prospérité.
Cette âme, éprouvée par tant d'alternatives poignantes et soudaines, subit parfois des retours dé défiance et d'inexprimables inquiétudes, même auprès de la tendre jeune fille qui goûte les délices du présent dans une innocente séourilé, à peine troublée de temps à autre par la crainte des périls d'une guerre bien peu meurtrière depuis quatre semaines que dure le siège de Paris.
Voyez-le monter ^escalier qui conduit à l'appartement occupé , dans Fhôtel de Guémené , par le comte d'Orval et sa fille.
L'œil brillant à la fois de l'ardeur de l'amant et de l'orgueil du guerrier, il gravit lestement les degrés; puis tout à coup il s'arrête , il tressaille : on dirait qu'il a peur de s'éveiller d'une illusion fortunée, qu'une image funeste lui est apparue au milieu de ses joyeuses pensées , comme cette tète de mort dont les convives égyptiens rencontraient le regard vide et immobile entre les coupes et les amphores du festin.
Ce fut l'affaire d'un instant : il secoua la tète , et , faisant sonner ses éperons, il franchit en quelques élans le reste de l'escalier.
Un doux sourire fit disparaître les derniers nuages de son front ^^ lorsqu'il eut trouvé la jeune fille seule.
Elle lui apprit que son père était allé chez Mme de Longueville avec le prince et la princesse de Guémené , mais qu'elle avait ob-^ tenu de se dispenser de les suivre.
€ Je désirais passer cette soirée en méditations , seule avec moi-^ I même! lui dit-elle en riant.
i9i TANGRËDE DE ROHÀN.
— Eh bien ! mon amour, vous devez être satisfaite : ne fais-je point un peu partie de vous-même?
— Non, monsieur, pas encore ! Si j'avais su qu'on me viendrait ainsi troubler dans ma solitude, compagnie pour compagnie, je n'aurais pas quitté celle de mon père et de ma bonne aniie, qui sont maintenant au milieu de tout le beau monde de Paris.
— Bien vrai ? demanda Tancrède en faisant passer doucement sur son visage et sur sa bouche deux petites mains qu'on ne songeait pas à lui retirer.
-^ Il en doute encore l Est-il présomptueux , ce beau cavalier ! Il m'est bien permis , que je crois , d'employer à ma guise mes derniers jours de liberté.
— Oui-da : ce m'est avis que vous faites bien d'en profiter, ma belle ; car, dans trois fois vingt-quatre heures , vous y aurez renoncé à tout jamais : vous ne ferez plus la cruelle , vous n'aurez plus môme le droit de me refuser un baiser.... comme à présent, méchante! »
En effet, la petite détournait la tète en se débattant pour éviter les lèvres caressantes dont elle ne put garantir son cou gracieux ni ses beaux cheveux.
Tout à coup elle s'arracha vivement des bras de son ami : elle s'était froissé le coude contre la surface froide et polie d'une cuirasse.
Elle recula , et , d'un coup d'oeil , parcourut Tancrède des pieds à la tête , à la lueur douteuse de Punique flambeau qui éclairât la chambre.
« Que veut dire ceci? s'écria-t-elle. Pourquoi cette cuirasse, ce pourpoint de buffle , ces grandes bottes de campiagne? Où allezvous ainsi? Tancrède, répondez-moi 1 Vous allez en guerre ! mon Dieu i vous partez ce soir.
— Moi , partir ! partir sans que tu sois à moi , sans t'avoir enchaînée à mon sort par un lien que les hommes ne puissent rompre! Oh î non, non! Claire a-t-elle bien pu le croire? Je ne m'éloigne pas de Paris.
— Que m'importe que vous alliez guerroyer au bout de la France ou bien aux portes de Paris? La mort ne peut-elle vous frapper sous nos faubourgs comme dans les Cévennes? Je le vois, vous voulez donner bataille cette nuit à Monsieur le prince.
— Non , rassure-loi , cher ange 1 celte expédition n'est rien , une vraie promenade militaire : je pars dans une heure avec MM. de Viiry et de Noirmoutier pour aller au-devant d'un grand convoi de vivres et de bestiaux qui nous arrive de Brie-Comte-Robert;
TANGRÈDË DE ROHÂM. 195
nous serons de retour demain dans la journée. Il n'y a pas là plus de dangers à courir que de lauriers à cueillir.
— Tu vois bien que tu n'as pas besoin d'être là , puisqu'il n'y a pas de gloire à en rapporter : ils feront bien rentrer ce convoi sans toi ; n'y va pas , je t'en prie , mon Tancrède.
— C'est chose impossible, chère belle : je suis de semaine, il faut que je fasse mon devoir; d'ailleurs je ne céderais à personne le soin de protéger nos approvisionnements; je ne veux pas que ces coquins de Mazarins fassent mourir de faim ma Clairette.
— Tu aimes mieux me faire mourir d'inquiétude l , ' •
— Mais c'est tout à fait déraisonnable , mon amour. Que direzvous donc quand j'irai chercher mes braves amis du Midi, pour faire là grande guerre avec une armée à moi? 11 faut vous accoutumer à vivre comme la femme d'un soldat.
— Je suis bien malheureuse d'aimer un méchant qui ne s'embarrassera pas de me faire souffrir mille morts avec ses batailles!
— Pauvre amie ! tu m'aimes donc bien ? »
Elle laissa tomber sa tète sur l'épaule de son amant , dont les lèvres effleurèrent ses beaux yeux humides de larmes.
c Allons, console-toi, ma douce Claire! Je te le répète : c'est une promenade où nos éclaireurs n'auront peut-être pas un coup de pistolet à tirer ; je serai ici demain de bonne heure.
— Dans la matinée?
— Bah 1 tout sera fini à midi 1 Un baiser, Clairette , et adieu I
— Oh ! reste encore, mon ami I en t'éloignant il me semble que tu m'arracheras le cœur ; il me semble être entourée de sombres imaginations qui attendent ton départ pour m'assiéger, me torturer.... Je t'ai vu sortir plus d'une fois de Paris en armes, et jamais je n'eus l'âme si navrée qu'aujourd'hui ! >
Sa tristesse parut se communiquer à son amant; mais tout à coup il prêta vivement l'oreille, et s'écria....
« C'est le'boute-selle 1 Adieu î adieu ! »
Il i^'élança vers la porte , puis il revint précipitamment sur ses pas :
c Vous irez passer la journée de demain avec ma mère, n'est-ce pas , mon amie? Je ne l'ai pas vue ce soir : elle était un peu souffrante; elle s'est retirée de bonne heure; j'ai recommandé le silence aux gens de la maison sur mon expédition : elle ne l'apprendra qu'à mon retour. Depuis quelques jours , elle n'est pas plus raiso*nnable que vous, et s'alarme plus qu'il ne sied à la veuve d'un soldat et à la mère d'un autre. Adieu, mon ange, à demain. >
Elle se jeta dans ses bras en sanglotant.
^96 tANGRËDË DE ROHAN.
Un frisson involontaire se glissa dans le coeur de Tancrède : il ' étreignit sa maîtresse d'un long embrassetûent , puis, répétant une dernière fois : a Adieu ! » il s*enfuit.
Elle retomba sur un fauteuil en fondant eii larmes : elle croyait voir un voile noir tendu entre elle et cette porte par laquelle il était sorti.
Les raisonnements de Mme de Guémené , ses propres réflexions lui démontrèrent Texagération de ses craintes : sa raison était convaincue, mais son cœur ne Tétait pas, et sa nuit fut troublée par des songes douloureux.
Elle tint sa promesse , et le lendeibain , de bonne heure , se ren- , dit chez Mme de Rohan.
c Ah I que je vous aime de me venir ainsi faire compagnie I lui dit la duchesse au premier abord. Tancrède , m'a-t-on dit, est sorti de grand matin pour aller inspecter toutes les portes avant Theure du conseil de guerre. S*il m'abandonne aujourd'hui , du moins aurai-je mon autre enfant pour m'en dédommager. »
Toute la matinée s'écoula en épanchements affectueux ^ en caresses maternelles* pour cette jeune fille à laquelle elle s'était attachée avec l'énergie qu'elle portait dans tous ses sentiments , en gaies et confiantes causeries sur l'avenir de ses deux enfants , sur celui de sa vieillesse, sur la jeune et florissante famille qui recueillerait sans doute ses dernières bénédictions , elle , naguère pauvre^ veuve délaissée, condamnée à mourir sans un seul rejeton de sa race près de son lit de mort !
Les larmes venaient souvent aux yeux de Claire en l'écoutant, mais ce n'était pas l'attendrissement seul qui les faisait couler, bien qu^elle se livrât par moments avec délices à ces doux entre* tiens.
Elle fît longtemps bonne contenance ; mais , lorsque V Angélus de midi vint à sonner à Saint- Antoine , les vibrations de la cloche pénétrèrent dans son cœur comme Un glas; une tristesse mortelle , une angoisse inexprimable la saisit, comme si une vision lamentable passait devant les yeux de son âme.
Elle s^agenouilla, invoquant la reine des anges dans sa fervente prière.
t Oh! priez aussi, madame. Prions toutes deux pour notre Tancrède 1 »
TANCRËDE DE SOHAM. J»7
Reportons-nous maintenant vers le milieu de la nuit précédente.
C'est une de ces nuits sombres, quoique étoilées, ou les feux pâles* et lointains des constellations s'efforcent en vain de faire oublier à la terre la lumière absente de la reine des nuits.
Aucun rayon ne pénètre à travers les abtmes d*ombres du boi$ de Yincennes; aucun son, aucune voix n'en rompt le silence lugubre, si ce n^est le faible retentissement du galop d'un cbe<val sur la neige durcie, et le frôlement des brancbages secs contre les vêtements du cavalier.
Le cavalier, dans sa course rapide, se guide sur la position des astres, et de temps à autre il s'arrête, il tourne la tête, il se penche en arrière, comme pour reconnattre s'il n'est pas poursuivi ; mais tout bruit s'éteint dans la forêt avec les pas de son cheval.
c Non , se dit-il , ils ne songent pas à moi 1 ils ne se sont pas même aperçus de ma disparition I Duc Tancrède de Rohan , tu as oublié de regarder au visage cet obscur soldat qui fermait la marche de ta colonne! Tu le verras demain en ^ce, mais non pas avec cette livrée de ta faction maudite I >
Il arracha le cordon dit à la Fronde qui entourait son large chapeau gris, déchira son écharpe bleue et la fit piétiner par son cheval.
Il reprit le galop, arriva en peu d^instants près du château, et se présenta en face d'une poterne.
c Qui-vive? crièrent les sentinelles, comme il s'avançait jug* que sur le bord du fossé.
— Duc Henri de Rohan-Chabot 1 9
Peu d'instants après son entrée , une grande rumeur se fit evh tendre dans l'intérieur de la forteresse. C'étaient des voix , des pas tumultueux , de longs cliquetis d'armes , des trépignements de cha* vaux. Au bout d'une heure, la grand^porte du château ouvrit ses deux battants , le pont-levis tomba sourdement sur le large fossé ^ et, pendant longtemps, bien longtemps, défilèrent en silence les maUres de noble sang , coiffés de légères salades ou de chapeaux à plumes, au lieu des heaumes protecteurs, armés sous leurs manteaux d'un simple plastron et d'un pourpoint de buffle, et doublant ainsi gaiement les chances de mort pour échapper au poids de Tarmure d'ordonnance; les lourds carabins aux cabassets de fer, aux épaisses cuirasses , aux arquebuses à rouet ; les dragons voltigeurs aux courtes bottines, aux bonnets fourrés à queue flottante
Et cinq cents cavaliers se perdirent dans les profondeurs de la | forêt, comme une procession de fantômes.
c Vous êtes donc bien assuré , monsieur le due , dit le commandant delà troupe, qu'ils n'ont point passé la Marne à Charenlon?
— Je ne les ai quittés que lorsqu'ils l'ont eu laissée derrière eux. Ils marchent évidemment sur le pont de Saint-Maur.
— Ils auront su que du Plessis avait détaché des forces respectables du côté de Villeneuve-Saint-Georges , et leur convoi prend à revers la presqu'île de la Marne , au lieu de se diriger en droite ligne sur Charenton, par Boissy-Saint-Léger : voilà, sans nul doute, ^ Texplicalion de leur marche. Monsieur de Champigny, courez passer la Marne à Creteil : vous irez ventre à terre jusqu'à Villeneuve- Sain t-Geoi^es, prévenir le mestre- de-camp qui y conimande de la sortie des rebelles et de la direction qu'ils ont prise; priez-le, pressez-le, au nom du roi et du bien de notre cause , d'entrer dans la presqu'île pour tomber sur eux au retour. »
L'ofGcier interpellé obéit et s'éloigna dans la direction du sudouest, tandis que la cavalerie royale prenait celle du sud-est.
c Les empêcherons-nous de passer le pont de Saint-Maur ? demanda Chabot.
— Il n'y faut pas penser : nous aurions à dos Clanleu , avec la garnison de Charenton , avant que nos amis de Villeneuve-Saint- Georges nous pussent donner la main ; il faut attirer nos badauds de Paris dans l'intérieur du bois; ce cera notre affaire de les empêcher d'en sortir.
^* Oui, nous aviserons à les y mieux retenir qu'ils ne m'ont tenu dans leur ville d'enfer.
— Vous avez vraiment joué de bonheur autant que de hardiesse.
— Il faut rendre justice à qui de droit : c'est à ma femme qu'est due la louange de cette lumineuse imagination. J'avais gagné uu des gens de Tancrède, qui me tenait au courant de tous les projets de l'ennemi. Lorsqu'il me vint avertir de la sortie, les yeux de la Marguerite s'enflammèrent de ce feu que vous leur connaissez, et l'idée lui vint sur-le-champ....
— Ahijereconnaisbien le grand courage de la princesse Marguerite!
— Et maintenant, duc de Jarnac, c'est aux hommes à parfaire dignement ce qu'une femme a conçu.
— Ainsi sera , mon beau cousin ; car, de par le diable , c'est trop sur terre que deux ducs de Rohan 1
— Tout beau , Jarnac ! Marguerite entend qu'on le prenne !
— Femme propose , et le diable dispose l Les balles vont où elles peuvent. »
« Si c'est là ce qu*on appelle la guerre , dit Jacob Renetz en abandonnant la bride de son cheval et en se battant les aisselles de ses deux mains entre-croisées, si c'est là ce qu'on appelle la guerre, m'est avis qu'elle est grandement changée de ce qu'elle était au temps passé. Elle s'est faite singulièrement courtoise et bénigne : depuis quatre semaines qu*on l'a proclamée à grand renfort de trompettes et tambours , je n'ai eu seulement , entre nos amis et compagnons d'armes, une tête cassée à remettre en bon état, une bedaine ouverte à recoudre !
— Tudieu I Jacob , mon grand ami , comme tu deviens belliqueux ! Te souvient-il de nos grandes querelles en notre jeune âge, à Leyde*, lorsque je te défiais d'avance à qui en tuerait le plus, chacun avec les petits talents dont le ciel lui avait départi la vocation. Tu voudrais pouvoir trouver l'occasion de sortir de la lice à ton honneur.
— Je ne combattrais pas à armes égales, répliqua Jacob en riant : j'aurais trop d'avantages sur vous, monseigneur, car vous n'avez qu'une manière d'expédier les gens; moi j'en sais deux. Je manie l'estoc non moins que le scalpel^ comme vous fie l'ignorez pas, mon maître 1 '
— Non certes , dit Tancrède avec émotion ': tu me l'as assez prouvé, mon bon, mon brave ami !
— Il est à croire que je ne manierai ni l'un ni l'autre aujourd'hui : les Mazarins ne se montrent pas jusqu'à présent très-friqnds d'arquebusades....
— Il ne faut jurer de rien : regarde là-bas. »
Les frondeurs , après avoir rallié leur convoi , avaient repris le chemin de Paris : ils atteignaient en ce moment le pont de Saint- Maur.
Aux rayons pâles encore du soleil de février, on voyait étinceler des armes le long de la lisière du bois , et des groupes obscurs se mouvoir sur le brillant tapis des neiges.
On fit halte un instant pour rétablir l'ordre dans la colonne, dont les longues files, rompues et mêlées par la marche, serpentaient bruyamment parmi les jurons , les chansons frondeuses , les hennissements, les mugissements, les bêlements des individus de toute espèce qui s'y trouvaient confondus.
Deux escadrons se reformèrent rapidement, l'un ouvrant la ma^
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che^sôus le commandement deTancrède et de M. de Vitry, et l'antre protégeant les derrières du convoi, sous le marquis deNoirmoutier.
Les troupeaux et les chariots remplis de farine et de munitions de tout genre furent refoulés en masse au centre du petit corps d'armée, et flanqués par les mousquetaires et les piquiersu
ff En avant ! » cria Tancrède , et le pont fut franchi sans autre obstacle que les coups d'arquebuses de quelques dragons, qui tournèrent bride à rapproche de l'avant-garde frondeuse.
Hais, à quelque cent pas de là, Tancrède et les siens furent accueillis par une vive fusillade. Quelques détachements de dragons et de carabins, échelonnés sous les murailles du parc , avaient mis pied à terre çt faisaient un feu nourri et meurtrier sur la tète de la colonne.
< Eh bien ! Jacob, tu étais désireux d'expérimenter : nêus allons aviser à te fournir des sujets, Sqs donc, mes maîtres, délogeons ces drôles 1 » «
Mais , au moment où les tirailleurs se dispersaient devant son impétueuse attaque , une compagnie de soixante à quatre-vingts maitres sortit au grand galop par la porte du parc la plus voisine, et s'avança en bon ordre pour soutenir le choc
c A moi, manant de Hollande I cria le duc de larnac. Viens, si tu l'oses, maintenant que tu n'as plus derrière toi toute la canaille de Paris ! »
— Toi ici^ traître l Sur mon âme, tu ne m'échapperas plus comme à la porte Gaillon l >
La rencontre fut terrible , mais courte : les royalistes furent enfoncés à la première charge, et se replièrent en désordre vers la porte du bois^ en échangeant des coups de feu avec les vainqueurs qui les serraient de près.
c Quoi ! votre prouesse est>-elle sitôt à bout, ravisseurs de femmes, voleurs d'héritages?
— Va chercher un héritage en enfer ! » cria Jarnac.
Et il lui lâcha deux coups de pistolet, au moment où il repassait la porte.
« En avant 1 en avant 1 cria Tancrède en fondant après lui dans la forêt.
— Arrêtez ! s'écria Vitry, ceci cache un piège. Ne vous engagez pas à leur suite.... »
La voix du prudent capitaine se perdit au milieu du tumulte, et un grand nombre de cavaliers se ruèrent sur les pas du jeune duc.
En un instant le bois fut inondé de champions s'attaquant, se poursuivant isolément , ou par petites troupes : tou& les taillis pé-
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[ tilièrent d'éclairs , résonnèrent de cris, de piétinements, de détonations.
Tout à coup les trompettes sonnèrent à quelque distance , et une masse de cavaliers se précipitèrent de leur embuscade, séparant les frondeurs, qui avaient pénétré dans la forêt, de leur escadron assailli en même temps par un corps sprti d'une autre porte.
Ce fut alors que la lutte devint chaude et sanglante; mais Tancrède était déjà loin du lieu où elle s'était engagée. Suivi de quelques cavaliers d'élite, il bondissait parmi les halliers, les fourrés, 1^ les broussailles, attaché aux traces de Jarnac comme le lévrier à celles du loup.
L'autre parfois s'arrêtait, écumant de rage aux provocations du jeune homme, et les deux détachements se heurtaient avec furie; puis Jarnac et Chabot reculaient de nouveau avec leurs gens.
Ils se trouvèrent bientôt arrêtés par des murailles par delà lesquelles on apercevait les combles et les pignons d'un çpuvent solitaire. ' '
c Halte ! cria Jarnac, le voilà où j'ai promis de l'amener. A nous, maintenant I »
D^autres gens de guerre accouraient à travers le bois : ils enveloppèrent en un instant le jeune duc et ses compagnons.
Tancrède regarda autour de lui : huit ou dix braves étaient demeurés à ses côtés.
Cinquante ennemis l'environnaient.
« Tancrède 1 lui cria le duc de Jarnac, reconnais-tu ce lieu ?
-— C'est celui où j'ai gagné sur toi une première victoire. Que Dieu m'en accorde une seconde 1 >
La petite troupe soutint «avec un courage intrépide le choc de la masse qui semblait devoir l'engloutir à l'instant.
Trois des leurs tombèrent, atteints mortellement : ils se serrèrent en silence....'
c Rendea^-vous I » leur crièrent leurs ennemis , tous , même Chabot, excepté Jarnac.
Celui-là ne voulait pas qu'ils se rendissent I
c Vaincre ou mourir I » répondirent*ils.
Jacob était pour Tancrède un bouclier vivant : sans cesse entre lui et les épées dirigées contre son sein , la vigueuc et le courage de cet héroïque ami semblaient croître à mesure que son sang fuyait par de nouvelles blessures ; la source de cette force surhumaine n'était pas dans les muscles de ses bras ni dans les os de ses reins!
« Courage , amis 1 s'écria tout à coup Jacob. Entendez-vous ? On vient à notre aide ! Encore un moment, et nous sommessauvés \»
En effet, un grand bruit de chevaux approchait, grossissait : on entendait retentir au loin le cri de : c Vive la Fronde I mort au Mazarin 1 »
c Mort et enfer! il ne m'échappera pas! » rugît Jamac, çt, terrassant d'un revers un cavalier qui Tempêchait d'arriver jusqu'à son rival f il tira sur lui à bout portant.
La balle n'arriva cependant pas à son but.
Entre elle et la tête de Tancrède s'était placée une autre tête.
La cervelle de Jacob Renetz rejaillit sur le pourpoint de son ami.
Tancrède jeta un cri rauque , comme celui de la lionne quand elle tient dans ses ongles l'assassin de ses lionceaux : d'un fendant, il fit voler l'épée de Jamac » avec les doigts qui la tenaient , puis il lui plongea la sienne dans le cœur jusqu'à la garde.
Dix pistolets le couchèrent en joue : une décharge tonna....
Il resta un instant debout sur ses étriers, la prunelle dilatée, la bouche entr'ouverte ; puis il murmura :
c Voici la fin du rêve 1 >
Il tomba , comme midi sonnait aux Minimes du bois tle Vincennes.
« Claire, ma fille, à quoi pensez-vous donc, cette après-midi ? Vous soupirez , vous avez le cœur gros ! Pauvre petite ! Vous vous ennuyez de l'absence de ce méchant garnement. En effets c'est bien mal à lui de ne pas rentrer I Est-ce qu'il ne devrait pas deviner que vous êtes ici ? Pourtant faut-il que je prenne sa défense : allez, mignonne, s'il savait qu'il est attendu par une si jolie enfant, il s'empresserait plus que pour sa vieille mèrel >
Elle souriait, l'embrassait, jouait avec les boucles ondoyantes de sa belle chevelure, et sa gaieté redoublait, une de ces gaietés étranges et comme spasmodiques, dont le rire serre le cœur de ceux qui l'entendent, et qui nous saisissent parfois sans cause apparente à l'instant d'une grande catastrophe, comme une raillerie barbare de l'esprit du mal.
c Je veux faire une surprise à mon Tancrède : je veux qu'il retrouve en rentrant ma Clairette belle et lumineuse comme pour le jour de ses noces. >
Elle dit quelques mots à l'oreille d'une de ses femmes, qui apporta un coffret de bois des Indes richement sculpté et orné de lames et de fermoirs d'argent.
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f Ouvrez cela, ma fille. >
Claire obéit et tira du coffret un corps et une jupe de toile d'argent, avec une coiffe de point de Gênes élégamment ouvrée, et de splendides guirlandes de perles.
«c Eh bien ! chère enfant, que dites-vous de votre toilette d'épousée ? Vite, que je vous pare moi-môme ! Vous serez si brillante qu'il en perdra la vue d'éblouissement 1 Gomme ce voile lui va bien ! je suis impatiente de. le voir pour tout de bon sur son front de mariée! >
Claire, pâle, les yeux effarés, la saisit fortement par le bras, en disant d'une voix étouffée :
c Écoutez ! écoutez ! >
Les saccades entrecoupées et sinistres de la générale, la voix pressée et bondissante du tocsin faisaient éclater au loin leur double appel, et des flots dépeuple en armes inondaient la place Royale.
Les cris de la multitude montèrent jusqu'au balcon où les deux dames s'étaient précipitées , et lamentèrent comme une seule voix :
« Aux remparts! Aux remparts! Au faubourg Saint-Antoine! Allons recevoir nos gens ! Ça va mai à Vincennes , les généraux sont blessés ! >
Claire j)6ussa un cri déchirant, et, arrachant son voile et ses guirlandes :
c Mariée ! Mariée 1 Sera-ce dans ce monde? Il m'attend peut-être déjà dans l'autre ! »
Mme de Rohan tressaillit, comme si toutes ses fibres eussent été. ébranlées par une effroyable commotion électrique; elle ne put que lui demander :
c Que voulez-vous dire?
— Tancrède ! Oh 1 madame, courons ; mais venez donc 1 Ne comprenez-vous donc pas que c'est lui qui commande la sortie? Tancrède ! où es-tu? Attends-moi du moins pour mourir ensemble ! »
La mère resta debout un instant, tous les muscle3 de sa face et de son corps frémissant d'un tremblement convulsif ; puis, sans jeter un cri, sans proférer une parole, elle saisit Claire par la main, la traîna jusqu'à Tescalier qui descendait vers la porte de derrière, et, sortant avec elle par l'impasse dite depuis de Guémefiéy elle l'entraîna vers la rue Saint-Antoine.
Elles allaient, elles allaient parmi la foule, qui regardait avec étonnement cette veuve pâle aux yeux étincelants, cette jeune fille dont la physionomie égarée contrastait si étrangement avec sa parure de noces.
L'encombrement qui obstruait l'extrémité de la rue les força de
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s'arrêter à quelques pas de Faro-de-triomphe ' qui s'élevait alors à la porte Saint-Antoine.
Le convoi, secouru par la garnison de Chardnton, était parvenu à gagner le faubourg, et la tète de la colonne commençait à défiler par la porte Saint-Antoine , qui venait de s'ouvrir devant elle.
Les tambours ne faisaient point entendre les battements vifs et allègres d'une marche militaire ; c'étaient les roulements sourds et voilés des funérailles.
Les escopettes des cavaliers, les piques des fantassins s'inclinaient vers la terre,
« Mon fîls I Tancrède 1 où est mon fils? >
Une civière chargée d'un cadavre sanglant passait en ce moment sous l'arc de triomphe de la porte Saint-Antoine.
Elles sont là, la mère et l'amante, l'une dans son deuil de veuve, qu'elle n'avait pas quitté, l'autre, avec sa parure nuptiale, que ne défera jamais la main d'un jeune époux.
Elles veillent près de celui qui repose pour la d«mièir^ fois sous le toit de ses pères.
Il dort profondément sur son li} de parade, le noble enfant : son visage est froid et pâle, et leurs voix chéries ne réveillent plus d'éclairs dans ses yeux, plus de sourires sur sa bouche.
Elles sont seules avec lui, car on n'a pu arracher Claire d'auprès de son amant, et Mme de Rohan n'a voulu soufThr qu'elle en tiers dans ce lugubre tête-à-téte.
La jeune fille, épuisée de sanglots et de convulsions, s'est affaissée sur un fauteuil contre le lit où Tancrède est gisant : leurs deux visages également décolorés reposent à peu de distance l'un de l'autre, et rien n'ipdiquerait qui des deux est le cadavre, si les tressaillements nerveux de la malheureuse enfant n'annonçaient par instants qu'elle n'a pas perdu avec la connaissance la faculté de souffrir.
La mère n'a pas une larme, pas une plainte : elle se tient de* bout, les mains croisées sur sa poitrine, ses cheveux gris épars sur son front, les joues et les lèvres blanches, comme si tout le sang qu'a perdu son fils avait coulé de ses veines!
Autour d'elle circule un air lourd et glacé, une vapeur de mort :