‹ Stella et VanessaChapitre 8 sur 50 · CHAPiTRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPiTRE VIL

Le lendemain matin, Swift surveilla le départ de Tisdal, et, tonqne Fheuiie fiit venue, il se rendit à l'église. Elle était pleine ; ooD- qu'dle fût tellement petite que les soixante protestants de Laracor eussent suffî à la remplir ; mais on était venu des envi* roue, soit ettriosité d'un début, soit espoir de scandale.

Quoi qu'il en soit, l'attitude de l'assemt^ée élait calme et conve-

nable. Swift commença les prières, et elle s'y associa avec une attention édi6ante. Il ne put s* empêcher de sourire en songeant aux inquiétudes de son jeune confrère, et s'applaudit de ne les avoir point écoutées. Mais, les prières finies, comme il se dirigeait vers la chaire, les assistants quittèrent leurs sièges.

Que voulaient -ils?...

Tout en s'adressant cette question , il avait monté les degrés. Lorsqu'il fut en chaire, il n'eut plus de doute : on s'en allait.

C'était donc là le complot ourdi contre luil La combinaison était ingénieuse. Ordinairement c'est la poltronnerie des hommes qui fait échouer les conspirations. Ils promettent leur appui , et , au moment décisif, ils lâchent pied. Mais ici, pour vaincre, il ne s'agissait que de fuir : il n'y aurait pas de mécompte.

Que faire? Ils se retiraient tous, sans précipitation, sans désordre, avec une sorte de recueillement, comme s'il n'était point question qu'on dût prêcher, et que, ses dévotions faites, chacun n'eût plus qu'à s'en retourner chez soi. Comment tenir tête à cet orage paisible?...

D'un autre côté, quitter la chaire !... s'avouer vaincu !

La foule , cependant , s'écoulait peu à peu. L'église se vidait lentement, mais elle se vidait. La position de Swift devenait trèsfausse.

Au-dessous de lui, dans la chaire d'en bas, Coxe, le nez en l'air, le regardait d'un œil goguenard.

Comment se tirer de là ?

Une idée lui vint. Il ouvre la Bible, et lit d'une voix ferme et sonore :

« Et l'Éternel dit : « Si je trouve en Sodome cinquante jus- < teâdans la ville, je pardonnerai à tou^ le lieu pour Tamour « d'eux. »

Les têtes s'étaient retournées. Que disait-il?... Le départ se suspendit, et il ne sortit que ceux qui étaient tout à fait sur le seuil et trop loin pour avoir entendu.

Swift poursuivit sa lecture.

c Et Abraham répondit, disant : c Voici maintenant; j'ai pris la « hardiesse de parler au Seigneur, bien que je ne sois que poudre € et que cendre.

« Peut être en manquera-t-il cinq des cinquante justes; détruic ras-tu toute la ville pour cinq ? ) Et il lui répondit : c Je ne la c détruirai pas, si j'en trouve quarante-cinq. »

C'était la Bible que le ministre lisait. Il la lisait sans doute pour associer Dieu à l'insulte qui lui était faite, et il ospéraitainsi retenir

son auditoire. Mais la ruse était facile à comprendre. Sur un signe de Coxe, la marche interrompue se reprit.

Swift ne se découragea point :

c Et Abraham continua de lui parler, disant : c Peut-être ne s'en c trouvera-t-il que quarante, j Et il dit : « Je ne le ferai point, pour c l'amour de ces quarante. >

C'était à peu près le nombre de ceux qui restaient. Évidemment , la citation n'était point faite au hasard; c'était une allusion. L'à* propos était piquant : il y eut un moment d'hésitation; mais Coxe était inexorable. 11 ût un geste, et la retraite continua, quoique avec plus de lenteur.

Swift trouvait dans son texte môme une leçon de persévérance. Il poursuivit :

c Et Abraham dit : < Je prie que le Seigneur ne se courrouce t point , et je parlerai. Peut-être s'en trouvera-t-il trente, i Et il dit : a Je ne le ferai point, si j'y en trouve trente. »

Un rire plus bienveillant qu'hostile erra dans la foule; mais cette fois aucune incertitude ne s'y manifesta. Elle avançait vers la porte d'un pas régulier. Coxe promena sur elle un regard de satisfaction orgueilleuse.

Tout autre que Swift eût abandonne la partie. Il persista à constater par la lecture du texte la décroissance de l'auditoire.

c Et Abraham dit : a Voici maintenant , j'ai pris la hardiesse a de parler au Seigneur. Peut-être s'en trouvera-t-ii vingt. > Et il dit : c Je ne la détruirai point, pour l'amour de ces vingt.. »

c Et Abraham dit : c Je prie que le Seigneur né se courrouce c point, et je parlerai seulement cette fois. Peut-être s'y en trou- « vera-t-il dix. j Et il dit : < Je ne la détruirai point pour l'amour a de ces dix. »

Il ne restait plus guère que ce nombre, qui encore touchait au seuil. Coxe triomphait.

Swift referma le livre.

Coxe se frotta les mains.

Mais Swift ne se tenait pas encore pour battu.

« Abraham, dit-il, n'alla pas plus loin, il n'osa pas plus longtemps implorer la miséricorde de Dieu; mais qu'il me soit permis de le supposer; ce qu'il n'osa pas faire, je l'aurais fait, et j'aurais dit au Seigneur : Peut-être ne s'en trouvera-t-il que cinq.... »

Swift prêchait. Coxe ouvrit de grands yeux , et resta la bouche béante.

€ Peut-être ne s'en trouvera-t-il que deux.... i

Coxe aperçut près de la portq le mattre de la taverne du Chat et

des Cornemuses. 11 secooa les oreilles et releva le front vers le prédicateur pour savourer sa vengeance.

« Peut-être ne s*en trouvera -t-il qu'wn.... »

Swift, un bras hors de la dhaire, le désignait du doigt. Goxe, interdit, se retourna bien vite, rentra la tête dans les épaules, serra les coudes, comme un homme qui se voit tomber une tuile sur le crâne.

« Et f ai con6ance que la réponse de Dieir aurait toujours été la même; qu'en faveur d*un seul juste, d'un seul fidèle au poste que tous les autres désertaient.... i

Coxe rapetissait à vue d'œil.

« D'un seul inaccessible à l'influence du mauvais exemple, d'un seul dont l'oreille et le cœur seraient restés ouverts à la parole divine, le Seigneur aurait pardonné à la cité coupable, i

Les conspirateurs avaient tenu leur engagement ; ils avaient tous quitté l'église ; mais les derniers sortis, corieux de savoir si le ministre s'obstinerait à prêôher sans auditoire , ne purent se résoudre à wne disparition complète et restèrent sous le porche. Ceux qui les avaient précédés immédiatement , les voyant s'arrêter et se retourner, en firent autant. A force dej;endre le cou, les mieux placés entendaient à peu près le prédicateur.

« Que dit-il? » demanda le second rang, se levant sur la pointe des pieds.

Un chut et un geste d'impatience furent la seule réponse du premier rang , qui ne voulait pas perdre le fil du discours.

N'obtenant point d'explication , les derniers venus poussèrent les autres en avant, et ceux-ci se laissèrent faire cette douce violence. C'était un prétexte honnête d'approcher pour mieux entendre ce sermon original.

Cette évolution rétrograde n'avait pu s'opérer sans être remarquée des fuyards qui étaient déjà sur la place. Étonnés de voir qu'on rentrait dans l'église , ils revinrent sur leurs pas pour en savoir la raison. Le même désir les fit pousser ceux qoi se tenaient devant eux. Le même motif fit céder ceux-ci ; et de proche en proche, chacun recevant le contre-coup de cette impulsion, l'église commença à s'emplir de nouveau , pendant que Swift, impassible et sans avofr l'air de rien observer, continuait son sermon en ces termes :

« Oui, un seiil juste peut suffire pour racheter, quedis-je ! pour régénérer tout un peuple. Car, si la vue du mal entraîne «et corrompt, heureusement la vertu aussi a sa contagion conraie le vice. Par l'autorité de son exemple, un juste peut convertir au bien un

de 3e» isères égapéa. .« . Ces deax justes peayent en ramener cinq. . . . ces cinq en ramener dix.... ces dix en ramener vingt.... et pourquoi ces vingt n'en ramèneraient* ils pas trente.... ces trente, quarante?... ces quarante, cinquante? Pourquoi, l'un après l'autre, tous ne rentreraieot-iis pas dans la voie du salut? »

Lapbraae n'était pas finie, que Goxe, pris d'enthousiasme, avait sauté en bas de la chaire; il franchissait les bancs, il fendait la foule, il la chassait vers l'éloquent orateur. Mais ce n'était point assez. Il courut sur la place, y ramassa tout ce qui s'y trouvait, hommes, femmes, enfants ; et bon gré mal gré, de la voix et du geste , avec force reproches et gourmades , il les fit rentrer pôl»mêle dans le lieu saint. Harcelé par un chien si actif, le troupeau tout entier s'en revint vers le pasteur, et, quand Swift acheva son sermon , l'assemblée était complète et l'enthousiasme général.

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