‹ Stendhal-Beyle;Chapitre 10 sur 74 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Inaugurée le 21 novembre 1796, l’Ecole centrale de Grenoble était surveillée par un jury d’instruction publique, composé de trois membres : le bibliothécaire Ducros, le professeur Dupuy de Bordes et Vingénieur en chef Dausse. Son enscignement, comme celui de toutes les écoles centrales, embrassait trois sections. Les éléves devaient, selon la loi, étre admis a douze ans dans la premiere section, ow ils suivaient des cours de dessin, d'histoire naturelle, de langues anciennes et de langues vivantes; a quatorze ans, dans la deuxiéme section, ou ils apprenaient les éléments des mathématiques, ainsi que la physique et la chimie expérimentale ; a seize ans, dans la troisieme section, ou ils étudiaient la grammaire générale, les belles-lettres, l’hisvoire et la législation. Mais cet article de la loi ne fut pas rigoureusement observé a l’Ecole centrale de Grenoble; les éléves ne suivaient pas tous les cours de la section, plusieurs appartenaient a deux sections, et d’autres n’ayaient pas l’age prescrit.

Les lecons se donnaient dans les salles du college, et Beyle se rappelait notamment la grande salle du premier élage, qu'on nommait la salle des mathématiques, et la pidce du troisieme étage ou, de la fenétre, il admirait le superbe paysage que formaient les collines d’Eybens et d’Echirolles etle pré anglais de la porte de Bonne.

Le nombre des éléves était relativement considérable : 176 en l’an V, 196 en l’an VI, 266 en l’an VHI (1).

Berriat Saint-Prix faisait le cours de législation, qu'il eat fallu, selon de bons esprits, remplacer par un cours d’économie politique: le Code civil existait-il, et avant d’enseigner la légis-

lation, ne valait-il pas mieux opérer un utile triage dans les

vingt-cing mille lois qu’on avait déja?

Durand, professeur de langues anciennes, naguére précepteur de Henri Beyle, nommé sur la recommandation du docteur Gagnon, enseignait le latin, qu’il ne connaissait pas. Mais il eat été grand clere qu'il n’aurait pas attiré la foule. L’admi-

(4) Il y avait aussi des aaditeurs bénéyoles ou, comme on disait, des ama teurs : 20 en l’an V, 80 en l’an VI, 4%0 en l’an VII.

nistration du département remarquait que la génération nouvelle affichait insouciance et dédain pour le latin.

Dubois-Fontanelle, professeur de belles-lettres, plus tard doyen de la Faculté, était auteur d’une médiocre traduction des Métamorphoses d’Ovide que le docteur Gagnon permit a son pelit-fils de consulter quelquefois, et de plusieurs tragédies, Lorédan et la Vestale. Il encouragea Beyle a lire Helvétius. Non quw il ait loué dans sa chaire le livre De [esprit ; mais il refusait de discuter le systeme d’Helvétius et de lui faire des « reproches déplacés » : on devait laisser de pareilles controverses aux écoles de théologie, et il ajoutait que le philosophe n/’avait a répondre de ses opinions que devant Dieu, que c’était un homme aimable, généreux, bienfaisant, un ami de l’humaniteé. Dans ses cours, Dubois-Fontanelle abordait le théatre anglais. Il critiqua Shakespeare, il le blama de violer les régles, l’ac- cusa de manquer de goat; mais il reconnut que ce génic, impatient du joug, méritait d’étre lu : Shakespeare, disait-il, s'abaisse autant qu'il s’éleve; nous ladmirons, et instant d’aprés il nous révolte; néanmoins, il est « souvent sublime » , et « toutes ses piéces sont remplies de morceaux fiers et vigoureux ())9-

Chalvet, jeune libertin qui mourut bientot de ses excés, enseignait l’histoire. L’administration du département l’engageait 4 montrer aux éléves le spectacle des maux que le despotisme a toujours infligés aux hommes. II se servit sans doute de Histoire générale ae Millot que le ministre de V'intérieur recommandait aux professeurs a cause de sa forme élémentaire : « eh écrit Beyle a sa sceur, est plat, froid, mais court ct exact.

Ly ahbé Gattel, coquet, propret, véritable abbé du dix-huilieme siécle, faisait le cours de grammaire générale. Il se plaisait dans la société des femmes; mais il trouvait le temps de travailler cing ou six heures par jour, « ce qui est rare en province, ot l'on ne sait que baguenauder toute la journée ». Beyle l'aimait beaucoup, et ses conférences lui semblaient fort

(1) Dusois-Fonrayente, Cours de belles-lettres, 11, 259, et 111, 68.

toh eo ae

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