CHAPITRE V
Au fetour, la première occtipation de Tisdal fut de changer de vêtements : la première occupation de Swift fut d'écrire à ses amies qu'il leur avait trouvé une maison et qu'il les attendait le plus tôt possible.
Décidément Tisdal se regarda comme un égoïste.
Toute la soirée, Swift fut d'une gaieté folle. On voyait qu'il était heureux de l'idée de se retrouver avec sa pupille , son enfant gâté, comme il l'appelait. Ce nom d'e'nfant gâté n« souriait pas beaucoup à Tisdal. Il avait déjà bien assez du 61s de sa gouvernante, el il aurait souhaité que la jeune orpheline fût moins enfant et moins gâtée. Mais^ sensible aux reproches de sa conscience, il s'associa aux vœux paternels de son nouvel ami.
Le lendemain , il n'était pas éveillé que déjà Swift était parti pour Trim. Il ne devait revenir qu'à la nuit. Pour la première fois de l'année, Tisdal remarqua que les jours grandissaient étonnamment.
Le jour suivant, Swift alla à Dublin. Il avait une foule d'achats à faire pour sa maison de Trim , et il né fallait pas l'attendre avant !e lendemain au soir. Effectivement , il ne revint que fort tard , et , toute la semaine , on ne vit que lui sur la route de Trim à Dublin.
Tisdal était tout désœuvré. Il faisait de graves réflexions sur l'isolement dans lequel il vivait. N'avoir à aimer que soi, à penser qu'à soi ! Il en était honteux.
Swift, enfin , rentra pâle de fatigue. Tisdal , attendri de tant de 2èle , allait lui en témoigner son admiration , lorsque celui-ci l'interrompant :
c Je ne connais rien de plus amusant que de meubler une maison. Est-ce que vous n'aimez pas à faire des emplettes? Moi , je passerais ma vie à courir les boutiques. »
Tisdal retomba en proie aux conjectures. Cependant, il était comme ces pèlerins qui vont à Jérusalem , reculant d'un pas et avançant de deux. Sa sympathie avait beau faire des pas rétrogrades , en définitive elle avançait. Il n'avait pas eu le temps de se faire une habitude de la société de son ministre ; mais la privation aiguillonne le désir, et ces continuelles pérégrinations l'ennuyaient. Il commença à trouver que l'enfant gâté tardait bien à venir.
Enfin, Swift reçut une lettre qui lui annonçait le jour de l'arrivée
STELLA ET YANESSA. M
des deux dames, et H proposa au jeune curé d'aller avHC lui audevant d'elles à Ihiblin, d'où ils les conduiraient à Trim.
Le bâtiment, favorisé du vent , avait fait la traversée avec une vitesse inaccoutumée ; et, quand ils descendirent de voiture, ils apprirent que les deux voyageuses étaient déjà dans une auberge près de la douane. Swift y courut d'un pas que Tisdal avait peine à suivre ; mais quelle fut la surprise de ce dernier, lorsqu'au lieu d'un enfant gâté il vit une joke Me de seize à dix-sept ans , qui , dès qu'elle aperçut Svrift, se mit à battre des mains.
cBec! Bec! voilà Presto I 9 cria*'tr-elle à une petite femme de quarante-cinq ans qui était accroupie à terre et occupée à fermer une malle.
Et, sautillant comme une bergeronnette, elle fut en un clin d'œil dans les bras de Swift.
c Bonjour, bonjour, madame Stella, 9 dit celui-ci en la pressant tendrement contre son cœur.
Becl... Presto l.«. Stella I... Tisdal regarda Swift pour s'assurer si c'était bien hiu
« Eh bienl jeune femme, est-ce qu'on ne vient pas m'embrasser? dit Swift à la petite femme accroupie , qui faisait des efforts pour dégager de la serrure la clef dont le ruban pendait à son cou.
<— Me voici , docteur, » dit-elle enfin délivrée ; et elle tendit ses lèvres à Swift, qui répondit à ses avances avec moins d'effusion qu'à celles de son amie.
Cette remarque, Tisdal ne la fit point, ou, s'il la fit, il ne fut nullem^it étonné.
La jeune femme n'était pas la pupille de Swift , et puis elle avait* de gros yeux bleu pâle à fleur de tète, point de sourcils , un nez trop eourt au-dessus d'une bouche trop grande ; à la vérité, malgré ses quarante-cinq ans, un teint d'une fraîcheur éblouissante; mais avec des traits pareils quel gaspillage de lis et de roses !
c Âh çà I madame Stella, dit Swift en prenant sa pupille par les deux mains , venez ici que je vous examine. Dieu me pardonne , vous êtes encore grandie ! Savez-vous qu'il se fait temps que je vous traite moins Êimilièrement?
o^ Qu'il est méchant 1 dit-elle avec un petit air boudeur que Tisdal trouva le plus ravissant du monde.
— Eh bienl non, non : grandissez, embellissez tant que vous voudrez , vous serez toujours l'enfant gâté de Presto. »
A la fin Swift se souvint qu'il avait un compagnon de voyage. Tisdal s'était tenu discrètement à l'écart pour ne pas gêner l'entre^ vue, et, d|ms leur joie, les deux dames ne l'avaient pas remarqué.
« Où êtes-vous donc, docteur? lui dit Swift. Venez, que je vous présente Mme Dinglibus , Rebecca Dingiibus, jeune et riche héritière qui, prenant en pitié la détresse de l'Irlande, daigne s'y établir et y dépenser ses revenus. :»
Mistress Dingley était accoutumée aux manières de Swift, elle ne répondit point. Elle se contenta de prendre un air de dignité et de donner plus de gravité à sa révérence pour racheter, aux yeux de rétranger, l'effet de cette plaisanterie.
c Quant à ce mauvais sujet-là , reprit Swift en donnant à sa pupille sur la joue une petite tape qui ne fit rougir que Tisdal, elle vous dira peut-être qu'elle sef nomme Esther Johnson ; mais ne la croyez pas, docteur : c'est Stella qu'elle se nomme ; et, si elle ose soutenir le contraire, Presto la renie, Presto ne fera plus un seul vers pour elle. »
. Tisdal avait Texplication de deux des mots qui avaient piqué sa curiosité. Bec était le diminutif de Rebecca, Stella un nom poétique donné par Swift à miss Johnson, suivant la mode du temps. Mais Presto, était-ce aussi un nom poétique? Il en fit la question.
« J'ai été baptisé ainsi, dit Swift, par la duchesse de Shrewsbury, qui est Italienne, et qui, ne sachant pas l'anglais, a trouvé plus commode de traduire mon nom dans sa langue ; et, pour me remercier de l'envoyer è la postérité sous un nom splendide , cette petite impertinente s'est permis de m'affubler de ce sobriquet. »
Esther restait debout; Tisdal lui avança ua fauteuil , et, choisissant une banalité entre mille pour entrer en matière, il lui demanda si elle n'était pas bien fatiguée du voyage.
c Ohl oui, bien fatiguée! » dit-elle avec un gros soupir, et elle se laissa tomber dans le fauteuil ; mais elle s'y assit moins qu'elle n'y rebondit , car elle l'eut à peine touché qu'elle se retrouva sur pied.
La question banale de Tisdal avait éveillé dans l'esprit de mistress Dingley une foule» de réponses analogues sur les tribulations de la roule et sur toutes les causes de lassitude. Pendant ce récit prolixe, tout en l'approuvant, Esther le contredisait par sa contenance. Elle allait et venait par la chambre ; elle se dressait comme une danseuse, sur la pointe des pieds, grandissant tour à tour et rentrant en elle-même comme une surprise,
Swift la regardait avec bonheur.
« Si vous en avez fini avec votre bagage, dit-il à mistress Dingley, partons. Le seul moyen de forcer cette petite fille à se repo- «'^r, c'est de la mettre en voiture.
— Comment appelez-vous Tendroit où nous allons? demanda Esther comme ils venaient d*y monter.
— Trim.
— Et Laracor est tout à côté, n'est-ce pas?
— A un mille.
— Un mille I tant que cela I Gomme c'est mal, Presto ! fi, monsieurl n'avez-vous pas de honte? Je devine : vous m'avez pris une maison si loin pour avoir un prétexte de ne pas venir; mais tant pis pour vous, monsieur : je n'entre pas dans ces raisons-là, moi. Je veux vous voir tous les jours. Entendez-vous , monsieur? tous les jours; et quand vous serez obligé de rester chez vous, quand vous aurez des affaires, quand vous aurez vos vilains étourdissements , alors Stella viendra à Laracor avec Bec... Mais c'est égal, je vous en veux : ce sera bien désagréable par le mauvais temps.
— Le docteur sait ce qu'il fait, ma chère, dit mistress Dingley, prenant la défense de Swift qui souriait sans parler. Les convenances ne permettaient pas.... >
Elle ne put achever sa phrase.
« Oh! le joli oiseau! s'écria Esther; regardez donc. Presto!... Estr-il vrai que vous n'avez point de rossignols en Irlande?
— Que vous importe, petite fille? Les rossignols ne chantent pas le jour, et j'espère que vous passez vos nuits à dormir. »
Les enfantillages de Swift et de sa pupille avaient abrégé la route. Arrivées à Trim, la curiosité fut plus forte que la fatigue, et les dames demandèrent à voir en détail leur demeure. Tisdal eut peine à la reconnaître, tant Swift avait mis ses courses à profit pour l'embellir. Il connaissait les goûts, les habitudes de ses amies, et il avait été au-devant de leurs moindres désirs.
Le jardin surtout les ravit : elles n'en avaient point en Angleterre.
c Quel bonheur de vivre enfin à la campagne! s'écria mistress Dingley, quoiqu'on vtt les mura de tout côté. Gomme on respire plus librement ici ! Il était temps; car, si j'avais continué d'habiter une ville, j'aurais fini par tomber malade, i
Chacune avait sa prédilection. Esther préférait le jardin d'agrément ; toutes les fleurs qu'elle aimait s'y trouvaient, au moins en espérance. Mistress Dingley, en femme plus raisonnable, donnait la palme au potager. Mais quand elles surent qu'elles avaient lyie basse-cour, alors ce fut de l'extase.
c N'est-ce p3S, dit Swift, dont les yeux aussi pétillaient de plaisir, n'est-ce pas que Presto est un bon intendant?
— Admirable, dit mistress Dingley.
-«^ Pauvre Presto, dit Stella, comme il a dû se donner du mal!
— Lui ? repartit Swift, c'est un cœur intéressé. Il est gourmand et il veut que vous puissiez lui donner de bons petits dîners é
— Oui ! oui ! s'écria Esther^ C'est charmant ! Bec, je mee charge de la basse-cour. C'est moi qui vous nourrirai, mes an^is, » ditelle à deux dindons venus évidemment dans cet espoir.
Mais pour le moment ils n'eurent d'elle qu'une profonde révé« rencé.
c Et moi, dit mistress Dingley, je prendrai la direction du po^ tager*
'^ C'est celai dit Ësther, et Presto jugera qui aura le mieux administré.
— * Presto jugera à table, assisté de son confrère , le docteur Tisdal, dit Swift, et, comme il n'y a pas loin deTrim àLaracor, si le dîner est mauvais, ils iront se plaindre à mistress /ibb et lui demander des dédommagements.
— Qu'est-ce que c'est que mistress Jibb? dit mistress Dingley.
— Mistress Jibb est la gouvernante d^iKlocteur; et le dîner qu'oa nous annonce serait probablement bien meilleur, si elle avait été ici pour le surveiller. A table! à table t »
Il avait pris Esther par la taille : Tisdal offrit plus cérémonieusement la main à mistress Dingley.
c Et qu'avon Binons fait pendant mon absence^ madame Stell? dit Swift vers la fin du repas. Arons-nous bien travaillé?
— S'il faut dire la vérité, répondit-elle en faisant la petite moue qui avait déjà ravi Tisdal , je crois que je n'ai pas été trop bonne* Mais ce n'est pas ma faute à moi ; quand Presto n'est pas là pour me donner des leçons, le travail m'ennuie.
«^ Eh bien! nous réparerons le temps perdu. Nous laisserons cette paresseuse de Dingley jouer aux cartes, et....
— Moi aussi, je sais jouer aux cartes, interrompit Esther d'titi air triomphant.
— Ah! ah!
— Oui, je sais l'hombre, je sais le whist, je sais le pique*....
— Peste I et vous disiez que vous n'aviez rien appris! je n'ai pas besoin de vous demander à qui vous devez toute cette science, jeune fille.
•^ A Bec. Depuis votre départ, nous avons passé toutes nos soi-^ rées à jouer.
^- Et quelques matinées, je suppose?
— Oh I oui, les jours de pluie.... C'est si amusant! nous jotieroBs s les deux, n'est-ce pas?
— Gertaioement.... Le soir, Presto et Stella joueront aux cartes, mais le matin ils travailleront ensemble ; ils liront de bons livres; ils feront des extraits. Presto est un pédant, et Stella, qui Taime bien, fera du pédantisme avec lui. Aussi, dans cette espérance, il a composé «ne jolie petite bibiiotfaèefue. . . .
— Pour moi ?
— Pour vous , madame Stell. Venezl venez 1 dit-ii en quittant la table, vous n'avez pas tout vu : c'est une surprise que je vous ménageais.
-^ Allons \ dit Esther en passant ses deux bras dans celui de Swift ; c'est cela ! je jouerai avec Presto, et je le gagnerai , et j'arrondirai ma bourse de jeu !... car j'ai une bourse de jeu.
— Pauvre Presto ! Comment, mademoiselle, il faudra que seséco*- Domies aillent s'entasser dans votre bourse? non pas, non pas I Presto est un avare, Presto jouera serré. »
On était arrivé à la bibliothèque.
M Oîi ! les jolies reliures I dit Esther.
— Est-ce qu'il y a' des livres de cuisine? demanda mistres Din^^ gley.
— Ma foi , DingHbus , vous me prenez en défaut. J'avoue que je n'y ai pas pensé. Il y a des livres de piété, de morale, d'his* toire, de poésie , mais de cuisine.... C'est un ouUi. Nous le répa^ rerons.
— l'en ai, j^en ai 1 dit mistress Dingtey. J'y mettrai les miens.
— Oh ! fa belle pièce pour jouer au volant ! dit &ther. Presto, si nous faisions une partie? »
Sûre de la réponse et sans Tattendre, elle était allée en courant chercher ses raquettes.
€ yoyez-yous, dit Svvîft à son confrère, le volant est un jeu dont il ne faut pas faire fi. C'est une si bonne chose et si rare, de pouvoir exercer ses bras. »
Tisdal ne revenait pas de sa surprise. Comment ce iion s'était-il laissé apprivoiser^ar cet enfant?
Pendant ces réflexions, Swift avait engagé la partie; bientôt vaincu, il céda ses armes à Tisdal. Celui-ci avait joué au volant mainte et mainte fois; mais jamais, jusqu'*à ce jour, il ne s'était douté que ce fût un jeu si amusant, et Esther fut la première à de- . mander grâce.