CHAPITRE PREMIER
moi ce que les Romains avaient fait sur lui». Aussi, en 1800, lorsqu il passe 4 Genéve, il court aussitét a la vieille maison de Jean-Jacques et entre dévotement dans la petite chambre a solives saillantes ot naquit le philosophe. Il regarde avec ivresse le beau lac qui s’étend sous ses yeux, le lac de Rousseau. Il s’émeut en traversant Vevey, et, plein des souvenirs de l’Héloise, il écoute ravi le son d’une cloche qui préte a ses idées une « physionomie sublime ». A la vue des Alpes, il réve aux phrases dont le grand écrivain se servait pour peindre ces monts revétus de neige et leurs pointes sans cesse obscurcies par d’épais et rapides nuages. Quand il descend en Italie, il s’écrie qu’il est dans le pays de Mme Basile et de la Zulietta.
‘L'influence de Rousseau se manifesta sur-le-champ. Beyle eut deux amours, d’abord pour Mlle Kably, puis pour Victorine Bigillion.
Mlle Kably était une actrice mince, svelte, bien faite, au visage mélancolique. Elle brillait surtout dans la Claudine de Florian. Le jeune Henri l’aima follement. Le cceur lui battait lorsqu’il passait dans la rue ou elle logeait. Un jour, il la vit venir de loin par une allée de marronniers au Jardin de ville ; il prit la fuite. Il n’y avait plus pour lui qu’un étre au monde ° Mlle Kably; qu'un événement : Mlle Kably devait-elle jouer ce soir-la ou le lendemain? Quelle joie lorsqu’il lisait le nom de Mlle Kably sur l’affiche ! Quand elle partit, il ne put de longtemps assister au spectacle.
Victorine Bigillion, sceur de deux amis de Beyle, remplaca Mlle Kably. Elle était plutét laide que jolie, mais piquante, fraiche, spirituelle et bonne fille. Il soupa fréquemment chez les Bigillion, mais il préférait a leur raisin de Saint-Ismier la présence de Victorine. « Voir de prés cet animal terrible, une femme, et encore avec des cheyeux superbes, un bras divinement fait, quoique un peu maigre, et une gorge charmante! » Il dessina sur un exemplaire de Bezout une couronne de feuillage et traca dans le milieu un V majuscule; « tous les jours,
dit-il, je regardais ce monument. »
Il n’avait plus alors de maitre particulier. Ses parents
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s’étaient résignés a l’envoyer a l’Ecole centrale, et le jeune étudiant jouissait enfin dela liberté qu’il souhaitait. Il eut de nombreux camarades : Golomb, Crozet, Mante, Félix Faure, Cheminade, Francois Bigillion, La Bayette et d’autres. Francois Bigillion était d’unnaturel franc etloyal ; ilaccompagna souvent Beyle dans de longues promenades vers la tour de Rabot et la Bastille. Le Brestois La Bayette, neveu de l’amiral Morard de Galles, aimant, sincére, expansif, demeurait dans une petite chambre au troisieme étage sur la place, derriére l’église Saint-André, et sa fenétre donnait sur la partie basse du Jardin de ville. Beyle et Colomb allaient fréquemment le voir, soit pour partager son gouter de pommes et de pain bis, soit pour faire a six sous par téte un pique-nique composé de fromage du Mont-d’Or, de griches ou petits pains et d’un vin blanc qui, bien qu’aigrelet, ne manquait pas de saveur (1). «
Beyle avait déja de l'esprit et décochait a ses condisciples des traits mordants. Parmi ceux qu'il criblait d’épigrammes était Francois Odru, grand et gros garcon aux cheveux blonds, a la figure commune, aux fagons rustiques. On le surnommait soit Goliath, 4 cause de sa force musculaire et de ses formes athlétiques, soit Kambin, parce qu il disait kambin au lieu de « quand bien » , et Beyle avait tracé sur un mur, dans lescalier de lécole, sa caricature énorme comme sa personne en écrivant au-dessous Odruas Kambin. Un jour, au cours de dessin, Beyle souffleta le pauvre Odru; un instant apres, Odru tira la chaise de Beyle et le fit tomber a la renverse. L’injure était grave. Beyle et Odru conyinrent de se battre au pistolet et prirentrendez-vous dans les fossés, entre les portes de Bonne et de Tréscloitre. Mais toute l’école connaissait l’endroit et l’heure du combat, et lorsque les témoins eurent chargé les pistolets, mesuré la distance et mis les adversaires en place, lorsqu’ils. allaient donner le signal de tirer, la foule des éléves sépara les deux ennemis et déclara la paix. Beyle refusa d’embrasser Odru et de lui toucher la main.
(1) Cf. la notice de Colomb dans l’édition des Romans et nouvelles. 1854, p- XIv.