CHAPITRE VI
La journée s'écoula si rapidement qu'il était nuit close lorsque Swift et Tisdal s'en retournèrent à Laracor. En route, les deux dames et surtout miss Johnson servirent de texte à l'entretien.
Tisdal était dans une de ces dispositions de l'âme où l'on éprouve un besoin d'épanchement et de sympathie ; et la conversation ayant passé d'Ësther aux femmes en général, il parla avec une chaleur et un abandon peu ordinaires à son caractère concentré. Mais, loin de la blanche main qui le tenait en laisse, le lion avait repris sa na> ture impétueuse.
c Les femmes? dit Swift ; oui , c'est un délassement assez agréable. C'est une manière comme une autre de passer le temps , quand on n'a rien de mieux à faire. »
Tisdal avait le cœur rempli des douces émotions de la journée; il était tout attendri des bontés de Swift pour sa pupille, et il ne s'attendait guère à cette repartie.
«Eh quoi! les femmes ne sont-elles pour vous rien de plus? Est-ce ainsi que vous parlez de celles que Dieu nous a données pour embellir la vie , pour être nos compagnes , les mères de nos enfants?
— Vous m'effrayez, docteur ! songeriez-vous à vous marier?
— Je ne comprends pas qu'on puisse être heureux en vivant seul, et, s'il m'arrivait d'aimer et d'être aimé. ...
— Vous vous marieriez?... à votre âge?... dans votre position?
— Pourquoi non? ma position, toute médiocre qu'elle est, peut me suffire; et parce que je n'ai pas, sous ce rapport, de grands sujets de satisfaction, je ne vois pas que ce soit une raison de m'en refuser d'autres. Que me faut-il à moi? La vie que je mène à la campagne, mes livres, l'amour de ma femme, l'affection de mes enfants.... x
— L'amour ! mais prenez garde : l'amour est passager et le mariage éternel. Vos enfants?... Mais vous ne savez donc pas ce que c'est que des enfants? ce sont des héritiers. Héritiers de quoi?... de votre misère, de votre dépendance, de toutes vos privations, de votre condition d'ilote 1 Le beau présent à faire à vos enfants, la merveilleuse compensation aux souffrances inévitables de l'existence y que cette nécessité de lutter tous les jours, des pieds et des mains, pour arriver à quoi?... à prolonger jusqu'au lendemain la nécessité de lutter encore 1
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— Le bonheur n'est pas dans la fortune. Si mes enfants tiennent de moi , s'ils profitent de mes leçons , ils apprendront à placer le leur dans la modération de leurs désirs.
— La modération de nos désirs n*est que le sentiment de notre impuissance à les satisfaire; notre résignation n'est qu'un désespoir engourdi. Au surplus, je tombe dans le défaut des moralistes ; je fausse mes idées à force de généraliser. Chacun ne devrait parler que pour soi, car chacun suit fatalement la pente de son caractère. Vous aimez le repos , et vous le recherchez ; moi , il m'est odieux, et je le fuis. Vous n'avez pas d'ambition ; grand bien vous fasse! Moi j'en ai; pourquoi le cacherais-je ? Si je me sens. capable de mettre la main à l'œuvre, pourquoi laisserais-je ce soin à de moins habiles? Si j'ai reçu, en naissant, certaines qualités , est-ce pour les enfouir comme un avare , sans en jouir moi-même ni en faire proBter les autres? Et , si j'ai bien rempli ma tâche , ne puis-je réclamer mon salaire? Sans être cupide , il est permis de vouloir se soustraire à cette complication de la vie, à cette insupportable préoccupation, à cette injuste, à cette absurde mais réelle humiliation que Ton nomme la pauvreté. Je ne veux pas que des faquins s'arrogent , de par leurs guinées , le droit de me traiter lestement. Je sais bien que, tout gueux que j'ai été, jamais je n'ai toléré leurs impertinences ; mais il en est de si subtiles qu'on ne les saisit pas toutes au passage. Et à quoi bon , d'ailleurs , se condamner à un qui-vive de tous les instants, à une irritation perpétuelle?
— Ainsi, vous ne vous marierez jamais?
— Jamais , c'est beaucoup dire : les hommes sont de telles girouettes ! il est possible que je sois assez fou pour me lasser un jour du célibat. Mais . las ou non , je ne me marierai certes pas que je n'aie fait ma fortune. La folie des pères sert de leçon aux enfants ; et, si le mien m'a rendu le mauvais service de me jeter nu sur cette terre, au moins le seul patrimoine qu'il m'ait laissé, son expérience, ne sera pas perdu pour moi....
— Mais , avec votre répugnance pour le mariage, comment ne redoutez- vous pas la société des femmes ? Si l'amour allait se jouer de vos prudentes résolutions ?
— L'amour.... quelle plaisanterie I parlez pour vous , cher docteur, c'est de votre âge. Mais moi, j'ai trente-cinq ans, et, si j'ai su me préserver de celte infirmité jusqu'à ce jour, je puis me flatter, je crois, d'être à l'abri de la contagion. »
D'ordinaire , et ne fût-ce que pour un instant, après une discussion, le dissentiment jette un peu de froid entre les interlocuteurs; mais c^ette fois Tisdal éprouva presque le contraire : jamais il n'a-
vait mieux pratiqué ha devoirs de U tolérance , et il trouva tout simple que Swift n'eût {)as les mêmes idées que lui.
« Quelle tète j'ai ! s'écria Swift comme ils rentraient au presbytère ; c'est demain que je prêche , et j'ai oublié d'en prévenir nos djumes.
— L'oubli est facile à réparer, dit Tisdal. Vous savez que demain je vais à Trim voir notre évéque : en passant je ferai votre commission. »
La chose ainsi convenue, chacun se retira chez soi.
< M istress Jibb, dit Tisdal à sa gouvernante, il faut que je sois à Trim avant neuf heures ; éveillez-moi de bon matin.
-^ Décidément, monsieur ne prêche pas demain?
*— Non , mistress Jibb ; vous savez bien que c'est le docteur Swift. »
A eette réponse , mistress Jibb haussa les épaules et poussa nn gros soupir. Tisdal ne se doutait guère qu'il lui inspirait une pro^ fonde compassion. Le mot de l'énigme, le voici :
Depuis l'arrivée de Swift, bien des changements s'étaiei^ opérés dans le petit ménage du presbytère , bien des abus avairat été ré« formés , bien des envahissements restreints : c'était toute une ré^ volution. La dame gouvernante était fort déchue ; elle qui naguère régnait sans partage , sans contrôle , rendre des comptes, recevoir des ordres , se voir imposer silence si elle se mêlait de l'entretien , quelle humiliation! Mais le pli était pris; elle ne pouvait pas e»* pérer de se soustraire au joug du farouche novateur, et son-ressentiment, refoulé par la crainte, se changea en pitié pour Tisdal. Depuis qu'elle ne le menait plus , elle le voyait esclave et victime, et tout servait de preuve à cette préoccupation. Parlai t-41 moins qu'à l'ordinaire , avait-il peu d'appétit , c'est que la douleur le rongeait secrètement ; elle était persuadée qu'il maigrissait, elle rêvait qu'il ne dormait plus. Tisdal ne pouvait plus lui faire la moindre obser-vation du ton le plus doux, que, l'esprit frappé, elle ne se dit :
« Pauvre cher homme! comme son caractère s'aigrit! »
Par tous pays, il y a toujours de fondation un certain nombre de dévotes amoureuses du prêtre de la paroisse : ce sont ordinairement de vieilles filles , sèches d'abstinence , dont le cœur a hérité des sens, et qui, dans leur chaste ardeur, exemptes de jalousie, se recherchent et entretiennent en commun le feu sacré. Sans le sar* voir, le jeune curé de Laracor avait, comme un autre, son sérail platonique.
Dans ce conciliabule de dévotes , dont mistress Jibb était l'o* racle, le tyran de Tisdal, comme on peut bien le penser, n'était
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pas vu de fort bon œil. Quoi qu'il fît, tout s'interprétait contre lui. Ses goûts laborieux, son zèle à remplir les devoirs de sa place, n'étaient qu*un esprit dMntrigue et d'accaparement ; c'était un calcul : il voulait annihiler Tisdal. Ses 'égards pour lui n'étaient qu'hypocrisie : il le ménageait parce qu'il en avait besoin ; mais, dès qu'il serait au fait de la besogne, votre serviteur! il lui dirait : c Je vous paye à ne rien faire, > et il lui donnerait son congé. Quant à la déférence de Tisdal, elle prouvait plus que tout le reste son esclavage, et les cœurs pieux se fondaient en prières pour obtenir la délivrance d'Israël.
A ce noyau de mécontentes était venu se joindre Coxe avec ses adhérents. Depuis sa mésaventure de la taverne , les intérêts de Tisdal n*étaient plus ce qui le stimulait : c'était le désir de la vengeance, sans parler de ce besoin de tapage qui ne le (Quittait jamais. Il était loin de partager les illusions du club des dévotes ; mais il les jugea utiles à exploiter. Grâce à son activité, à son influence sur les esprits, la conspiration' recommença de plus belle; une mine savante et silencieuse fut creusée sous les pas de Swift , et elle n'attendait plus qu'un signal pour éclater.
Ce signal, Swift devait lui-même le donner. Il allait remplacer Tisdal dans la chaire ; il allait mettre le comble à ses spoliations.
Une indiscrétion de mistress Jibb, ordinairement si discrète, faillit tout compromettre. Elle sortait de son conciliabule. On y avait déclamé contre l'usurpation du ministre; on s'était attendri sur la position mortifiante du curé , dépossédé de tous ses droits l'un après l'autre , et à la veille d'être chassé de la chaire. On ne s'était pas borné à une sympathie Stérile , et on avait de grands projets pour le lendemain. Sans les trahir, mistress Jibb, poussée par la pitié, ne put résister au désir de consoler par une petite confidence vague les peines secrètes de son pauvre maître, et, lorsqu'elle lui eut fait répéter que Swift prêcherait :
« Eh bieni soit, qu'il prêche, dit-elle; vous avez raison, monsieur, laissez -le faire. Allez à Trim : les absents n'ont pas toujours tort, et il aura du mécompte s'il s'attend à un succès.
—-Si Ton n'appréciait pas un orateur de son mérite, cela ne ferait pas honneur au goût de la paroisse.
— Et si la paroisse aime mieux vous entendre ? est-Ce qu'on peut disputer des goûts? On n'est pas ingrat dans la paroisse, et M. Swift ferait bien d'aller débiter son sermon à Dublin : on n'en est pas digne à Laracor 1
— Que voulez-vous dire, mistress Jibb ? Est-ce qu'il se préparerait encore quelque scandale ? »
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Mislress Jibb était échauffée : a^ec on peu de vu»e, Tisdbl aulait pu tout savoir; cette interpelktioa la mit sur ses gardes. Elle ayait eu un moment d'expanâion ; maifiy puisqu'il persistait d&fîs ses babiUidesde dissimulation, c'était l'invitep elle-même à ètiv<siroonspecte.
« Moi , mouleur? je fie sais rlen^ S'il se tFamait quelque chese , rnon^ur doit bieia penser queoe n'est paa^» mei qfu'on serait venu le confier.
^- Tout le monde a ^u remarquer comme moi votre animegité contre le docteur.
— Si j'avais eu de ranioiosité , je me garderais de rien dire à monsieur, qu'il a ensorcelé : je le laiftserais tomber dans le piège.
— Quel piège?
— Rien : une supposition que je faie. »
Après de nouvelles questions qui n'eurent d'autre PésulDat que de la faire reculer de plus en plus, Tisdai, voyant qu'il n'en obtenait rien, la congédia. Évidemment il y avait encore sotte je» quelque machination, et il negarda comme de son devoir de ne pas quitter Laracor le lendemain. li alla donc frapper à la porte de Sw^ift, qui venait de se mettre au Ut.
c J'ai changé d'idée , lui dit-il ; je n'irai pointa Trim : vouiezvous m'excuser de ne point faire votre commission?
» Qu'à cela ne tienne ! Rien n'e^ plus facile que d'envoyer un exprès : voulez-vous me donner cette écritôire?
— Volontiers, dit Tisdal sans se déranger; mais ne cvoyez'-vous pas que vous feriez mieux de laisser vos dames chee elles? Le len«demain d'une arrivée, on a tant de eboses à faire peur s'installer , tant de bagage à mettre en ordrel
— • Le bagage peut attendre.
--* Oui, mais la fatigue du voyage..*.
— Quelle fatigue? Une traversée rapide par vn temps excel*lent; eUes ne «ont pas fatiguées le moins du monde, le les connais; elles seront charmées de voir Laracor, d'entendre mon sermon; et moiH[néme je ne sus pas fAché qu'eUes assistent à moD débu^t.
— C'est précisément parce que c'eai( un début.^..
— Ohl mais, cher confrère, dans votre sollicitnde vous prenez le mot trop à la lettre. Je n'ai plus vingt ans. Ce n'est mon débat qu'ici, et, à moins qu'on n'y soit meilleur connaisseur....
— Ce serait , au contraire , parce qu'on y est moins bon jo^ , moins bienveillant surtout. Vous savez mieux que moi jusqu'à quel point les esprits étaient montés contre vous, et.<
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— Eh bien ? dit Swift, voyant qu'il s'arrêtait.
— Eh bien ! si quelques mauvais sujets aliaieat saisir cette occasioD^.., > .
Il n'avait pas achevé sa phrase.
c Écoutez, docteur, lui dit Swift ; cette idée ne vous serait pas venue si vous n'aviez rien appris. Que savez-vous?
— Bien de positif; probablement je m'alarme à tort.
— Trêve à ces 0àéna]gements, et racontez-moi sans tant de façons, hiru^^alemeiit, à ata manière, la terrible nouvelle que vous tenez en réserve.
— Ma nouveUe est des plus vagues , et c'est ce qui fait que j'hésite à vous la communiquer. Un bavardage m'a donné lieu de soupçonner que vos ennemis désappointés voulaient profiter da votre sermon pour prendre \e\u revandie, et voilà, je vous Tavotte, pourquoi j'ai résolu de ne pas m'absenier demain .
— Merci , docteur, dit Swift en lui donnant la main ; mais, m vous av«e changé d'avis une première fois par amitié pour moi, vous ne me refuserez pas, par amitié pour moi, d'en changer une seconde. Les hommes sont des pollcpns : partez, et je vous garantis qu'il ne m' arrivera riea; mais, si vous restez, j'aufai l'air d'avoir peur, et vo^ mauvaises tètes aeronst capables de tout.
— Vous le voulez? je partirai ; mais, à votre tour, faites-moi «ne coBceflaioA. N'invitez pas vos dames à venir. Si peu qu'il arrive , elles n'auraient qu'à s'alarmer....
— Soit : laissons-les à Trim, puisqu'elles n'ont pas été prévefioes. le ne veux pas vous refuser une bagatelle, quand vous m'accordez le principal. Bonsoir, docteur. Que vos craintes obligeantes ne troublent pas votre sommeil. Quant à moi , je me sens dan» les meilleupes dispositions ; et , sans me croire un héros , je vous assure qu'Alexandre le Grand n'aura pas mieux dormi la veille de la baCsâtie d'Arbelles. »